Tàdj al-Mouloùk Boùri
satisfaire cette passion ; tant il y trouvait d'agrément ! C'était sa distraction. Car il n'avait d'autre occupation que la bataille, la guerre sainte contre les Francs et la transcription du livre d'Allah le Glorieux, le Puissant, lorsqu'il avait fini de régler les affaires de ses compagnons. Mon père (qu'AUâh l'ait en pitié !) jeûnait sans cesse et s'adonnait à la lecture psalmodiée du Coran. Quant à la chasse, elle justifiait pour lui l'aphorisme suivant : « Réjouissez vos cœurs, ils seront la sauvegarde de votre renommée. » Or je n'ai jamais vu talent comme le sien pour organiser les parties de chasse.
J'ai assisté aux chasses du roi des émirs, de l'atâbek Zenguî (qu'Allah l'ait en pitié!). Il possédait les oiseaux de proie les plus nombreux. Je l'ai vu, tandis que nous nous avancions le long des fleuves, que les fauconniers prenaient l'avance avec les faucons pour les lancer sur les oiseaux aquatiques, qu'on frappait sur les tambours selon l'usage, que les faucons attaquaient ou manquaient le gibier, qu'on tenait en arriére les gerfauts de montagne {asch-schaioâhîn al-koûhiyija) sur les mains de leurs fauconniers pour les lancer contre les oiseaux aquatiques qui auraient échappé aux faucons. Le perchoir ayant été enlevé, les gerfauts s'attachaient à pourchasser les perdrix, sur lesquelles ils étaient lancés, les serraient de près, tandis qu'elles gravissaient la pente de la montagne, et ne les lâchaient plus. Car la rapidité du vol est, chez les gerfauts, d'une qualité merveilleuse.
Je me trouvai un jour avec l'atâbek, alors que, dans la plaine inondée aux environs de Mausil, nous traversions des champs d'aubergines. Devant l'atâbek était un fauconnier, sur la main duquel était un faucon. Un francolin se mit à voler. Le faucon, lancé sur lui, le saisit et descendit. Parvenu sur le sol, le francolin échappa à son étreinte et s'envola. A son tour, le faucon se lança dans les airs, le saisit et redescendit. Cette fois, il le tenait ferme.
J'ai vu à plusieurs reprises l'atâbek Zenguî, acharné à la chasse des bêtes sauvages. L'enceinte était close et les bêtes sauvages y avaient été amassées, personne ne pouvant pénétrer dans le cercle. S'il en sortait une bête sauvage, on la visait avec des flèches. Or, l'atâbek était un des plus habiles archers. Quelque gazelle s'approchait-elle de lui, il l'attei-
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gnait, la voyait ensuite faire mine de trébucher, tomber, être égorgée. La première gazelle qu'il abattit dans chacune de ses chasses, tant que je fus avec lui, il me la fit envoyer par l'entremise d'un de ses écuyers.
L'atâbek Zenguî m'eut comme témoin, un jour que l'enceinte avait été close et que nous étions dans la région de Nisibe {nasîbîn), sur les bords de l'Hermès {al-hirniâs). Les tentes avaient été dressées. Les bêtes sauvages sortirent jusqu'aux campements. Les écuyers, munis de bâtons et de massues, se montrèrent et frappèrent nombre d'entre ces bêtes. Un loup avait été enfermé dans l'enceinte, au milieu de laquelle il sauta sur un mâle de gazelle, qu'il saisit, qu'il couvrit de son corps, et qui fut tué, pendant que le loup était dans cette posture.
J'étais également auprès de l'atâbek Zenguî à Sindjàr, lorsqu'il fut abordé par un cavalier d'entre ses compagnons qui lui dit : « 11 y a ici une hyène endormie. » 11 partit en notre compagnie jusqu'à une vallée voisine, où l'hyène dormait sur un rocher de la côte. L'atâbek mit pied à terre et s'avança jusqu'à ce qu'il fît face à l'hyène, qu'il atteignit par une flèche en bois et qu'il précipita dans le fonds de la vallée. On descendit et on la rapporta devant lui. Elle était morte.
J'ai vu également l'atâbek Zenguî dans la banlieue de Sindjàr. On lui avait montré un lièvre. Sur son ordre, les cavaliers tournèrent tout autour du lièvre, et un écuyer placé derrière lui porta le loup-cervier, comme l'on porte le guépard. Il ordonna de lancer le loup-cervier sur le lièvre, qui pénétra entre les jambes des chevaux, sans se laisser prendre. Jamais auparavant, je n'avais aperçu le loup-cervier en chasse.
A Damas, j'ai assisté à des parties de chasses sous Schihâb ad-Dîn Mahmoud, fils de Tâdj al-Mouloùk '. On s'attaquait aux oiseaux, aux gazelles, aux onagres et aux chevreuils. J'étais à ses côtés un jour que nous nous étions rendus jusque dans la forêt de Panéas {Bâniyâs). Sur le sol, l'herbe était touffue. Nous abattîmes nombre de chevreuils. On dressa les tentes dans une enceinte. Nous y étions établis, lorsqu'on vit paraître dans l'enceinte un chevreuil qui dormait sur l'herbe. Il fut pris au miUeu des tentes.
1. Mahmoud, fils de Tâdj al-Mouloùk Boùrî, en 1138 ou en 1139.
Pendant que nous rentrions, je m'aperçus que l'un d'entre nous avait vu un petit-gris monter à un arbre. Il en informa Schihâb-ad-Dîn. Celui-ci se posta sous l'arbre, visa l'animal à deux ou trois reprises sans l'atteindre, puis y renonça et se retira furieux de l'avoir manqué. Je vis alors un Turc, qui, l'ayant visé, coupa le petit-gris en deux de sa flèche en bois. Ses deux pattes de devant devinrent flasques, et il resta suspendu par les deux pattes de derrière, avec la flèche en bois enfoncée dans le corps , jusqu'au moment où l'on secoua l'arbre et où il tomba. Si cette flèche en bois avait été ainsi fichée dans le corps d'un fils d'Adam, il serait mort à l'instant même. Gloire au Créateur des créatures! »
J'ai vu aussi les chasses de Misr. Al-I.Iàflth li-dîn Allah 'Abd al-Madjîd Aboû Maimoùn (qu'AUâh l'ait en pitié!) possédait de nombreux oiseaux de proie, faucons, sacres et gerfauts apportés d'au-delà des mers (asch-schaioâhhi al-bahriyya). Un grand veneur était préposé à leur garde et les faisait sortir deux jours par semaine, la plupart d'entre eux perchés sur les mains de leurs hommes. Quant à moi, toutes les fois qu'ils étaient conduits en chasse, je montais à cheval pour me distraire par le spectacle qu'ils m'offraient.
Le grand veneur se rendit au jour auprès d'Al-I.Iàfiih et lui dit : « Ton hôte, un tel, nous accompagne régulièrement, comme s'il espérait prendre part à ce que nous faisons. » — Al-IIâflth répondit : « Emmène-le désormais avec vous, qu'il trouve une distraction dans nos oiseaux de proie. »
Il advint que nous étions sortis ensemble. L'un des fauconniers tenait un faucon ayant mué dans la maison, dont les yeux étaient rouges. Nous aperçûmes des grues. Le chef dit au fauconnier : « Avance-toi, lance sur elles ton faucon aux yeux rouges. » Ce qu'il fit. Les grues s'envolèrent. Mais le faucon en atteignit une à grande distance de nous et la lia. Je dis à l'un de mes écuyers monté sur un excellent cheval : « Pousse ta monture vers le faucon, descends de cheval, enfonce le bec de la grue dans la terre, maintiens-le et laisse ses deux pattes sous tes deux pieds jusqu'à ce que nous t'ayons rejoint. » Mon écuyer partit et se conforma à mes instructions. Le fauconnier arriva ensuite, tua la grue et s'occupa de repaître le faucon. Puis le grand veneur, à son retour, fit son
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rapport à Al-Hâflth sur ce qui s'était passé et sur les ordres que j'avais donnés à mon écuyer. Il termina en disant : « Ses propos ont été ceux d'un chasseur de profession. » — Al- Hàfith répondit : « Quelle autre occupation cet homme a-t-il, sinon le combat et la chasse? »
Les fauconniers emportaient aussi des sacres qu'ils lançaient sur les hérons au vol. Le héron apercevait-il le sacre, il tournoyait et s'élevait en l'air, tandis que le sacre décrivait plusieurs tours à un autre endroit pour s'élever ensuite audessus du héron, puis faire sa pointe et le saisir.
Il y a dans cette région des oiseaux aquatiques qu'on nomme al-boudjdj , qui ressemblent à l'espèce d'oies appelée nahhâm, et que l'on chasse également. Or, les oiseaux aquatiques se laissent facilement prendre dans les bras du Nil. Les gazelles sont rares en Egypte, mais on y rencontre le bœuf des Banoû Isrà'îl, animal de petite taille, dont les cornes sont pareilles à celles d'un bœuf, le reste du corps n'étant pas à l'avenant, un coureur rapide.
On voit sortir du Nil une bête que l'on nomme la jument fluviatile, qui ressemble à la vache de taille inférieure, avec de tout petits yeux. Elle n'a pas plus de poils que le buffle. A la mâchoire inférieure elie a des dents longues; les dents de sa mâchoire supérieure sont dans des creux dont les extrémités ressortent au-dessous de ses yeux. Son cri ressemble à celui du cochon. Elle ne peut vivre que dans un étang où il y a de l'eau. Elle mange du pain, du chanvre et de l'orge. .
Je m'étais rendu avec l'émir Mou'în ad-Dîn ' (qu'Allah l'ait en pitié) à Acre {'Akkâ), auprès du roi des Francs, Foulques fils de Foulques. Nous vîmes un Génois, récemment arrivé du pays des Francs, qui avait avec lui un faucon de grande taille, ayant mué dans la maison, faisant la chasse aux. grues, et une petite chienne. Lorsqu'il lâchait le faucon sur les grues, la chienne courait au dessous; puis, le faucon avait-il saisi la grue et l'avait-il posée à terre, la chienne la mordait, sans lui laisser la possibilité de s'échapper. Le Génois nous dit : « Chez nous, le faucon, pour chasser la grue, doit avoir sur la queue treize plumes. » Nous fimes le compte des plumes