Il s'agit du grand Noùr ad-Din, flls de Zcnguî
d'ousàma ibn mounkidh 9
l'argent et tu te rendras vers lui pour qu'il mette le siège devant Tibériade et pour qu'il détourne de nous l'attention des Francs. Cette diversion nous permettra, en partant d'ici, d'aller ravager Gazza. » Or les Francs (puisse Allah leur faire défection!) avaient commencé à reconstruire Gazza ' pour se mettre en mesure de bloquer ensuite Ascalon. Je répondis : (( 0 mon maître, si Noùr ad-Dîn allègue des excuses, ou que d'autres préoccupations l'arrêtent, que m'ordonnes-tu? » — Il me dit : « Dans le cas où il dresserait ses tentes devant Tibériade, donne-lui la somme qui sera entre tes mains. Si, au contraire, il est empêché par un obstacle quelconque, enrôle autant de soldats que tu le pourras. Monte alors vers Ascalon, restes-y pour combattre les Francs et annonce-moi ton arrivée pour que je te transmette des ordres en conséquence. »
Al-'Âdil me remit six mille dinars de Misr et toute une charge de bête de somme en étoffes de Dabîk, en soie brochée d'or, en fourrures de petit-gris, en brocart de Damiette, en turbans. Il mit à ma disposition des guides arabes, sous la conduite desquels je partis. Il ne m'avait laissé aucun prétexte de ne point voyager, en me fournissant tout ce dont j'avais besoin, gros et menu.
Lorsque nous fûmes arrivés prés d'Al-Djafr, les guides me dirent : « Voici un endroit qui ne peut pas manquer de contenir des Francs, » Sur mon ordre, deux d'entre les guides montèrent sur deux dromadaires, pour nous précéder à Al-Djafr. Au bout d'un moment, ils revinrent, leurs dromadaires les ramenant au grand galop. « Les Francs, s'écriérent-ils, sont prés d'Al-Djafr. » Je ne bougeai pas, je réunis les chameaux chargés de mes bagages et quelques hommes de ma caravane, et je les ramenai vers l'ouest. Puis j'interpellai six cavaliers qui étaient à mon service, et je leur dis : « Précédeznous, je m'avance sur vos traces. » Ils se mirent à trotter, tandis que je les suivais.- L'un d'eux revint vers moi et me dit : « Pas âme qui vive prés d'Al-Djafr. Peut-être les guides ont-ils pris des corbeaux pour des hommes. » Les guides et lui se disputèrent.
1. Ce fut à la fin de 1149 ou au plus tard en 1150 que Baudouin III, roi de Jérusalem, entreprit la restauration de Gazza, qui était en ruines, pour en confier la garde aux Templiers.
Je fis alors revenir ceux qui avaient ramené les chameaux en arriére et je continuai ma route. Parvenu à Al-Djafr, j'y remarquai de l'eau, des herbes et des arbres. Voici que tout à coup il surgit de cette prairie un homme vêtu de noir que nous fîmes prisonnier. Mes compagnons, qui s'étaient disséminés, s'emparèrent d'un autre homme, de deux femmes et de plusieurs jeunes gens.
Une de ces femmes vint à moi, s'accrocha à mon vêtement et dit : « 0 maître, je dépends de ta générosité. » — Je répondis : « Tu peux être sans crainte; qu'as-tu? » — « J'ai, ditelle, que tes compagnons m'ont enlevé un morceau d'étoffe, un animal qui brait, un animal qui aboie, enfin un objet précieux. » — Je dis à mes officiers d'ordonnance: « Que celui qui a pris quoi que ce soit le rende. » L'un d'eux apporta un morceau d'étoffe, long à peine de deux coudées. « C'est le morceau d'étoffe, » dit la plaignante. Un autre apporta un fragment de sandaraque. « C'est, dit-elle, l'objet précieux. » — Je demandai : « Où sont restés l'âne et le chien? » — On me répondit : « Quant à l'âne, on l'a jeté dans la prairie, après lui avoir lié les pieds de devant et les pieds de derrière. Le chien a été lâché, il court d'un endroit à l'autre. »
Je réunis mes prisonniers, et je fus frappé de leur état lamentable d'affaissement physique. Ils avaient la peau desséchée sur les os. Je leur dis : « Qui êtes-vous donc? » — « Nous sommes, répondirent-ils, des rejetons d'Oubayy. » Or, les Banoù Oubayy sont une tribu d'Arabes Tayyites; ils ne mangent que des charognes et disent : « Nous sommes les plus parfaits des Arabes. 11 n'y a parmi nous ni mutilé, ni lépreux, ni malade atteint d'une maladie chronique, ni aveugle. » Lorsqu'un hôte s'assied à leur foyer, ils égorgent pour lui un animal vivant, et lui font préparer une nourriture â part. Je leur dis : « Quelles circonstances vous ont amenés jusqu'ici? » — Ils répondirent : « Nous avons à Hismâ plusieurs tas de grand millet (dhoura) enfouis, que nous sommes venus prendre. » — J'insistai : « Depuis quand êtes-vous arrivés? » — Ils répondirent : « Depuis la fête qui a suivi le ramadan ' nous sommes ici, sans avoir vu de nos yeux la moindre pro-