‹ Souvenirs historiques et récits de chasseChapitre 96 sur 108 · Mou'in ad-Din Anar, vers · texte numérisé non relu

Mou'in ad-Din Anar, vers

sur la queue de ce faucon. Il y en avait treize. L'émir Mou'în ad-Dîn (qu'Allah l'ait en pitié!) demanda ce faucon au roi. Celui-ci le prit, ainsi que la chienne, au Génois qui les possédait pour en faire présent à Mou'în ad-Dîn. Ce faucon, sur le chemin, sautait sur les gazelles comme sur une proie. Une fois arrivé à Damas, il n'y vécut pas longtemps, n'y prit point part aux chasses et mourut.

J'ai assisté également aux chasses à Housn Kaifâ avec l'émir Fakhr ad-Dîn Karâ Arslân, fils de Dâwoud (qu'Allah l'ait en pitié!). Il y avait là des perdrix, des gangas ('^) en quantité et aussi des francolins. Quant aux oiseaux aquatiques, ils occupaient la rive du Tigre, sur un espace trop vaste pour que les faucons eussent prise sur eux. Les hahitants chassaient surtout les mouflons et les chèvres de la montagne. Ils dressaient des filets et les tendaient au travers des vallées; puis ils traquaient la bête, jusqu'à ce qu'elle tombât dans leurs filets. Les mouflons abondaient dans la contrée, et il était facile de les prendre ainsi. On procédait de même pour les lièvres.

J'ai aussi assisté à des parties de chasse avec Al-Malik Al-'Âdil Noùr ad-Dîn (qu'Allah l'ait en pitié!). J'étais à ses côtés sur le territoire de Hamâ, alors qu'on venait de lui montrer la femelle d'un lièvre. Incontinent, il lui lança une flèche en bois. Elle bondit et se jeta en avant jusqu'à son repaire où elle entra. Nous nous élançâmes au galop à sa poursuite. Noùr ad-Dîn resta en observation. Voici que le noble seigneur {asch-sdiarîf as-sayyid) Bahâ ad-Dîn (qu'Allah l'ait en pitié!) me tendit le pied de cette femelle, qui avait été détaché par la flèche en bois au-dessus du jarret, la pointe du fer lui ayant fendu les entrailles d'où était tombée la matrice. Après cela, cette femelle s'était portée en avant jusqu'à son repaire. Sur l'ordre de Noùr ad-Dîn, quelqu'un de sa domesticité descendit, ôta ses sandales et entra à la suite de la bête, mais sans parvenir jusqu'à elle. Je dis alors au porteur de la matrice où étaient deux leVreaux : « Brise-la et fais-les sauter dans la poussière. » Quand ce fut fait, ils se mirent à se mouvoir et vécurent.

Ce fut en ma présence qu'un jour Noùr ad-Dîn lança une chienne sur un renard, près de Karâhisâr, dans la région

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d'Alep. Il galopa à la poursuite du renard, m'ayant avec lui. La chienne s'acharna, saisit la queue du renard. Celui-ci retourna sa tête vers elle et lui mordit les cartilages du nez. La chienne aboyait, tandis que Noùr ad-Dîn (qu'Allah l'ait en pitié !) riait. Puis il dégagea la chienne. Le renard, sur lequel nous n'avions pas prise, retourna dans son repaire.

Un jour, l'on apporta un faucon à Noûr ad-Dîn, pendant que nous chevauchions sous la citadelle d'Alep, au nord de la ville. Il dit à Nadjm ad-Dîn Aboû Tâlib, fils de 'Alî Kourd (qu'Allah l'ait en pitié!) : « Ordonne à Ousâma de prendre ce faucon et de l'exercer. » — La commission m'ayant été faite, je répondis : « J'en suis incapable. » — Noûr ad- Dîn reprit : « Vous êtes à la chasse sans trêve. Comment ne saurais-tu pas dresser le faucon? » — Je répondis : « 0 mon maître, ce n'est pas nous qui dressons les faucons nousmêmes. Nous avons des fauconniers et des écuyers qui les dressent et qui s'en servent pour chasser devant nous. » Je n'acceptai pas de prendre le faucon.

J'ai assisté, dans la société de ces grands personnages, à des parties de chasse si nombreuses que le temps me manquerait pour les mentionner en détail. Ces princes disposaient de gibier en abondance, d'un appareil parfait, des ressources nécessaires. Mais je n'ai jamais vu de chasses comparables à celles de mon père (qu'Allah l'ait en pitié!). Et j'ignore si je le voyais avec l'œil de l'affection, comme a dit le poète :

Et tout ce que fait l'être aimé est aimable.

Je ne sais si mon observation ne s'appuyait pas plutôt sur la réalité. Et je vais raconter à son sujet ce qui permettra à qui en prendra connaissance de porter un jugement sur ce point.

Mon père (qu'Allah l'ait en pitié !) occupait tout son temps, pendant le jour, à réciter le Coran, à jeûner et à chasser; la nuit, il transcrivait le Livre d'Allah le Très Haut. Il en avait transcrit quarante-six exemplaires, avec des conclusions de sa main, dont deux exemplaires complets, d'un bout à l'autre, en or. De deux jours l'un, il chevauchait vers la chasse et le lendemain il se reposait dans des jeûnes continuels.

Or, nous avions à Schaizar deux endroits propices aux chasses : l'un sur la montagne, au sud de la ville, où abon

liaient les perdrix et les lièvres; l'autre sur les bords du fleuve, dans les cannaies, à l'ouest de Schaizar, où l'on rencontrait les oiseaux aquatiques, les francolins, les lièvres et les gazelles.

Mon père se préoccupait d'envoyer quelques-uns de ses compagnons dans les contrées pour y acheter des faucons. Il se fit venir des faucons d'aussi loin que de Constantinople (.4./- Koiistantîniyya). Ses écuyers apportèrent avec les faucons la quantité de colombes qu'ils jugèrent suffisante pour les nourrir sur la route. Mais la mer se déchaîna contre eux et ils furent retardés au point que leurs provisions pour l'entretien des faucons s'épuisèrent. Ils en furent réduits à leur faire manger de la chair de poisson. Ce qui laissa des traces sur les ailes des faucons, dont les plumes se brisaient et se cassaient. Lorsque les écuyers apportèrent à Schaizar leurs acquisitions, on y remarqua cependant des faucons exceptionnels.

Il y avait au service de mon père un fauconnier, nommé Ganâ'im, qui avait la main longue pour dresser et soigner les faucons. Celui-ci rejoignit les plumes détachées, chassa avec les nouveaux venus et en fit muer quelques-uns chez lui. L'endroit, où il allait quérir et où il achetait à grands frais la plupart des faucons, était la Vallée (loâdi) d'Ibn Ahmar. Ganâ'im fit venir dans ce but des habitants de la montagne qui avoisinait Schaizar, des gens de Baschîlà, de Yasmàlikh et de liillat 'Arâ. Il les engagea à étabUr dans leurs villages des lieux de chasse au faucon, leur donna des présents et des vêtements et les décida à partir pour organiser des stations de chasse, où ils attrapèrent nombre de faucons avant et après la mue, ainsi que des épcrviers blancs. Ils apportèrent leur butin à mon père, auquel ils dirent : « 0 mon maître, nous avons négligé nos moyens d'existence et nos champs ensemencés pour ton service. Nous désirons que tu t'engages à prendre tout le produit de nos chasses et que tu nous fixes un prix que nous connaîtrons, sur lequel il n'y aura pas de contestation. » Mon père fixa le prix du faucon niais à quinze dinars, celui du jeune épervier blanc à la moitié, celui du faucon ayant mué à dix dinars, celui de l'épervier blanc après la mue à la moitié.

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Il s'ouvrit ainsi pour ces montagnards une source de revenus en dinars, sans effort et sans fatigue. Il suffisait à chacun d'eux de se bâtir une maisonnette en pierres, à hauteur de sa taille, de la couvrir avec des branches et de la dissimuler sous des touffes de paille et d'herbe sèche. Il y perçait une ouverture, prenait une colombe dont il rapprochait et liait les deux pieds sur une branche sans feuilles, puis la faisait sortir par cette ouverture, en agitant le morceau de bois. L'oiseau, mis en mouvement, ouvrait ses ailes, le faucon l'apercevait et s'élançait sur lui pour le prendre. Aussitôt que le chasseur sentait la présence du faucon, il tirait la branche vers l'ouverture, étendait la main, saisissait les deux pieds du faucon qui serrait la colombe, se l'appropriait, lui sillait les yeux; puis, le lendemain matin, se rendait chez nous pour recevoir le prix convenu et rentrait chez lui deux jours après. Les chasseurs se multiplièrent et les faucons devinrent chez nous aussi nombreux que les poulets. Il y en avait que l'on utilisait à la chasse, tandis que d'autres mouraient sur les perchoirs, à cause de leur nombre excessif.

Le service de mon père (qu'Allah l'ait en pitié!) comprenait des fauconniers, des valets maniant les sacres et des valets de chiens. Il avait enseigné à un personnel de mamloùks l'art de dresser les faucons. Plusieurs y excellèrent. Quant à lui, il sortait pour la chasse, accompagné de ses quatre fils, nousmêmes amenant avec nous nos écuyers, nos montures tenues en laisse et nos armes. Car nous n'étions pas en sécurité par rapport aux Francs, à cause de leur voisinage. Avec nous sortaient de nombreux faucons, plus d'une dizaine. Dans son équipage l'on voyait encore deux valets maniant les sacres, deux guépardiers et deux valets de chiens, l'un avec les lévriers, l'autre avec les chiens braques.

Mon père se proposait-il de se diriger vers la montagne pour chasser les perdrix, il était à distance de son but qu'il nous disait sur la route : « Dispersez-vous. Que quiconque n'a pas encore accompli sa lecture du Coran remplisse son obligation ! » Alors nous, ses flls, qui savions le Coran par cœur, nous nous séparions les uns des autres et nous récitions jusqu'à ce qu'il lut arrivé au rendez-vous de chasse. Il nous faisait aussitôt appeler et nous interrogeait sur la portion

qu'avait récitée chacun de nous. Une fois renseigné, il nous disait : « J'ai récité cent versets, ou quelque chose d'approchant. » Mon père (qu'Allah l'ait en pitié!) lisait le Coran tel qu'il a été révélé.

Lorsque nous étions parvenus à l'endroit de la chasse, mon père donnait ses ordres aux écuyers, dont un groupe le quittait pour se joindre aux fauconniers. Là-bas, on observait le vol de la perdrix, afin de lancer un faucon sur elle. Auprès de mon père restaient, d'entre ses mamloùks et ses compagnons, quarante cavaliers, les chasseurs les plus expérimentés. A peine un oiseau volait-il, un lièvre, une gazelle soulevaient-ils la poussière, nous leur faisions la chasse. Nous parvenions au sommet de la montagne. La chasse se prolongeait jusque tard dans l'après-midi. Puis, nous nous en retournions, ayant fait paître les faucons et les ayant plongés dans les étangs de la montagne, où ils avaient bu et où ils s'étaient baignés. Nous rentrions à Schaizar après le premier tiers de la nuit.

Lorsque nous montions à cheval vers la région des oiseaux aquatiques et des francolins, c'était pour nous un jour de distraction. Nous partions pour la chasse par la porte de la ville pour parvenir ensuite aux cannaies, les guépards et les sacres étant maintenus au dehors, et nous n'entrions sur le terrain marécageux qu'avec les faucons. Si un francolin volait, le faucon le liait ; si un lièvre sautait, nous lancions sur lui un faucon qui le liait ou qui le renvoyait vers les guépards que l'on lançait contre lui. Une gazelle bondissait-elle de manière à sortir vers les guépards, on les lançait contre elle. Parfois ils s'en emparaient. Dans le cas contraire, on lançait sur elle les sacres. Rarement un gibier nous échappait, si ce n'est par un caprice du destin.

Dans les cannaies marécageuses, il y a aussi nombre de sangliers. Nous sortions au galop pour les combattre et les tuer. Notre joie de les avoir tués était plus intense que la distraction procurée par la chasse.

Mon père possédait un talent d'organiser la chasse, comme s'il s'agissait de la bataille, de l'affaire la plus urgente. Sous sa direction, personne ne s'occupait de converser avec son compagnon. Le seul souci était d'étudier le terrain, pour apercevoir les lièvres ou les nids des oiseaux.

Il s'était établi entre mon père et les descendants de Roûpen (Roûbâl), Theodoros {Taroiis) et Léon (Lâiooun), les Arméniens, seigneurs d'Al-Massîsa. d'Antartoûs, d'Adhana et des Défilés (ad-douroûb), des relations d'amitié et un échange de lettres, dont le sujet principal était la passion de mon père pour les faucons. Ces princes lui adressaient chaque année dix faucons environ, sur les poings de fauconniers Arméniens qui venaient à pied. L'envoi comprenait aussi nombre de chiens braques. De son côté, mon père leur faisait parvenir des chevaux, des parfums et des vêtements d'Egypte. Il nous arrivait de chez eux des faucons magnifiques, d'espèces rares. Dans une certaine année, il s'accumula chez nous des faucons originaires des Défilés, parmi lesquels un jeune faucon, grand comme un aigle, et d'autres faucons un peu plus petits, auxquels vinrent s'ajouter plusieurs faucons apportés de la montagne, dont l'un, encore tout jeune, était large comme s'il était un sacre. Le fauconnier Ganâ'im disait de ce dernier : « Ce faucon, nommé Al-Yahschoûr, n'a pas son pareil entre tous les faucons. Il ne laisse aucun gibier qu'il n'atteigne. » Nous mettions en doute son assertion.

Ganà'im dressa ce faucon, qui fut tel qu'il se l'était figuré, un des plus agiles, des plus rapides au vol et des plus rusés. Il mua chez nous et sortit de la mue, supérieur à ce qu'il était auparavant. Ce faucon vécut et mua chez nous pendant treize années. Il était devenu comme un des habitants de la maison. Il faisait la chasse pour servir son maître et n'imitait pas les oiseaux de proie, qui d'habitude font la chasse pour eux-mêmes.

Al-Yahschoûr séjournait près de mon père (qu'Allah l'ait en pitié!), qui ne le laissait pas au fauconnier. Car celui-ci ne porte le faucon que pendant la nuit et l'essime pour obtenir de lui un meilleur concours. Mais ce faucon suffisait à sa tâche de lui-même et faisait tout ce qu'on attendait de lui. Or, nous sortions pour chasser les perdrix, ayant avec nous pas mal de faucons. Alors mon père confiait Al-Yahschoùr à l'un des fauconniers, en disant : « Tiens-toi à l'écart avec lui. Abstiens-toi de le lancer avec ceux qui font l'attaque. Mais promène-toi en permanence sur la montagne. »

Lorsque, un jour, le fauconnier et Al-Yahschoûr se furent

retirés, on aperçut une perdrix qui se blottissait au pied d'un arbre. On en avait informé mon père qui dit : « Apportez Al- Yahschoûr. » A peine mon père eut-il soulevé la main pour tenir le faucon que celui-ci s'envola de sur la main du fauconnier pour tomber sur la sienne, sans autre appel, puis, dressant la tète et le cou, considéra la perdrix endormie. Mon père ayant frappé celle-ci avec un bâton qu'il portait à la main, afin qu'elle s'envolât, on lança Al-Yahschoûr sur elle à une distance de dix coudées et il la saisit. Le fauconnier descendit vers lui, lui enveloppa les pieds dans sa robe et le rapporta. Mon père dit de nouveau : « Tiens-toi à l'écart avec lui. » Puis, voyait-on une autre perdrix se blottir, Al- Yahsclioùr opérait de même, jusqu'à ce qu'il eût chassé ainsi cinq à six perdrix dont il venait à bout à une distance de dix coudées.

Mon père disait ensuite au fauconnier : « Fais-le paître. » — Le fauconnier répondait : « Ne nous laisseras-tu pas l'employer à la chasse? » — Mon père répliquait : « 0 mon cher fils, nous avons avec nous dix faucons préparés pour nos chasses. Celui-ci a fourni toutes ces courses. 11 risque d'abréger son existence. » Le fauconnier lui donnait alors le pât et le tenait à l'écart.

Lorsque la partie était terminée, que nous avions fait paître les faucons, que nous les avions posés près de l'eau, qu'ils avaient bu et qu'ils s'étaient baignés, Al-Yahsc'hoùr restait sur la main du fauconnier. Mais, aussitôt que nous nous dirigions vers Schaizar, au retour de la montagne, mon père disait : « Apporte Al-Yahschoùr «, le prenait sur sa main et partait. En route, si une perdrix volait devant lui, le faucon était lancé sur elle et lui faisait la chasse, au point qu'il recommençait dix fois ou plus encore, selon qu'il rencontrait plus ou moins de perdrix dans leur vol. Rassasié comme il l'était, il n'enfonçait son bec dans la gorge d'aucune des perdrix et ne buvait pas leur sang.

Après notre rentrée à la maison, mon père disait : « Apportez-moi une écuclle pleine d'eau. » On apportait une écuelle contenant de l'eau, on l'approchait du faucon qui, placé sur la main de mon père (qu'Allah l'ait en pitié!), y buvait. S'il voulait se baigner, il agitait son bec dans l'eau, afin de faire con-

naître son désir. Alors mon père ordonnait qu'on fît venir une grande cuve avec de l'eau et qu'on l'avançât vers le faucon. Celui-ci volait, descendait au milieu de la cuve, battait des ailes dans l'eau, jusqu'à ce qu'il eût suffisamment nagé. Ensuite, il remontait, et mon père le faisait reposer sur un gant en bois fabriqué pour lui, de grande taille, et approchait de lui un brasier allumé ; puis il était peigné et frotté d'huile pour sécher son plumage, et l'on disposait pour lui une pelisse enroulée, vers laquelle il descendait, sur laquelle il dormait. 11 ne cessait pas de se reposer au milieu de nous sur cette pelisse jusque fort avant dans la nuit. Mon père voulait-il entrer dans le gynécée, il disait à l'un de nous : « Emporte le faucon », et il était emporté, endormi dans la pelisse comme il était, pour être déposé sur le côté de la couche de mon père (qu'Allah l'ait en pitié !).

Les traits merveilleux de ce faucon sont fort nombreux; mais je ne citerai que ceux dont le souvenir m'est encore présent, un long temps s'étant écoulé depuis lors et les années m' ayant fait oublier quantité de ses particularités. Voici l'une d'elles. 11 y avait dans la maison de mon père des colombes, des oiseaux aquatiques au plumage vert avec leurs femelles, et aussi des poules \ de celles qui circulent au milieu des bœufs pour attraper les mouches de la maison. Mon père entrait, avec ce faucon sur le poing, s'asseyait sur une estrade à l'intérieur, tandis que le faucon était perché à son côté. Il ne poursuivait aucun de ces oiseaux et ne sautait sur aucun d'eux, comme s'il n'avait pas eu l'habitude de leur faire la chasse.

Pendant l'hiver, les eaux débordaient dans la banlieue de Schaizar, et des flaques, placées hors de son enceinte, devenaient de véritables puits, dans l'eau desquels il y avait des oiseaux aquatiques. Mon père ordonnait alors au fauconnier et à un écuyer qui l'accompagnaient de s'avancer à proximité de ces oiseaux. Lui-même, il prenait Al-Yahschoùr sur sa main et se tenait avec lui sur la citadelle, pour lui montrer les oiseaux. Il était à l'est, les oiseaux étant

1. Traduit par conjecture, le texte portant al-bidûniyyât. mot à mot << les couveuses d'œufs »;

à l'ouest de Schaizar. Dès que le faucon les avait aperçus, mon père le lançait ; le faucon descendait, planait au-dessus de la ville jusqu'à ce qu'il en fût sorti, et parvenait jusqu'aux oiseaux. Le fauconnier faisait entendre un roulement de tambour; les oiseaux s'envolaient et Al-Yahschoùr prenait son butin parmi eux. Et cependant, entre eux et l'endroit où il avait été lancé, la distance était considérable.

Nous sortions pour aller à la chasse des oiseaux aquatiques et des francolins; puis nous rentrions après le premier tiers de la nuit, en écoutant des oiseaux chanter dans de grands cours d'eau voisins de Schaizar. Mon père réclamait Al-Yahschoûr, saisissait le faucon rassasié et s'avançait vers les oiseaux qui, au roulement du tambour, s'envolaient. Il lançait Al-Yahschoùr à leur poursuite. Si sa chasse était heureuse, le faucon retombait au milieu de nous. Le fauconnier descendait vers lui, lui enveloppait le pied dans sa robe et le rapportait en haut. En cas d'insuccès, le faucon allait se réfugier dans une des cavernes du fleuve, nous ne le voyions pas et nous ignorions le lieu de sa retraite. Sans nous occuper de lui, nous rentrions dans la ville. Le lendemain matin, à l'aube, le fauconnier sortait à sa recherche, le saisissait et le faisait remonter vers la citadelle, auprès de mon père (qu'Allah l'ait en pitié) auquel il disait : « 0 mon maître, le givre a couvert d'une gelée blanche le manteau de son plumage pendant la durée de la nuit et, le lendemain matin, il aurait réussi à couper les rasoirs. Monte à cheval, examine ce que nous devons faire aujourd'hui. »

Aucun gibier n'échappait à ce faucon, depuis les cailles jusqu'aux oies au plumage Isabelle et jusqu'aux lièvres. Le fauconnier désirait l'employer pour chasser les grues et les sauteuses (?). Mais mon père n'y consentait pas et disait : « Les sauteuses (?) et les grues, tu te serv iras contre elles des sacres. » Une certaine année, ce faucon se montra inférieur pour la chasse à lui-même, au point que, si on le lançait et s'il manquait son but, il ne revenait pas à l'appel. Ses forces s'affaiblissaient et il ne se baignait plus. Nous ne savions ce qu'il avait. Ensuite il se remit de son infériorité et recommença â chasser.

Un jour, il se baigna. Le fauconnier le releva de l'eau avec

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les plumes séparées de ses flancs par l'humidité. Or, voici qu'il avait sur le côté une excroissance, de la taille d'une amande. Le fauconnier l'apporta à mon père et dit : « 0 mon maître, cet abcès est ce qui a réduit le faucon à l'impuissance et a failli le tuer. » Mon père saisit le faucon et pressa l'abcès qui sortit sec comme une amande. La plaie se ferma et Al-Yahschoùr sortit vers les oiseaux, comme auxiliaire de répée pour tuer et de la natte pour manger \

Schihàb ad-Dîn Mahmoud, fils de Karâdjâ, seigneur de Hamà à cette époque, envoyait chaque année chercher le faucon Al-Yahschoûr, qu'on lui faisait parvenir avec un fauconnier et qui restait chez lui vingt jours pour servir à ses chasses. Le fauconnier le reprenait ensuite et revenait. Le faucon mourut à Schaizar.

Il arriva que j'avais rendu visite à Schihâb ad-Dîn dans Hamâ. Je m'y trouvais un certain matin, lorsque se montrèrent les lecteurs du Coran, les pleureurs qui criaient A Z/dA Akbar, et une foule nombreuse d'entre les habitants de la ville. Je demandai qui était mort. On me répondit : « Une fille de Schihâb ad-Dîn. » Je voulus suivre l'enterrement. Mais Schihâb ad-Dîn s'y opposa et me l'interdit. On sortit et l'on enterra le mort sur la Colline {tell) de Sakroûn. Lorsque l'on revint, Schihàb ad-Dîn me dit : « Sais-tu quel était le mort ? » — Je répondis : « Un de tes enfants, à ce que l'on m'a rapporté. » — Il répliqua : « Non, par Allah ; c'était le faucon Al-Yahschoûr. J'ai appris qu'il était mort, j'ai envoyé le prendre, j'ai commandé pour lui un cercueil et des funérailles, et je l'ai enterré. Car il méritait bien cela! »

Mon père (qu'Allah l'ait en pitié!) avait un guépard, qui était parmi les guépards ce qu'était Al-Yahschoûr parmi les faucons. On dressa pour la chasse ce' guépard qui était de nature sauvage, l'un des plus grands de son espèce. Le guépardier le prit, le garrotta et l'apprivoisa. Il se laissait monter sur le cheval, mais ne voulait pas faire la chasse. Il avait des attaques d'épilepsie, comme en a l'homme atteint dans son intelligence, et jetait de l'écume. Lui présentait-on de la viande de jeunes gazelles, il ne la happait pas et n'en voulait

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