‹ Souvenirs historiques et récits de chasseChapitre 101 sur 108 · I. Tancrède, en · texte numérisé non relu

I. Tancrède, en

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les Francs parvinrent jusqu'à la ville. Il était monté sur le Tell Sikkîn, d'où il les voyait occupant l'espace situé entre lui et la ville. Il ne cessa pas de se tenir sur la colline jusqu'à ce que les Francs se fussent éloignés de la ville et que lui, il fût retourné à la chasse.

Mon père (qu'Allah l'ait en pitié !) poursuivait les chevreuils sur le territoire de la Citadelle du pont (houm al-djis?'). Il en renversa un certain jour cinq ou six, étant monté sur une jument cap de more, qui lui appartenait, nommée la jument de Kourdjî d'après son ancien propriétaire qui la lui avait vendue et à qui il l'avait achetée pour trois cent vingt dinars. Après qu'il eut attaqué le dernier de ces chevreuils, les pieds de devant de la jument tombèrent dans une fosse, comme l'on en creuse pour les sangliers; la jument se renversa sur lui, lui brisa la clavicule, puis se releva et galopa sur un espace de vingt coudées, tandis qu'il était étendu sur le "sol, revint ensuite se tenir près de sa tète en gémissant et en hennissant, jusqu'à ce qu'il se relevât à son tour et que ses écuyers vinssent le hisser sur sa monture. Voici comment agissent les chevaux arabes.

Je sortis avec mon père (qu'Allah l'ait en pitié !) dans la direction de la montagne, pour aller chasser les perdrix. Un de ses écuyers, nommé Lou'lou' (qu'Allah l'ait en pitié !), nous quitta pour une affaire personnelle, alors que nous étions dans le voisinage de Schaizar. Il était monté sur un cheval de bât, qui, en voyant l'ombre du carquois de son cavalier courir en avant, le jeta à terre et se renversa. Je partis au galop, par AUàh, pour atteindre le cheval, moi et un écuyer, depuis l'aube jusque tard dans l'après-midi. A la fin, nous le mimes à l'abri auprès d'un possesseur d'écurie, dans une des cannaies. Les palefreniers s'occupèrent de l'attacher avec des cordes et prirent possession de lui, comme l'on prend possession des bètes fauves. Je le pris et je m'en retournai, tandis que mon père (qu'Allah l'ait en pitié!) se tenait en dehors de la ville pour m'attendre, ne chassant plus, ne rentrant pas encore dans sa demeure. Les chevaux de bât, en effet, ressemblent plus aux fauves qu'aux coursiers.

Mon père (qu'Allah l'ait en pitié!) m'a rapporté en propres termes : « Je sortais pour aller à la chasse, et avec moi sortait

le chef {a7^-ra'îs) Aboù Tourâb Haidara, fils de Katrama (qu'Allah l'ait en pitié !). » Or, il avait été son précepteur (schaikh), sous la direction duquel mon père avait appris par cœur le Coran et étudié la langue arabe. Mon père poursuivit : « Lorsque nous arrivions au rendez-vous de chasse, il descendait de cheval, s'asseyait sur un rocher et lisait le Coran, pendant que nous chassions aux alentours. Puis, lorsque nous avions fini notre expédition, il remontait à cheval et partait avec nous.

« Il me dit un jour : « 0 notre seigneur, j'étais assis sur un rocher, quand une petite perdrix vint en hâte, en dépit de sa lassitude, jusqu'à ce rocher dans le creux duquel elle entra. Et voici que le faucon arriva à ses trousses, mais fondit à distance, et descendit en face de moi, tandis que Lou'lou' criait : « Prends garde à toi, prends garde à toi, ô notre maître. » Lou'lou' vint au galop au moment où je disais : « 0 Allah, cache la perdrix. » Alors, il dit : « 0 notre maître, où est la perdrix? ». — Je répondis : « Je n'ai rien vu, elle n'a point paru ici. » Lou'lou' mit pied à terre, tourna autour du rocher, regarda au-dessous, aperçut la perdrix et dit : (' J'affirme qu'elle est ici ; toi, tu prétends que non. » Il la saisit, ô notre seigneur, lui brisa les deux pieds et la jeta au faucon. Son sort me brisait le cœur. »

Ce Lou'lou' (qu'Allah l'ait en pitié!) était le plus expérimenté des chasseurs. J'étais à ses côtés un jour que des lièvres nous étaient arrivés, sans se dissimuler, du désert. Nous sortions pour faire un butin considérable de ces lièvres, petits, au poil rouge. Je l'aperçus un autre jour où il avait découvert dix lièvres, dont il frappa et saisit neuf à l'aide de ses faucons Nablî. Pour ce qui était du dixième, mon père (qu'Allah l'ait en pitié!) lui dit : « Réserve-le aux chiens; il sera pour eux une distraction. » On le réserva et on lança sur lui les chiens. Le lièvre prit les devants et s'échappa. Lou'lou' dit alors : « 0 mon maître, si tu m'avais laissé libre, je l'aurais frappé et saisi. »

J'ai aperçu un jour un lièvre que nous avions fait sortir de son gîte et sur lequel nous avions lancé les chiens. Il rentra dans son antre, sur le territoire d'Al-l.loubaiba. Une chienne noire pénétra à sa suite dans le repaire, puis en ressortit

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immédiatement, toute transformée, tomba et mourut. Nous ne la quittâmes pas, avant que ses poils fussent tombés, qu'elle fiît morte et qu'on l'eût dépecée. Son mal provenait de ce qu'elle avait été mordue par un serpent dans le repaire.

Parmi les spectacles merveilleux de la chasse au faucon que j'ai vus, je me rappelle être sorti avec mon père (qu'Allah l'ait en pitié!), après des pluies successives qui nous avaient, pendant plusieurs jours, empêchés de monter à cheval. La pluie s'étant arrêtée, nous emportâmes les faucons, afin d'attaquer les oiseaux aquatiques. Sous nos yeux, des oiseaux barbotaient dans un marécage au-dessous d'une hauteur. Mon père (qu'AUàh l'ait en pitié !) ordonna qu'on lançât sur eux un faucon domestiqué, qui monta avec les oiseaux, en atteignit quelquesuns et redescendit. Il ne paraissait en possession d'aucune proie. Nous étant approchés de lui, nous pûmes constater qu'il avait fait la chasse à un étourneau, qu'il l'avait enveloppé de sa main, sans être blessé, ni endommagé. Le fauconnier survint alors et dégagea le faucon qui était sain et sauf.

J'ai remarqué chez l'oie au plumage Isabelle * une ardeur et une bravoure pareilles à l'ardeur et à la bravoure des hommes. C'est ainsi que nous lançâmes les sacres sur une bande d'oies au plumage Isabelle, qu'au roulement de nos tambours, la bande prit sa volée, les sacres lièrent une oie qu'ils portèrent bas, loin de ses compagnes. Nous étions à distance. L'oie cria. Alors cinq ou six oies se dirigèrent vers elle pour frapper les sacres de leurs ailes. Si nous n'étions pas accourus, elles auraient dégagé l'oie et brisé les ailes des sacres avec leurs becs.

L'ardeur de l'outarde est toute différente. Car, lorsque le sacre s'approche d'elle, elle descend vers le sol; et, selon les tours que le sacre décrit autour d'elle, l'outarde l'accueille avec sa queue; s'il vient près d'elle, elle lui jette ses excréments, lui asperge les plumes, lui remplit les deux yeux et s'envole. Mais, si elle le manque avec ce qu'elle fait, il s'empare d'elle.

Parmi les chasses au faucon les plus extraordinaires qu'ait dirigées mon père (qu'Allah l'ait en pitié!), je raconterai qu'il avait sur la main un faucon sor, à l'allure flère. Au-dessus d'un

1. Traduction douteuse de icazz samand: peut-être l'oie casarka; de même, p. 1%.

cours d'eau il y avait une 'aima, oiseau de grande taille, de la même couleur que le héron, plus haut que la grue, large de quatorze empans de l'extrémité d'une de ses ailes à l'extrémité de l'autre. Mon père mit le faucon en position, pour qu'il poursuivît la 'aima, et le lança sur elle. Au roulement du tambour, l'oiseau s'envola, le faucon l'atteignit, le saisit et tous deux tombèrent dans l'eau. Ce fut pour le faucon une cause de salut. Car, autrement, la 'aima l'aurait tué avec son bec. L'un de nos écuyers se jeta à l'eau avec ses vêtements et ses armes, saisit la 'aima et la fit remonter à la surface. Lorsqu'elle fut sur la terre ferme, le faucon se mit à la regarder, à crier et à voler à distance, sans jamais plus se présenter à elle. Je n'ai du reste jamais vu faucon, excepté celui-là, qui ait chassé la 'aima; car on peut dire d'elle ce qu'Aboù'l-'Alâ, fils de Soulaimân, a dit du griffon :

Je considère le griffon comme trop grand pour être chassé.

Mon père (qu'Allah l'ait en pitié!) se rendait aussi à la Citadelle du pont {houm al-djisr), région très giboyeuse, où il restait plusieurs jours de suite et où nous faisions avec lui la chasse aux perdrix, aux francolins, aux oiseaux aquatiques, aux chevreuils et aux lièvres. 11 y alla un jour et nous montâmes à cheval pourchasser les francolins. Il lança un faucon, que portait et que dressait l'un de ses mamloûks, nommé Nicolas {Nilyoûlâ), sur un francolin. Nicolas le poursuivit en galopant, tandis que le francolin avait rappelé au milieu des broussailles. Tout à coup, les cris de Nicolas nous remplirent les oreilles et il revint en galopant. Nous lui dîmes : « Qu'astuf » — Il répondit : « Le lion est sorti des broussailles, dans lesquelles le francolin s'était abattu. J'ai abandonné le faucon et je me suis enfui. » Or, voici «pie le lion lui-même avait été aussi lâche que Nicolas. Dès qu'il avait entendu le son produit par le cri du faucon, il était sorti des broussailles pour s'enfuir vers les bas-fonds {al-gâb).

Nous allions à la chasse et, au retour, nous faisions halte auprès du Boûschamîr, petite rivière voisine du château fort, nous envoyions chercher les pêcheurs et nous voyions merveilles de leur habileté. C'est ainsi que l'un d'eux avait un

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roseau terminé par une lame entrée dans le creux du manche, le tout ressemblant à une pique, sinon que de ce même creux se détachaient trois branches en fer, d'une étendue chacune d'une coudée. A l'extrémité du roseau avait été passé un fil long, attaché à la main du pêcheur. Celui-ci se tenait sur la berge étroite de la rivière, regardait le poisson, le pointait avec le roseau muni de fer, ne le manquait pas, puis le tirait à lui grâce au fil. Le roseau remontait, chargé de poisson. Un autre pêcheur avait avec lui un bois, de la grosseur du poing, terminé d'un côté par un croc et de l'autre par un fil attaché à la main du pêcheur. Celui-ci descendait dans l'eau, y nageait, regardait le poisson, lui enfonçait son fer crochu qu'il laissait dans son corps, remontait, tirait son butin par ce fil, faisant ainsi remonter la pointe et le poisson. Un troisième pêcheur descendait dans la rivière, nageait et faisait passer ses mains à travers les saules des rives sur le poisson, auquel il parvenait à entrer ses doigts sous les cartilages des ouïes, de sorte que le poisson ne pouvait ni remuer, ni s'échapper. Alors il le prenait et remontait.

Ces hommes nous procuraient des distractions comme celles dont nous jouissions par la chasse au faucon.

La pluie et les coups de vent se succédèrent, à notre détriment, pendant plusieurs jours, alors que nous étions dans la Citadelle du pont {housn al-djisr). Ensuite la pluie se calma un moment. Ganâ'im le fauconnier vint à nous et dit à mon père : « Les faucons sont essimés et excellents pour la chasse. Il fait beau temps et la pluie a cessé. Ne monteras-tu pas à chevalV » — « Mais si m, répondit-il. Nous montâmes à cheval. Mais nous étions à peine sortis vers la plaine que les portes du ciel s'ouvrirent et lancèrent la pluie. Nous dîmes à Ganâ'im : « Tu avais prétendu qu'il faisait beau et que le ciel était serein. Tu as réussi â nous faire sortir par cette pluie. » — Il répondit : « N'avez-vous pas des yeux pour voir les nuages et les indices de la pluie? Vous auriez dû me dire : Tu mens dans ta barbe. Il ne fait pas beau et le ciel n'est pas serein. »

Ce Ganâ'im était un spécialiste excellent dans l'art de dresser les gerfauts et les faucons, ayant l'expérience des oiseaux de proie. Il était de plus un causeur spirituel, un compagnon agréable. Devant lui avaient passé, en fait d'oiseaux

de proie, et les plus remarquables et les moins dignes d'être connus.

Un jour, nous avions quitté pour la chasse la citadelle de Schaizar. Nous vîmes quelque chose prés du Moulin Al-Djalâlî. Voici que c'était une grue étendue sur le sol. Un écuyer descendit de cheval et la retourna. Elle était morte, mais elle était chaude et son corps ne s'était pas encore refroidi. Ganâ'im la vit et dit : « FAle a été la victime du faucon Al-Lazîk. Inspecte le dessous de son aile. » Le côté de la griie présentait une brèche et son cœur avait été mangé. Ganâ'im reprit : « Al- Lazîk est un oiseau de proie, comme le faucon Al-'Ausak '. Il s'attache à la grue, se cramponne au-dessous de son aile, perce une brèche dans ses côtes et lui mange le cœur. »

AUâh (gloire à lui!) décréta que je passerais au service de l'atâbek Zenguî (qu'Allah l'ait en pitié!) ^ On lui apporta un oiseau de proie qui, comme le faucon Al-'Ausak, avait le bec, les pieds et les paupières rouges. Cet oiseau de proie magnifique, qui était, dit-on, Al-Lazîk, ne resta chez lui que peu de jours; il rongea ses lanières avec son bec et s'envola.

Mon père (qu'Allah l'ait en pitié !) sortit un jour pour chasser les gazelles. J'étais avec lui, presque enfant. Il parvint à la Vallée des ponts {loâdî al-kanâtir), où se trouvaient des individus, des vauriens qui interceptaient les routes. Il mit la main sur eux, les garotta et les confia à quelques-uns de ses écuyers, pour les faire conduire en prison à Schaizar. Quant à moi, je pris à l'un des brigands une pique et nous partîmes en chasse.

Voici qu'apparut une troupe d'ânes sauvages. Je dis à mon père : « 0 mon maître, je n'ai jamais vu auparavant d'ânes sauvages. Ordonne, et je partirai au galop pour les regarder. » — « Fais », répondit-il. J'avais sous moi une jum.ent alezane excellente : je galopai, tenant dans la main cette pique, que j'avais enlevée aux brigands, et j'arrivai au milieu do la troupe. J'isolai un âne et je m'efforçai de le pointer avec cette pique, mais sans qu'elle lui fit aucun mal, soit parce que ma main était trop faible, soit parce que la pointe n'était pas assez

1. .J'ai considéré Al-Lazîk et Al-'Ausak comme les noms de deux faucons célèbres. Peut-ôtre sont-celes désignations de deux espèces.

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