Mou in ad-Din Anar
« Mange, me dit-il, tu t'en trouveras bien. Car moi non plus, je ne mange pas de la nourriture des Francs, mais j'ai des cuisinières égyptiennes, et je ne me nourris que de leur cuisine. De plus, il n'entre jamais dans ma maison aucune viande de porc. » Je me décidai à manger, mais avec circonspection. Ensuite nous prîmes congé de notre hôte. Quelques jours après, je passais sur la place du marché, lorsqu'une femme franque s'attacha à moi, proférant des cris barbares dans leur langue, et je ne comprenais pas un mot de ce qu'elle me disait. Un rassemblement se forma autour de moi. C'étaient des Francs, et j'eus la conviction que ma mort était proche. Mais voici que ce même chevalier s'était avancé. Il me vit, s'approcha et dit à la femme : « Qu'as-tu donc à faire avec ce musulman 'ï' » — " 11 est, répondit-elle, le meurtrier de mon frère Hurso ÇOurs). » Or, Hurso était un chevalier d'Apamée, qui avait été tué par un soldat de l'armée de Ilamâ. Le chevalier chrétien fit des reproches à la femme, et lui dit : « Tu as devant toi un bourgeois {bourdjâsî), c'est-à-dire un commerçant, qui ne combat pas, qui n'assiste même pas aux combats. » Il réprimanda ensuite la foule assemblée, qui se dispersa. Puis il me prit par la main et m'accompagna. Ce fut grâce à ce repas que j'échappai à une mort certaine. »
La nature humaine présente cette singularité que le même homme s'enfonce dans les abîmes, affronte les dangers, sans éprouver aucun efiroi. et s'effraye de ce dont ne s'effrayent ni les jeunes gens ni les femmes.
J'ai constaté cela chez mon oncle paternel Izz ad-Dîn Aboû 'l-'Asâkir Soullàn (qu'Allah l'ait en pitié!), l'un des hommes les plus braves de sa race. Il avait à son actif des campagnes illustres et des coups de lance réputés. Apercevait-il une souris, les traits de son visage en étaient altérés, il était pris d'une sorte de frisson à son aspect et il s'éloignait de l'endroit où il la voyait.
Au nombre de ses serviteurs, il y avait un brave, connu pour son courage et pour sa hardiesse, nommé Sandoûk. Il avait peur des serpents au point d'en perdre la tête. Un jour, mon père (qu'Allah l'ait en pitié!) lui dit en présence démon oncle paternel : « 0 Sandoûk, tu es un homme remarquable, d'une bravoure reconnue. Ne rougis-tu pas de la peur que te
d'ousâma ibn mounkidh 139
font éprouver les serpents^ » — Il répondit : « 0 mon maître, qu'y a-t-il là de surprenante A Homs, il y avait un homme courageux, un héros d'entre les héros, qui s'effrayait des souris et qui en mourait. » Il faisait allusion à son maître, mon oncle paternel (qu'AUàh l'ait en pitié!), qui lui dit : « Qu'AUàh te flétrisse, ô Sandoùk ! »
J'ai vu un esclave {mamloûk) de mon père (qu'Allah l'ait en pitié!), nommé Lou'lou'. C'était un brave, plein d'audace. J'étais sorti une nuit de Schaizar, avec nombre de mulets et de bêtes de somme, voulant aller dans la montagne pour en rapporter des charges de bois, que j'y couperais afin d'en fabriquer une noria (naoïira). Nous avions quitté les alentours de Schaizar, nous imaginant que l'aurore était proche, et nous étions arrivés à un village nommé Doubais, la moitié de la nuit n'étant pas encore écoulée. Je dis : « Descendez de vos montures, car nous n'entrerons pas avant le jour dans la montagne. » Lorsque nous fûmes descendus et installés, nous entendîmes le hennissement d'un cheval et nous dîmes : « Ce sont les Francs. » Nous montions aussitôt à cheval dans les ténèbres, tandis que je me promettais de donner un coup de lance à l'un d'eux et de lui prendre son cheval, résigné que j'étais à leur laisser enlever nos bétes de somme et leurs valets. Je chargeai Lou'lou' et trois serviteurs de nous devancer et de nous renseigner sur ce hennissement. Ils partirent en avant au galop, rencontrèrent ceux que nous avions entendus en troupes et en, masses nombreuses. Lou'lou' les aborda en disant : « Parlez; sinon, je vous tuerai jusqu'au dernier. » 11 était un archer très habile, ses interlocuteurs le reconnurent et lui dirent : « N'es-tu pas le gardien (hâdjib) Lou'lou'? » — « En effet, » répondit-il. Or c'était l'armée de Hamà, commandée par l'émir Saif ad-Dîn Souwâr (qu'Allah l'ait en pitié !), qui revenait d'une incursion sur le territoire des Francs '. La bravoure de Souwâr assurait son autorité sur ces troupes si nombreuses; mais, lorsqu'il voyait dans sa maison un serpent, il sortait en fuyant et disait à sa femme : « A toi de t'en tirer avec le serpent! » Elle se levait pour attaquer et elle tuait le serpent.