Vu. ad-Din Aboîi "l-'Asâkir Soultàn
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Ils approchèrent de nous. Celui du milieu avait été frappé par un Franc d'un coup d'épée en plein nez et son visage avait été fendu jusqu'aux oreilles. La moitié de son visage, devenu pendant, était retombée sur sa poitrine, et entre les deux moitiés de sa face était une ouverture presque large d'un empan. Il marchait entre deux compagnons. Ce fut ainsi qu'il rentra à Schaizar. Le chirurgien lui recousit le visage et le soigna. Cette blessure fut de nouveau recouverte de chair. 11 guérit et revint à son ancien état jusqu'à ce qu'il mourût sur sa couche. Il vendait des bêtes de sommes et était appelé Ibn Gâzî le Balafré {Ibn Gâzî al-masclitoûb). Son surnom de Balafré était dû à ce coup d'épée.
Qu'on n'aille pas s'imaginer que la mort peut être avancée par la témérité à affronter le danger, ni retardée par l'excès de la prudence. En effet, ma vie prolongée fournit l'instruction la plus frappante par Texemple. Car que d'effrois j'ai bravés, combien de fois me suis-je précipité dans les lieux redoutables et au milieu des dangers! Combien ai-je combattu de cavaliers, tué de lions ! Que de coups j'ai portés avec les épées, d'atteintes avec les lances ! Que de blessures j'ai faites avec les flèches et avec les arbalètes ! Je n'en suis pas moins par rapport au trépas dans une forteresse inaccessible, au point que j'ai accompli mes quatre-vingt-dix ans et que j'ai considéré mon état de santé et de vie comme conforme à la parole du Prophète : « La santé me suffit comme maladie. » En effet, ma délivrance de ces dangers a eu comme conséquence ce qui est plus pénible que la mort violente et que le combat. Et mourir à la tête d'un détachement de l'armée m'eût été plus doux que les difficultés de l'existence. Parce que ma vie a duré trop longtemps, les jours écoulés m'ont repris tous les plaisirs qui en faisaient le charme, et la souillure de la privation a troublé la limpidité de mon existence prospère.
C'est de moi-même que j'ai dit :
Avec mes quatre-vingts armées, le temps a flétri ma peau, et j'ai enduré la faiblesse de mon pied, le tremble- ^nent de ma main;
Lorsque j'écris, alors je semble tracer des caractères avec la pointe de l'épée d'unhotnme effrayé; on les dirait l'œuvre d'un vieillard aux paumes vacillantes, saisi d'épouvante.
Aussi étonne-toi d'une tnain iricapabie de manier le kalani, après quelle a brisé les lances dans le poitrail du lio7i.
Si je tnarche, soutenu par mon hàton, il n'y a pas terrain si dur que mon pied alourdi n'y enfonce, comme dans la vase.
Dis à celui qui souhaite une longue existence : Regarde les conséquences de la longévité et de la sénilité !
Mon énergie s'est affaiblie et a été ruinée, le bien-être de ma vie a disparu et a pris fln, j'ai été renversé par la trop longue durée de mon séjour parmi les humains, mon feu allumé dans les ténèbres tend à s'éteindre, et je suis devenu conforme à ce que j'avais dit :
Les destins paraissent m avoir oublié, au point que je one sens harassé comme une chamelle exténuée d'avoir longtemps voyagé dans le désert.
Et m,es quatre-vingts ans ne m ont laissé aucune force; si je veux me lever la nuit pour prier, je suis comme brisé en inorceaux.
J' accomplis ona prière en restant assis; et me prosterner , lorsque je désire me mettre à genoux^ m'est un supplice.
Cet état ma averti que le tem.ps du voyage suprêone est proche, et que l'heure du départ est arrivée.
Affaibli par les années, j'étais devenu impuissant à servir les sultans; je cessai de vivre sur le seuil de leurs palais, je séparai mes destinées de leurs destinées, je demandai à être relevé de mes fonctions, et je leur rendis les biens dont ils m'avaient gratifié. Je ne savais que trop combien l'abaissement produit par la caducité fait perdre les forces nécessaires pour remplir de lourdes tâches, et combien le vieillard {schaikh) âgé est pour l'émir une marchandise hors de vente. Je me confinai dans ma maison, je fis de l'obscurité mon trait distinctif, je finis par trouver une vraie satisfaction dans mon isolement à l'étranger et dans ma retraite, loin de ma patrie et du sol natal. Ma répugnance finit par s'apaiser au point que je n'éprouvai plus aucune amertume. Je pris patience, -comme le captif s'habitue à ses cliaînes, comme le voyageur altéré supporte In violence de la soif, tout <|u'il n(^ trouve pas ;i l'êtanchor.
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Enfin, je fus mandé par une lettre missive de notre maître Al-Malik An-Nàsir Salàh ad-Dîn ', le sultan de l'islam et des musulmans, celui qui sert de trait d'union pour l'affirmation de la foi, qui frappe les adorateurs des croix, qui élève le drapeau de la justice et des bonnes œuvres, qui ressuscite l'autorité de l'émir des croyants -, Aboù '1-Mouthaffar Yoùsouf, fils d'Ayyoûb. Puisse Allah embellir l'islam et les musulmans en lui accordant longue vie, les fortifier par les épées et les conceptions acérées de notre maître, leur concéder la faveur de s'abriter à son ombre étendue, comme il leur a concédé la faveur de remplacer les sources impures par les abreuvoirs de sa générosité ! Puisse Allah faire pénétrer jusqu'aux extrémités de la terre sa haute puissance d'ordonner et de défendre, établir ses sabres tranchants comme des arbitres sur les cous de ses ennemis ! Car sa clémence a creusé des mines pour m' atteindre dans les contrées, alors que j'y vivais, séparé de lui par les montagnes et les plaines, dans un coin perdu de la terre, n'ayant plus ni fortune ni famille.
Tout à coup, il m'arracha à la morsure des malheurs, grâce à sa belle initiative, me transporta à sa noble cour par un effet de sa bienveillance large et abondante, répara ce que le temps avait brisé de ma personne, et, dans sa grandeur d'âme, remit en vogue le vieillard qui, hors lui, n'aurait pas trouvé preneur. Il répandit sur moi les faveurs les plus étonnantes, m'autorisa, dans sa générosité, à m'emparer, comme d'un butin, de ses dons les plus parfaits, au point que, grâce à sa libéralité débordante, il me récompensa de mes services antérieurs auprès d'autres princes. Il m'en tenait compte et y avait égard avec tant de sollicitude qu'il paraissait y avoir assisté, en avoir été témoin. Ses cadeaux prenaient le chemin de ma maison pendant mon sommeil, et affluaient vers moi, alors que j'étais accroupi, que je restais assis.
Maintenant, grâce à sa munificence, je suis de plus en plus comblé chaque jour de biens et d'honneurs; grâce à la noblesse de ses intentions, il m'a mis, moi, le plus humble des serviteurs d'Allah, à l'abri des chances d'accidents. Sa
1. Le grand Saladin, en 1174. Le texte porte la formule plus complète: Salàh ad-doun>jâ wa-'d-dîn.
2. L'émir des croyants est le khalife 'Abbaside de Bagdàdh, Al-Moustadi'.
grâce m'a rendu ce que m'avait arraché le temps par des chocs terribles ; il a versé sur moi ses largesses, après que sa règle et sa tradition m'eurent tant alloué que les cous les plus solides ne sauraient porter le plus léger de ses bienfaits ; et sa générosité n'a laissé subsister aucun de mes désirs, dont j'aie à souhaiter la satisfaction, que j'emploie mon temps à lui réclamer jour et nuit.
Sa miséricorde s'est étendue à tous les serviteurs d'AUàh, ses bénédictions ont fait revivre les contrées. Il est le sultan qui a restauré la tradition des khalifes bien dirigés S qui a relevé la colonne de la dynastie et de la foi, la mer dont l'eau ne s'épuise point par le grand nombre de ceux qui s'y désaltèrent, le donateur prodigue, dont la libéralité ne s'arrête pas, malgré les rangs serrés des visiteurs. La nation n'a pas cessé de se sentir, par ses épées comme dans une forteresse imprenable, par sa générosité comme dans un printemps aux pluies bienfaisantes, par sa justice comme dans des rayons de lumière, qui dissipent les ténèbres des vexations et qui éloignent la main étendue de l'ennemi violent, par son autorité puissante comme sous des ombrages touffus, dans un bonheur ininterrompu, le bonheur nouveau suivant la trace du bonheui" passé, tant que se succéderont la nuit et le jour, tant que tournera le globe céleste.
J'ai prié, tandis que les deux Anges qui tiennent les registres avaient (ieï Amen, et qu'Allah, assis sur son trône, s'était rapproché de celui qui l'avait prié;
Tandis que le Glorifié avait dit à ses serviteurs : Invoquez-nioi, car j'écoute, j'exauce.
Et gloire à Allah, le maître des mondes! Qu'il répande ses bénédictions sur notre maître Mohammad et sur tous les membres de sa famille! Allàb nous suffit; qu'il est parfait comme protecteur! Quoi que vous ayez en fait de bonheur vient d'AUàh.
1. Expression iuiitu du Coran, xLix, 7, par laquelle on désigne les ((uatre khalifes orthodoxes, successeurs immédiats du Prophète, Aboû Bekr, 'Omar, 'Othmàn et Ali.
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