En mai
Kliotlokh, un mamloûk de mon père, m'a raconté ce qui suit en propres termes : « Pendant le siège de Schaizar par les Grecs, nous nous reposions une fois dans la salle d'entrée de la forteresse avec notre équipement et nos épées. Tout à coup, un vieillard vint à nous en courant et dit : « 0 musulmans, défendez vos femmes! Les Grecs sont entrés avec nous. » Nous fîmes diligence pour saisir nos épées, partir, rencontrer ceux qui étaient montés par un point découvert du mur où les catapultes avaient pratiqué une brèche, les battre par le choc de nos épées, les expulser, nous élancer à leur poursuite, enfin les ramener de force vers leurs compagnons d'armes, revenir sur nos pas et nous disperser. Je restai avec le vieillard qui avait jeté parmi nous l'effroi. Il s'arrêta et tourna sa face vers le mur pour cracher. Je le quittai; mais aussitôt j'entendis le bruit d'une chute. Je me retournai, et voici que le vieillard avait la tête abattue par une pierre de catapulte, qui l'avait séparée du corps et incrustée dans la muraille, tandis que sa moelle avait coulé tout autour sur le mur. Je relevai la dépouille du vieillard, nous appelâmes sur lui les bénédictions d'Allah, et nous l'enterrâmes à ce même endroit.
Une pierre de catapulte frappa également un de nos compagnons qui eut le pied fracturé. On l'apporta auprès de mon oncle paternel, qui était assis dans la salle d'entrée de la forteresse. « Faites venir, dit mon oncle, le renoueur. » Or, il y avait à Schaizar un opérateur, nommé Yahyà, qui excellait à remettre les luxations. On l'amena. Il s'occupa de renouer le pied du malade, et, à cet effet, il s'installa avec lui dans un lieu abrité, à l'extérieur de la citadelle. Malgré les précautions, une pierre vint frapper la tête du blessé et la fit voler en éclats. Le renoueur revint dans la salle d'entrée. Mon oncle lui dit : « Que tu as rapidement fait ton œuvre !» — Il répondit : « Le patient a été atteint par une seconde pierre, ce qui m'a dispensé de l'opération. »
C'est Allah qui dispose des trépas et des existences. Les Francs (puisse Allah leur faire défection!) s'étaient mis d'accord pour attaquer et prendre Damas. Ils concentrèrent en conséquence une armée considérable ', que vinrent renforcer
1. En llKj uu t:ii 1111. C'est l'armée de Baudouin l'^'', roi de Jémsaleuh
d'ousâma ibn mounkidh 113
le seigneur d'Édesse et de Tell Bâschir ' et le maître d'Aiitioche ^ Celui-ci, en faisant route vers Damas, flt halte devant Sctiaizar. Les princes coalisés mirent aux enchères entre eux les maisons, les bains, les bazars de Damas. Des bourgeois {al-bourdj âsiyya) les leur achetèrent ensuite et leur en payèrent le prix en pièces d'or. Nul doute pour les assaillants que Damas serait emporté d'assaut et capitulerait.
Kafartâb appartenait alors au maître d'Antioche. 11 avait détaché de ses troupes cent cavaliers d'élite, et leur avait ordonné de rester à Kafartâb pour nous tenir en respect, nous et les habitants de Hamâ. Lorsqu'il fut parti pour Damas, tous les musulmans de la Syrie se concertèrent pour attacjuer Kafartâb, et dépêchèrent un de nos compagnons, nommé Kounaib, fils de Mâlik, pour espionner la ville à leur intention. Il s'y introduisit pendant la nuit, en fit le tour et revint en disant : « Réjouissez-vous d'avance du butin et de la délivrance. » Les musulmans pénétrèrent dans la ville, mais ils se heurtèrent à une embuscade. Allah (gloire à lui !) n'en donna pas moins la victoire à l'islam, et ils tuèrent les Francs jusqu'au dernier.
Quant à Kounaib, qui avait si habilement pratiqué pour nous l'espionnage à Kafartâb, il aperçut, dans le fossé qui entourait la ville, des troupeaux en grand nombre. Après la défaite et le massacre des Francs, il voulut s'approprier ces troupeaux et espéra accaparer le butin. Il se dirigea en courant vers le fossé. Un Franc lança contre lui, du haut de la citadelle, une pierre dont le choc retendit raide mort. Sa mère, une vieille très âgée, une pleureuse dans nos deuils, pleurait cette fois son fils. Quand elle gémissait sur le trépas de son fils, ses deux mamelles répandaient du lait au point que ses vêtements en étaient inondés. Lorsqu'elle eut épuisé ses larmes et que sa souffrance s'apaisa, ses mamelles redevinrent comme deux morceaux de peau sèche, sans une goutte de lait. Gloire à Celui qui a inspiré aux cœurs la tendresse pour les enfants !
Lorsque l'on dit au maître d'Antioche, qui était campé