Talai' Ibn Rouzzilv
mettrai à ta disposition les renforts nécessaires pour que tu sois en mesure de combattre les Abyssins ; car Ouswân est une ville frontière sur les confins des territoires musulmans. C'est là que je te ferai rejoindre par tes femmes et par tes enfants. » Je consultai Al-Malik Al-'Âdil et je cherchai à pénétrer son opinion. « 0 un tel, me dit-il, tu n'es certes pas disposé, alors que lu es délivré de Misr et de ses luttes intestines, à y retourner. La vie est trop courte pour cela. C'est moi qui ferai les démarches en vue d'obtenir pour ta famille un sauf-conduit du roi des Francs * et qui enverrai quelqu'un pour ramener tes proches. » Et, en effet, Noûr ad-Dîn (qu'Allah l'ait en pitié !) détacha un messager qui obtint et me fit parvenir de la part du roi un sauf-conduit valable sur terre et sur mer.
Je mis en route l'un de mes serviteurs, porteur du saufconduit, ainsi que d'une lettre d' Al-Malik Al-'Âdil et aussi d'une lettre pour Al-Malik As-Sâlih. Celui-ci fit parvenir mes proches parents jusqu'à Damiette sur un bateau du domaine privé, les munit des sommes et des provisions nécessaires à leurs besoins et leur donna ses instructions. A partir de Damiette, ils larguèrent les voiles en pleine mer sur un navire franc. Lorsqu'ils approchèrent d'Acre, où se trouvait le roi (puisse Allah ne point le prendre en pitié !) le roi envoya sur un frêle esquif quelques hommes qui, avec leurs haches, brisèrent le navire, sous les yeux de mes parents. Le roi monta à cheval, resta sur la rive, pillant tout ce qu'il y rencontrait.
Mon serviteur arriva jusqu'à lui à la nage, en apportant le sauf-conduit, et lui dit : « 0 mon maître le roi, ceci n'est-il pas ton sauf-conduit? » — « En effet, répondit le roi, mais il est d'usage chez les musulmans que, lorsqu'une de leurs embarcations fait naufrage en face d'une ville, les habitants de cette ville aient le droit d'y exercer le pillage. » — « Nous feras-tu prisonniers? » demanda mon serviteur. — « Non », répondit le roi. Celui-ci (qu'Allah le maudisse!) les réunit dans une maison et alla.jusqu'à fouiller les femmes de manière à enlever tout ce que la troupe possédait.
11 y avait sur le navire des parures que les femmes y avaient déposées, des costumes, des perles, des épées, des armes, de
1. Le roi de Jérusalem, le « roi des Francs », était alors Baudouin III.
d'ousàma ibn mounkidh 35
l'or et de l'argent, une valeur d'environ trente mille pièces d'or.
Le roi fît main basse sur le tout et remit aux voyageurs cinq cents pièces d'or, en leur disant : « Que cette somme serve à votre rapatriement. » Or, ils n'étaient pas moins de cinquante personnes, hommes et femmes.
A ce moment, j'accompagnais Al-Malik Al-'Adil Noûr ad- Din dans les régions du roi Mas'oûd, à Ra'bân et à Kaisoùn. Le salut de mes enfants, des enfants de mon frère et de nos femmes me rendit facile à endurer la perte de mon bien. Je ne fus sensible qu'à la perte de mes livres. Il y avait quatre mille volumes, rien que des ouvrages précieux. Leur disparition est restée pour moi un crève-cœur tant que j'ai vécu.
Ce sont là des catastrophes qui ébranlent les montagnes et qui anéantissent les richesses. Et Allah (gloire à lui!) les compense par sa miséricorde, cicatrise les plaies par sa grâce et par son pardon. Que d'événements graves auxquels j'ai assisté, que de catastrophes dont j'ai été frappé! Et pourtant ma personne y est restée sauve, parce que les destins l'avaient ainsi décidé. J'ai été ruiné par la perte de ma fortune et, dans l'intervalle de ces événements graves, j'ai pris part à des batailles innombrables avec les infidèles et avec les musulmans. Et, parmi les merveilles de ce que j'ai vu et éprouvé en fait de batailles, je rapporterai ce que ma mémoire me rappellera ; car l'oubli ne saurait être blâmé chez ceux sur lesquels a passé une longue série d'années. 11 est héréditaire chez les fils d'Adam depuis leur premier père (sur lui soit la bénédiction et le salut!).
Un exemple, dont j'ai été témoin, du point d'honneur chez les cavaliers et de leur intrépidité à braver les dangers, fut qu'il y eut une rencontre entre nous et Schihàb ad-Dîn Mahmoud, fils de Karâdjâ, seigneur de Hamâ à cette époque '. La guerre entre nous et lui était de celles qu'on boit à petites gorgées, les détachements restant toujours en éveil et les troupes rivalisant de rapidité dans la lutte. Or, je vis venir à moi un de nos soldats et de nos cavaliers les plus réputés, Djam'a le Noumairite. 11 était en larmes. Je lui dis : « Qu'as-