Vers
d'ousâma ibn mounkidh 59
duquel aucun chemin n'avait été ouvert pour nous. Comment donc un seul fantassin nous avait-il mis en déroute, nous qui avions mis en déroute huit cavaliers Francs f
J'étais présent un jour, alors que les cavaliers de Kafartàb, en petit nombre, avaient tait une incursion contre nous. Nous nous élançâmes sur eux, désirant profiter de leur petit nombre. Or ils avaient disposé contre nous une embuscade où leurs combattants étaient massés. Les auteurs de l'attaque s'étaient enfuis. Nous nous mîmes à leur poursuite jusqu'à une certaine distance de la ville. L'embuscade sortit contre nous, ceux que nous repoussions revinrent à la charge, et notre conviction fut que, si nous étions mis en déroute, ils nous anéantiraient jusqu'au dernier. La rencontre eut donc lieu et nous leur fîmes face. AUàh nous donna la victoire sur eux et nous délogeâmes dix-huit de leurs cavaliers, les uns frappés de la lance et tués, d'autres frappés et jetés à terre sans qu'ils fussent morts, d'autres enfin dont les chevaux furent atteints et qui devinrent des fantassins. Ceux d'entre eux qui étaient restés en vie sur le terrain dégainèrent leurs épées, se postèrent pour guetter tous les passants et les frapper.
Djam'a le Noumairite (qu'Allah l'ait en pitié!) passa devant l'un de ces Francs. Celui-ci marcha vers lui et le frappa à la tête.Djam'a avait sur la tête un haut bonnet que le coup déchira, lui fendant le front, d'où le sang découla jusqu'à s'épuiser. Son front resta ouvert comme la bouche d'un poisson. Je le rencontrai, tandis que nous étions ainsi entourés de Francs, et je lui dis : « 0 père de Mahmoud, pourquoi ne pas bander ta blessure f » — 11 répondit : « Ce n'est pas actuellement le temps des bandages et des compressions sur les blessures. » Or Djam'a, de tout temps, avait sur le visage un teint brûlé, noir, et il avait les yeux chassieux, avec des veines visibles. Après que cette blessure l'eut atteint et que son sang en eut coulé avec abondance, le mal dont il se plaignait aux yeux cessa, sans qu'il y éprouvât désormais ni chassie ni douleur. Parfois la santé des corps est le résultat des maladies.
Quant aux Francs, ils se réunirent après que nous eûmes tué d'entre eux ceux que nous tuâmes et se postèrent en face de nous. Je vis alors venir à moi mon cousin Dhakhîrat ad- Daula Aboù '1-Kanâ Khitâm (qu'Allah l'ait en pitié!). Il me dit :
« 0 mon cousin, tu as avec toi deux montures tenues en laisse, tandis que je suis sur ce cheval efflanqué. » — Je dis à l'écuyer : « Fais avancer pour lui le cheval rouge. » Ce que fit l'écuyer. Au moment même où Khitàm fut en équilibre sur sa selle, il fit une charge à lui seul contre les Francs. Ceux-ci l'attirèrent au point qu'il se jeta au milieu d'eux, reçut un coup de lance et fut désarçonné. Le cheval fut aussi atteint. Les Francs retournèrent leurs lances pour renverser Khitâm; mais il portait une cotte de mailles résistante sur laquelle les lances n'avaient pas prise. Nous criâmes à l'envi : « Au secours de votre compagnon, de votre compagnon! » Nous nous élançâmes contre eux, nous les mîmes en fuite et nous le dégageâmes, alors qu'il était sain et sauf. Quant au cheval, il mourut le jour même. Gloire à Celui qui préserve, au Tout Puissant !
Cette bataille eut lieu pour le bonheur de Djam'a et pour la guérison de ses yeux. Gloire à celui qui dit : ' « Il se peut que vous abhorriez une chose, tandis qu'elle est parfaite pour vous. »
11 m'arriva une aventure analogue. J'étais en Mésopotamie {Al-Dja:^îra), dans l'armée de l'atâbek K Un de mes amis m'appela dans sa maison. J'y vins, accompagné d'un écuyer nommé Gounaim, qui était devenu hydropique, son cou s'étant aminci et son corps s'étant enflé. 11 s'était expatrié avec moi et je lui en tenais compte. Mon serviteur conduisit sa mule dans retable de mon ami, en se joignant aux écuyers des autres personnes présentes. Nous avions parmi nous un jeune Turc qui s'était enivré et qui avait été vaincu par l'ivresse. Il sortit vers retable, tira son couteau et s'élança contre les écuyers qui s'enfuirent et partirent. Quant à Gounaim, vu sa faiblesse et sa maladie, il avait étendu la selle sous sa tête et dormait. Il ne se leva qu'après la sortie de tous ceux qui étaient dans l'étable. Cet ivrogne le frappa de son couteau au-dessous du nombril et fit dans son corps une fente large de quatre pouces. Il tomba sur le sol à la place môme. Celui qui nous avait invités (c'était le seigneur de la forteresse de Bâsahrâ) le fit