juillet
d'ousàma ibn mounkidh 53
tance, Zaid dit : « Où est ce caillou? Ce que je vois est le haut d'un nerf, qui s'est rompu. » Or, en réalité, ce nerf était blanc, semblable à l'un des cailloux de l'Euphrate.
Mon père fut ce même jour percé d'un autre coup de lance. Allah le sauva au point qu'il mourut (qu'Allah l'ait en pitié !) sur sa couche le lundi 8 de ramadan 531.
Il avait une magnifique écriture, que n'avait point altérée le coup de lance sur la main. 11 ne copiait que le Coran. Un jour, je l'interrogeai et je lui dis : « 0 mon maître, combien as-tu achevé d'exemplaires f » — Il répondit : « A l'heure suprême vous le saurez. » Lorsque sa mort fut proche, il dit : « Dans cette caisse que voilà, il y a des transcriptions de ma main, que j'ai distinguées chacune par une conclusion originale. Mettez-les sous ma joue dans le tombeau. » Le compte fait, il y en avait quarante-trois, avec quarante-trois appendices différents. Il y avait un exemplaire en grand format, écrit en lettres d'or, qui contenait à la fin une dissertation sur les sciences relatives au Coran, telles que ses variantes, ses par^ ticularités, sa langue, ce qui y abroge et ce qui y est abrogé, son explication, les causes de sa révélation et sa jurisprudence. Dans cette dissertation intitulée : Le grand commentaire^ la sépia, le rouge et le bleu alternaient. Mon père avait écrit en lettres d'or un autre exemplaire indépendant de son commentaire. Quant aux autres copies, l'encre y était employée pour le texte, mais l'or pour les décades, les quintains, les coupes des versets, les tètes des cent quatorze chapitres (soûra) et les têtes des trente sections {djouf).
Mon livre ne comportait pas ici cette mention. Je ne l'y ai insérée que pour demander à qui lira l'un de ces exemplaires d'implorer en faveur de mon père la pitié d'Allah.
Je reviens â mon sujet. Dans cette même journée, un ancien serviteur de mon oncle paternel Izz ad-Daula Aboù '1-Mourhaf Nasr (qu'AUâh l'ait en pitié !), serviteur qui se nommait Mouwaffak ad-Daula Schim'oûn, reçut un coup de lance terrible destiné à mon autre oncle paternel Izz ad-Dîn Aboù '1- 'Asâkir Soultàn (qu'Allah l'ait en pitié!). 11 était advenu que mon oncle Soultân avait envoyé Schim'oùn en mission à Alep vers le roi Rouchvàn, fils de Tâdj ad-Daula Toutousch. En l'accueillant, celui-ci dit à ses serviteurs: «Voici le modèle des
serviteurs et des justes dans leurs devoirs envers leurs maîtres. » Puis, s'adressant à Schim'oùn, il ajouta : « Raconteleur ce qui t'est arrivé au temps de mon père et comment alors tu t'es conduit envers ton maître. » — Schim'oùn prit la parole en ces termes : « 0 notre maître, hier j'ai assisté au combat avec mon maître. Un cavalier l'a assailli pour lui donner un coup de lance. Je me suis précipité entre ce cavalier et mon maître pour racheter celui-ci au prix de ma vie. Le cavalier s'est vengé sur moi et m'a fendu deux côtes. Je le jure par ta bienveillance, je les ai apportées avec moi dans un coffret. » — Le roi Routhvàn lui dit : « Je ne te rendrai pas réponse, tant que tu n'auras pas envoyé chercher le cotîret et les côtes. » Schim'oùn resta auprès du roi et fit chercher le coffret. Il contenait deux os de ses côtes. Rourhvân, saisi d'admiration, dit à ses compagnons : « Agissez de même à mon service. »
Quant au fait sur lequel Rouchvàn avait interrogé Schim- 'oùn et qui s'était passé du temps de son père Tâdj ad-Daula Toutousch, voici ce que c'était : Mon grand-père Sadîd Al- Moulk Aboù '1-Hasan 'Alî ibn Moukallad ibn Nasr Ibn Mounkidh (qu'Allah l'ait en pitié !) avait envoyé son fils 'Izz ad- Daula Nasr (qu'Allah l'ait en pitié !) au service de Tâdj ad-Daula, campé dans la banlieue d'Alep. Toutousch le fit saisir, emprisonner, surveiller et ne permit à personne d'entrer auprès de lui, excepté à son mamloùk, à ce Schim'oùn. On faisait bonne garde autour de la tente. Mon oncle écrivit à son père (qu'AUâh les ait tous deux en pitié!) en lui demandant de faire partir vers lui, dans telle nuit qu'il désigna, des hommes de ses compagnons qu'il indiqua et des chevaux de selle qui se rendraient dans un endroit fixé d'avance. Lorsque cette nuit fut arrivée, Schim'oùn entra dans la tente et ôta ses vêtements que son maître revêtit. Celuici sortit devant les gardiens qui ne'le reconnurent pas, alla rejoindre ses compagnons, monta à cheval et partit.
Schim'oùn dormit sur la couche demeurée vide. A l'aurore, les gardiens furent étonnés de ne pas le voir arriver, lui qui venait régulièrement assister son maître pour les ablutions. Or, Naî?r (qu'Allah l'ait en pitié!) était un de ces ascètes qui se lèvent la nuit pour lire en psalmodiant le Livre d'Allah
d'ousàma ibn mounkidh 55
le Tout Puissant. Lorsqu'au matin ils ne virent pas Schim 'oùn entrer selon son habitude, ils pénétrèrent dans la tente et l'y trouvèrent, tandis que Izz ad-Daula était parti. Tàdj ad- Daula, informé par eux de ce qui s'était passé, manda Schim- 'oûn. Celui-ci se présenta aussitôt. « Quels moyens as-tu employés"? » demanda Toutousch. — « J'ai, répondit Schim- 'oûn, donné mes vêtements à mon maître, qui, à la faveur de ce déguisement, a pu s'échapper; quant à moi, j'ai dormi sur sa couche. » — Le prince reprit : « Et n'as-tu pas craint que je fasse tomber ta têtef » — Schim'oùn dit alors : « 0 mon maître, lorsque tu auras fait tomber ma tète, si je sais mon maître en sûreté, au milieu des siens, cette perspective suffira à me rendre heureux. Il ne m'a acheté et ne m'a élevé que pour pouvoir disposer un jour de ma vie. » Tàdj ad-Daula (qu'AUâh l'ait en pitié!) dit alors à son chambellan : « Que l'on remette à cet écuyer les chevaux, les bêtes de somme, les objets de campement et tous les bagages de son maître. » Il l'envoya rejoindre celui auquel il appartenait, ne lui tint pas rancune, ne lui manifesta aucune colère à propos de ce qu'il avait fait pour le service de son maître. C'est à ce propos que Roufhvàn avait dit à Schim'oùn : « Raconte à mes compagnons ce qui t'est arrivé au temps de mon père et comment tu t'es conduit envers ton maître. »
Je reviens au récit de la bataille, dont j'ai parlé précédemment, que nous avions engagée avec Ibn Moulâ'ib. Mon oncle Tzz ad-Daula (qu'AUâh l'ait en pitié !) subit, dans cette journée, plusieurs blessures dont l'une produite par un coup de lance au bas de la paupière, près du coin intérieur de l'œil. La lance s'accrocha au coin de l'œil, à son extrémité. La paupière se détacha complètement et resta suspendue à la peau qui la retenait à l'angle extérieur de l'œil endommagé, vacillant ; car ce sont les paupières qui seules maintiennent l'œil. Le chirurgien sut recoudre la partie déchirée de l'œil et le guérit. L'œil atteint reprit sa santé d'autrefois, sans qu'on put le distinguer de l'autre.
Mon père et mon oncle (qu'Allah les ait tous deux en pitié !) étaient parmi les hommes les plus courageux de leur contrée. J'admirai leur conduite un jour qu'ils étaient sortis pour la chasse aux faucons dans la direction du Tell MiUi,
qui abondait en oiseaux aquatiques. A notre insu, l'armée de Tripoli avait fait invasion et s'était répandue dans la région. Nous rentrâmes. Mon père relevait de maladie. Mon oncle, avec sa faible escorte, s'avança vers les Francs jusqu'au moment où ceux-ci le virent traverser le gué. Quant à mon père, il laissa son cheval marcher au trot. Je l'accompagnais et j'étais encore un adolescent. Il tenait â la main un coing qu'il suçait. Lorsque nous fûmes parvenus dans le voisinage des Francs, il me dit : « Va de ton côté, entre par la levée. » Mais lui, il passa le fleuve aux environs du point occupé par les Francs.
Une autre fois, je vis mon père, alors que les cavaliers de Mahmoud, flls de Karâdjà, avaient fait incursion sur le territoire de Schaizar. Nous étions à une certaine distance de la ville. J'avais assisté à la bataille et pris part au combat, revêtu de ma casaque, monté sur mon cheval, armé de ma lance. Mon père (qu'Allah l'ait en pitié !) était sur une mule. Je lui dis : « 0 mon maître, pourquoi ne montes-tu pas sur Ion cheval? » — 11 répondit: « Certes non. » Et il resta sur sa mule, sans se troubler et sans se hâter. Quant à moi, effrayé pour lui, j'insistai pour qu'il montât sur son cheval jusqu'au moment où nous arrivâmes à la ville, sans qu'il eût quitté sa mule. Lorsque nos ennemis furent rentrés dans leur campement et que notre sécurité fut revenue, je dis à mon père : « 0 mon maître, tu vois l'ennemi campé entre nous et notre territoire, pourquoi ne montes-tu pas sur un des chevaux tenus en laisse pour ton usage? J'ai beau t'en presser, tu ne m'écoutes pas. » — « Mon fils, répondit Mourschid, il y a dans mon horoscope que je serai inaccessible à la peur. » Or, mon père avait la main longue dans la science des astres, malgré sa crainte du péché, sa foi, ses jeûnes continuels et sa récitation du Coran. Il m'encourageait à m'instruire à mon tour dans cette science; mais je m'y refusais et je m'en défendais, bien qu'il me dît sans cesse : « Mais sache au moins les noms des étoiles et distingue celles qui montent de celles qui descendent à l'horizon. » Et il persistait â me les faire connaître et à me les nommer.
Un trait de bravoure des hommes et une manifestation de leur point d'honneur à la guerre se déroulèrent devant mes
d'ousâma ibn mounkidh 57
yeux \ Nous vîmes un matin, à l'heure de la prière de l'aurore, une petile troupe de Francs, dix cavaliers environ, venir juscju'à la porte de la ville avant qu'elle fût ouverte. Ils dirent au portier : « Quel est le nom de cette contrée? » La porte avait deux battants en bois avec des poutres transversales. Le portier était à l'intérieur. Il répondit : « C'est Schaizar. » Par un interstice de la porte, les Francs lui lancèrent une flèche de bois ; puis, ils s'en retournèrent, au trot de leurs montures.
De notre côté, on monta à cheval. Mon oncle (qu'Allah l'ait en pitié!) fut le premier prêt. J'étais avec lui, et les Francs se retiraient sans se presser. Quelques-uns de nos soldats nous rejoignaient l'un après l'autre. Je dis à mon oncle : « Ordonne seulement, et je poursuivrai les Francs avec nos compagnons, je saurai bien les désarçonner avant qu'ils soient loin d'ici. » — Mon oncle, qui était plus expert que moi aux choses de la guerre, me répondit : « Il n'y a pas en Syrie un seul Franc qui ne connaisse Schaizar. Quelque machination se cache là-dessous. »
Mon oncle appela deux cavaliers montés sur des chevaux agiles et leur dit : « Allez explorer le Tell Milh. » C'est là que d'ordinaire les Francs se mettaient en embuscade. Arrivés sur le sommet, les deux cavaliers furent attaqués par l'armée d'Antioche toute entière. En hâte, nous nous étions avancés vers les Francs, pour saisir l'occasion de nous mesurer avec eux avant que le combat fût terminé. Avec nous étaient Djam'a, de la tribu de Noumair, et son fils Mahmoud. Or, Djam'a était notre cavalier et notre schaikh. Son fils Mahmoud s'était aventuré au milieu de Tarmée franque. Djam'a cria : « 0 cavaliers, sauvez mon fils ! » Nous revînmes avec lui, à la tête de seize cavaliers ; nos lances frappèrent seize cavaliers Francs, auxquels notre compagnon fut arraché. Nous nous mêlâmes, nous et les Francs, jusqu'à ce que l'un de nos cavaliers emportât sous son aisselle la tête du fils de Djam'a ^ ; il fut sauvé par Tun de nos coups de lance.
Malgré ce succès, qu'aucun homme ne se fie à son courage