Le 14 juin
lui, craignant qu'il ne subît une nouvelle attaque de ce même Franc. La lance avait ouvert une brèche clans le corps de la monture qui était morte en laissant tomber ses boyaux. Le Franc s'était écarté à une légère distance, avait dégainé son épée et s'était posté en face de son adversaire. Lorsque j'eus rejoint celui-ci, il se trouva que c'était mon cousin Nâsir ad-Daula Kâmil, fils de Moukallad (qu'Allah l'ait en pitié!). Je m'approchai de lui, j'ôtai mon pied de l'étrier et je lui dis : « Monte sur mon cheval. » Lorsqu'il s'y fut assis, je tournai la tête de ma monture vers l'ouest, bien que, par rapport à nous, la ville fût à l'est. « Où allons-nous? » me demanda Kâmil. — Je répondis : « Vers celui qui a frappé ton cheval et qui t'a blessé au-dessus des côtes. » Kâmil étendit la main, saisit les rênes et dit : « Tu ne pourras rien tant que ton cheval portera un homme en plus. Ramène- moi, puis retourne frapper mon adversaire. » Je suivis son conseil; je le ramenai, puis je retournai vers ce chien, mais il avait repris sa place parmi ses compagnons.
J'ai vu se manifester la bienveillance d'Allah et sa belle protection, lorsque les Francs (qu'Allah les maudisse!) campèrent contre nous avec cavaliers el fantassins. Nous n'étions séparés les uns des autres que par l'Oronte (Al-'Âs!), dont les eaux étaient tellement grosses qu'ils ne pouvaient point passer vers nous et que nous étions empêchés de passer vers eux. Ils dressèrent leurs tentes sur la montagne et quelquesuns s'établirent jusque vers les jardins placés dans leur voisinage, laissèrent en liberté leurs chevaux dans les prés de fourrages et s'endormirent. Quelques jeunes fantassins de Schaizar se déshabillèrent et, après avoir ôté leurs vêtements, prirent leurs épées ; nagèrent dans la direction de ces dormeurs et en tuèrent plusieurs. Alors, de nombreux ennemis s'acharnèrent contre nos compagnons qui se jetèrent à l'eau et rentrèrent, tandis que l'armée des Francs était descendue à cheval de la montagne, comme le torrent. A côté de ceux-ci était une mosquée, la Mosquée d'Aboù '1-Madjd ibn Soumayya, dans laquelle était un homme appelé Ilasan Az-Zâhid (l'ascète), qui se tenait sur un toit en terrasse, faisant une retraite dans la mosquée et priant. Il avait des vêtements noirs, en laine. Nous le voyions, mais nous n'avions aucun moyen
d'ousAma ibn mounkidh 93
d'arriver à lui. Les Francs étaient venus, avaient mis pied à terre devant la porte de la mosquée, étaient montés jusqu'à lui, tandis que nous disions : « 11 n'y a de force et de puissance qu'en Allàli ! Les Francs vont le tuer. » Mais lui, par Allah, n'interrompit pas sa prière et ne bougea pas de sa place. Les Francs s'en retournèrent, s'arrêtèrent, remontèrent sur leurs chevaux et partirent, tandis qu'il était immobile au même endroit, continuant à prier. Nous ne doutions pas qu'Allah (gloire à lui!) eût aveuglé les Francs par rapport à lui et l'eût caché à leurs regards. Gloire au Tout Puissant, au Miséricordieux!
Et parmi les faveurs d'Allah le Très Haut fut ce qui se passa lorsque le roi des Grecs {Ai^-Rothn) ^ campa devant Schaizar en Tan 532 ^ 11 sortit de Schaizar une troupe de fantassins pour combattre. Les Grecs les taillèrent en pièces, tuèrent les uns et firent prisonniers les autres. Parmi ceux qui furent emmenés en captivité, se trouvait un ascète des Banoù Kardoùs, un saint homme, né dans l'esclavage de Mahmoud, fils de Sâlih, seigneur d'Alep. Lorsque les Grecs s'en retournèrent, il était leur captif. Il arriva à Constantinople {Al-Koustantîniyya). Un jour qu'il s'y trouvait, il y rencontra un homme qui lui dit : « Es-tu Ibn Kardoùs? » — « Oui, » répondit-il. — L'autre reprit : « Viens avec moi, conduis-moi chez ton maître. » Ils partirent ensemble et Ibn Kardoùs présenta à son maître son compagnon, qui discuta avec celui-ci la rançon du prisonnier jusqu'à ce qu'elle fût fixée entre les deux interlocuteurs à une somme dont le Grec se déclara satisfait. Le montant ayant été pesé, l'homme donna encore à Ibn Kardoùs une somme d'argent, en lui disant : « Que cela te serve à rejoindre ta famille. Pars en paix avec Allah le Très Haut. » Ibn Kardoùs sortit de Constantinople et rentra à Schaizar. Cette délivrance provint d'AUâh et de sa faveur mystérieuse. Car Ibn Kardoùs ne savait pas qui l'avait racheté et aiïranchi.
Il m'arriva quelque chose de semblable. Lorsque les Francs nous attaquèrent sur la route, au départ de Misr ',