‹ Souvenirs historiques sur la révolution de 1830Chapitre 2 sur 18 · AVANT-PR0P05. I I · texte numérisé non relu

AVANT-PR0P05. I I

on se fut contenté de l'apparence seule de mon silence. Cette concession m'eût valu des faveurs, auxquelles j'ai préféré ma propre estime. Je n'ai pas même voulu des compensations que l'on me suppliiait d'accepter. On remarquera d'ailleurs que les doctrinaires ont été étrangers à ma destitution et qu'ils n'étaient pas au pouvoir lorsque je racontais leur funeste influence sur la révolution de i83o.

Loin que j'aie conservé du dépit de la manière dont on m'a traité , j'ai saisi avec empressement toutes les occasions qui se sont présentées d'être utile au gouvernement, j'ai tort , j'aurais dû dire d'être utile au pays. Dans la session de i83a, j'ai du au hasard de la combinaison des bureaux^ d'être nommé commissaire du budget et de plusieurs lois du plus haut intérêt, et j'ai entendu divers ministres me féliciter de mon impartialité dans de graves discussions auxquelles je prenais une assez grande part. Ces félicitations m'ont donné à penser qu'à ma place , ils se fussent conduits autrement.

Je ne me suis pas borné à remplir ces devoirs que m'imposaient mes foiTictions de député. 11 m'a semblé , à tort peut-être , que mes

-hi

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ont été ses amis, quels sont ceux dont il a su conquérir et conserver Testime. Je pourrais présenter avec orgueil une assez longue liste, dans laquelle je me bornerai à citer : Manuel, Béranger, Dupont (de l'Eure), Salverte, IjSlfayette , I-iaffitte, Odilon-Barrot , Benjamin- Constant. Ce sont là mes amis de cœur à la fois y et 'mes amis politiques. C'est avec eux que j'ai constamment marché , non pas en m^'asservissant à leurs opinions, car il ne serait pas en mon pouvoir de cesser d'être indépendant, mais en éprouvant comme eux une vive sympathie pour les intérêts de la patrie. Comme la plupart des hommes que je viens de nommer, j'ai su préférer la satisfac* tion de ma conscience à des fonctions élevées, et qui avaient d'autant plus d'attrait pour moi, qu'indépendamment du bien qu'elles me permettaient de faire, elles étaient en rapport avec lesétudes et les travaux de presque toute ma vie. A l'exception de Manuel, que l'impitoyable mort a trop tôt ravi à la France, tous les hommes que je viens de citer ont puissamment contribué au dénoùment de la révolution de juillet ; mais il en est quatre qui , plus que tous les autres, peuvent être regar-

dés connue les créateurs de la royanté du 9 août.

En tête de« ces quatre hommes, je placé le général Lafayette , parce qu'il n'avait qu'un mot à dire, ou plutôt parce qu'il n'avait qu'à laisser faire pour que la république fût proclamée le 3i juillet. Or, si cela fût arrivé, quelles qu'en eussent été les conséquences ultérieures, il est évident que le duc d'Orléans ne fût pas monté sur le trône. Je n'ai pas besoin de rappeler l'immense influence que le général Lafayette exerça sur la portion républicaine de la population de Paris, en se ralliant avec un empressement sincère à la nouvelle royauté. Par sa conduite il ôta aux mécontentsjusqu'à un prétextedetroul>le,et il réduisit au silence les amis immodérés de la liberté.

Laffitle désirait depuis long- temps l'avé-* nement de la branche d'Orléans au trône de France. Il suffisait d'avoir parlé avec lui quelques instants sur la politique pour lui avoir entendu exprimer ce'sentiment. ^a conviction était que le bonheur de la France tenait à ce changement de dynastie. Au moment de la révolution , LafBtte seconda de ses vœux , de ses conseils, de ses efforts, un événement auquel il était depuis long-temps préparé. 11 avait

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la confiance d'un grand nombre de députés et de 'citoyens; il la fit servir à l'accom plissement de ce grand œuvre.

Tous ceux qui ont connu le duc d'Orléans , savent quels étaient ses sentiments à l'égard de Charles X. Jamais il n'eût accepté la royauté tant que son cousin serait resté dans le voisinage de Paris , ou même aurait manifesté l'intention de rester en France. Celui qui a le plus fait pour décider le départ de Charles X de Rambouillet et son embarquement à Cherbourg, a donc efficacement contribué à porter le duc d'Orléans sur le trône, et celui-là c'est Odilon-Barrot. J'ajouterai que les 3o et 3i juillet , il avait usé de toute l'influence qu'il pouvait avoir auprès du général Lafayette pour arrêter les progrès du républicanisme.

Après ces noms fameux, si j'ose me nommer,

je dirai que moi aussi j'ai aidé à l'établissement de la royauté nouvelle. On en trouvera la preuve dans le récit qu'on va lire. Je me bornerai a rappeler ici que peut-être, sans moi, le duc d'Orléans n'acceptait pas la lieutenance générale du royaume le 3i juillet, et

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que l'urgence de cette acceptation a, depuis, été reconnue par lui-même ; et que le 4 août, lorsque ses courtisans et même ses amis hésitaient encore sur le parti qu'ils devaient prendre, je n'ai pas hésité, moi, à mettre un terme aux dangers de l'anarchie ^ qui se faisaient entrevoir , en proposant de donner un successeur national au royal Charles X.

3e croîs, je le répèle, que personne n'a fait autant que les quatre hommes que je viens de citer, pour établir le gouvernement actuel. Comment donc se fait-il que ces quatre hommes, qui bien certainement sont encore aujourd'hui ce qu'ils étaient en i83o, soient depuis longtendps déjà traités comme des ennemis? Je ne me charge pas de résoudre d'une manière complète cette question, à laquelle j'ai été naturellement amené, mais peut-être en indiquerai-je la solution, en faisant remarquer que tous ceux qui ont été choisis pour exercer en ce moment le pouvoir, professent,» soit ostensiblement, soit en secret, des opinions politiques opposées à celles de Lafayette , de Laffitte , d'Odilon Barrot, et aux miennes.

Je n'ose pas affirmer que j'écrirais aujourd'hui exactement dans les mêmes termes que

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je Tai fait en i83o, et même en iBSa. Les événements marchent, et les hommes aussi. Mais, dût-on m*accuser d'inconséquence, je n'ai rien voulu changer à ce que j'avais écrit. J'ai conservé j usqu à la forme , d'abord parce qu'elle n'est point une fiction, et qu'il était naturel que ma femme, éloignée de moi au moment de la révolution, désirât connaître le rôle que j'y avais joué ; ensuite, parce que cette forme, moins solennelle que toute autre, était par cela même mieux appropriée à mon faible talent. Je ne rougis même pas d'avoir conçu des espérances qui ne se sont pas réalisées. J'ai le droit de dire que je ne me suis pas trompé, mais que j'ai été trompé avec toute la France. Si nous avons été tous trompés, qui doit-on en accuser? Malgré tout ce qu'elle a de délicat, je ne crains pas d'aborder cette grave question. Ma réponse ne sera pas celle que ferait la presse républicaine. Nous ne partons pas des mêmes prémisses, nous ne pouvons pas arriver aux mêmes conséquences. Je ne crois pas qu'il y ait eu chez le Roi une volonté première, une volonté immuable de se soustraire aux conséquences de la révolution de i83o. S'il y a aujourd'hui tendance vers une telle

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direction, cette tendance est arrivée graduellement, par suite des mauvais conseils et de Tinterception de la vérité.

<c Un des traits caractéristiques de la famille « des Bourbons est de méconnaître ses véritables a amis, et de repousser les hommes dont les lu- «mières et le dévouement pourraient lui rendre aie plus de services, s'ils ne se montrent pas en «même temps flatteurs serviles. Un autre trait «non moins remarquable est la confiance de «cette famille dans l'étranger, et sa défiance « des sentiments du pays.» Voilà ce que j'écrivais en 1829, en parlant de la branche aînée des Bourbons. Aurais-je eu le malheur de faire une réflexion applicable aussi à la branche cadette? Je ne puis le penser, surtout lorsque je me reporte à ce que j'ai vu en i83o, lorsque je me souviens des sentiments que j'ai entendu exprimer à cette époque.

Dans les premiers mois de i83i^ un de mes amis, alors député, repoussé quelque temps après par les électeurs, et depuis, consolé de cet échec par la pairie , me disait, en parlant des doctrinaires avec lesquels il est lié et dont il partage les opinions : « Nous avons plus de

«confiance, pour défendre le trône actuel, dans

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«ceux qui ont voulu défendre le dernier, que «dans ceux qui l'ont renversé.^) Cette phrase significative a été pour moi un trait de lumière, lorsque les doctrinaires sont arrivés au pouvoir. Elle contient tout un système, et ce système est en effet celui qui a été mis eu pratique. Malheur au pays si Ton y persiste !

Vairiement on viendra faire de la constitutionnalité à la tribune, si à tout moment on viole la constitution. Vainement on nous dira qu'il est de principe dans un état constitutionnel que le Roi règne, mais ne gouvèrn^ pas, si à chaque instant nous acquérons la preuve que le Roi gouverne. Nous connaissons tout le prix de la fiction qui veut que le Roi soit inviolable , et que la responsabilité pèse sur les seuls ministres, mais nous savons aussi à quelles conditions cette fiction peut subsister. Les conditions enfreintes, le principe disparaît. On ne sait au surplus par qui les plus rudes atteintes sont portées à ce principe , ou du Roi lorsqu'il parle sans cesse de sa pensée immuable, ou des ministres lorsqu'ils se retranchent derrière cette pensée. La part de pouvoir accordée à un Roi franchement constitutionnel n'est -elle donc pas assez large

pour qu'il s'en contente? Faut-il qu'il envahisse des attributions dont l'essence est de faire encourir à ceux qui les exercent, surtout indûment , une responsabilité terrible. I/expérieuce du passé est-elle donc toujours tellement perdue, que, malgré les exemples les plus récents , un Roi compromette comme à plaisir et sa sûreté personnelle et le repos du pays qui l'a adopté pour chef héréditaire. Ces dangers que je signale, et qui ne sont que trop réels, n'existeraient pas toutefois si nous étions sortis de l'enfance du régime constitutionnel. Si les représentants du pays comprenaient bien toute Tétendue de leur mission, ou le ministère, en s'appuyant sur eux, préserverait le Roi des séductions ^ des aberrations mêmes du pouvoir, ou ce ministère serait renversé pour faire place à un ministère vraiment national. Loin qu'il en soit ainsi, le ministère actuel a trouvé de l'appui soit dans de sordides exigences, soit dans de viles passions. Il pervertit tout ce qui l'approche en rabaissant au niveau d'ignobles intérêts matériels les plus nobles sentiments. Bientôt on ne demandera même plus s'il y a de l'honneur à remplir des fonctions gratuites, mais

s'il y a quelque profit indirect à en tirer. Aussi le ministère se croit-il tout permis et s'enfonce-t-il chaque jour davantage dans la voie funeste où il est engagé.

Il n'entre pas dans mon plan de me livrer à l'examen de sa conduite , cela me mènerait trop loin , et l'énumération de ses fautes , si toutefois ce mot suffit, serait beaucoup trop longue; mais il m'est impossible de ne pas présenter quelques observations sur l'un de ses derniers actes.

Parmi les mesures prises par le ministère depuis quelques mois^ l'une des plus anti-administratives, des plus désorganisatrices, a été l'épuration des sous-préfets. Cette classe de fonctionnaires laborieux avait été, à la suite de la révolution , généralement composée de patriotes sincères. Il fallait du dévouement pour se charger de fonctions si faiblement rétribuées; aussi avaient-elles été abandonnées par les intrigants au mérite dépourvu d'ambition. Eh bien ! l'œil investigateur du pouvoir actuel a été découvrir jusque dans ces modestes emplois ce qu'il y restait d'hommes fidèles aux traditions de juillet, et l'obscurité de leur position , la sagesse de leur conduite, la nullité de leur influence politique,

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ne les ont pas défendus contre l'ardeur rétrograde d'un ministre doublement renégate L'arrondissement que je représente a été Tune des victimes de celte mesure. Un ami de trente ans, un homme qui s'était conservé pur au milieu de toutes les mutations successives du pouvoir, dont la position de fortune est indépendante, dont le patriotisme n'a jaipais failli, dont le mérite enfin est supérieur à tous les emplois qu'il consentirait à accepter , Berthier , avait été poussé par moi, en août i83o, versla sous-préfecture de Corbeil. Il avait su y maintenir la tranquillité, y réorganiser l'administration, y faire aimer le gouvernement en palliant ses fautes. Enfin il avait été adopfê par cet arrondissement, dans lequel il était aimé et respecté par toutes les opinions. Une préfecture considérable eût été la juste récompense de sa conduite ; une destitution est le salaire dont on l'a payé. Les témoignages de regret et d'estime dont il a été l'universel objet l'ont bien vengé des rigueurs du pouvoir. Ils ont éclaté de manière à retentir jusqu'à l'une des extrémités les plus éloignées de la France, où je me trouvais alors, et ils y ont fait battre de joie mon cœur patriotique ; mais le

^à AVANT-PROPOS.

tort fait à mes concitoyens, mais l'injure faite à mon ami, subsistent; et si j'ai pu, pour ce qui m'est personnel , accorder aux détenteurs du pouvoir le pardon du mépris , je ne leur pardonnerai jamais le mal fait à mon pays et à mes amis. On excusera la chaleur avec laquelle je m'exprime sur ce sujet , lorsqu'on saura que je suis la véritable cause de la disgrâce de Berthier. S'il eût voulu se montrer parjure à ses opinions et à ses sentiments, on

I eut comblé de faveurs; on a surtout puni en lui sa fidélité à l'amitié (i).

L'épuration sur laquelle je viens d'entrer' dans quelques détails a soulevé l'indignation de 1» France entière, et le ministère a été obligé de reculer devant son propre ouvrage.

II n'a pas o&é faire paraître une seconde liste, qui devait être beaucoup plus considérable que la première ; mais tous les fonctionnaires patriotes encore en place se tiennent pour avertis que la mesure n'a été qu'ajournée, et

(.) Une cause semblable a valu à M. Foye, sous-préfet d Etampes, uue semblable destitution. Les électeurs l'ont deja vengé en le nommant membre du conseil général du département de Seiue-et-Oise. J'ose espérer qu'ils ne s'en tiendront pas là.

Von conçoit combien ils doivent être dévoués à un pouvoir qui leur réserve un pareil traitement.

Le ministère Villèle a été traité de déploria* ble par les hommes mêmes qui l'avaient longtemps soutenu, mais dont les yeux s'étaient enfin ouverts. La France a applaudi à cette qualification, et l'on peut en quelque sorte dire qu'elle a été sanctionnée par la postérité, car la postérité existe pour les ministères de la restauration. Cependant M. de Yillèle et ses collègues se vantaient d'avoir répandu sur le pays une bien autre prospérité que celle dont on dit que nous jouissons aujourd'hui. Ils avaient bien autrement élevé le crédit public et excité au développement de l'industrie. Tout ce qui n'a pas pour base l'assentiment national est factice et précaire; aussi cette prétendue prospérité s'est-elle évanouie pour faire place à d'horribles catastrophes. Le même principe produira les mêmes conséquences. Lorsque d'autres yeux s'ouvrant à leur tour rejetteront le ministère actuel dans le néant dont il n'aurait jamais dû sortir, on sera embarrassé sur la qualification qui devra lui être infligée. Je laisse à ses appuis le choix de l'épithète; leur

honte sera plus éloquente que notre indignation.

Si, comme beaucoup de personnes le croient, le développement trop rapide des idées républicaines est un malheur pour le pays , le ministère est encore bien coupable sous ce rapport , car ses fautes ont fait plus de prosélytes au républicanisme que n'auraient pu lui en obtenir ses apôtres les plus fervents. Selon moi, un gouvernement républicain ne pourra s'établir en France , sans danger pour le pays, que lorsqu'il s'établira simultanément dans la plupart des autres états de l'Europe. Il ne faut donc pas uniquement songer aux progrès du peuple français. Il faut que les autres peuples le suivent dans la carrière où il est engagé, et il est nécessaire qu'il les attende, s'ils marchent' moins vite que lui. Je conçois qu'une telle temporisation irrite l'impatience de quelques individus qui voudraient voir se réaliser, sans délai, des plans qu'ils croient utiles au bonheur de l'humanité, mais ne perdons pas de vue, que le temps est un élément nécessaire à l'accomplissement de toutes choses ; que, pour l'avoir oublié , les projets les mieux conçus d'ailleurs ont échoué; qu'en-

fin, si la vie des hommes dure à peine quelques jours, celle des états dure des siècles, et que par conséquent ils ont le temps d'atlendre.

Ceux qui, comme moi, aiment les questions nettement posées, doivent toutefois quelques remercîments au ministère, car il a amené les choses à ce point qu'il n'est plus possible de rester neutre sur le principe gouvernemental. Il faut être ou avec ceux qui veulent le progrès, ou avec ceux qui cherchent à rétrograder^ Croire que l'on peut rester stationnaire , c'est se faire la plus funeste des illusions. Un<B fois le choix fait, la vraie, l!i seule question à résoudre, est celle de savoir si l'on marchera plus ou moins vite dans la voie que Ton aura adoptée. Il serait à désirer que tous les hommes qui, par position ou par circonstance , se trouvent appelés à peser d'un poids quelconque dans la balance des intérêts du pays , fissent à cet égard leur examen de conscience de la manière la plus sérieuse. Ils ne tarderaient pas à reconnaître qu'une prétendue neutralité, un juste milieu en un mot , est ce qu'il y a de plus fatal au monde.

La question étant ainsi posée, je dois déclarer que je suis de ceux qui veulent le progrès.

V ne ni1m|iiirte« ixi se mtflr^^ des imxiis de fV|MBbj>cjàQ« de jftoobàn nùézoe. qui pourront Ijykrii mVlTy^ pri>ii^ri)e$L Je oe suis pas plus jac^)ibù) q^^e^ cjurît$:ie« el je ne serai rèpublicaîu, $à ot^ ^et)l que }e le <ot$« qii^au moment où la f^uMique me pinîtra possible. Or^ je PaToue, jivec douletir petit-^r^ « je ne crois pas que nous eu ^i^mMis arrivés là. Je m^'empresse de dire , potir qu\>u n^ab^ise pas de mes parviies, que je ivpotisserais de Unis mes efforts luie république auarchique^ ciHnme la ête celle delà con- \eutiou« Je u'ai pas besoin sur ce point de faire de prolest aliou« mes inlèfvtssont d^accoid avec UH^ sentimeuls. Je ne puis pas oublier^ qifavec la plus graude partie de ma fortune^ la convenlion m'a ravi le père le plus regrettable ; aussi uVsl-ce pas sans une pénible surprise que f ai vu récemment invoquer les noms les plus odieux de cette époque. Ce que je voudrais éviter par-dessus tout, ce serait une révolution nouvelle , car il est à remarquer que le peuple finit presque toujours par y perdre plus qu'il ïïY gagne» et moi qui m'honore d'être du peuple, je n'ai que trop appris, par ma propre expérience, que pour les hommes d'honneur, il n'y a jamais profit dans les bouleversements.

Puisque je m'y trouve amené, je ne terminerai pas sans expliquer, d'une manière nette et catégorique, ma façon de penser sur les objets que je viens de traiter. Je crois que si les hommes étaieut parfaitement moraux, que s^ils possédaient tous l'exacte appréciation du juste et de l'injuste, que si tous étaient pénétrés de l'utilité de ce précepte à la fois de morale et de politique : ISe fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qui te fut fait , ils pourraient se passer de gouvernement. Je sais malheureusement que ce degré de perfection ne peut pas être atteint ; mais ce que je sais aussi, c'est que moins on s'en éloignera , et plus il sera possible de simplifier les formes de notre gouvernement. Donnez-lui le nom que vous voudrez^ c'est à cette simplification que j'aspire.

Novembre i833. '

AVilWT-PRUPOS. 3l

J'ai été destitué des fonctions de Directeur Général des Ponts et Chaussées et des Mines , le 5 juin i83a, ou plutôt M. d'Argout, alors ministre du commerce et des travaux publics^ m'annonça ce jour-là que ma destitution venait d'être définitivement arrêtée. Il ayait cru^ me dU'il^ devoir à F amitié qu'il me portait j de m' apprendre lui-même cette nouvelle. Je me hâtai de prendre possession de la liberté qu'on venait de me rendre , et je m'empressai d'autant plus de quitter Paris , que le régime établi à la suite des journées des 5 et 6 juin m'en faisait trouver le séjour odieux. J'allai en Touraine , où le hasard me fit rencontrer d'anciens camarades de jeunesse, qui habitaient ordinairement la Vendée, et prenaient part à tous les mouvements carlistes dont cette malheureuse contrée est depuis si long-temps affligée. Ils ne me dissimulèrent ni leurs projets , ni leurs espérances. Ils se croyaient tellement sûrs du succès , qu'ils s'imaginaient n'avoir rien à cacher; et je m'étonne aujourd'hui de n'avoir pas com-

pris à leur langage que la duchesse de Berry était au milieu d'eux. D'un autre côté, j'avais vu , depuis que je n'étais plus fonctionnaire public, un grand nombre de personnes, soit à Paris, soit dans les départements que j'avais déjà parcourus, et cela m'avait mis à même d'apprécier la véritable opinion publique. Je crus que je ferais une chose utile , et de bon goût en même temps, en adressant au Roi le résultat de mes observations et de mes découvertes. Je n'osais pas, je l'avoue , me flatter d'un grand succès; mais je voulais être sûr que la vérité tout entière lui avait été une fois dite. Telle est l'origine de la lettre que l'on va lire, laquelle effectivement eut peu de succès.

AU Petit-Bois, près Tours, le 3i juillet i83a.

a Sire ,

«Il y a aujourd'hui deux ans qu'un prince, qui, quelques jours plus tard, devait sur ma proposition être proclamé Roi, me dit ces propres paroles; «M. Bérard, vous connaissiez «bien la vérité ce matin, et vous seul avez osé «me la dire.» Je sais encore la vérité, Sire, et j'ose encore la dire.

«Je demande au Roi la permission de rappeler en peu de mots quelle a été ma conduite depuis l'époque mémorable que je viens de signaler; elle est peut-être de nature à donner quelque poids à mes paroles. Lorsque le pouvoir fut décerné à Votre Majesté, d'abord comme liieutenant général du royaume, ensuite comme Roi, je ne figurai point dans les rangs de ceux qui aspiraient à en obtenir leur part. La voix publique, la vôtre même. Sire, disaient que j'avais rendu quelques services. Heureux de ce que j'avais fait , on ne me vit jamais en

réclamer la récompense. Vous me confiâtes spontanément d'importantes fonctions; je les ai remplies avec honneur, et, j'ai le droit de le dire, avec succès. J'attesterais à cet égard, si cela pouvait être nécessaire, l'opinion générale, dont la voix est celle de la vérilé pour les fonctionnaires destitués. Je citerais surtout le maintien de toutes les améliorations que j'ai faites, bien qu'un ignoble charlatanisme ait cherché à les défigurer, comme pour justifier ma destitution. Cette destitution était si peu méritée, que ceux mêmes qui la provoquaient auprès de Votre Majesté, se croyaient obligés de me solliciter, d'accepter ce qu'ils osaient appeler des compensations. C'est ainsi que le service ordinaire du conseil d'état, une recette générale importante, et la pairie, me furent successivement proposés. La bouche qui m'offrait ces faveurs me les fit repousser avec mépris.

«Quoi qu'il en soit, Sire, j'ai su ne pas rechercher l'objet des voeux de la plupart des hommes, le pouvoir; j'ai su refuser ce que presque tous désirent le plus, l'argent et les honneurs; j'ai donc prouvé que je suis un homme de conscience, et que ma voix mérite

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d'être écoutée comme une voix consciencieuse. ' "«Encore un mot, sur ce qui m'est personnel, Sire, et ce sera le dernier. Lorsque j'ai pris l'initiative pour proposer la déchéance de Charles X, et la royauté de Louis-Philippe, j'ai en quelque sorte identifié mon existence avec la vôtre. Il ne peut rien vous arriver de fâcheux, que cela ne soit mille fois plus fâcheux pour moi. L'événement qui vous ébranlerait, me vouerait à la proscription, et peutêtre à la mort. Je dois donc , dans mon propre intérêt , avoir les yeux ouverts sur les moindres dangers que vous puissiez courir. Je dois les pressentir avec l'instinct de ma conservation. «C'est du fond de la solitude, où je jouis des loisirs que vous m'avez faits, Sire, et où je suis heureux d'en jouir ; c'est, le cœur pur de tout ressentiment pour la manière dont on m'a traité; c'est enfin, après avoir, dans ma position publique et dans ma position privée, profondément observé les hommes et scruté leurs plus intimes pensées, que je me suis déterminé à vous écrire.

«La France vous aime. Sire, comme on aime son ouvrage. Elle a confiance en votre personne , mais elle se défie de la marche de votre

gouvernement. Sûr de vous-même, sûr de vos patriotiques intentions, vous êtes blessé d'une défiance que vous trouvez injuste, et qui Test sans doute à votre égard. Ce n'est pas vous, Sire, qui en êtes l'objet; ce sont les hommes qui tous entourent. La France juge ces hommes par leurs antécédents et par leurs actes. Les uns et les autres , il faut en convenir, sont peu rassurants. Si ces hommes sont semblables à ce qu'ils ont toujours été, ils vous seront fidèles tant qu'ils auront intérêt à l'être ; mais le jour où un autre intérêt leur apparaîtra , le moment de la défection arrivera pour eux. Je sais qu'ils abondent en protestations de dévouement ; mais. Sire, cette multiplicité de protestations n'est-elle pas une nouvelle preuve du peu de valeur de chacune d'elles?

«Notre révolution de i83o a été une véritable pierre de touche pour les hommes politiques. A cette époque, la plupart de ceux à qui vous avez confié le pouvoir, attendaient le résultat des événements pour se déclarer. Il en est même qui figuraient dans les rangs opposés. Il est vrai qu'une fois la victoire remportée, ils n'ont pas été longs à venir en aide aux vainqueurs.

«D'un autre côté, tous ceux qui ont repousssé franchement et fermement la dynastie déchue, tous ceux qui l'ont combattue au péril de leur tête, tous ceux enfin qui vous ont fait Roi, Sire, sont écartés de votre personne et traités comme des ennemis. VoiJà ce qui inquiète , voilà de qui donne créance à d'odieuses calomnies; voilà ce qui trouble les esprits et produit la désaffection. Ne vous méprenez pas. Sire, sur la cause qui me fait parler ainsi ; elle n'a rien de personnel. Ce n'est pas ma faute, si je me trouve dans la catégorie que j'indique; cela ne doit pas fermer ma bouche lorsqu'elle peut faire entendre d'utiles vérités.

«Ce que j'ai dit, ce qui me' reste à dire, a sans doute été déjà dit, écrit, ou imprimé. Sous le régime de la publicité il est difficile d'avoir à exprimer une chose entièrement nouvelle. Mais si ce que je dis est vrai, vous devez l'écouter. Sire, car ma voix est une voix amie, dévouée, qui mérite bienveillance, et même encouragement.

«Je ne rappellerai que très- sommairement ce qui est relatif à la position de la France à l'égard du reste de l'Europe. J'aime à ne parler que des choses dont je me suis spécialement

occupé. Mais ce que j'en dirai, ce que j'en pense, je le dirai , je le pense avec la presque totalité du pays. Nous souffrons, Sire, nous sommes profondément blessés du rôle que nous jouons vis-à-vis des puissances étrangères. Nous sommes surtout effrayés de l'avenir qu'elles nous préparent.

«La Pologne, dont nous avions annoncé que la nationalité ne périrait pas, détruite, disper^ sée , anéantie; l'Italie, qui avait compté sur notre appui , plus que jamais asservie sous lejoug de plomb, sous le pouvoir léthargique de l'Autriche; la Grèce, pour laquelle nous avons prodigué nos hommes et notre argent, qui, à une autre époque , dut être un royaume pour l'un de vos fils, dont on dispose sans peutêtre daigner nous consulter; le Portugal, où nous formons à peine des vœux impuissants pour un prince à qui nous avons cependant témoigné le plus vif intérêt; la Belgique enfin, qui brûlait de redevenir française, dont la royauté nous fut offerte, qui, sous notre pro- .tection, se consume dans un provisoire que je ne puis comparer qu'àja fièvre lente, que suit une mort inévitable: voilà. Sire, ou ^Q sont réduits nos alliés naturels, ceux que

la conformité d'opinions et cTintéréls avail placés sous notre patronage, et qui devaient ,. pour nous, être des appuis'. Ne sommes^noua donc plus cette France de laquelle un mo* narque <lu Nord disait : Que s'il avait l'honneur de marcher à sa tête, il ne se tirerait pas un coup de canon en Europe sans sa permission?

«A ce tableau trop fidèle, si j'ajoute les dispositions hostiles hautement manifestées contre nous par les puissances du droit divin; les mouvements de troupes bien plus effectivement hostiles qu'elles ne cessent d'opérer; l'expression de leurs principes, de leurs sentiments politiques consignés dans les notes de la diète de Francfort; j'avoue que notre effroi ne me semble que trop justifié, et que j'ai peine à comprendre la sécurité du gouvernement.

«L'intérieur du pays offre- t-îl du moins des motifs sur lesquels puisse se fonder cette sécurité? La tranquillité, la prospérité publiques sont-elles établies sur des bases solides, rassurantes pour l'avenir? En aucune manière.

a Dans une partie de la France, on a osé lever l'étendard de la révolte. Les hommes qui nous gouvernent ont usé de tels ménagements

4o AVANT-PBOPOS.

envers ceux qui cherchent à vous détrôner , que les espérances des révoltés s'accroissent au lieu de diminuerais! l'on vous dit autrennent, Sire, on vous trompe. Le pays que j'habite en ce moment est voisin de celui où Tinaurrection s'est développée : j'ai questionné, j'ai recueilli avec le plus grand soin tous les renseignements possibles, et j'ai acquis la certitude que la révolte, que l'on suppose comprimée, est plus que jamais vivace. Tant que l'espoir ne sera pas complètement éteint dans l'ame des révoltés , ils se prépareront à de nouvelles tentatives, et ne cesseront de s'apprêter dans l'ombre à occasioner de nouveaux troviblés. Leur désarmement même est une mesure illusoire par la manière dont il s'exécute.

«Une bien plus grande partie de la France renferme aussi des éléments de troubles. Là, vos ennemis, moins audacieux ou plus prudents, attendent, pour éclater, des circonstances qu'ils se flattent de voir prochainement arriver. «Partout ils affirment que le gouvernement est leur complice, et l'absurdité d'un tel bruit n'en trouve pas moins de crédules et nombreux auditeurs. Là aussi l'insurrection se pro-v

pagera aussitôt que le moindre danger menacera un point quelconque du pays.

«Je n'ai parlé jusqu'à présent que de l'opinion carliste, de celle avec laquelle aucun traité n'est possible, car elle ne consentira jamais à se départir de ses prétentions, et ses prétentions sont votre renversement.

« Je ne m'occuperai pas de l'opinion républicaine. Erreur d'un esprit généreux chez ceux qui la professent de bonne foi, elle ne me paraît offrir de leur part aucun danger réel. Chez les autres, c'est un masque qu'ils ne tarderaient pas à lever, si elle avait la moindre chance de succès ; car ils ne veulent pas plus que nous de la république. Je dois dire toutefois que si le gouvernement persévère dans la fausse voie où il est engagé , il recrutera luimême en faveur des républicains.

<f II me reste à m'expliquer sur l'opinion patriotique, sur celle qui repousse d'une manière absolue, irrévocable , le retour de l'ancien ordre de choses. Celle-là n'est pas plus satisfaite que les autres. Elle est peut-élre plus mécontente encore, parce qu'elle compare sa situation ac-. tuelle aux espérances qu'elle avait conçues, aux droits qu'elle croyait avoir ; mais cette opi-

nion,'du moins, ne cherche pas à renverser; elle fera tout, au contraire, pour conse/ver le gouvernement qu'elle a contribué à établir.

«La base de cette dernière opinion est le maintien de votre dynastie, Sire, et l'acconiplissement des promesses que vous avez faites, des engagements que vous avez contractés lors de votre avènement au trône. Je n'entends point parler ici d'un programme sur lequel on a pu chercher à épiloguer et à jeter du ridicule, parce qu'il ne reposait, s'il a existé, que sur des paroles plus ou moins vagues , plus ou moins fugitives ; je parle d'un fait constant, positif, écrit, que vou$ avez juré d'exécuter, je parle de la Charte de i83o. J'ai le droit d'en parler. Sire, car je suis son premier promoteur. Le premier j'ai formulé, trop imparfaitement sans doute, les principes qui vivaient dans le cœur de tous les amis sincères du pays, les conditions auxquelles ils regardaient le gouvernement monarchique constitutionnel comme le meilleur des gouvernements. La Charte de 1 83o et ses conséquences nécessaires, indispensables, voilà ce que l'immense majorité de la France réclame, et voilà ce qu'on lui dénie sous beaucoup de rapports.

tf Ce n'est pas ici le lieu d'une discussion de dé^ tail destinée à prouver ce que j'avance. Il suffit, pour se convaincre que je dis la vérité, de relire la nomenclature qui termine la Charte du 9 août. Combien de lois, n'ont pas même été présentées, qui devaient être discutées «i!^:/?^ le plus bref délais et dans quel esprit ont été rédigées celles dont on n'a pas cru pouvoir se dispenser de proposer l'adoption ?

«Votre ministère, Sire, a manqué de bonne foi à regard de la nation , et il vous a soustrait la connaissance de la vérité , parce que vous ne l'eussiez pas souffert si elle vous eût été connue. Les conséquences de cette conduite ont été désastreuses. J'ai déjà dit quels imminents dangers nous menacent au dehors. Au dedans, les émeutes sont devenues pour ainsi dire périodiques. Le sang des citoyens a, je ne sais combien de fois, souillé la cité depuis le 1 3 mars i83i. Il semble au pouvoir que toute raison nous ait abandonnés, et que nous ne soyons plus susceptibles d'être régis que par la force. Ah ! Sire , combien sont coupables ceux qui font adopter un pareil système. Sa suite immédiate est la destruction de l'ordre social.

« En matière de gouvernement, c'est l'histoire que l'on doit consulter pour savoir comment il faut se conduire. Eh bien! Sire, je vais rappeler quelques faits historiques récents et incontestables.

«En 1820, une atteinte- grave fut portée à la Charte de 181 4 9 en ce qui concernait les élections des députés. Les citoyens prévirent les conséquences de cette atteinte. Ils s'émurent, des rassemblements se formèrent aux cris de J^ive la Charte! Le gouvernement d'alors entrait dans les voies qui ont amené sa chute. Il trouva plus facile de sabrer que de répondre. Les citoyens inoffensifs ne répliquèrent aux coups de sabre que par les cris répétés de Fwe la Charte ! Ils se soumirent, mais la violence dont ils furent alors victimes porta plus tard ses fruits.

«En 1827, le ministère Villèle, dans l'espoir de se perpétuer, osa recourir à de nouvelles élections. Toutes les mesures que peut inventer la fraude avaient été accumulées, et cexpendant le ministère déplorable fut vaincu dans le tombât électoral. Les amis du pays se crurent en droit d'illuminer leur triomphe. Le pouvoir qui avait fait des progrès ne voulut

pas le souffrir. Il joignit Tinfanterie à la cavalerie , les coups de fusil aux coups de sabre- Les citoyens commencèrent à se barricader. Ils se défendirent en jetant des tuiles , des pierres, des bûches par les croisées, mais ils n'osèrent pas encore en venir aux armes.

« Moins de trois ans après, un ministère de contre-révolution , enhardi par le succès de ses prédécesseurs, crut pouvoir abattre, d'un seul coup, nos plus chères libertés. Le peuple entier se leva ; cette fois il prit les armes, et en deux jours la tyrannie avait cessé d'exister. Les fautes seules du pouvoir ont appris au peuple à connaître sa force; aujourd'hui qu'il la connaît, cette force est devenue un élément de gouvernement qu'il n'est plus permis de négliger, et auquel il est indispensable de faire sa part.

ffll n'y a pas deux mois, sous un prétexte frivole, une nouvelle lutte s'est engagée. Le nombre des fauteurs de troubles n'était pas considérable, le peuple se séparait d'eux, la garde nationale les combattait , et cependant la victoire a été, non pas douteuse, mais vivement disputée. Que serait-il arrivé si, comme en i83o, les citoyens ne se fussent pas sépa-

46 AVANT-l>ROÏ>OS*

rés des combattants ? Osera-t-on dire que la victoire serait restée à la force régulière ? Mais, Sire, il faut que vous le sachiez : la troupe n'a consenti àtirer qu'après que la garde nationale a été elle-même engagée. « Toujours avec vous, et jamais contre vous» , tel était le mot de ralliement des soldats. Il ne faut pas se le dissimuler, l'armée est devenue citoyenne. On ne peut plus compter sur elle, que lorsqu'on a la justice et les masses pour soi.

«Dans' cette dernière circonstance, des cris odieux ont été proférés, des emblèmes révoltants arborés. Cela a suffi pour établir une ligne de démarcation entre les hommes qui ne craignaient pas d'invoquer d'horribles souvenirs, et la partie saine de la population^ Mais si ces mêmes hommes, plus adroits ou plus perfides, eussent engagé la lutte aux cris de A bas les ministres^ a bas le système (il faut bien employer l'expression qui aujourd'hui le caractérise), à bas le système du juste milieu, il est difficile d'imaginer ce qui serait arrivé.

«De ces faits. Sire, doivent sortir d'importants enseignements. Si l'on persiste dans le système actuel , les moindres collisions deviendront sanglantes. La force légale n'aura plus^

de puissance. Il faudra continuellement en appeler à la force matérielle, à laquelle il sera répondu par. la force brutale. Nous rétrograderons ainsi jusqu'à la plus affreuse barbarie.

«Lorsque je songe à l'ère d'espérance et de bonheur qui s'ouvrait devant nous, il y a deux ans, je ne puis pas concevoir que nous soyons arnvés au point où nous sommes aujourd'hui. J'invoque vos souvenirs. Sire; cet empressement des citoyens de toutes les parties de la France, ces vœux unanimes, ces acclamations universelles, n'étaient-ils donc pas préférables à l'expression froide et calculée des discours d'étiquette ? Les dépositaires du pouvoir ne craignaient pas alors que vous entendissiez les libres paroles des citoyens. Aujourd'hui, ils voudraient enchaîner jusqu'à leurs pensées. Ils redoutent lé* concert de plaintes qui arriverait jusqu'à vous, si d'immenses barrières, qu'ils cherchent à rétablir, ne séparaient pas , presque toujours, les rois de ceux que , dans les gouvernements absolus , on nonmne encore leurs sujets.

tf IjCs hommes que j'attaque, Sire, sont d'autant plus coupables à mes yeux, qu'ils ont l'audace de vous prendre pour bouclier. Ils

48 AVAWT-PttOPOS.

exécutent leurs plus funestes mesures, en disant qu'elles sont le résultat de votre volonté. Ils commettent ainsi le plus grand crime que des ministres puissent commettre dans un gouvernement représentatif, en faisant disparaître l'inviolabilité royale pour en créer une à leur profit.

«Le discrédit dans lequel sont tombés ces ministres aux yeux de la nation, est tel, Sire, qu'il suffirait de paraître marcher avec eux pour perdre complètement sa confiance. Des citoyens sages, modérés, dont le dévouement à nos institutions et à votre personne,qui en est la pierre angulaire , n'est pas douteux , m'accusaient d'une connivence coupable, par cela seul que je ne résignais pas mes fonctions, qui cependant n'étaient qu'administratives.

Je voulais tirer une conclusion de ce qui précède. Sire; mais la plume me tombe des mains en songeant 4 ce qu'elle devrait contenir de peu consolant. Sans force au dedans , sans dignité au dehors, indécision partout, tel est le résumé de notre position. En pareille circonstance , être embarrassé de conclure , n'est-ce pas déjà le faire ?

f( Dans mon rude langage, Sire, je semble avoir pris le paysan du Danube pour modèle, et comme lui j'ai fait entendre d'austères vérités. Comme lui aussi j^e me prosterne en disant :

« Ce discours un peu fort

(( Doit commencer à vous déplaire,

«Je finis. Punissez

« Une plainte un peu trop sincère, v

«Et j'ose ajouter : Mais en me punissant. Sire, ne négligez pas ce que j'ai dit d'utile. »

Vf

•AVAKT-PROPOS.

Le to juin i833, une discdssion s'éleva dans le sein de la chambre des députés , à l'occasion de la mise en liberté de la duchesse de Berry. Garnier-Pagès interpella les ministres sur la conduite qu'ils avaient tenue à l'égard de cette célèbre accusée, et fit ressortir avec beaucoup d'énergie et de talent la violation des lois les plus sacrées dont elle a été l'objet. Loin de chercher à se justifier, soit en invoquant la nécessité, soit en se fondant sur des considérations politiques, le garde-dessceaux et le ministre du commerce montèrent successivement à la tribune pour soutenir impudemment que le gouvernement pouvait, lorsqu'il le jugeait utile, se mettre audessus des lois. Cette doctrine m'indigna, et je crus rendre service au Roi, en lui faisant connaître le sentiment que les |)rincipes de ses ministres faisaient naître dans toute ame patriotique. Je crains qu'il n'y ait ^m folie à moi de croire que je pourrais être compris.

AVAKJ-PROPOS. 53

n Paris, le II juin i833.

«SlRE,

<cll y a bientôt un an que j'ai osé adresser k Votre Majesté des observations, trop sévères peut-être pour se voir favorablement ac* cueillies , sur la marche politique de son ministère. Ces observations, j'en ai la confiance au moins, ont dû vous paraître le résultat du plus constant , comme du plus respectueux attachement, et même, quand elles auraient pu vous déplaire, je porterais le défi à la haine la plus envenimée de calomnier le sentiment qui les dictait. Je n*ai pas été assez heureux pour vous persuader. Sire, et votre silence m'a convaincu que le mien vous eût semblé plus convenable que mes paroles. Je me suis donc tu, et, quoique de nombreuses occasions se soient présentées d'exprimer encore des vérités utiles, j'ai fait violence au désir que j'éprouvais de vous donner de nouvelles marques de mon

profond dévouement. Mais toute mesure a des limites, Sire; et celles que je m'étais imposées viennent d'être franchies par les principes subversifs de tout gouvernement que deux de vos ministres n'ont pas craint de * professer du haut de la tribune nationale.

« Je rie répéterai pas ce que j'écrivais au Roi en juillet i83a , bien que mes prévisions de cette époque n'aient été que trop réalisées. Je crois inutile d'ajouter que le ministère du 1 1 octobre est moins national, est plus antipathique au pays que tous ceux qui l'ont précédé. Je me bornerai à dire que le ministère Villèle, et même le ministère Polignac , n'ont jamais porté aussi loin, qu'on vient de le faire, le mépris de tout sentiment de justice. Quand ces ministères violaient la loi, ils lui rendaient encore un involontaire hommage , en cherchant à prouver qu'ils ne sortaient pas de la légalité. 11 n'était donné qu'aux ministres actuels d'établir en principe que le pouvoir, lorsqu'il le juge convenable, peut se mettre au-dessus des lois.

« Il faut que les lois et les arrêts de la jus- « tice soient exécutés, mais il est des circon- « stances extraordinaires où le gouvernement

« peut prendre sur lui, et sous sa responsa^ « bîlité, qu'il proclame hautement, des mesures a éminemment utiles au pays, en faisant conn naître les motifs qui Tout déterminé.» Voilà textuellement ce que disait hier M. le gardedes*sCeaux. « On ne peut nier qu'il est des «circonstances où l'on est forcé de se mettre «au-dessus de la loi commune,» ajoutait bientôt après M. le ministre du commerce.

«Le 3 août i83o, Votre Majesté signalait à la législature l'article 1 4 de la Charte (de Louis XVIII), que, disiez-vous. Ton avait si odieusement interprété. Cet article. Tune des causes les plus imminentes de la révolution, a été, conformément à votre désir, retranché du pacte fondamental sur lequel repose votre royauté. Eh bien! Sire , je le demande , proclamer de tels principes, n'est-ce pas faire bien plus que rétablir ce funeste article j4?

«Iwicsyeux du pays sont ouverts sur les fautes du gouvernement. Jusqu'à ce jour , il n'était pas impossible de les attribuer à l'erreur. A dater d'hier, elles seront, elles paraîtront du moins, l'exécution d'un plan odieusement combiné.

m Ne souffrez pas , Sire , que l'aveuglement ,

56 AVAWT-PROPOS.

OU l'impéritie (car je ne sais de quel nom qualifier de telles paroles), viennent détruire l'ouïe vrage que nous avions si heureusement édifié. \ Il en est temps encore; reconnaissez la voix de

vos vrais, de vos fidèles amis, de ceux qui vous ' ont fait roi des Français, et qui veulent d'au-

taqt p]us sincèrement que vous ne cessiez pas de l'être, que l'intérêt de la France semble à leurs yeux plus impérieusement le réclamer.

«Vous avez trouvé que je savais dire la vérité, Sire; plus que jamais je la dis dans ce moment. Prêt à quitter la capitale, pour longtemps peut-être , j'ai voulu vous la faire entendre une fois encore. Je ne conçois pas l'espoir de porter dans votre ame la conviction qui m'anime; mais j'ai obéi à ma conscience, et à défaut d'autre satisfaction , je ressentirai celle qui résulte toujours de l'accomplissement d'un devoir. >f

Paris , le 3o o ctobre z83o.

« yJy t'a dit, ma bonne amie, que j^avais joué un rôle assez important dans les événements qui ont accompagné notre régénération politique, et tu veux en savoir de moi à cetégard un peu plus que ce que t'en ont appris lés journaux ; tu veux surtout avoir des notions plus exactes et plus fidèles. Je vais tâcher de te satisfaire; et si le temps ne me manquait pas, je le pourrais d'autant mieux , qu'indépendamment de mes souvenirs qui sont encore présents, j'ai conservé quelques notes qui serviraient à les confirmer. Mon récit aura un genre d'intérêt particulier; il contiendra une espèce de compte-rendu des séances de la réunion des députés pendant les premiers instants

6o aÉVOLUTION DE î 83o.

de notre glorieuse révolution; compte-rendu qui n'existe nulle part, puisqu'il n'a pas été tenu procès-verbal de ces premières séances ( i ).

« Tu connais aussi bien que moi ce qui s'était passé depuis l'avènement du ministère Polignac; la réélection presque totale des 221 députés qui avaient déclaré au roi Charles X ne pas vouloir concourir avec ce ministère, l'avait exaspéré au plus haut degré. Il nous faisait continuellement menacer, par les journaux qui lui servaient d'organes, de coups d'état; mais tel était le mépris qu'il inspirait, que les hommes les plus sages ne pouvaient pas y croire. Depuis le i5 juillet on me racontait, dans les plus grands détails, ce qui devait arriver, et j'en haussais les épaules de pitié.

«Le lundi 26 juillet, mon gendre arrivant d'Alais par la malle-poste, entra à cinq heures du matin dans tna'chambre. Je lui racontai les bruits qui .couraient , en lui disant que je n'y ajoutais aucune foi, et je l'engageai à prendre quelque repos; lorsqu'à neuf heures il rentra chez moi , le Moniteur était arrivé , et ce que l'on avait annoncé de plus sinistre se trouvait

(i) Les procès- verbaux de la Garde, qui font partie des pièces justificatives , ne commencent que le jeudi %^ juillet.

RÉVOLUTION bE i83o. 6î

réalisé. J'engageai Christian k partir snr-lechamp pour Villepinte, afin d'y voir sa ferame et d'informer son père, le général Mathieu Dumas, de ce qu'il venait d'apprendre.

«J'étais engagé à déjeuner chez Charles Jjcfebvre, je lui portai le Moniteur, et lui annonçai , ainsi qu'à sa femme et à sa fille, qu'ils étaient venus de Naples pour être témoins d'une réifolution^ car dès ce moment il me fut démontré que nous allions en avoir une. Mais de quelle manière devait - elle s'opérer ? C'est ce que, je l'avoue, ma perspicacité était bien loin de découvrir.

a En sortant de chez Lefebvre, je me rendis chez Laffitte; je voulais me réunir à quelquesuns de mes collègues, afin de me concerter avec eux sur ce qu'il nous conviendrait de faire. Laffitte était à Breteuil, dans ledépartement de l'Eure, et on venait de lui expédier un courrier pour l'instruire de ce qui se passait. On supposait qu'il arriverait le lendemain dans la soirée. De chez Laffitte , j'allai chez Berlin de Vaux, mon collègue de députation , que je ne trouvai pas non plus, et de là, je me rendis chez Casimir Périer. Il était chez lui, et avec lui étaient réunis Berlin de Vaux, Boudy, Sébastiani, Auguste de Saint-Aignan. Chacun était plongé dans l'étonnement ou

6a RÉVOLUTION DE i83o.

plutôt dans la stupéfaction. On se demandait ce qu'il y avait à faire, et à cette question on ne trouvait pas de réponse. Je me hasardai à prononcer le mot de protestation; mais on pensa que nous n'avions pas qualité pour la faire, puisque le moment où la session devait s'ouvrir, même d'après l'ordonnance de convocation révoquée, n'était pas encore arrivé. Laborde survint, et sa présence ne fit faire aucun pas à la discussion. Comme il insistait pour que les députés prissent une mesure quelconque dans l'intérêt des libertés du pays, on lui répondit y assez ridiculement, que la Chambre n'étant pas légalement assemblée, c'était aux députés de la localité , c'est-à-dire de Paris, à prendre l'initiative. Il est à remarquer que, parmi ceux qui émettaient cette opinion, il n'y avait pas de députés de Paris, et qu'ainsi ils se trouvaient hors de cause. Je réclamai pour les autres députés l'honneur de prendre part à ce qui serait fait, mais cette réclamation ne fut nullement appuyée p^ir nos collègues départementaux. Laborde, loin de repousser l'honneur qu'on voulait lui faire, s'empressa de l'accepter. Nos autres collègues se bornèrent à exprimer l'opinion qu'il faudrait se réunir de nouveau, sans dire quand ni comment.

RÉVOLUTIOir DE j 83o. 63

Cl Je sortis avec Laborde, et lui offris de Tac* compagner chez quelques-uns de nos coUè» gués .du département de ïa Seine que je savais être à Paris. Chei:pin faisant^ je lui proposai d'entrer au National^ supposant que nous y connaîtrions la disposition de Fesprit public. Presque tous les journalistes constitutionnels y étaient déjà réunis et s'y occupaient à discuter la forme dans laquelle on s'opposerait aux actes que le gouvernement venait de publier. On nous admit avec empressement dans le sein de la réunion, et Laborde fut même prié de la présider. Tout le monde était d'accord qu'une protestation énergique devait être faite, mais on différait beaucoup sur la forme qui devait lui être donnée. Les journalistes les plus ardents voulaient que l'on convînt des bases, sauf à laisser chacun rédiger selon sa nuance ou sa couleur. Je crus devoir faire sentir que ce mode aurait de graves inconvénients; j'expliquai comment le gouvernement, ayant à choisir entre des rédactions diverses, pourrait incriminer les journaux qu'il redouterait le plus, et conserver une apparence de légalité en n'attaquant pas ceux dont l'influence lui semblerait peu à craindre.

« En agissant ainsi, dis-je aux journalistes, « vous introduirez un germe de division parmi

64 RÉVOLUTION DE l83o.

(^ VOUS, et si vous êtes divisés, vous serez bience tôt vaincus. Il faut que le ministère soit « forcé de frapper d'un seul coup tou.te la a presse libérale ; son silence forcé avertira « bien mieux la France que quelques voix « isolées, et qui nécessairement n'auront que « peu d'échos , car évidemment on arrêtera « l'émission des journaux qui ont le plus d'ace bonnes. »

«Cet avis fut adopté, et Thiers chargé, conjointement avec Cauchois-Lemaire et Châtelain , de la rédaction de la protestation unique^ qui fut insérée dans les journaux constitutionnels. Cette protestation des journalistes est le premier acte raisonné et important de la révolution de i83o. C'est le point de départ de l'opposition agissante. En sortant de cette réunion , les rédacteurs nombreux qui en faisaient partie allèrent répandre dans toute la population l'enthousiasme patriotique dont ils étaient animés. Le danger qu'ils couraient était immense ; leur courage seul pouvait l'égaler.

((Une autre inquiétude se manifestait déjà : c'était celle de savoir comment on ferait paraître les journaux. Plusieurs imprimeurs avaient déclaré qu'ils n'entendaient plus se charger de publications qui compromettaient leur existence. D'autres , plus courageux , offraient

RÉVOLUTION DE j83o. 65

d'imprimer tout ce que ron voudrait ; mais ces offres avaient nécessairement pour terme le lendemain, car, à partir de ce moment, les ordonnances devenaient exécutoires , et les presses pouvaient être saisies, en quelque sorte légalement. Le préfet de police avait même la prétention de faire exécuter les ordonnances avant qu'elles devinssent légales par leur promulgation.

ce Nous quittâmes le Naéional pour aller chez Odier, chez Jacques Lefebvre et chez Vassal. Nous ne trouvâmes que le dernier, qui nous manifesta le plus vif effroi. Chemin faisant , Laborde avait eu la pensée d'inviter les députés de Paris à se réunir chez lui dans la soirée, et plus tard il songea à y adjoindre tous ceux à qui il polirrait faire parvenir l'invitation. Cette réunion a été le pi:emier noyau autour duquel sont venus se grouper successivement tous les éléments de résistance et d'opposition représentative.

«Je rentrai chez moi, nourrissanttouJQurs la pensée qu'indépendamment de la protestation des journalistes, les membres de la Chambre des Députés, présents à Paris, devaient en faire une à laquelle leurs collègues viendraient adhérer' à mesure qu'ils arriveraient. Je crus même devoir jeter quelques idées sur le pa-

66 aÉVQLUTlOK DE lÔSo.

pier, ne fût-ce que pour servir de canevas et de base- à la discussion.

«Voilée ce que j'écrivis, et tu sauras .bientôt à quoi cela servit :

« Les soussignés, élus membres de la Cham- « bre des Députés, en vertu des lois existantes, « regardent comme leur plus impérieux devoir « de protester contre les actes illégaux^ atten** « tatoires à la Charte et subversifs du gou* « vernement représentatif, qui ot^t été publiés « daQS le Moniteur du 26 juillet.

^ Ces actes reposent sur des faits faux ou a frauduleusement altérés dans ta vuedetram^ <K per le Hoi; ces actes ont été i»veaté& ou « falSkiôés par des ministres prévaricateurs , <c dans l'espoir i nsensé d'éloigner le jour de la <c justice qui allait luire sur eux.

a La liberté de la presse, coupable, à leurs « yeux, d'avoir éclairé le pays sur leurs odieuse». « trames , a été leur première victime. Lesi « droits assurés aux citoyens par la Charte coar « stitutionnelle, de nommer leurs, députés y (( sont travestis indignement, ou> plutôt sont « anéantis.

« Les ministres sacrifient ainsi à leur misé* '( r^ble intérêt personnel les garanties les plus (( sacrées, les seules garanties de la stabilité « du trôr^ et de la tranquillité publiqibe^

RÉVOLUTION DE 1 83o. 67

« Les élus de la nation trahiraient la mission « qui leur a été donnée s'ils n'employaient « tous leurs efforts pour faire arriver la yé- «c rite jusqu'au pied du trône. Ils ont été char* « gés d y déposer Fhommage du respect pro* t( fond des citoyens pour leur Roi ; mais en « mérae temps ils ont eu pour mandat de dire « au Roi que ses conseillers le trompent.

c< Si ce mandat ne peut être qu'imparfaite* <c ment rempli, qu'il le soit du moins autant oc qu'il est en nous de le faire; et que, du <( milieu des entraves par lesquelles on voua drait l'étouffer , notre voix, crie : Oui , le <c peuple français aime et respecte son Roi ( i ) ; « oui, les ministres du Roi le trompent, et <c poussent le pays vers un abime. y>

ce Je sortais de table lorsque Bécenger vint me voir. Il arrivait de la campagne aux cris de détresse de la patrie, afin de lui offrir le secours de son admirable jugement et de ses excellents conseils. Je lui montrai mon projet de protestation, qu'il approuva, en me disant

(i) Il est mutile de faire remarquer que le lundi 26 juillet il ne pouvait pas encore être question d*une déchéance dont personne ne prévoyait la possibilité, et qu'alors le retrait des ordonnances eût été Aecoeilli comme un véri*table bienfait.

68 RÉVOLUTION DE l83o.

toutefois qu'il craignait bien que mes col-» lègues ne le trouvassent trop violent.

«•Je me rendis à huit heures chez Laborde, où » bientôt après se trouvèrent réunis les députés dont les noms suivent: Bavoux, Bérard, Ber« nard de Rennes, Chardel, Daunou, Laborde, Jacques Lefebvre, Marchai, Mauguin , Persil, Casimir Périer, de Schonen, Vassal, et Villemain.

« On s'entretint d'une manière vague des circonstances dans lesquelles nous nous trou^ vions; et, comme on ne concluait à rien, j'arrivai à proposer de rédiger une protestation. Je ne présentai pas mon projet, parce que, venant de le communiquer à deux de mes collègues^ que je regardais comme d'une opinion très-prononcée, il les avait effrayés. Ma proposition fut combattue par plusieurs personnes comme intempestive, ou tout au moiiîs anticipée. On prétendit que nous étions trop peu nombreux pour prendre une pareille résolution ; et sur l'observation que je fis que c'était aux députés qui avaient montré le plus d'empressement dans les circonstances graves où nous nous trouvions à prendre l'initiative, Casimir Périer prétendit que j'accusais injustement nos collègues absents, et qui sans doute n'avaient pas pu se réunir à nous. Je

REVOLUTION DE l83o. 69

répliquai que j'en connaissais un assez grand nombre actuellement à Paris, et que ceux-là étaient coupables tout au moins de tiédeur pour les intérêts du pays , puisqu'ils restaient passifs et inertes dans un pareil moment. J'insistai sur la rédaction d'une protestation, et demandai qu'une commission de trois men^ bres fût nommée, séance tenante, à l'effet de s'en occuper, et de nous la présenter le lendemain. Villemain et Périer combattirent vi^ vement ma proposition qui, bien que soutenue, surtout par Bernard et de Scbonen, ne fut pas adoptée.

«Avant de se séparer, on demanda où, quand et comment on se réurtirait de nouveau. Laborde proposa le salon de Laffîtte; mais je fis remarquer que, malgré son patriotisme bien connu, nous ne pouvions pas en disposer sans son consentement. J'ajoutai que nous avions parmi nous un homme dont la situation politique n'était pas moins élevée, et qui consentirait sans doute à nous recevoir; et il fut convenu que nous nous réunirions le lendemain à trois heures chez Casimir Périer. Celui-ci n'osa pas refuser son salon ; mais son embarras et s» répugnance furent visibles à tous les yeux. Chacun se chargea de recruter le plus grand nombre de collègues possible.

7^ RÉVOLUTION DE l83o.

la plus grande partie des membres de la réunion paraissait vouloir gagner du temps. On craignait de se compromettre , et personne ne se souciait d'attacher le grelot.

«Yillemain arrivant nous annonça que devant rhôtel des affaires étrangères, où demeurait M. de Polignac, et sous ses yeux, un gendarme, qui menaçait de son sabre des citoyens paisibles , venait d'être tué d'un coup de pistolet. Cette mort a été le prélude desévénementsqui, dans la soirée , ont commencé à acquérir une certaine gravité. Je pris Villemain à part pour lui faire sentir combien il avait eu tort la veille de repousser ma proposition, puisque, si notre discussion avait pu s'établir sur un projet préparé d'avance, nous serions sans doute arrivés à un résultat, tandis que probablement nous nous séparerions sans avoir rien fait. « Je ne « m'attendais pas, me dit en propres termes <c Villemain, à trouver tant de c réunis. »

«J'insistai encore sur la nomination d'une commission chargée de rédiger notre protestation; mais on éluda de nouveau en disant que le lendemain tous ceux qui voudraient apporteraient une rédaction , et qu'ensuite on choisirait. Tu sens que, dans l'état de mollesse où était l'assemblée, je ne fus pas tenté de produire ma rédaction.

BIEVOLUTIOW DE 1 83o. 73

"a J'ai oublié de te dire qu'hier, pendant que nous étions chez Laborde , Mérilhou et Boulay de la Meurthe fils s'étaient présentés à nous, au nom d'une réunion nonibreuse de citoyens recommandables, la plupart électeurs, afin de prendre conseil sur ce qu'ils devaient faire dans l'intérêt de la liberté. Nous les avions ajournés à la séance que nous devions avoir chez Casi* mir Périer, et ils s'y présentèrent en effet. Là se montra dans tout son jour la pusillanimité de la plupart de nos collègues, qui craignirent de se trouver compromis par cette espèce de firaternisation. On discuta long- temps pour savoir si on les recevrait; et , sans mon insistance et celle de Laborde , ils eussent été certainement éconduits. Leurvisite n'eut du reste aucun résultat, si ce n'est probablement de leur donner une assez pauvre idée d'une partie des représentants du pays. On leur tint quelques discours vagues, insignifiants, et ils se retirèrent fort mécontents.

« Au moment de me retirer aussi , je dis à Casimir Périer, comme je l'avais déjà dit à Villemain, que, si ma proposition n'eût pas été repoussée par lui la veille , nous n'aurions pas eu une réunion aussi insignifiante. Cette observation était tout amicale et faite à voix basse. Casimir Périer me demanda , d'une voix

74 REVOLUTIOlf DE 1 83o.

tonnante , « si j'entendais le rendre responsa* « ble des érénements terribles qui semblaient « se préparer, que cela serait épouvantable, ce et qu'il ne pouvait pas le supporter. » Je lui répliquai fort vivement , en lui demandant s'il avait perdu l'esprit, ce qui dans ce moment-là pouvait bien être; et j'ajoutai, à voix aussi haute que lui, a que s'il le voulait, j'allais faire (c connaître sa conduite de la veille, et qu'alors « on verrait quelle responsabilité pouvait at- « teindre chacun de nous. » On se hâta d'intervenir, et Villemain insista particulièrement pourvoir terminer une discussion qui eût pu le remettre en scène, en rappelant que la veille il partageait l'opinion de Périer.

« La maison de Casimir Périer a plusieurs issues, et beaucoup de députés s'en allèrent par celles qui n'étaient pas connues du public. Je sortis avec le général Dumas par la rue Neuve-du-Luxembourg, et nous nous acheminâmes vers le boulevard, où nous trouvâmes stationnés deux bataillons de la garde royale, en face de l'hôtel occupé par M. de Polignac^ La cour de cet hôtel était en outre remplie de gendarmerie à cheval. Les citoyens circulaient librement au milieu de cet appareil guerrier, et la contenance des soldats ne semblait pas indiquer de dispositions hostiles. Le soir

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des coups de fusil furent échangés, sur différents points de la capitale^ entre la garde royale et les citoyens, et, à partir de ce moment, la lutte fut définitivement engagée. On tirailla de part et d'autre pendant presque toute la nuit.

«Dès le mardi soir, les réverbères furent brisés dans un grand nombre de rues. Ce moyeu de résistance a beaucoup plus d'effi* cacité qu'on ne pourrait le supposer, parce que les citoyens qui sont habitués à leur quartier n'ont pour ainsi dire pas besoin d'y voir clair, tandis que les troupes n'osent pas se hasarder, pendant la nuit, dans les lieux qui ne sont pas éclairés. Le brisement des réverbères était l'une des mesures convenues entre les carbo^ nari lorsqu'ils cherchaient à organiser le renversement des Bourbons. Ils ne se doutaient guère alors qu'un gouvernement que leurs efforts de plusieurs années n'avaient pas même pu ébranler serait spontanément renversé sans conspiration, sans concert préalable, et cela dans l'espace de trois jours.

ce Avant de rentrer chez moi, j'allai passer quelques instants au Journal du Commerce. Pendant que je m'y trouvais , vers les neuf heures du soir, l'horizon parut tout«à-coup éclairé d'une vive lumière. C'était le corps-de-

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garde des gendarmes de la place de la Bourse auquel on venait de mettre le feu après s'enêtre emparé.

«Avant de nous séparer chez Casimir Périer^, nous étions convenus de nous réunir le lendemain, à midi, chez Audry de Puyraveau. ' «Nous sommes arrivés au mercredi a 8 juillet, ma bonne amie, c'est-à-dire au jour le plus décisif de la crise terrible dans laquelle nous nous trouvons. Parmi les personnes qui vinrent me visiter de Irès-grand matin, se trouvait Leclerc, ancien capitaine de grenadiers dans la deuxième légion de la garde nationale de Paris. Je l'engageai à réunir le plus d'hommes qu'il pourrait de sa compagnie, et à se rendre avec eux, en uniforme, à la mairie, pour y demander les instructions du maire. «Le maire, « lui dis-je, se refusera, sans doute, à vous en « donner, et alors vous serez amenés à établir « tout naturellement un pouvoir municipal « destiné à le remplacer et à maintenir l'ordre. « La force des choses amènera ce résultat et « fera le reste. »

« La garde royale et plusieurs régiments de ligne avaient bivouaqué sur divers points de la capitale. Des tirailleurs n'avaient cessé de les inquiéter. Dès qu'il fit jour, le^ troupes voulurent prendre l'offensive. La nuit avait

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été mise à profit par les citoyens. Dans presque toutes les rues que l'on supposait devoir servir de passage aux troupes on avait improvisé, avec une promptitude sans exemple, de nombreuses barricades. Des soldats citoyens, également improvisés , naissaient à chaque pas , et la ville enfantait sur tous les points de nouveaux défenseurs. Les hommes qui avaient long-temps fait la guerre , fidèles à leur vieille expérience, se présentaient au feu avec d'utiles précautions , et , soit derrière les barricades , soit des croisées ou des embrasures des portes cochères , faisaient pleuvoir sur les troupes un feu meurtrier. Les jeunes gens, moins prudents, plus audacieux, à peine armés, attaquaient de front des troupes exercées, et obtenaient presque toujours une sanglante victoire. Les chasseurs surtout, avec leurs fusils à deux coups et leurs armes perfectionnées , causaient un tort irréparable à la garde royale. Presque tous leurs coups portaient; et, comme ils étaient dirigés en connaissance de cause, c'était surtout aux officiers qu'ils s'adressaient. Mais je ne dois point oublier que je n'écris pas l'histoire de nos mémorables journées, et que je me suis seulement engagé à te raconter le rôle que j'y ai joué.

«De très-boi\ne heure, j'eus plusieurs visites.

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On venait me rendre compte des renseignements recueillis, et me demander ce que l'on devait faire. J'étais un petit centre d'opérations, toutes dirigées dans l'intérêt le plus- actif de notre affranchissement. Le conseil que j'avais donné, et qui sans doute avait été donné par bien d'autres aussi, commençait à porter ses fruits, La garde nationale s'organisait avec une sorte de régularité, d'autant plus utile que le danger le plus à craindre , après la victoire, était le désordre, qui en est presque toujours l'inévitable suite.

«Je sortis avant six heures, et me portai sur différents points, pour juger par moi-même de ce qui se passait. Rue Richelieu, rue Saint-Honoré, dans presque toute sa longueur, boulevard Saint-Denis, où j'allai successivement, on se battait avec acharnement. Ce n'est pas sans quelque danger que je satisfis une trop juste curiosité. En rentrant diez moi je trouvai de nouvelles troupes qui débouchaient par la rue Caumartin,et qui ripostaient à des coups de fusil tirés des croisées. Plusieurs soldats tombèrent morts sous mes yeux.

« Par un contraste bizarre, ati milieu de cet effroyable fracas , j'étais obligé de donner un déjeuner recherché à plusieurs Anglais que j*a-

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vais invités depuis quelques jours. Ces Anglais étaient M. Davies y le fabricant des machines à vapeur des fonderies et forges d'Alais ; M. Williams, l'un des principaux maîtres de forges du Staffordshii'e ; et M. Fowler, l'un des plus riches marchands de fer de Londres. Je représentais la compagnie des forges d'Alais, et je voulais leur donner une bonne opinion de notre manière de recevoir. Je ne me dou* tais guère, .lorsque je les invitai le samedi, du concert qui accompagnerait ce singulier repas. La canoimade et la fusillade continuaient avec des redoublements intermittents; et, à tous moments, je recevais des messages qui venaient m'instruirede l'état des choses. Je souffrais de me sentir à table lorsque ma présence pouvait être si nécessaire sur d'autres points. La conversation d'ailleurs était bien peu animée, n'ayant lieu que par interprète, puisque ces Anglais ne savaient pas un mot de français, et que je n'entendais pas leur langue. Je me déterminai à les quitter, en laissant mon se* crétaire pour faire les honneurs, et je recomni^andai, afin de faire excuser mon impolitesse, de ne pas les laisser manquer de vins, dont ils firent d'amples libations. L'un de ces Anglais, arrivé seulement depuis quatre jours, fut tellement épouvanté du spectacle dont il élaîl

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témoin , qu'il partit le jour même pour retourner dans son pays, renonçant à tous les plaisirs qu'il s'était promis de son voyage en France. «Quitte de mon déjeuner, je m'empressai de me rendre chez Audry de Puyraveau , oîi quelques-uns de mes collègues 'étaient déjà réunis. Les événements, comme tu peux le croire, fournissaient une ample matière à la conversation. Laffitte et le général Lafayette, récemment arrivés, figuraient pour la première fois dans nos rangs. Ce qui se passa de plus important dans cette réunion , fut d'abord la nomination d'une commission chargée d'aller. trouver le duc de Raguse , commandant-général des troupes royales, afin de lui proposer d'arrêter l'effusion du sang ; ensuite l'adoption d'une protestation assez tardive, rédigée par Guizot. On commença aussi à-parler de la formation d'un gouvernement provisoire; et Mauguin, qui , l'un des premiers, avait apprécié la portée des événements et qui n'a pas cessé de montrer le plus grand courage, insista pour qu'il fût inmédiatement établi. Il fut soutenu par Bavoux, par de Schonen, par moi, et par quelques autres. Laborde, qui arrivait des environs de l'Hôtel-de-Ville , nous rendit compte de la fureur avec laquelle ce point était attaqué et défendu. U^nous dit ensuite que le peuple lui

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avait proposé d'être préfet provisoire de la Seine; et il nous demanda si nous lui conseillions d'accepter cette proposition. Je crois qu'il ne lui fut fait aucne réponse.

«La commission dont je viens de te parler fut choisie parLaffitte, que nous avions investi de la présidence , et composée de MM. Delessert et Casimir Périer et des généraux Gérard et Lobau. On demanda de quelle manière elle rendrait compte de sa mission y et l'on convint d'avoir une nouvelle réunion à quatre heures ; mais dans quel lieu ? Personne ne s'offrait ; et l'on. était d^accord qu'il ne fallait par se réu-» nir deux fois de suite dans le même endroit. Je proposai alors mon salon , en faisant observer que je ne l'avais pas fait plus tôt , parce qu'il était situé d'une manière un peu excentrique. Il fut néanmoins adopté avec beaucoup d'empressement.

«Ce point décidé, Guizot, qui était arrivé un peu tard , nous lut son projet de protestation. Je le trouvai bien pâle, et toutefois je me hâtai d'en demander l'adoption, craignant que le résultat d'une discussion ne fût de l'affaiblir encore. Heureusement nous n'avions guère le temps de discuter, et le projet, fut adopté dans la forme suivante :

«Les. soussignés y régulièrement élus à la

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a députation parles collèges d'arrondissements «et de départements ci-dessous nommés, en a vertu de Tordonnance royale du . • . . , et con- «formémentàlaCharte constitutionnelle et aux «lois sur les élections des. ... et se trouvant « actuellement à Paris ;

«Se regardent comme absolument obligés, « par leur devoir envefs le Roi et la France, de « protester contre les mesures que les conseil- « 1ers de la couronne, trompant les intentions « du monarque, ont fait naguère prévaloir pour « le renversement du système légal des élepcctions et la ruine de la liberté de la presse.

«Lesdites mesures, contenues dans les or-

« donnances des sont aux yeux

« des soussignés , directement contraires à la « Charte constitutionnelle , aux droits constitu- « tionnels de la chambre des pairs , au droit «public des Français, aux attributions et aux « arrêts des tribunaux, et propres à jeter l'état « dans une confusion qui compromet également a la paix du présent et la sécurité de Tavenir.

«En conséquence, les soussignés, inviolable* « ment fidèles à leur serment au Roi et à la Charte « constitutionnelle, protestent d'un commun ac- « cord , non seulement contre lesdites mesures, « mais contre tous les actes qui en pourraient « être la conséquence.

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«Et, attendu, d'une part, que la Chambre des « Députés n'ayant pas été constituée, n'a pu être <c légalement dissoute; d'autre part, que la ten- « tative de former une autre chambre des dé- «pûtes, d'après uti mode nouveau et arbitraire, « est en contradiction formelle -avec la Charte « constitutionnelle et les droits acquis des élecccteurs, les soussignés déclarent qu'ils se consi* « dèrent toujours comme légalement élus à la dé- «putation par les collèges d'arrondissements et «de départements dont ils ont obtenu les suf* fltfrages, et comme ne pouvant être remplacés «qu'en vertu d'élections faites selon les prin^ «cipes et les formes voulues par les lois.

«Et si les soussignés n'exercent pas effecti- «vement les droits et ne s'acquittent pas de «tous les devoirs qu'ils tiennent de leur élec- «tion légale, c'est qu'ils en sont empêchés par « une violence matérielle contre laquelle ils ne «cesseront de protester. »

« Aussitôt après la lecture, je demandai que cette protestation fût signée; mais d'une foule de côtes on s'écria que cela était inutile, et qu'il suffisait de mettre : Suwent les signatures. J'insistai de la manière la plus forte, en rappelant qu'on venait de signaler comme méprisables une quantité de placards ano-^ njrmes qui tapissaient les murs de Paris , et

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ei\ faisant remarquer que notre protestation non signée mériterait une aussi fâcheuse qualification. Mes efforts n'obtinrent aucun résultat', et l'on s'empressa de se séparer.

«Pendant que nous étions chez Audry de Puyraveau, la bataille continuait avec plus d'ardeur que jamais, et à chaque instant on nous apprenait des nouvelles plus ou moins sinistres. Les succès étaient -fort divers, et les troupes royales se soutenaient avec as&ez d'avantage. J'eus à peine le temps de m'assurer par moi*méme de ce qui se passait sur quelques points, et je m'empressai de rentrer pour me préparer à recevoir la réunion.

« C'est dans la réunion du mercredi matin que l'on put surtout apprécier les opinions des miembres de la Chambre des Députés qui eurent le plus .d'influence dans la révolution de juillet. Il n'est pas sans intérêt de rappeler ici quelques noms, et la direction suivie à cette époque par quelques députés, ne fût-ce que pour comparer ce qu'ils furent aveC ce qu'ils ont été depuis.

Les hommes les plus prononcés, ceux dont Topinion ne s'est jamais démentie, étaient Aur dry de Puyraveau , Bavoux , Béraid , Bernard de Rennes, Cbardel, Daunou, Duchaffault, Gallot , Labbey de Pompières, Lafayette, Laf-

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fitte, Marchai, Mauguin. Ces divers membres avaient fait ie sacrifice de leur vie , et ils étaient prêts à tout tenter pour sauver le pays. La* borde et de Schonen montraient une ardeur «u moins égale; mais ils ne doivent pas être placés sur la même ligne , parce qu'ils n'y ont pas long-temps persévéré.

«Bertîn de Vaux, Dupin aine, Gérard, Guizot, Louis, Méchin, Persil, Auguste Saint* Aignan, Villemain , etc., ne paraissaient guère moins animés; mais quelques jours s'étaient à peine écoulés que presque tout leur patriotisme était pour ainsi dire évaporé. J'aime à croire que les sentiments qu'ils manifestaient pendant nos grandes journées étaient sincères, et cela est d'autant plus probable , qu'il y avait k se conduire ainsi qu'ils le faisaient , plus de danger que d'intérêt; mais alors comment expliquer leur conduite subséquente?

«Les autres députés présents à nos réunions se divisaient encore en deux catégories. Dans la première se placent les timides , les insignifiants, ceux qui, effrayés de tout ce qui se passait , n'avaient ni le courage de s'y associer firanehement , ni l'audace, de s'y opposer. Les mesures vigoureuses les épouvantaient. Ils cherchaient à s'y soustraire, et toutefois iU n'osaient pas se séparer de nous et embrasser

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une opinion qui leur fût personnelle. Je n'ai pas besoin de citer les noms de cette classe nombreuse pour qu'on la reconnaisse. Ce sont les séides du ministère actuel, comme ils l'ont été des ministères passés , et le seront des mi* nistères futurs.

«Dans la dernière catégorie je ne comprendrai guère que deux députés, parce que ceuxlà seuls ont exprimé hautement leur opinion^. Ces députés sont Casimir Périer et Sébastiani. J'ignore quel était le fond de leur pensée, mais ce que je sais bien, c'est que tous leurs efforts ont été employés à entraver le mouvement révolutionnaire, et qu'ils l'eussent même tout-à-fait arrêté si cela eût été en leur pouvoir. Il y a dans leur conduite , et particulièrement dans celle de Périer, des mystères que le temps seul pourra dévoiler, et que son défaut de courage n'explique même pas suffisamment.

« Un peu avant quatre heures, MM. Laffitte, Gérard et Lobàu revinrent de leur mission. Bientôt après arriva un assez grand nombre de nos collègues , et Laffitte nous rendit compte de l'issue malencontreuse de la négociation. Les commissaires avaient trouvé le duc de Baguse , par qui ils avaient été reçus fort poliment. Il leur avait dit que , comme particulier.

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il désirait arrêter l'effusion du sang, mais que, cmnnie militaire, son seul devoir était Tobéissance. Il demanda toutefois à quelles conditions on croyait que le peuple déposerait les armes. Il lui fut répondu que ces conditions étaient le retrait des ordonnances et le renvoi du ministère ; et peut-être en effet cela eût-il encore suffi pour arrêter l'effervescence populaire. Le duc de Raguse offrit alors aux commissaires de voir M. de Polignac, qui était dans une pièce voisine, et il sortit pour aller le prévenir; mais il revint presque aussitôt en disant que jamais de telles conditions ne seraient acceptées , et que par conséquent l'entrevue était inutile. Les commissaires déclarèrent au duc de Raguse qu'ils le regardaient comme personnellement responsable du sang qui allait encore couler, et ils le quittèrent après avoir obtenu de lui la promesse qu'il écrirait à Saint- Cloud, et qu'il ferait parvenir à Laffitte la réponse qu'il en recevrait, si cette réponse était favorable. Aucune réponse ne fut faite, ou du moins n'a été communiquée à Laffitte.

«La protestation, lue dans la réunion du matin, avait été remise à Coste, directeur du journal le Temps, qui s'était chargé de la &ire imprimer et afficher. Il vint vers cinq

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heures ra'apporter une épreuve , en me disant qu'il ne ferait aucune publication si on ne lui remettait pas les signatures qui devaient l'accompagner. Dans cette épreuve il avait fait plusieurs modifications importantes, et entre autres , il en avait fait disparaître le nom du Roi qui, depuis qu'il l'avait fait mitrailler, ne pouvait plus être qu'odieux au peuple. Je renouvelai la discussion du matin au sujet des signât ures^ et je dois avouer que je la renouvelai avec quelque violence. J'étais véritablement indigné de la lâcheté de ceux qui se refusaient à signer. J'allai jusqu'à offrir de signer seul ou moi troisième y parce que j'étais sûr de deux au moins de mes collègues qui venaient de m'offrir de signer avec moi. On proposa alors un moyen terme qui consistait à ne pas donner de signa-> tures effectives , mais à faire une liste des membres présents , laquelle serait imprimée à la suite de la protestation. Cette liste parut encore trop dangereuse à quelques députés , qui ne consentirent à ce qu'on la fit qu'à condition qu'elle serait augmentée des noms de tous ceux qui, présents à Paris ou dans le voisinage de Paris, pouvaient être censés adhérer à la protestation. Laffitte appuya ironi-* quement cette proposition, en disant : «De « cette manière y si nous sommes vaincus, per-

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a sonne n'aura signé; et si nous sommes vain* «c queurs, nous ne manquerons pas de signac( taires. » Je pris sur moi de faire ajouter les noms de Dupont de l'Eure et de Salverte, qui étaient chacun à 3o lieues, mais qui, bien certainement , eussent signé s'ils se fussent trouvés présents. Du pin aine n'était pas non plus chez moi dans ce moment , et cependant son nom avait été porté sur la liste. Mauguin l'effaça , en faisant remarquer que cette inscription pourrait donner lieu, de la part de Dupin, à ^ une réclamation fâcheuse. Coste partit avec

.la liste telle qu'elle a été imprimée.

« Pendant qu'on était réuni chez moi , il ve* nait à chaque instant des combattants qui de* mandaient un chef et une direction. Ils s'indignaient avec raison de ce que, pendant qu'ils sacrifiaient leur vie, aucun homme considérable ne consentait, non pas à se mettre à leur tête , mais à prêter son nom pour servir de signe de ralliement. Je regrettais que le mien ne fût pas assez connu pour être pré* sente comme un drapeau , et je le témoignai hautement. Au moment où ils se retiraient, Sébastiani , Gérard et Lobau furent traités fort durement par plusieurs jeunes gens qui se trouvaient dans ma cour, et qui leur repro«chèrent de manquer à la fois de courage et de

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patriotisme. Il faut convenir qu'en effet l'heure du dévouement n'avait pas encore sonné pour un grand nombre de nos collègues , et que cette heure a, pour quelques-uns, été assez tardive. Ne pouvantpas donner à ceux qui le réclamaient si vivement , et avec tant de raison , la composition d'un gouvernement provisoire, qui n'existait pas et dont personne même n'osait encore faire partie, je les engageai à en supposer un', et à y placer des noms connus et habitués à inspirer de la confiance; par exemple, Lafayelte, Gérard, le duc de Choiseul, etc. « Il « s'écoulera plus de vingt-quatre heures, leur « dis-je , avant qu'ils aient pu réclamer, et, pence dantce temps, leurs noms serviront toutau- « tant que s'ils étaient avoués. » Ce conseil qui vint probablement dans la pensée de quelques autres personnes, fut suivi et produisit im excellent effet.

«Au moment de se séparer, on songea à avoir une troisième réunion dans la soirée. L'embarras fut encore de savoir chçz qui. Je continuai à offrir mon salon , que l'on trouva , non sans motif, beaucoup trop signalé. Après beaucoup d'hésitation, il fut convenu qu'on irait chez Audry de Puyraveau , où nous nous étions déjà réunis le matin, et qui proposa son domicile avec un dévouement patriotique

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dont il n'a jamais cessé de donner des preuves. icA peine nous étions-nous séparés, que Champlouis arriva. Il venait du département des Vosges, où il avait été élu député, et en descendant de voiture , il n'avait rien eu de plus pressé que de se réunir à ses collègues. Je lui rendis un compte rapide de ce qui venait de se passer, et il demanda aussitôt que son nom fût placé sur la liste des protes' tants. Emmanuel de las Cases , qui se trouvait en ce moment chez moi, et qui allait à l'imprimerie du Temps^ se chargea de cette commission. Quelques moments après arriva Dupin aîné, à qui je raconUii également le résultat de notre réunion, et qui montra une véritable douleur en apprenant que son nom avait été ôté de la liste. Jl me pressa très-vivement de tâcher de le faire immédiatement rétablir; malheureusement je n'avais plus à ma disposition personne qui sût où s'imprimait le Temps ^ et je l'ignorais moi-même, car tu n'auras pas oublié que les imprimeries ordinaires des journaux étaient au pouvoir de l'autorité , et qu'on ne pouvait les publier que d'une manière subreptice. Dupin me quitta en m'annonçant qu'il allait chez le duc de Choiseul pour tâcher de le déterminer à faire 'partie d'un gouvernement provisoire.

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i<l\ est assez remarquable que le mercredi, a8 juillet, la préfecture de police existait encore à Paris, et administrait au nom de Charles X, à telles enseignes que M. Mangin donna à un officier de gendarmerie l'ordre d'arrêter les députés qui s'étaient réunis chez moi. Cet officier ayant cru devoir demander un ordre écrit, M. Mangin n'osa pas le donner, et nous fûmes at^isi préservés d'un coup de main qui aurait pu avoir des suites funestes.

«Je dinai avec le général Mathieu Dumas, qui, depuis la veille, avait assisté à toutes nos réunions avec un zèle et un courage que son état de cécité rend d'autant plus recommandables. Après dîner je me rendis chez Audry de Puyraveau, où le général Dumas voulut m'accompagner. Il avait manqué déjà de se rompre deux ou trois fois le cou en traversant deux barricades, et nous en avions peut-être vingt à franchir. A &on grand désespoir , je le fis reconduire chez lui par son valet de chambre, et je continuai ma route ^ fort heureux d'être débarrassé d'une responsabilité que le courage même du général rendait plus pesante. J'arrivai enfin chez Audry de Puyraveau ; nous étions bien peu nombreux , et l'aspect de notre petite réunion était bien

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souibre. Alors commençaient à s'agiter les différents partis qui , quelques jours plus tard , devaient nous causer de si graves inquiétudes. Je reçus des confidences dé gens qui voulaient faire succéder le Roi de Rome à Charles X , et même de gens qui désiraient la république depuis plus où moins long-temps, et qui espéraient enfin satisfaire leurs désirs. Chaque parti cherchait à recruter et à accroître ses rangs; et moi, sans en choquer aucun, je conservais mon indépendance, me réservant d adopter celui que je croirais le plus avantageux à mon pays.

«Des nouvelles fîicheuses nous arrivaient à chaque instant. L'Hôtel-de-Ville, pris ^t repris plusieurs fois, était de nouveau au pouvoir de la garde royale. Un annonçait le découragement des citoyens, justement mécontents de n'avoir ni chefs pour les diriger, ni but à at^ teindre comme résultat de leur héroïque résistance. Le matin, dans le même lieu, et ensuite chez moi, nous étions de trente à quarante; en ce moment, nous n étions guère plus de dix. Chacun semblait chercher à s'effacer et à disparaître d^une scène que tout indiquait pouvoir être prochainement sanglante pour ceux qui y auraient figuré, si Charles X remportait la victoire. Combien,

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dans cet instant, je m'estimais heureux de n'avoir ni toi, ni personne de ma famille auprès de moi. Dans de pareils moments les affections de famille, toujours si douces , deviennent déchirantes. Heureusement les circonstances politiques m'absorbaient tellement qu'il n'y avait presque de place que pour elles.

«Bérenger était venu à notre réunion du soir. Je me retirai avec lui et le général I^fayette , que nous quittâmes bientôt pour n'être pas ralentis par sa marche tardive et par le cortège qui l'accompagnait. Je reconduisis Bérenger jusqu'au pied de la rue des Martyrs. A chaque barricade dont nous approchions se trouvaient des sentinelles vigilantes, dont le service était d'autant plus actif qu'il était volontaire. Je revenais par la rue des Trois-Frères, lorsque mon pied heurta quelque chose de peu résistant qui pensa me faire tomber : c'était un cadavre. J'éprouvai un sentiment de dégoût et d'horreur à la fois. Je m'assurai qu'il était bien mort et que tout secours lui était inutile, et je m'empressai de rentrer chez moi. Il était près de deux heures du matin. Là, dans le silence de la nuit, d'assez tristes pensées vinrent m'assaillir. Les nouvelles de la soirée n'étaient rien moins que tranquillisantes,

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et l'on nous avait annoncé des renforts de troupes royales pour le lendemain. Je ne voulais pas me laisser arrêter vivant; je préparai donc tout pour une défense désespérée. D'un autre côté , il était possible que je pusse fuir , et j'en disposai les moyens : je dressai une échelle de manière à pouvoir franchir un mur et sauter dans la maison voisine. Je recommandai au portier de n'ouvrir à qui que ce fut sans mon ordre. Je plaçai des pistolets et un sabre sur ma table de nuit , et je m'endormis paisiblement.

<c Nous voilà au jeudi 129 juillet. Un plus beau jour se lève pour nous. La défense a fait pendant la soirée d'hier, et particulièrement pendant la nuit , d'immenses progrès sur un graiid nombre de points. Toutes les rues sont tellement disposées que les troupes n'osent plus, ne peuvent plus même y pénétrer : elles ont quitté le centre de la ville et se sont échelonnées depuis le Louvre, la place du Palais- Royal et le boulevard des Capucines jusqu'aux Champs-Elysées. Un renfort inespéré était arrivé au peuple : ce sont les élèves de l'École polytechnique, pleins d'ardeur, de courage et déjà habiles dans l'art de la guerre ; leur influence sur la soirée du mercredi et la matinée du jeudi a été prodigieuse. Ils étaient de vé^

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ritables modèles de vaillance et en même temps de sagesse. Ils venaient demander des conseils à ceux à qui ils auraient pu en donner. Combien de fois, dans ces jours de combats, ne me suis-je pas écriée que les épaulettes à graines d'épinard devraient bien plutôt décorer ces jeunes héros que beaucoup de ces hommes que nous avons long-temps regardés comme tels, et qui, dans ces graves circonstances, pour ceux qui les ont vus de près, ont détruit le prestige de gloire qui les environnait !

«Les bonnes nouvelles sont souvent tardives. Elles ne le furent pas ce matin. Avant cinq heures on était venu m'apprendre l'amélioration de nos affaires, et me dire que la cour de Charles X était livrée aux plus vives inquiétudes. Ces renseignements ne pouvaient pas être douteux pour moi, parce que je les tenais de la femme d'un employé subalterne de la maison du Roi , qui venait de quitter son mari à Saint-Cloud. L'effroi de nos ennemis était évi^ demment un motif de sécurité, ou tout au moins d'espérance pour nous. Je sortis vers six heures et gagnai le boulevard. La garde royale occupait encore la rue de la Paix et la place Vendôme, et échangeait des coups de fusil avec des tirailleurs citoyens placés au coin de la rue de la Chaussée 'd'Antin. C'étaient les

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derniers efforts d'une attaque expirante et quf devait bientôt faire place à une retraite préci* pitée. Je rentrai pour écrire quelques lettres^ et je crois raême pour, t'écrire à toi. Aussitôt après, je sortis de nouveau pour aller chez Laffitte qui, la veille, en traversant une barricade, s'était donné une espèce d'entorse dont il souffrait beaucoup.

« En arrivant sur le boulevard par la rue de la Chaussée-d'Antm, j'aperçus une foule nom* breuse,aumilieudelaquelle se trouvait un jeune homme à cheval. Au balcon du pavillon d'Hano* vre était aussi un miUtaire en uniforme de chef de bataillon. L'un et l'autre péroraient le peuple, lui disant que tout était fini , et l'engageant à déposer les armes et à rentrer dans ses foyers. Ils ajoutaient qu'un armistice venait d'être conclu entre Casimir Périer et Charles X, et qu'il allait être immédiatement publié. Je ne sais pourquoi ce langage me parut suspect; mais je m'élançai au milieu de la foule, et m'autorisant de mon titre de député, j'affirmai qu'on voulait la tromper. «On vous en- « gage à désarmer, dis-je aux citoyens, et l'ente nemi va revenir plus nombreux ; on vous dit et qu'on a traité avec Casimir Périer, je le quitte « à l'instant, et j'atteste que le fait est faux. « Organisez plus que jamais vos moyens de

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fc défense , et ne songez an repos que lorsqu'il « ne vous restera plus d'ennemis à vaincre. » Je fus reconnu par plusieurs personnes; mon nom vola de bouche en bouche, et mes paroles obtinrent tout le crédit que j'avais désiré.

«Je continuai mon chemin, et, un peu plus loin, je rencontrai Dupin aîné,à qui je dis cequi venait de se passer. Il se joignit à moi pour endoctriner les citoyens qije nous rencontrions et pour stimuler leur zèle patriotique. Dupin, dans ce moment, fut un véritable tribun populaire; et lorsque depuis je l'ai entendu traiter avec une excessive sévérité, j'ai toujours regretté qu'il n*ait pas eu de plus nombreux témoins de sa conduite. Dupin m'entraîna au National y pour demander que son nom fût ajouté à la liste i\es protestants. Il voulait que je l'accompagnasse aussi au Constitutionnel ; mais je crus devoir le quitter pour me rendre chez Laffitte, que je trouvai à peu près seul. Apres y être resté quelques instants, je retournai sur le boulevard pour savoir ce qui s'y passait. Chemin faisant je rencontrai le général Gérard que j'entraînai avec moi, en lui disant qu'aucun de nos collègues n'était encore arrivé. Comme nous approchions de la rue Taitbout, j'aperçus un attroupement d'hommes armés, de la plus basse classe et de ia plus

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mauvaise mine, qui rae rappelèrent involontairement les figures les plus sinistres de 1793. Ils tenaient au collet deux hommes que je reconnus aussitôt pour les orateurs que j'avais cru devoir démentir une heure auparavant. Ma harangue n'avait que trop porté ses fruits, car on les avait pris pour des espions, et ils allaient être traités comme tels. Tentrainai Gérard avec promptitude^et, m'interposant entre les exécuteurs de la justice populaire et les victimes qu'ils allaient sans doute immoler, je réclamai, pour nous , représentants du peuple^ le droit de les faire juger. Mettant ensuite le commandant Roux sous le bras du général Gérard, et prenant M. Durand sous le mien (ce sont les noms de ces deux personnes), j'invitai les hommes en armes à nous accompagner jusque chez Laffitte, où la conduite des deux prisonniers serait sévèrement examinée, et ou justice serait faite. Je sauvai ainsi deux hommes dont la conduite pouvait n'être pas coupable, et que j'avais exposés aux plus grands dangers. On m'a assuré depuis qu'ils n'avaient été que maladroits, et qu'aucune mauvaise intention ne pouvait leur être imputée. Je m'en suis d'autant plus félicité de leur avoir conservé la vie. L'un et l'autre sont depuis venus me remercier, et m'ont hautement proclamé leur sauveur.

lOO RÉVOLUTION DE l83o.

«Pendant que j'étais chezLaffitte, on vint nous annoncer que le Louvre et les Tuileries venaient de tomber au pouvoir du peuple. Un moment après, on nous dit que le 53® régiment de ligne, stationné sur la place Vendôme, commençait à fraterniser avec les citoyens , et paraissait disposé à passer de notre côté^ Le général Gérard se déclara alors, et dit que, si ce régiment s'unissait à nous, il revêtirait son uniforme et prendrait le commandement des troupes nationales. Il sortit un moment après pour aller jusqu'à la place Vendôme, et ne tarda pas à revenir, en nous disant qu'il avait laissé au colonel Heymès, qu'il venait de rencontrer, le soin d'enlever le régiment et de nous l'amener. Effectivement il ne s'était pas écoulé une demi-heure, que le régiment, ayant en tête tous ses officiers, ainsi que Heymès, était dans la cour de Laffitte. Les officiers ne mirent d'autres conditions à leur union avec nous que de n'être pas forcés de tirer sur leurs camarades. Pendant qu'ils étaient dans le salon ^ quelques coups de fusil furent tirés dans la rue, et le bruit se répandit que c'était la garde royale qui venait nous attaquer. Cela occasiona un tumulte qui fut bientôt dissipé. Les coups de fusil avaient été tirés par des hommes du peuple à qui on venait de distribuer

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des armes, et qui en prenaient possession. ^ «Un second régiment, le 5^ de ligne, suivit quelques instants après l'exemple du 53*, et vint se ranger dans la rue d'Artois. Ces deux régiments furent dirigés sur les casernes Popincourt et Poissonnière, où j'aurai bientôt occasion de rendre visite à l'un d'eux.

ff Rien ne me retenant plus chez Laffitte , je proposai à mon collègue le général Duchaffault, homme intrépide et excellent patriote, de venir avec moi parcourir quelques parties de la ville. Nos pas se dirigèrent vers les Tuileries, que nous trouvâmes envahies par une masse immense de peuple. Ce peuple parcourait assez paisiblement les diverses parties du palais; et, excepté l'usage intempérant qui fut fait de liqueurs trouvées dans un magasin que l'on força, tout se passa avec une grande modération. Je quittai le général Duchaff'ault, et je traversai le jardin des Tuileries pour me rendre chez moi. Je rencontrai de Jouy et M. de Pontécoulant auprès de la grille de la rue deCastiglione ;et, pendant que j'étais à causer avec eux de la révolution qui s'accom^ plissait , je vis sous les arcades de la rue de Rivoli un homme en chemise que l'on entraînait en criant: Mort aux Suisses ! Je m^élsni" çai au milieu du groupe d'hommes en armes

1021 R£VOLCTIOir DE l83o.

qui le conduisait, et demandai avec un air d'autorité ce que Ton voulait faire. Ces homraes me répondirent qu'ils conduisaient un Suisse, un assassin^ à la mort. « Vous serrez yous-mê- «mes des assassins, m'écriai-je, si vous l'égor- « giez sans jugement. Cela est indigne de Fran- «çais, surtout après qu'ils ont remporté la •(Victoire.» Pendant ce colloque cet homme s'adressa à moi pour me supplier de le sauver. Je reconnus à son accent qu'il n'était pas Suisse, et je m'empressai de le dire ; mais on me répondit : «Alors il est de la garde royale, et c'est la « même chose. » Je commençais à invoquer la pitié en faveur de ce malheureux, lorsqu'une patrouille de garde nationale, régulièrement équipée, quoique non encore habillée, vint à passer ; je lui remis le prisonnier, qu'elle se chargea de conduire au prochain poste. Je sauvai ainsi pour la seconde fois dans un même jour la vie d'un citoyen.

«Je continuais ma route par l'une des galeries de Castiglione, lorsque je rencontrai Real, que je n'avais pas vu depuis quelque temps, et qui me parut dans un état de complète préoccupation. Il était fort alarmé; je le rassurai. Il craignait de nouvelles attaques du côté de Saint-Cloud. Je lui annonçai qu'au lieu de songer à se battre , on allait demander à négocier.

RÉVOLUTION DE l83o. lo3

II me quitta dans une disposition d'esprit beaucoup raeilleure, et, lorsque je le revis depuis, il me remercia de l'avoir tiré de l'espèce de marasme dans lequel il était tombé.

ce Après être entré chez moi, je retournai chez Laflitte, où je restai à diner. Avant le dîner, ayant acquis la certitude que la ville était totalement évacuée par les troupes royales, la réunion des députés crut devoir s'occuper des intérêts municipaux de la ville de Paris, et nommer des commissaires pour remplacer l'administration absente. Plus tard la mission de ces commissaires s'agrandit, et ils furent momentanément chargés du gouvernement de toute la France. Un scrutin fut ouvert pour la nomination de la commission , et son résultat présenta, comme ayant réuni la majorité des suffrages, MM. Laffitte, Casimir Périer, Gérard, ]L>obau et Odier. Gérard refusa , parce qu'il était chargé du commandement des troupes. Odier refusa sans qu'on sût trop pourquoi; et ces deux membres furent remplacés par MM. de Schonçn et Audry de Puyraveau , qui avaient eu le plus de voix après eux. Enfin Mauguin fut adjoint à la commission , dans laquelle il joua bientôt un des principaux rôles. Le général Lafayette avait été déjà désigné pour le commandement général

I04 RlévOLUTION DE l83o.

des gardes nationales. Nous nous trouvâmes donc avoir un commencement d'organisation qui nous permit de marcher avec quelque sorte de régularité. La commission municipale et Lafayette se rendirent à Tllôtel-de-Ville aussitôt après avoir été désignés.

a II était huit heures et demie lorsque le colonel Heymès vint chez Laffitte pour annoncer qu'aucune distributioti n'avait encore été faite au 5® régiment de ligne , caserne rue du Faubourg-Poissonnière ; ce qui donnait beaucoup d'humeur tant aux chefs qu'aux soldats^ et pouvait faire craindre un changement de dispositions de leur part. Il ^tait trop tard pour s'adresser à la commission municipale : il fallait de l'argent à l'instant même; et^ comme personne n'en offrait, afin d'éviter d'aller jusque chez moi, je proposai à Laffitte un bon de looo francs sur moi, payable à vue, c'està-dire le lendemain matin, contre pareille, somme que j'emploierais à la subsistance des troupes, Laffitte n'aurait pas attendu ma demande^ mais sa caisse était fermée, et il n'avait aucun argent chez lui. Je sortis avec Heymès dans l'intention d'aller chez moi chercher l'argent dont nous avions besoin, lorsqu'il me dit qu'avec 200 fr. nousaurionsce qu'il nous fallait pour Iç moment et me proposa , afin d'éviter une

HÉVOLUTION DE 1 830- I o5

course assez longue , de tâcher de les emprunter sur notre bonne mine chez quelque marchand du voisinage. Aucun marchand n'avait aoo fr. chez lui; ce que les alertes du matin et la proximité du chef-lieu de l'insurrection rendaient fort croyable; et alors seulement je pensai à m'adresser à Julien, maitre^d'hôtel de Laffitte. Ici je rencontrai un autre obstacle , Julien n'avait que des billets de caisse. Néanmoins il trouva bientôt les 200 francs en argent, pour lesquels je lui donnai un bon de pareille somme, qui lui a été depuis remboursé par le gouvernement.

« Munis de cet argent, Heymès et moi nous nous rendîmes à la caserne, où l'on nous reçut comme des libérateurs. Nous fûmes forcés d'aller nous-mêmes chez cinq boulangers, afin d'obtenir la quantité de pain nécessaire pour nourrir le régiment, quantité qu'on était peu disposé à livrer directement aux troupes, tant le peuple était exaspéré contre elles. Nous ne nous retirâmes qu'après avoir acquis la certitude que le régiment recevrait une nourriture suffisante. De retour chez La£Qtte, je rendis compte de ce que je venais dfî faire, et des bonnes dispositions où j'avais laissé les soldats, grâces aux soins que nous avions pris d'assu'^ rer leur subsistance.

Jo6 B^VOLUTIOlf DE.l83o.

a Pendant que je m'étais absenté, un message important était arrivé chez Laffitte. D'Argon t^ pair de France, était venu, au nom de Chartes X, demandera capituler. Il offrait le retrait des ordonnances, le renvoi du ministère, un autre ministère formé par le duc de Mortemart et le général Gérard, et plus encore que tout cela, si on l'exigeait. D'Argout demandait que la réunion des députés reçût M. de Mortemart, et entrât en négociations avec lui. On ne s'y refusa pas; mais en mém'e temps on ne lui laissa pas ignorer que, selon toute apparence, la proposition était tardive. Je pris d'Argout à part, et, m'ouvrant franchement à lui, je lui tins ce langage : a Trois partis se disputent en ce moa ment la France. Charles X, qui vient de la a perdre et qui cherche à la ressaisir; le duc « d'Orléans, à qui on voudrait la donner, et tf qui peut-être ne s'en soucie guère; et la réa publique, qui est le désir et l'espoir de la « jeunesse qui vient de faire la révolution. Je « ne veux pas de la république, parce que je a la crois impraticable dans l état actuel de « l'Europe, parce que j'ai la conviction qu'une « grande partie de la nation n'en veut pas, et « parce que conséquemment elle serait pour « nous une source de dissensions intérieures et « de guerres étrangères. Je me soucie médiocre-

RÉVOLUTION DE l83o. , I07

« ment du duc d'Orléans, parce que je suppose « qu'en acceptant le trône il voudra nous faire te des conditions au lieu de les recevoir, et que « trop de gens s'estimeront heureux de le « voir régner sur la France pour qu'il n'y « règne pas de la manière qu'il voudra , et non « |>a$ de celle qui conviendra le mieux au pays. « Je me soucie encore bien moins de Charles X; « mais nous -l'avons, et un changement, quel «r qu'il soit, entraine toujours après lui des tf dangers plus ou moins graves. Ensuite nous « venons de le vaincre, et il se rend à merci: tf nous pouvons lui faire des conditions telles « qu'il ne lui soit plus possible de les enm freindre. En un mot, quelque mauvais qu'il « soit, j'aime encore mieux un roi à qui l'on •c peut dicter des lois qu'un roi, même beauce coup meilleur, de qui l'on est forcé de les « subir. Vous voyez que, si ma politique est ic peu flatteuse pour Charles X, du moins elle « ne l'exclut pas. » %

« D'Argout se retira à dix heures, après avoir insisté avec beaucoup de force sur la prétendue nécessité qu'il y avait de conserver Charles X, si nous ne voulions pas attirer sur nous toute l'Europe, et en nous promettant de faire tous ses efforts pour amener le duc de Mortemart le soir même. Nous promîmes de l'attendre

Io8 RiVOLUTION DE l83o.

jusqu'à une heure. Presque aussitôt après ledépart de d'Argout, M. de Forbin-Janson ^ beau-frère du duc de Mortemart, vint, en son nom, nous faire des propositions toutes semblables à celles que nous venions de recevoir. On lui apprit où en était la négociation, et il partit pour rejoindre son beau -frère et nous ramener. Le duc de Broglie passa une partie de cette soirée avec nous. Il était silencieux, et paraissait nous observer avec beaucoup d'attention. Cette visite est la part la plus active, la seule part peut-être qu'il ait prise à la révolution de juillet; et deiix jours après il était ministre! L'influence du duc de Broglie sur les conséquences de la révolution a été extrêmement fâcheuse, ainsi que j'aurai occasion de le prouver plus tard. C'est un honnête homme, et même un homme fort instruit; mais en même temps c'est un homme entêté des idées aristocratiques, et qui ne connaît bien ni les événements ni les hommes d'aujourd'hui.

a Je restai jusqu'à une heure et demie chez Laffitte, et, aucun négociateur ne se présentant, j'allai me livrer à un repos que certainement j'avais bien gagné.

«En rentrant chez moi, je trouvai toutes les rues illuminées. On fut assez long-temps avant

RÉVOLUTION DE J 83o. lO^

de pouvoir réparer les réverbères qui avaient été brisés dans la nuit du mardi au mercredi, et jusqu'à ce qu'ils le fussent, la ville continua à être éclairée par les citoyens. Il régnait alors dans tous les esprits un besoin d'ordre et de régularité qui n'est pas une des circonstances les moins remarquables de la révolution. Si tous les sentiments bons , nobles et utiles auxquels elle donnait naissance eussent été convenablement exploités, nous aurions été trop heureux.

« Nous voici arrivés au vendredi matin 3o juillet. Le champ de bataille nous est resté, nous venons de remporter la victoire; il s'agit actuellement de l'organiser et de la rendre fructueuse. L'ennemi demande à capituler; mais il est à nos portes, et il peut vouloir, d'un moment à l'autre, essayer de reprendre l'offensive. Ce qu'il y a de plus important dans une révolution , c'est de ne pas perdre de temps, et de marcher droit vers le but que l'on se propose d'atteindre. Ce qui ne l'est guère moins , c'est de savoir 'modifier rapidement ses idées en raison des obstacles que l'on rencontre et des circonstances qui se présentent. La révolution, daus laquelle nous marchons à si grands pas, s'opère avec une telle promptitude, qu'elle trompe toutes les prévisions. Elle

IIO REVOLUTION DE l83o,

est l'œuvre des idées , le résultat de la nature des choses, et non raccomplissementd'un plan tracé d'avance. Elle admet donc toutes les combinaisons , elle donne ouverture à toutes les prétentions. Au milieu de ce conflit, l'habileté consiste à savoir bien choisir.

«Tu n'as pas oublié que trois partis principaux sont en présence : la république , le duc d'Orléans et Charles X. La république me semble toujours inadmissible; hier je croyais qu'on pouvait encore traiter avec Charles X, aujourd'hui je ne le pense plus. Une puissance invincible le repousse. La voix du peuple s'est fait entendre : Plus de Bourbons \ mort aux Bourbons \ tel est le cri de guerre du lion déchaîné. Trop de sang acoulé, une victoire trop complète a été la conséquence d'une lutte trop acharnée, pour qu'un traité soit encore possible entre les combattants. Il nous reste donc le ducd'Orléans. Telle est notre ancre de salut ; mais, pendant que nous sommes maîtres du terrain, et avant qu'il puisse nous échapper, hâtons-nous de dicter nos conditions. Nous allons recevoir un roi, mais c'est nous qui lui donnons la couronne.

«Telles sont en partie les pensées qui roulaient dans ma tête vendredi matin . Elles étaient le produit et de mes réflexions et des faits nom-

RISVOLUTION DE l83o. III

breux qui arrivaient à ma connaissance. Les idées républicaines surgissaient avec une vitesse effrayante. Elles avaient iavantage de donner ouverture à toutes les ambitions et de ne repousser aucune espérance. •

«Une réunion avait été indiquée chez Laffitte à huit heures du matin. Je m y rendis d*avance, et j'y trouvai Bérenger, qui me confirma dans les sentiments que je viens d'exprimer, et me démontra Timpossibililé de songer encore à la famille vaincue. Il pensait aussi au duc d'Orléans, mais avec sa sagesse ordinaire, et à condition que les bases du traité seraient convenues à l'avance. La proclamation immédiate de la république ne l'effrayait pas moins que mou Les députés arrivant successivement, nous nous trouvâmes près de quarante. Plusieurs de nos collègues se présentaient pour la première fois, les uns parce qu'ils venaient seulenïent d'arriver à Paris, les autres, qui n'avaient pas quitté Paris, ou qui s'y trouvaient depuis plusieurs jours, parce que les événements commençaient à prendre une. tournure décisive et cessaient de présenter les mêmes dangers. Laffitte nous présidait comme à Tordinaire. Il souffrait toujours de sa foulure, et, son chirurgien venant pour le panser, il nous quitta quelque temps, en me priant de le remplacer.

ï 1 2 RÉVOLUTION DE I 83o.

« Plusieurs députés, entre autres B. Delessert, Odier, J. Lefebvre, Vassal, etc., venaient d'entrer, tenant à la main la pièce suivante, que Ton avait affichée, et dont ils donnèrent lecture : ""

« Charles X ne peut plus rentrer dans Paris ; « il a fait couler le sang du peuple. La ré- « publique nous exposerait à d'affreuses divi* « sions; elle nous brouillerait avec l'Europe. « Le duc d'Orléans est un prince dévoué à la « cause de la révolution. Le duc d'Orléans ne « s'est jamais battu contre nous. Le duc d'Orr « léans était à Jemmapes. Le duc d'Orléans est « un roi citoyen. Le duc d'Orléans a porté au a feu les couleurs tricolores; le duc d'Orléans « peut seul les porter encore. Nous n'en vou- « Ions pas d'autres. Leduc d'Orléans ne se pro- « nonce pas, il attend notre vœu. Proclamons « ce vœu , et il acceptera la Charte comme w nous l'avons toujours entendue et voulue. « C'est du peuple français qu'il tiendra sa c( couronne. » Cette pièce, dirent-ils, exprime les vœux de la majorité des Français et de tous les amis du pays ; il n'y a qu'à la mettre aux voix, et à -proclamer en même temps la déchéance de Charles X et Tavénement du duc d'Orléans.

«En ma qualité de président, je m'opposai for-

RÉVOLUTION DE 1 83o. I 1 3

mellement à ce genre de délibération. «C'est avec « examen et maturité, dis«-je, que de pareilles cr matières doivent être traitées, et la moindre <c précipitation pourrait être funeste. Défen-* « dons^nous surtout d'un enthousiasme irréflé- « chi et sujet au repentir. J'incline à penser que « .le choix proposé est celui qui nous convient le a mieux ; mais il ne peut être adopté qu'après a une discussion approfondie qui permette d'en ce apprécier les avantages et les inconvénients. 0 «Ces raisons touchèrent la réunion, et ou n'insista pas sur une mesure immédiatement décisive. Quelques membres proposèrent alors de nommer provisoirement le duc d'Orléans lieutenant-général du royaume, sauf à statuer plus tard ce qu'il appartiendrait. Cette proposition réunit beaucoup de suffrages ; mais je crus encore devoir me refuser à la mettre aux voix, jus* qu'à ce qu'elle eût été délibérée dans une réunion convoquée ad hoc. Pendant que le cours de nos discussions se poursuivait, un homme revêtu d'un ^abit de général , et tenant une cravache à la main, se présenta dans l'assemblée. On me dit que c'était le général Du bourg. Je lui fis re? marquer que les députés seuls avaient le droit d'entrer dans nôtre réunion, et je l'invitai à se retirer. Il voulut insister, mais, à défaut de sonnette, ma voix ne cessa pas de

I 1 4 RKVOLUTION 1>E 1 83o.

couvrir la sienne et de l'empêcher de parler. Voyant qu'il ne se retirait pas, je lui demandai s'il voulait m'obliger à requérir l'assistance de la garde nationale pour le faire sortir. Dubourg essaya de faire entendre encore quelques paroles, dans lesquelles le nom de Sébastiani se trouvait mêlé. Il lui donna une accolade, à laquelle celui-ci se prêta d'assez mauvaise grâce, et enfin il sortit.

«Je venais d'apprendre par Bondy que le local de la Chambre des députés était à notre disposition. Il me sembla que le moment était venu de donner à nos discussions une solennité qu'excluait, jusqu'à un certain point^ notre réunion dans une maison particulière. Je proposai donc à mes collègues de se réunir à l'avenir dans le local ordinaire de nos séances, ce qui fut adopté. Je demandai ensuite quand la première réunion devrait avoir lieu , et il fut convenu que ce serait le jour même, entre onze heures et midi.

« Je rentrais chez moi sur les dix heures avec le général Dumas , lorsqu'en face de ma porte je rencontrai MM. le duc de Mortelùart, d'Argout et Forbin-Janson. Ils se rendaient à notre réunion pour y apporter des propositions d'accommodement de la part de Charles X. Je leur dis que la réu-

RivoLUTiofr PE i83o* ii5

nion s'était séparée et ajournée à midi , à la Chambre, que, par conséquent) ils ne trouveraient personne chez Laffîtte. Je les engageai à entrer chez moi pour se rafraîchir ; ce qu'ils acceptèrent d'autant plus volontiers, qu'ils venaient k pied de Saint-Cloud; et je m'empressai de leur faire connaître quel était le véritable état des chosess « Pour que vows ne me pretf nlez^ pas pour un ennemi personnel du Roi , « dis-je au duc de Mortemart, je prie d'Argout « de vous faire connaître quelles étaient hier cr au soir mes dispositions relativement à Char- « les X. » D'Argout répéta fidèlement ce que je lui avais dit, et que je t'ai déjafait counaître,sur la convenance qu'il pouvait y avoir à traiter avec un ennemi vaincu. «Eh bien ! ajoutai*je,ceque « je regardais comme difficile hier est impos-^ <r sible aujourd'hui. Charles X a cessé de régner. « Aucune puissance humaiYie ne peut faire « rentrer ni lui, ni personne de sa branche, dans (c Paris. Le sang qu'il a fait verser a établi une « barrière qu'il ne pourra jamais franchir. — Mais je venais , dit M. de Mortemart , avec de complètes satisfactions pour le peuple, » et il me montra diverses ordonnances , dont Tune rapportait celles du aS juillet , et une autre révoquait le ministère du 8 août; trois autres nommaient, lui Mortemart, ministre des af-

Il6 RJÉVOLUTION DE l83o.

faires étrangères, Gérard ministre de la guerre, et Casimir Périer ministre des finances. Enfin il était porteur d'un blanc-seing de Charles X destiné à inscrire les autres conditions qu'il ' plairait à ceux qui stipulaient dans l'intérêt du peuple de lui imposer, et qu'il déclarait accepter d'avance. «Il est trop tard, lui dis-je; le a moment où un traité était possible est passé, « il ne reviendra jamais.» D'Argout, prenant la parole , insista de nouveau sur les droits de Charles X ; il menaça encore des étrangers. Je ne pris pas même la peine de lui répondre. M. de Mortemart était confondu. Il ne comprenait pas qu'avec des concessions aussi étendues que celles dont il était porteur il n'y eut pas moyen de s'entendre. Je lui expliquai alors que la question n'était plus, ainsi qu'il semblait le croire , de savoir qui serait roi de Charles X ou du duc d'Orléans , mais bien de savoir qui aurait l'assentiment du peuple , de ce dernier ou de la république. Je lui montrai la république grandissant d'heure en heure, et prête à nous envahir, malgré tous nos efforts pour nous y soustraire. Le seul moyen pour nous, ajoutai-je en terminant, d'échapper à la république est d'adopter le duc d'Orléans pour roi; et pour lui, de même que pour Charles X, je crains bien qu'il ne soit déjà trop tard. En

REVOLUTION DE l83o. II7

quittant le duc de Mortemart, je l'engageai à accomplir sa mission auprès de la réunion des députés, et à se rendre à cet effet à la Chambre entre midi et une heure, ce qu'il promit de faire.

ff Les craintes que je manifestais, relativement à l'établissement de la république, n'étaient que trop fondées. Environné de gens qui la désiraient, je connaissais et leurs projets et les moyens qu'ils employaient pour les faire réussir. Sur im grand nombre de points de la capitale des assemblées républicaines étaient déjà organisé es, et toutes correspondaient avec une assemblée centrale, dont le siège était rue Richelieu, chez Ixiintier. Béranger, l'idole du peuple et de la jeunesse, avait cherché à faire comprendre à cette dernière assemblée que la ^république était, en ce moment, impossible ou tout au moins fort dangereuse; et telle était l'exaspération des esprits, qu'il avait été presque maltraité. Avec la conviction profonde dans laquelle je suis, et que je t'ai déjà exprimée, que la république ne peut, quant à présent, être pour nous qu'une cause d'anarchie intérieure et de guerre étrangère , tu dois concevoir quel était mon effroi en la voyant prête à être proclamée.

«Je me rendis à la Chambre à midi; près de

]l8 llivOLtJTIOif DE i83o.

.cin(|Uante membres s'y trouvaient déjà. On s'entretenait avec beaucoup de vivacité des événements qui venaient de se passer et de ce qui restait à faire pour les mettre à profit. Ceux de nos collègues qui venaient seulement d'arjriver n'avaient aucune idée juste de notre situation, et paraissaient croire qu'il n'y avait pas de mesures extraordinaires à prendre. Cette différence dans les positions entraînait une extrême divergence dans les opinions. Les uns voulaient avoir immédiatement le duc d'Orléans pour roi; d'autres voulaient en faire seulement un lieutenant-général; d'autres don* naient à entendre qu'on pourrait instituer un gouvernement républicain, mais ceux-là étaient en bien petit nombre; d'autres enfin s'étonnaient de ce qu'on ne parlait plus de Charles X. Hyde de Neuville réclama en faveur de la légitimité et du droit divin, auxquels il ne supposait pas* qu'on voulût porter atteinte. Je le combattis avec force, et lui demandai s'il ignorait ce qui s'était passé depuis quatre jours. « La légitimité, lui dis-je, s'est noyée (c dans le sang. Elle ne peut plus exister pour « nous. Les événements dont nous venons d'ê- (c tre témoins sont tellement immenses, qu'il « semble que plusieurs siècles nous sépai^nt (f de la royauté de Charles X. »

REvottJTioir DE i83o. 119

ce Cette discussion terminée, je fais connaître à la Chambre ma conférence du matin avec M. de Mortemart Après en avoir rendu un compte succinct, je termine en annonçant qu'il doit se rendre dans le sein de. l'assemblée. Une discussion s'élève alors sur la question de savoir s'il devra être admis. Mauguin propose et j'appuie l'ajournement de cette discussion jusqu'au moment où il se présentera , afin de pouvoir s'occuper en l'attendant d'objets plus pressants. J'appelle l'attention de mes collègues sur les administrations publiques, qui sont toutes abandonnées par leurs chefs , et je demande qu'il soit pris immédiatement des mesures pour pourvoir à leur remplacement, afin que la marche générale de l'administration ne soit pas entravée ou même tout-à*fait arrêtée. Ma proposition conduit à étendre et à régulariser les pouvoirs donnés à la Commission municipale instituée la veille.

ce On nous fait connaître qu'une reunion de pairs s'est formée au Luxembourg, et on nous propose d'y envoyer cinq commissaires. Plusieurs de mes collègues et moi nous combattons cette proposition, qui semble nous placer, à l'égard des pairs, dans un état d'infériorité peu convenable. La proposition est néanmoins adoptée, etMM^ Augustin Périer, Sébastiani ,

iaO RÉVOLUTION DE iSi'Oi

Guizot, B. Deléssertj Hyde de Neuville isoht nommés commissaires. Ces choix font suffisamment connaître quelle était en Ce moment l'opinion delà majorité de l'assemblée. Les candidats de l'opinion-libérale pour cette Commission étaient Constant, Salverte, Lafayette, Marchai et moi. Nous ne pûmes réunir que tieuf voix; les commissaires nommés en obtinrent vingt-huit à trente. Ils partent pour le Luxembourg, et comme beaucoup d'autres députés se disposent à sortir, je m'oppose à la levée de la séance^ et je demande que nous ne nous, séparions pas avant d'avoir adopté une résolution propre à calmer la multitude et à rassurer l'esprit public, trop justement alarmé du vague dans lequel on le laisse.

«M. de Sussy, pair de France, se présente comme porteur des ordonnances que M. de Mortemart devait nous communiquer. Il en donne lecture; mais, après l'avoir entendue, la réunion se refuse à les recevoir, et renvoie JM. de Sussy à la Commission municipale.

«MM. Benjamin Consta^it, Guizot, Villemain et Bérard, sont désignés comme seci^étaires , et, en cette qualité, chargés de la rédaction des divers actes qui pourraient émaner de la réunion.

« El) attendant le retour des commissaires

RISVOLUTION Î>E î830i f!2I

envoyés à la Chambre des pairs, je rédige un projet de proposition à adopter par la réunion pour charger le duc d'Orléans de la lieutenancegénérale du royaume. Benjamin Constant en rédige un aussi de son côté ; et , comme , après nous les être mutuellement communiqués, il se trouve que le mien est plus vigoureux, nous convenons que je commencerai par le présenter, sauf à revepir à celui de Constant, si le mien n'est pas adopté^ comme cela ne paraît que trop probable. Avant de le développer, je le communique à plusieurs de nos collègues, et entre autres au président, et je les vois si peu disposés à l'appuyer, je dirais presque si disposés à le combattre, que j'y renonce. La situation des esprits est telle que Constant n'ose pas même risquer sa rédaction. Je rapporte mon projet ici, afin de faire connaître le diapason de l'opinion des députés à cette époque, la disposition particulière dans laquelle j'étais, et la ligne politique que j'entendais suivre.

«< Les citoyens, légalement élus, en vertu

« des lois existantes , membres de la Chambre

« des députés, actuellement présents à Paris,

. « obligés par la nécessité des circonstances, et

« en l'absence du gouvernement établi, de se

122 HÉVOtUTIOV Dfe j83o.

« réunir pour aviser aux moyens de sauver le (c pays, ont pris les résolutions suivantes :

ce La violation flagrante des lois fondamencc taies du gouvernement représentatif par la a publication des ordonnances du ^5 juillet, (c et les crimes de toute nature qui en ont été « l'inévitable conséquence, ont rompu le lien « qui existait entre le peuple et le souverain.

« Dans cet état de choses , voulant pourvoir « aux besoins immédiats du pays, et ne laisser « aucun service administratif ou autre en souf- « france, le duc d'Orléans est nommé, pour trois « mois, lieutenant-général du royaume.

ce D'ici à l'expiration de ces trois mois , les ^ « pouvoirs légaux de l'état , c'est-à-dire la « Chambre des pairs et la Chambre des dépu- « tés, détermineront les conditiofis auxquelles <c la royauté constitutionnelle devra exister à « l'avenir en France.

« Le pacte rédigé par ces pouvoirs sera resc( pectivement soumis à l'acceptation de la « nation et du monarque dont elle aura fait « choix.

« La Chambre des pairs et celle des députés ce des départements sont immédiatement con^ « voquées. »

« Je dois dire que, si ce projet effraya la plupart dès députés qui en eurent connaissance,

liÈvoLtTiolf I>B i83o< ia3

il eut l'approbation de quelques-uns. Bernard de Rennes , par exemple, voulait à toute force que je le produisisse à la tribune. Je m'y refusai, parce que je crois qu'il faut éviter avec soin de présenter aux esprits des vues qu'ils ne sont pas préparés à admettre, et qu'il est nécessaire , surtout avec les assemblées nombreuses, de savoir saisir l'à-propos , et de s'abstenir de ce qui peut leur causer de la répugnance ou de l'effroi.

Le résultat de la discussion flasque qui eut lieu au sujet de la lieutenance-générale, par suite du rapport de la Commisson envoyée à la Chambre des pairs, fut la déclaration suivante que Benjamin Constant et Sébastiani furent chargés de rédiger.

« La réunion des députés actuellemcni; à « Paris a pensé qu'il était urgent de prier « S. A. R. Monseigneur le duc d'Orléans de se a rendre dans la capitale pour y exercer les (c fonctions de lieutenant-général du royaume, « et de lui exprimer le vœu de conserver les « couleurs nationales. Elle a de plus senti la ec nécessité de s'occuper sans relâche d'assurer <c à la France, dans la prochaine session des « Chambres, toutes les garanties indispensa* c( blés pour la pleine et entière exécution de la « Charte. »

Ia4 BÉVOLUTIO^ DE i83o.

« Cette espèce de lettre d'invitation (car cet acte, si peu digne des circonstances, n'est guère autre chose) fut signée de presque tous les membres présents. Quelques-uns néanmoins craignirent encore de le signer, malgré l'art avec lequel on avait adouci les termes et évité les expressions qui pouvaient compromettre. Lorsque cet acte de la Chambre fut mis aux voix, cinquante députés étaient présents : quarante-sept votèrent pour son adoption ; Hély-d'Oissel , Lepelletier-d'Aulnay et Villemain votèrent contre. Sept autres, qui cependant avaient voté l'adoption, se retirèrent sans le signer. Le lendemain, Laffitte qui avait trouvé mon projet trop fort et celuilà suffisant, en fut tellement honteux pour la Chambre, qu'il ne le laissa pas publier. Il est à remarquer, en effet, qu'il ne parut alors imprimé nulle part.

« Un fait bien singulier, c'est que cette pièce si importante, malgré sa faiblesse, ne fût-ce que pour signaler la conduite de ceux qui avaient refusé de la souscrire, a disparu, probablement pour cacher leur honte, des archives du duc d'Orléans. Elle n'existe donc plus en original; et lorsque, depuis l'avènement du nouveau Roi, on a voulu la remplacer par un duplicata, des députés ont prétendu l'avoir

REVOLUTION DE i83o. ia5

signée , qui n'étaient pas même à Paris lors de sa rédaction. A force de recherches , Boudy est cependant parvenu à former une liste exacte des signatures, et je la joindrai avec quelques autres documents comme pièces justificatives de mon sincère et fidèle récit.

« Une Commission de douze, membres fut tirée au sort pour porter au Palais-fioyal l'expression du vœu de la Chambre. Cette Commission fut ainsi composée : Auguste Saint-Aignan, Bérard, B. Delessert, Duchaffault, Dugas^Mont^ bel, Mathieu Dumas, Charles Dupin, André Gallot, Kératry, Augustin Périer, Sébastiani...» « Elle partit sur-le-çhamp ; et nous remarquions assez singulièrement, en arrivant au palais du duc d'Orléans , que nous avions bien plus l'air de gens qui venaient solliciter sa commisération que d'hommes qui lui appor* taient une couronne dans leur poche. Notre costume, im peu négligé, en raison des circon»' stances , ne ressemblait guère en effet à celui d'ambassadeurs qui vont faire un roi. Telle était cependant la conséquence inévitable de cette première démarche.

«Le Prince n'était pas au Palais-Royal.Nous dîmes aux gens de sa maison de quelle mission nous étions chargés, et nous demandâmes à l'aller trouver à Neuilly. On nous répondît

ia6 RisYOLUTioir de i83o.

mystérieusement qu'il était possible qu'il n^^fûc pas , parce qu'il avait été forcé de prendre des précautions pour sa sûreté personnelle, et que nous risquerions nous-mêmes, en y allant, d'être enlevés parles troupes de Saint-Cloud, dont les gardes avancées s'étendaient jusqu'au pont de Neuilly, et poussaient des reconnaissance plus loin. Sébastiani écrivit alors au Prince une lettre en notre nom, que nous signâmes tous, et dans laquelle il renferma notre message. Un jeune homme de la maison s'offrit à porter cette lettre, et à nous rapporter la réponse deux heures après. Il lui fut dit de se rendre chez Laffitte, qui était toujours notre président, et chez qui nous étions convenus de nous réunir le soir. Nous nous séparâmes. Je me retirai avec le général Duchaffault, chez qui je trouvais une grande conformité d'opinion, et qui, dans toutes les circonstances, avait été d'une netteté et d'une fermeté parfaites, et je lui offris de venir dîner chez Véry. Chemin faisant : « Vous voyez , mon a cher général, lui disais-je, quels sont ceux qui a supportent en ce moment le poids du jour, « et quels sont ceux qui se ménagent et se tienne nent à l'écart. Eh bien, si, comme je n'en « doute pas, dans deux jours la question est « résolue en notre faveur, ces derniers auront « tout fait, et on ne pensera plus à nous.» Cela

RivpLUTIOU DE l83o. II7

n a pas manqué de se réaliser, du moins pour presque tous; et en effet, deux jours après, des hommes qui n'avaient pas figuré un seul instant dans nos rangs lorsqu'il y avait danger, étaient pourvus d'emplois importants.

«Il y avait foule chez Véry, et il n'y avait pas |le quoi manger.

<c Le messager du Palais-Royal revint d'assez bonne heure chez Laffitte. Le duc d'Orléans faisait dire qu'il viendrait à Paris le lendemain dans la matinée. « Ce n'est pas demain, répon- « dit sur-le-champ Laffitte, c'est à l'instant « même qu'il faut venir. Il n'y a pas un mo- « ment à perdre. » Le messager repartit, et à onze heures et demie le Prince arriva au Palaisroyal. Il vint de Neuilly à pied, accompagné de Berthois, l'un de ses aides-de-camp, et du colonel Heymès. Heymès était depuis quelque temps surnuméraire dans la conservation de la foret de Villers - Cotterets. Les événements l'avaient ramené à Paris, où tu te souviens qu'il nous a été utile ; il était tout naturel qu'il offrit ses services au Prince à qui il était déjà attaché. Heymès n'a pas médiocrement influé sur la détermination qu'a prise le duc d'Orléans de se rendre sans retard à Paris. C'est un homme de cœur et de résolution, et de

ia8 RÉVOLUTIOJÏ DE |83o.

tels hommes exercent toujours une grande in* fluence dans les moments décisifs.

«Il était minuit, lorsque mon collègue Gallot vint m'annoncer de la part de Laffîtte l'arrivée du duc d'Orléans. Nous convînmes que la Commission se rendrait auprès de lui le samedi matin k huit heures, afin de connaître sa détermination relativement à la lieutenance- générale. Cette détermination importante allait décider du sort de notre révolution. Si le duc d'Orléans refusait, tout restait en question, et une effroyable anarchie nous menaçait. Nous avions déjà beaucoup £aiit, mais grand Dieu! qu'il nous restait encore à faire !

«Le samedi, 3i juillet, je me levai de trèsbonne heure; avant cinq heures, j'étais chez Laffitle, et je faisais convoquer les membres de la Commission , ou du moins ceux de ces membres dont je savais les adresses. La difficulté des communications , occasionée par les barricades, rendait ces sortes de convocations très-difficiles, et beaucoup de députés d'ailleurs avaient trouvé prudent de ne pas coucher chez eux. Aussi la Commission se trouvaitelle fort incomplète, lorsqu'elle aborda le Prince.

« Avant de sortir, j'avais déjà reçu plusieurs visites, dans lesquelles on m'avait rendu compte

REVOLUTION UK l83o« Hg

des progrès du républicanisme. De» homtne», que leur âge et leur position sociale auraient du rendre calmes , étaient saisis d'une fièvre d'in^dépendance et de liberté ^ et leur présence semblait . légitimer aux yeux des jeunes gens les prétentions les p^us excessives et lea morsures les plus exagérées* Il avait été d'abord convenu ^ dans les assemblées populaires, qu'on proclamerait la république sur la place de Grève^ le samedi à midi; mais cette mesure avait été retardée par la nécessité d'organiser le gouvernement républicain, avant de le faire connaître à la nation* D'un moment à l'autre, cette pro^ clamation pouvait avoir lieu. Odilon-Barrot ar* riva à six heures chez Laffitte. Il venait faire connaître ce qui s'était passé à l'Hôtel-de-Ville. Plusieurs milliers de jeunes gens é'y étaient ren^ dus dans la soirée du vendredi pour supplier le général Lafayette d'accepter la présidence du gouvernement républicain provisoire. L'exaspération de c^s jeunes gens était portée au plus haut degré ; ils éprouvaient une sorte de délire qui, chez beaucoup d'entre eux, ressemblait à de la foreur* Le général Lafayette , vivement éikiu par ce spectacle^ sollicité d'ailleurs par se.s propres sentiments politiques^ hésitait sur ce qu'il devait faire, trouvait la tentation bien forte, et touchait peut-être au moment d'y accé-

l3o RÉVOLUTiOJV DE i83o.

der, lorsque Odilon-Barrot obtint de lui de ne prendre une détermination que le lendemain matin. Il y eut de la part du général Lafayette un véritable héroïsme à adopter ce parti, car il pouvait, en cet instant, réaliser la combinaison politique qui , dans l'intérêt du pays , avait été le rêve de sa vie entière. Odilon-Barrot s'empara du général, au moment de son réveil, et, lui faisant entendre le langage d'une raison sévère, il lui montra dans quel abime son acceptation pouvait nous plonger. Le général Lafayette promit, non sans quelque regret peut-être, de refuser, et cependant il a rigoureusement tenu sa parole. Je tremblais toutefois qu'on ne lui fit violence, et qu'on ne l'obligeât de consentir à une ovation qu'il n'était pas impossible qu'il regardât comme utile au pays , et à laquelle par conséquent il crût pouvoir se prêter. Honneur au général Lafayette, qui dans cette circonstance a fait le sacrifice de ses vœux les plus chers ! Honneur à Odilon-Barrot, qui a obtenu de lui un pareil sacrifice!

« Je venais d'être rassuré sur les dispositions du général Lafayette , mais j'étais bien loin de l'être sur ce que les clubs partiels pourraient produire. H suffisait du succès momentané

RIÉVOLUTION DE 1 83o. l3l

d'une ambiti,on subalterne pour nous plonger dans un torrent sans bords et sans fond.

c( Le mal qui nous tourmentait depuis plusieurs jours, l'absence d'un chef, sur lequel on pût se reposer du salut de tous, subsistait plus intense que jamais. Le choix de ce chef, et sa proclamation immédiate et universelle, étaient les seules chose* qui pussent nous sauver.'Telle était la substance de mon entretien avec Gallot en arrivant au Palais-Royal. Il n'était pas encore huit heures lorsque nous y entrâmes. Aucun autre député ne paraissait nous avoir prévenus.

« Nous étions là depuis quelques minutes , lorsque nous vîmes entrer Méchin, qui, n'étant pas membre de la Commission , venait sans doute pour adorer le soleil levant. Il était plus excusable qu'un autre, car, ainsi que je l'ai appris depuis , il était dès long-temps un des habitués de la maison d'Orléans. Quelques autres personnes venaient plus ou moiiis timidement faire acte de présence, afin d'avoir le droit de s'en prévaloir dans la suite. Nos collègues Duchaffault, Delessert, Dumas et Sébastiani, membres, ainsi que Gallot et moi, de la Commission, arrivèrent enfin. Le Prince était dans ses appartements particuliers et n'avait pas encore paru. Sébastiani y entra sans

iSa RÉVOLUTIOlf DE 1 83o.

se faire annoncer, et comme un homme admis dans la plus secrète intimité. Dupin sortit des appartements du Prince bientôt après, ce qui ne m'étonna pas , sachant qu'il était membre de son conseil privé , et faisait pour ainsi dire partie de sa maison.

«Nous étions là depuis près d'une demi'^heure, lorsqu'on nous fit entrer dans un salon où nous fûmes reçus par le duc d'Orléans. Son accueil fut plein de franchise et de cordialité. Gallot lui demanda s'il avait pris connaissance de l'adresse que nous avions eu mission de lui remettre , et quelle réponse il nous chargeait de porter à la réunion des députés.

«c J'ai été sensible, nous dit le Prince, aux « sentiments exprimés dans cette adresse, et je c n'ai pas hésité à venir au milieu de vous pour « partager vos dangers; mais vous me deman- « dez une chose sur laquelle je ne puis pas me cf prononcer avec la même promptitude. Je veux a parler de la lieutenance -générale du royau- « me. J'ai avec Charles X des liens de famille « qui m'imposent des devoirs personnels et « d'une nature étroite. J'ai besoin de réfléchir « mûrement avant de briser de tels liens, «c Je veux d'ailleurs consulter des personnes <c en qui j'ai confiance, et qui ne sont pas « encore ici. Le danger n'est pas imminent.

REVOLUTIOir DE i83o. ]33

a J'ai des renseignements sur Saint-Cloud, qui a nae prouvent qu'on ne songe pas à repren* (c dre les hostilités. Je vous ferai connaître plaS' « tard la détermination à laquelle je me serai <K arrêté.

. ce Monseigneur, m'écriai-je, vous n'êtes donc <i pas informé de ce qui se passe à Paris? Perce sonne n'a donc encore fait arriver la vérité et jusqu'à vous? Vous croyez avoir le temps de Ci la réflexion , mais vous êtes sur un volcan a qui, d'un instant à l'autre, peut tout englou- « tir. Le terrain brûle sous vos pas, et vous (X paraissez vous croire dans un temps ordi* « naire. »

<c A ces mots, prononcés avec véhémence, le duc d'Orléans, qui était prêt à nous congédier, nous engagea à rester et à nous as* seoir. Je repris : « Il faut agir, Monseigneur, « non pas sans réflexion , mais en réfléchistc sant vite. Dans les circonstances où nous « sommes,Ies moments perdus ne se retrouvent « pas. Vous ne songez qu'aux craintes que peut (c inspirer la cour de Saint-CIoud, mais ces « craintes, nous ne les éprouvons pas. Den puis trente -six heures, Saint-Cioud de- « mande à capituler, offre, pour ainsi dire, de se « rendre à discrétion, et nous dédaignons même « de lui répondre. Charles X et sa famille ont

l34 • RÉVOLUTION DE l83o.

« à jamais cessé de régner; voilà la seule ré* a ponse que nous ayons à faire. Mais il est un^ \ danger que vous paraissez ignorer, danger « imminent , dont les conséquences sont im- (( possibles à calculer, qui menace et vous et « le pays tout entier. C'est la république , quç a peut-être on proclame en cet instant sur la a place de l'Hôtel-de- Ville. Je sais bien que la (c république ne peut pas s'établir d'une manière ce stable, qu'elle durera à peine quelques mois, « peut-être quelques jours ; mais qui peutpré- « voir, pendant cette courte durée, l'étendue des <c maux qu'elle causera? Le besoin seul de sa a conservation peut la porter à commettre tf des crimes. La lutte une fois engagée, de « quelle manière finira-t-elle, si ce n'est au prooc fit de l'absolutisme?

« Votre tête, Monseigneur, est aussi com- « promise que la nôtre. Votre seule présence « dans nos rangs a rompu les derniers liens « qui vous unissaient à Charles X ; aujour- « d'hui tout vous est commun avec nous, suc- « ces et revers. »

« Sébastiani m'interroinpant : « Mon cher «c Bérard, vous exagérez les dangers; il suffira « que le Prince se présente pour rallier tous a le's partis et rattacher à lui tous les cœurs : « il ne faut rien précipiter. »

RÉVOLUTIOlf DE 1 83o. f35

(c Mon cher Sébastîani , je n'exagère rien , « repris-je a^ec une nouvelle force; les dangers « que je signale sont réels, et je puis le dé- « montrer. Du fond de vos fastueux salons, « vous dédaignez le peuple, et ne le connais- « sez pas. Moi , je connais ses besoins et ses « désirs ; je passe ma vie au milieu de lui , je «c suis peuple moi-même.

«( On vous dit , Monseigneur , qu'il suffira de « vous présenter pour attirer à vous touslessuf- « frages. On vous trompe. La partie la plus «c nombreuse et la moins éclairée de la popu- (c lation vous repousse en ce moment, parce « que vous êtes un Bourbon. Une autre partie « de cette population, la jeunesse, aussi vous a repousse. C'est cette jeunesse qui, pleine « d'ardeur , d'instruction , d'entraînement et a de courage, a le plus contribué aux événe- (c ments qui viennent de s'accomplir. Elle se « croit le droit d'en obtenir le prix, et ce prix, « pour elle , c'est la république. Les hommes « sages, modérés , pour qui l'expérience n'est « jamais perdue, sont les seuls qui vous dési- « rent, parce qu'ils voient en vous un moyen (C de salut. Mais la voix de ces hommes, bien a qu'elle domine à la longue, n'est pas assez a forte pour se faire entendre au milieu de « l'effervescence révolutionnaire : ils vous

l36 IlÉVOLUTIOW DE i83o.

fc soptÎQQdi'Qiit de tQUB iéurs efforts, et ils se m perdront avec vous* Profites, A{onseigneur, ft d'up footiient d'hésitation, qui permet encore « de rallier beaucoup de personnes incertaines. tt Profitez-en, pour nous sauver et vous avec « vous» Dans une heure , il peut n'être plus (c tepaps. Décidez f vous, et que votre décision ce soit rendue publique à Tinstant même. »

fc A l'appui de cette rapide allocution, je citai tout ce que je t'ai déjà dit des clubs repu- ^ bliçaiiis, et de la démarche faite auprès du général Lafayette. Mes collègues, excepté Sébastian!, m'appuyèrent de tous leurs efforts, benjamin Pelessert, lui-même, sortant de sa réserve accoutumée , dit au Prince : « M onseiu gneur, non seulement tout ce que M. Bérard « vous 9^ dit est la vérité , mais il ne vous a pas 0 encore dit toute la vérité. »

41 Le duc d'Orléans , vaincu par l'évidence des faits, nous pria de l'attendre, et passa dans son cabinet avec Sébastîani , qui , bientôt après, fut rejoint par Dupin aîné. Pendant ce moment d'attente , Delessert proposa de rédiger, de notre côté, un projet de proclamation : «Je crains bien, me dit- il, qu'il ne « sorte quelque chose de trop faible de la 4c réunion voisine. » Je pris la plume et commençai par recueillir les idées de mes col-

AjgyoLiJTloir DE i83o. 137

lègues, sauf à leur donner eusuite une forme convenable. J'en étais à la dernière partie de mon travail lorsque le Prince reparut.

«Il apportait le projet quHl venait de rédiger avec Dupin et Sébastiani, et il le soumit à notre discussion. Je le trouvai trop faible pour la circonstance, et m'en expliquai franchement. - J'insistai pour que la réunion des Chambres eût lieu sur-le-champ , et surtout pour qu elles ne fussent pas convoquées le 3 août 4 jour indiqué par la première ordonnance de Charles X. Il me semblait que, dans la forme comme au fond , on devait s'éloigner le plus possible de l'ancien ordrç de choses. Je fus presque seul de mon avis. On fit valoir des considérations étroites et mesquines de convenance, de légalité. On crut trouver dans le maintien du jour de la convocation un moyen de ramener des dissidents. Cela me parut bien pauvre, bien pitoyable; mais n'ayant pu amener les autres à mon avis, je fus obligé de me conformeir au leur. Après avoir fortement soutenu mon opinion, je la vis repoussée, et l'influence du pouvoir se fit déjà sentir. Le futur Roi commençait à avoir des courtisans. Quelques mots cependant furent changés, et la proclamation suivante sortit de cette élaboration :

l38 RÉVOLUTION DE l83o.

a Habitants de Paris !

a Les députés de la France, en ce moment « réunis à Paris , ont exprimé le désir que je me - « rendisse dans cette capitale pour y exercer les « fonctions de lieutenant-général du royaume.

a Je n'ai pas balancé à venir partager vos a dangers , à me placer au milieu de votre hé- (c roïque population , et à faire tous mes efforts a pour vous préserver de la guerre civile et de «c l'anarchie.

« En rentrant dans la ville de Paris, je por-. « tais avec orgueil ces couleurs glorieuses que a vous avez reprises, et que j'avais moi-même a long-temps portées.

« Les Chambres vont se réunir; elles avise- « rontaux moyens d'assurer le régime des lois ce et le maintien des droits de la nation.

« Une Charte sera désormais une vérité.

tf Louis-Philippe d'Orléans. »

«Cette proclamation nous ayant été remise, nous nous empressâmes de la porter à la réunion des députés, qui l'attendait avec impatience. Elle fut généralement reçue avec enthousiasme, et l'on chargea les quatre secrétaires, c'est-à-dire Benjamin Constant, Guizot, Villemain et moi , d'y faire un projet de réponse. Nous nous retirâmes sur-le-champ

REVOLUTION DE l83o. 1 39

dans uu bureau, et là nous . discutâmes les garanties dont nous devions faire mention. Nous étions d'accord sur les principaux points. Mais il en est .deux auxquels mes collègues ne songeaient pas, et dont je revendique l'insertion dans notre proclamation, parce qu'ils ont eu une assez grande importance politique : le premier de ces points est la réélection des députés promus à des fonctions publiques ; le second est l'assurance donnée aux militaires qu'ils ne seront plus arbitrairement privés de leur état. Ce n'est pas sans beaucoup de peine que nous obtînmes, Constant etinoi , l'insertion de ce passage : // (le duc d'Orléans) respectera nos droits , car il tiendra de nous les siens. Lorsque nous fûmes d'accord sur le fond, Guizot tira de sa poche une espèce de cadre qu'il avait préparé et que nous adoptâmes, après de nombreuses modifications , et en y insérant les dispositions qui venaient d'être arrêtées. Voici cette proclamation que tu as déjà vue dans les journaux , mais qui est nécessaire à la suite de ce récit :

« Français!

« La France est libre. Le pouvoir absolu « levait son drapeau, l'héroïque population « de Paris l'a abattu. Paris attaqué a fait triom- « pher par les armes la cause sacrée qui

i4q KivoLUTjoir o£ i83o. -

« Tenait de triompher en vain dans les électif tions. Un pouvoir usurpateur de nos droits, « perturbateur de notre repos, menaçait à la a fois la liberté et Tordre; nous rentrons en a possession de l'ordre et de la liberté. Plus de « crainte pour les droits acquis, plus de bar- (c rières entre nous et les droits qui nous tf manquent encore.

a Un gouvernement qui , sans délai , nous « garantisse ces biens est aujourd'hui le pre« « mier besoin de la patrie. Français ! ceux de « vos députés qui se trouvent déjà à Paris se a sont réunis, et, en attendant l'intervention « régulière des Chambres, ils ont invité un « Français qui n'a jamais combattu que pour « la France, M. le duc d'Orléans, à exercer « les fonctions de lieutenant-général du royau- « me. C'est à leurs yeux le moyen d'accomplir <K promptement, par la paix, le succès de la « plus légitime défense.

« Le duc d'Orléans est dévoué à la cause c( nationale et constitutionnelle. Il en a toute jours défendu les' intérêts et professé les a principes. Il respectera nos droits , car il « tiendra de nous les siens. Nous nous assure- « rons par des lois toutes les garanties néces- « saires pour rendre la liberté forte et durable :

(c Le rétablissement de la garde nationale

RivOLUTIOET DB l83o. lj\t

a avec l'intervention des gardes nationaux dans « le choix des officiers ;

«c L'intervention des citoyens dans la force mation des administrations départementales « et municipales;

« Le jury pour les délits de la presse;

ce La responsabilité légalement organisée « des ministres et des agents secondaires de « l'administration ;

« L'état des militaires légalement assuré ;

« La réélection des députés promus à des « fonctions publiques.

« Nous donnerons à nos institutions , de c< concert avec le chef de l'État, les dévelopa pements dont elles ont besoin.

a Français, le duc d'Orléans lui-^méme a déjà <c parlé, et son langage est celui qui convient « à un pays libre : Les Chambres vont se réa unir, vous dit-il; elles aviseront au moyen a d'assurer le règne des lois et le maintien « des droits de la nation.

a La Charte sera désormais une vérité, n

« Quatre-vingt-onze 'députés signèrent cette proclamation que Bernard proposa de porter en corps au duc d'Orléans.

ce Pendant que nous nous occupions de sa rédaction , des nouvelles inquiétantes étaient

l42t RÉVOLUTION DE 1 83o.

parvenues à la Chambre. Elles démontraient la nécessité de faire prompteraeut quelque chose qui pût calmer l'opinion. Cette disposition des esprits nous servit merveilleusement; car, dans l'état d'indécision où se trouvait la Chambre, si on eût discuté notre projet, il eût certainement été cruellement amoindri.

<c I^a copie de notre proclamation s'expédiait et allait se couvrir de nos signatures, lorsqu'on vint me prévenir que le Prince allait se rendre à l'Hôtel-de-Ville pour y déjouer, par sa présence, des projets qu'il croyait redoutables pour la tranquillité publique. Je m'empressai d'en faire part à la réunion, et j'engageai mes collègues à décider que du Palais-Royal ils se rendraient , avec le Prince , à l'Hôtel-de-Ville. Cela fut adopté sur-le-champ; et craignant que, faute d'être prévenu, le Prince ne nous attendît pas, je me fis autoriser, par le président, à l'aller avertir.

«Je me rendis en toute hâte au Palais-Royal, où je m'acquittai de ma mission. Le duc d'Orléans se disposait à partir; mais il sentit la convenance qu'il y avait à ce qu'il attendît la Chambre. Il me fit l'accueil le plus aimable , et je dois înême le dire , le plus amical. « Vous ce saviez bien la vérité, me dit-il, et vous seul « avez osé me la dire ce matin ; je comprends

RÉVOLUTION DE 1 83o. l43

a à présent qu'en effet il n'y avait pas un « moment à perdre. »

« Les membres de la Chambre furent plus d'une heure avant d'arriver au Palais-Royal, et je passai ce temps, en quelque sorte, en tête à tête avec le Prince. De temps à autre seulement, des aides -de -camp ou des gens de la maison venaient demander des ordres. Nous causions avec le plus grand abandon et la plus complète familiarité. Pendant cette heure, j'ai appris à connaître et à estimer le caractère du duc d'Orléans. La circonstance dans laquelle nous nous trouvions est de celles qui permettent de lire jusqu'au fond des cœurs, et d'apprécier, en connaissance entière de cause, ceux qui s'y trouvent soumis. Loyauté , conscience et courage, telles me parurent être les qualités dominantes 3u Prince. L'estime, et j'ose ajouter , l'affection sincère qu'il m'inspirait, ne fermèrent pas toutefois mes yeux sur ce qui lui manquait. Il ne me parut pas être à tous égards au niveau des événements. Il me sembla qu'il avait plus de courage personnel que de fermeté de caractère, et plus de finesse que d'étendue d'esprit.

« Le désarroi était tel au Palais- Royal , que le Prince n'avait auprès de lui personne pour l'habiller. Je l'aidai à faire sa toilette; je dé-

l44 RÉVOLUTION DR l83o.

corai sa boutonnière d'un ruban tricolore, et nous substituâmes ensemble une cocarde nationale à la cocarde blancbe qui se trouvait encore à son chapeau d'uniforme. Je me con* daisaisavec lui exactement comme si j'eusse été son ami, et il me traitait de la même manière. Je puis dire qu'en effet je Tétais devenu.

« La conversation fut intéressante et variée, lîous fîmes à plusieurs reprises des rapprochements entre la révohition anglaise et celle qui s'opérait sous nos yeux. « Charles X res- « semble beaucoup , me dit le Prince , au mal- « heureux Stuart , et moi je crains d'avoir bien- « tôt plusd'un rapport avec Guillaume». «Vous ce aurez, lui répondis^ je, un grand avantage « sur lui : c'est de ne pas venir accompagné « des étrangers. Vous serez l'élu libre de la « France, à qui vous n'aurez pas été imposé. »

«c Si je parviens au trône, me dit*il quelques « moments après , et je ne puis me dissimuler « que j'en suis menacé, vous ne sauriez croire, « M. Bérard , à quels regrets je serai condamné. « Ma vie de famille est si douce ^ nos goûts sont « si amples, qu'en conscience je dois croire « que ma famille et moi ne sommes pas faitâ « pour la royauté. Je l'accepterai comme un « devoir et non comme trn plaisir. Et puis , « faut-il vous l'avouer? j'ai toujours Conservé

RÉVOLUTION DK 1 830r l45

(c dans le fond de mon cœur un vieux senti- « ment républicain dont je sens que je ne me <( séparerai jamais. » « Ce que nous désirons « par-dessus tout, lui répliquai-je , c'est d'avoir « à notre tête un Roi -citoyen ; vous serez donc « encore notre fait sous ce rapport. »

«J'annonce au Prince que notre proclamation contient renonciation de plusieurs garanties , et que nous en demanderons dans la suite de plus amples encore. « Vous ne m'en deman- <c derez jamais autant, répond-il, que je suis « disposé à en accorder, ou même à en of* « frir. »

((Nous parlons de l'esprit républicain qui nous inquiète, et contre lequel nous cherchons à nous prémunir , et j'ajoute qu'il ne faut cependant pas se faire illusion , que la tendance générale des esprits les porte vers les idées républicaines, et que, dans quelques générations peut-être, il n'y aura plus de rois, «Cela n'est pas impossible, me dit le duc « d'Orléans, mais d'ici là, faisons ce qu'il faut ^ pour en avoir de bons ; et ce qu'il faut, c'est « de bien définir les droits et les devoirs ré- « ciproques du roi et du peuple ^ et de se « renfermer chacun dans les limites tracées « par la loi. » Un roi qui prend de tels principes pour règle de conduite ne fait pas sou-

lO

l46 REVOLUTION DE l83o.

haiter un autre gouvernement, et a toutes les chances désirables de conservation.

a Cette conversation, tout intime, est remplie d'épancheraenls, de sentiments patriotiques, d'expressions d'un amour sincère du pays. Le duc d'Orléans se montre à mes yeux comme un prince honnête homme et comme un excellent citoyen, et j'avoue que, malgré mon ancienne répugnance pour les dépositaires du pouvoir, il me fait comprendre qu'il n'est pas impossible que les rois méritent et obtiennent de vrais amis.

« Les députés arrivent ; Laffitte lit notre proclamation, et nous nous mettons en route pour l'Hôtel-de- Ville. Le trajet est long, pénible, à cause de l'excessive chaleur, et difficile en raison des nombreuses barricades qu'ilfaut à tout moment franchir. Le Prince fraternise, un peu trop même à mon avis, avec une foule d'individus des dernières classes du peuple. Il reçoit et donne de fréquentes poignées de main. J'ai peine à repousser pendant ce temps une inquiétude qui m'assiège. La foule est immense et presque tout armée. D'une fenêtre, d'une porte, d'un groupe, un coup de fiisil peut être si tôt tiré.... Le cœur ne cesse de me battre jusqu'à l'arrivée du Lieutenantgénéral à lHôtel- de -Ville; et lorsque nous

RÉVOLUTION DE 1 83o. l/^'J

pénétrons dans la grande salle, où se trouvent; le général Lafayette et de nombreux gardes nationaux, je me sens délivré d'une pénible angoisse.

« Les cris de vii^e le duc d'Orléans s'étaient fait entendre tout le long de la route, maid toujours ils étaient mêlés aux cris de vii^e la Charte. Quelquefois même ceux-ci dominaient les autres. En approchant de l'Hôtel-de-Ville , nous entendîmes, assez souvent, des cris de vii^e la liberté.

a L'aspect de l'Hôtel-de- Ville était remarquable. Là se trouvait le foyer du républicanisme. Là aussi l'on remarque sur beaucoup de figures l'expression du mécontentementque leur cause une visite qui détruit leurs projets. La foule me porte tout près du groupe formé par le duc d'Orléans , le général Lafayette et Laffitte. Le général reçoit le Prince avec une gracieuse cordialité. La proclamation est lue par Viennet et accueillie par de nombreuses acclamations. La réponse du Prince n'est pas moins bien reçue. Au moment où il avait cessé de parler, le général Dubourg s'approche de lui. Il est en uniforme, sa figure est pâle et sa barbe longue. Il dit au Prince, du ton le plus sévère, à peu près ces paroles : « On dit que vous êtes « un honnête homme et comme tel incapable

lO.

r48 RiêvoLUTiorr de i83k).

« de manquer à tos serments , j'aime à le if croire ; mais il est ban que vous soyez pré- « venu que si vous ne les teniez pas , on sauce rait vous les faire tenir. » Cette apostrophe cause un pénible étonnement à tous ceux qui t'entendent. Plus rapproché que personne de Dubourg, pendant que le Prince lui répond avec dignité, je lui reproche vivement son inconvenance. Les rangs s'ouvrent pour laisser reculer Dubourg, ils se referment aussitôt ^ et ce général improvisé disparait.

«Le duc d'Orléans retourne au Palais-Royal par le même chemin qu'il avait pris en venant. Comme aucun danger ne me semble plus à craindre pour lui , je crois pouvoir me dispenser de l'accompagner, et je reviens avec le général Dumas par la rue du Temple et les boulevards jusque chez moi, où je crois avoir acquis le droit de me reposer, après ce que j'ai fait depuis six jours.

«Le dimanche i*^^ août, je reste à réfléchir sur le chemin immense que nous avons parcouru depuis le commencement de la semaine. Je jette quelques notes rapides sur le papier pour ne pas perdre entièrement le souvenir de mes travaux , et c'est à l'aide de ces notes que je viens d'écrire ce qui précède.

a On m'annonce que la foule des courtisans

REVOLUTION DE lii3o. I^

«e presse déjà au Palais-Royal et en inonde les salons. On m'engage même à y aller pour récla^ mer le prix de mes services. Je repousse cette proposition avec indignation. Je n'ai jamais en-^ tendu servir un homme ni une famille , je n'ai donc pas droit à leur reconnaissance. C'est dans l'intérêt seul de mon pays que j'ai agi , et si j'ai pu lui être utile, je suis assez récompensé. Je ne vois pas cependant sans quelque colère les hommes; qui viennent assaillir le pouvoir, et faire parade d'un dévouement qui n'eût pas été moins bien acquis au parti contraire , s'il eût triomphé. Je suis tenté parfois de faire comme Mceste du Misanthrope , et de paraître à la cour pour y dire à chacun de dures vérités. Ce serait encore servir mon pays que de démasquer les intrigants, et d'empêcher qu'ils ne s'emparent des fonctions qui ne devraient être le partage que des hommes de bien et des véritables amis de la patrie. Malheureusement ceux-là se cachent et sont difficiles à découvrir, tandis que les autres se placent incessamment sous les yeux du pouvoir, et affectent un zèle auquel on peut souvent se méprendre.

«Voilà, ma chère amie, la part que j'ai prise aux premiers événements de notre immortelle régénération. Je n'ai pas dit autre chose qu^

l5o BEVOLUTION DE 1 83o.

la vérité; et si tu trouves que je parle un peu souvent de moi , n'oublie pas que c'est mon histoire que j'écris, bien plus que celle des événements. J'aurais du procéder autrement, si j'avais eu la prétention de travailler pour le public; mais je me suis borné à recueillir et à conserver quelques souvenirs, destinés seulement pour ma famille et pour un bien petit nombre d'amis.

«Quelques jours s'étaientà peine écoulés que je me trouvais appelé à jouer un rôle, sinon plus utile , du moins plus brillant. Si je parviens à dérober quelques instants à mes nombreuses occupations, j'en ferai la matière d'une seconde lettre qui, pour toi, ne sera pas non plus sans quelque intérêt. »

RÉVOLUTlOir DE i83o. l5(

Alais, le x*' octobre t63a.

« Un temps bien long s*est écoulé, ma bonne amie , depuis que , dans une première lettre , je t'ai rendu compte de la part que j'avais prise à notre glorieuse révolution. Alors je venais d'être investi par la confiance du Roi, d'une des fonctions les plus importantes de l'administration , et les suffrages des électeurs avaient attesté que cette confiance ne faisait qu'accroître la leur.

«Je ne dirai pas qu'à cette époque tout était espoir. J'avais trop d'expérience pour nç pas reconnaître que, dès les premiers jours d'août, une guerre sourde et cachée était faite aux principes qui avaient prévalu en juillet^ par une portion même des hommes que l'on avait appelés à l'exercice du pouvoir. Mais le Roi était avec nous; ses yeux étaient ouverts sur nos intérêts comme sur les siens; il ne pouvait pas songer à renier son origine ; là victoire ne devait donc pas être douteuse. Telle était ma croyance, et elle n'est pas changée. Le Roi, je n'en puis douter, est aujourd'hui conscien-

l5a RÉVOLUTIOEf DE l83o.

cieux comme il Tétait alors ; mais il ne prend plus la peine de voir par ses propres yeux, et l'on est parvenu à lui dérober la vérité. J'avais dans ma première lettre signalé quelques défauts , qu'au milieu de l'entraînement général, et malgré l'affection sincère qu'il m'inspirait, j*avais cru découvrir en lui. Les courtisans, les hommes intéressés à pervertir les conséquencies de notre révolution, se sont emparés de ces défauts , et en ont fait la base de notre système politique. Les qualités subsistent encore ; mais elles sont tellement obscurcies aux yeux de ceux qui n'ont pas été à même de connaître le Roi, comme je l'ai connu , qu'ils ont peine à les distinguer. Le jugement qu'ils portent est injuste à son égard ^ sans qu'on puisse leur reprocher autre chose que de la sévérité , car ils jugent d'après ce qu'ils voient.

«On est parvenu à éloigner le Roi de ses véritables, de ses plus fidèles amis; de ceux à qi|i il doit la couronne , et qui seuls peuvent la maintenir sur sa tête. On a dédaigné les solides appuis que l'on trouvait dans Tintérieur du pays, pour len chercher d'illusoires

et de funestes chez Tétranger Mais je m'ar-

rpte, ce n'est pas un tableau de notre situation actuelle que j'entreprends de tracer. J'ai

RiV0ï.UT!0N DE I 83o. 1 53

promis de te raconter mes souvenirs de la première semaine d'août i83o. Je vais m'acquitter de ma tâche, et je profite pour cela du moment où j'ai le chagrin d'être éloigné de toi.

a Le poinj de vue d'où j'envisage les événements n'est plus pour moi le même que lorsque je t'écrivais il y a deux ans. Alors j'appartenais au pouvoir, aujourd'hui je suis un simple citoyen; mais si, en i83o, j'ai su me défendre des séductions d'une position élevée, je ne serai pas moins indépendant en i 83'J ; et ma nouvelle position n'aura pas plus d'influence sur moi que la précédente. Dans l'une comme dans l'autre, je chercherai, je montrerai la vérité , aux risques de qui il appartiendra.

«Tu connais à présent, presque aussi bien que moi, les événements, dans lesquels j'ai joué un rôle pendant la dernière semaine de juillet 1 83o. La fidélité du tableau que j'ai fait passer sous tes yeux est attestée par plusieurs témoins oculaires, actéjiirs comme moi du grand drame de juillet. Après en avoir pris connaissance, ils en .ont reconnu la complète exactitude , et ils m'ont témoigné leur regret de ce qu'un écrit aussi véridique n'était pas publié; mais tu sais qu'à moins de circonstances extraordinaires, il n'est pas destiné à voir le jour,,

l54 RJÏVOLUTION DE l83o.

du moins de long-temps, et que toi et un petit nombre d'amis, vous devez être mon seul public.

«^ La première semaine d'août a été marquée par. des événements d'un autre ordre que ceux de la semaine précédente. Us sont moins dramatiques, mais leur importance historique est peut-être plus grande. Le rôle que j'y ai rempli est encore considérable , et le souvenir s'en effaçant de jour en jour, il est bien juste d'en conserver la tracé. S'il y a eu quelque courage et quelque p.itriotisme dans ma conduite, il m'est permis de le rappeler au petit auditoire que je me suis choisi. Mon amour pour la vérité m'encourage aussi à écrire. Trop de personnes ont intérêt à dénaturer les faits que je vais te raconter, pour qu'il n'y ait pas une utilité réelle à les consigner ici.

«Je t'ai conduite jusqu'au dimanche, premier août, et tu m'as vu me reposant des fatigues et des émotions des six jours précédents, pendant que la foule des solliciteurs, des courtisans et même des simples curieux, envahissait le Palais -Royal et se rapprochait du nouveau pouvoir. Je jouissais de la conduite que j'avais été assez heureux pour tenir. J'entrevoyais bien que dans un avenir prochain , il n^était pas impossible que je fusse élevé à une fonction publique, peut-être même assez impor-

RÉVOLUTION DE l83o. l55

tante; mais je n'étais pas déterminé à l'accepter. Avoir rendu des services à mon pays, et n'en recueillir aucun fruit, me semblait le beau idéal du patriotisme. Un amour-propre, peut-être excusable, me persuadait qu'en restant simple député, j'aurais le droit de me croire un plus grand citoyen qu'en acceptant ce que l'on regarde comme des faveurs.

rt Tu sens qu'une pareille disposition d'esprit ne me portait nullement à prendre part à la curée des places. J'ai quelquefois depuis regretté mon désintéressement. Si je fusse alors arrivé au pouvoir, je ne sais pas si ma ligne de conduite eût mieux valu que celle qui a été adoptée par le premier ministère de la révolution; ce que je sais bien, c'est qu'elle eût été différente. Au lieu de montrer de la défiance au peuple et de chercher à le faire rétrograder, je serais entré franchement dans le mouvement révolutionnaire , et j'ai la conviction qu'en paraissant alors accorder beaucoup, on eût, en réalité, fait bien moins de concessions qu'en définitive on ne sera forcé d'en faire. J'aurais surtout pris pour point de départ les événements qui venaient de se passer, et toutes mes mesures auraient été présentées comme des conséquences de la révolution. On a, au contraire, cru devoir regarder l'ordre de choses

l56 RÉVOLUTION DE x83o.

ancien comme n'ayant éprouvé qu'une per-turbation momentanée ^ et par suite une amé^ lioration; et cette manière d'envisager la ré» voliition et de ne vouloir la considérer que comme une circonstance passagère, a occasioné de graves mécontentements dont le contre-coup se fait encore sentir chaque jour. Je ne terminerai pas ces réflexions sans te faire remarquer qu'elles ne sont pas le résultat des circonstances, et que je ne suis pas prophète après l'événement. Ce que je dis que j'aurais fait, j'ai jusqu'à satiété conseillé de le faire ^ et de nombreux témoins se rappellent l'insistance, souvent importune, de mes con* sells.

« Charles X était resté à Saint-Cloud jusqu'au vendredi 3o juillet. Craignant alors, sans doute, le voisinage trop immédiat de Paris^ il songea à se retirer sur Versailles. Le$ portes de cette ville lui furent refusées , et il se rendit à Trianon. Au moment du départ, le duc d'Angou* lême releva lui-même un piquet de cavalerie qui défendait le passage du pont de Sèvres. Une population nombreuse et sans armes était à l'autre extrémité de ce pont. On eut la barbarie d'ordonner sur elle uiie décharge de mousqueterie qui blessa plusieurs femmes et un enfant. C'est ainsi que les Bourbons fai-

RÉvoLDTioir DÉ i83o. j57

saient leurs adieux à ce qu'ils appelaient leur peuple.

«La cour dîna samedi à Trianon. Les dîners, comme on sait, ont toujours joué un grand rôle dans l'histoire des Bourbons. Charles X affectait beaucoup de gaité : il disait aux maréchaux et généraux qui étaient encore auprès de lui, et qui n'y furent pas long-temps, que ses cent jours ne seraient pas aussi longs que ceux de son frère, parce qu'il n'avait pas affaire à un Napoléon. Dans la nuit du samedi au dimanche, les débris de la cour firent leur retraite sur Rambouillet. Malgré l'assurance qu'elle cherchait à feindre, et les troupes considérables qui l'environnaient encore, la famille royale commençait à éprouver une profonde terreur. Elle n'osa pas confier son voyage à la clarté du jour. Plusieurs convives du dîner de Trianon partirent, en sortant de table, pour Paris, afin de savoir s'ils devaient ou non rester fidèles à leur ancien maître. Leur fidélité était subordonnée aux chances qu'il avait de conserver lacouronne.

«Pendant que Charles X rêvait un reste de royauté qui allait lui échapper, MM. Pastoret, chancelier de France , de Sémonville, grandréférendaire de la Chambre des pairs , et Barbé- Marbois, premier président de la Cour de cas-

l58 RÉVOLUTION DE l83o.

sation, venaient offrir leurs respects, et en quelque sorte leur soumission au Prince lieutenant-général. A la suite (le cette démarche, M. Pastoret fut tellement honteux de son ingratitude envers son roi légitime , qu'il donna sa démission.

« Le Moniteur faisait connaître la manière dont la Commission municipale avait, sous le nom des commissaires provisoires, composé le ministère de la révolution. Elle avait placé Dupont à la justice, Louis aux finances, Gérard à la guerre, Rigny à la marine, Bignon aux affaires étrangères, Guizot à l'instruction publique, Broglie à l'intérieur. On a peine à comprendre tous ces choix , surtout lorsque l'arrêté qui les consacre est signé d'Audry de Puyraveau , de Schonen, de Mauguin et de Lobau. Ils sont loin d'offrir une majorité d'amis de la révolution, et ne peuvent s'expliquer qu'en supposant qu'ils ont été faits sous l'influence de Casimir Périer, qui, par prudence, n'aura pas voulu les sanctionner de sa signature.

a Une mesure adoptée par la même Commission municipale d'accord avec Lafayette a été vivement blâmée. C'est celle qui créait une garde nationale mobile composée de vingt régiments, et lui accordait une haute paie de

RÉVOLUTION DE i83o. iSg

trente sous par jour. Cette mesure a pu être onéreuse sous le rapport financier , pendant le peu de temps qu'elle a duré, mais politiquement elle a rendu un véritable service en purgeant la capitale d'un grand nombre d'hommes que leur défaut de moyens d'existence aurait pu rendre très-nuisibles à la tranquillité publique.

« La Commission municipale nomma aussi les maires et adjoints des douze arrondissements de Paris. Ses choix se portèrent sur ceux que, dans le moment du danger, les citoyens avaient désignés pour leurs chefs : aussi furent-ils en général excellents. Enfin, elle plaça Laborde à la préfecture de la Seine, et Bavoux à la préfecture de police. Tous ces actes sont du 3i juillet, et précèdent ceux du Lieutenant-général , qui n'entra réellement en fonctions que le i«' août.

« Le duc d'Orléans n'adopta pas le ministère exactement comme l'avait formé la Commission municipale. Il conserva Dupont à la justice , Gérard à la guerre , et Louis aux finances; mais il donna l'intérieur à Guizot, et attendit que des intrigues, qui s'agitaient déjà à l'occa- . sion des autres ministères , fussent dénouées pour en disposer. 11 remplaça aussi Bavoux par Girodde l'Ain. Cette nomination causa un pro-

l6o RivOLUTlOW DE l83o.

fond étonnement à tous les amis de la révolution. Girod de l'Ain, bien quHl fût à Paris, où il faisait partie des assises, ainsi que de Schonen , n'avait pas une seule fois paru dans nos rangs jusqu'au vendredi 3o juillet au soir. Alors seulement il s'y était montré derrière le bouclier de la lieutenance-générale. Girod n'avait pas plus l'habitude de l'administration que Bavoux , et du moins ce dernier n'avait jamais cessé de montrer du courage et du patriotisme. Girod est un homme dont le talent, les opinions et le caractère sont médiocres. La manière dont il a rempli ses fonctions de préfet de police n'a que trop justifié ce jugement, qui devrait être bien plus sévère, si je parlais d'une époque postérieure à sa présidence de laXhambre. La nomination de Girod me rappela que, lorsque nous portions au duc d'Orléans le vœu de la Chambre pour qu'il acceptât la lieutenance-générale , j'avais dit à Duchaffaùlt : « Vous voyez , mon cher (c général, quels sont ceux qui supportent en (c ce moment le poids du jour, et quels sont « ceux qui se ménagent et se tiennent à l'é- « cart. Eh bien ! si , comme je n'en doute pas, « dans deux jours la question est résolue en et notre faveur, ces derniers auront tout fait...» Ma prévision se trouvait ainsi justifiée. Il me

HivOLUTIOW DE i83o. l6l

semble, au surplus, que c'est une erreur que de croire un magistrat convenablement placé à la préfecture de police, surtout dans des circonstances difficiles. L'habitude de se renfermer dans le texte précis de la loi le rend nécessairement timide et irrésolu lorsqu'il faut savoir prendre un parti décisif, ce qui peut souvent arriver. Il y a dans les fonctions du préfet de police deux parties distinctes : l'une qui se compose d'attributions municipales, et pour lesquelles une connaissance approfondie de l'administration est nécessaire ; l'autre qui a rapport à la police de sûreté, à la police politique^ en un mot à la police proprement dite. Pour cette dernière, il n'existe pas de règles fixes, de lois positives, et le fonctionnaire est presque toujours forcé d'agir arbitrairement. Il doit être absous par le succès et l'utilité de ses mesures. «Le 1^^ août^ la Commission municipale vint déposer ses pouvoirs entre les mains du Lieutenant- général, qui la pria de rester provisoirement chargée de tout ce qui concernait la sûreté de Paris. Le même jour, le général Lafayette prit, en sa qualité de commandant général, des mesures pour hâter l'organisation de la garde nationale dans toutes les parties de la France, et le général Mathieu Dumas lui fut adjoint pour concourir à ce travail sous le

l64 niÉvoLiiTfoiv DE i83o.

mares infectes. Il est extrêmement heureux que des maladies épidémiques ou même pestilentielles n'aient pas été le résultat de pareils foyers d'infection. Si le choléra se fut déclaré à cette époque, il est impossible de calculer les ravages qu'il eût pu faire dans la population, il est à remarquer, au contraire, que jamais il n'y eut moins de malades. On n'avait pas le temps de l'être. Les barricades élevées sur les différents points de la ville excédaient le nombre de 4ooo« L^ remise en place des pavés a seule coûté plus de 200 mille francs.

a Je vais dîner chez le nouveau ministre de la justice. Il est déjà fatigué de sa grandeur récente. Il est vrai que , dans le secret de l'intimité, il se plaint de ne trouver presque aucune sympathie chez la plupart de ses collègues. « Mon ami , me dit-il , ces gens-là n'aiment ic ni ne comprennent la liberté. Ils voudraient « nous ramener à ce que nous étions sous le « ministère Martignac. C'est là pour eux le ce beau idéal du gouvernement représentatif : « heureusement le Prince est plus patriote t( qu'eux, etje ne doute pas qu'il ne veuille sin- « cèrement les conséquences de la révolu- «tion.»

«Mérilhou et Isambert dînaient aussi chez Dupont, dont ils étaient alors les conseillers

RÉVOLUTION JDE l83o. l65

intimes. Ils avaient montré Tun et l'autre du* courage et du dévouement pendant la révolution ; c'étaient des patriotes de vieille roche^ Avant et après le dîner, nous nous amusâmes à faire l'inventaire du cabinet de M. de Chantelauze, dans lequel rieti n'avait encore été changé. Un portefeuille de ministre frappe mes yeux, et je demande ce qu'il contient, parce qu'il est fermé à clef, La clef ne se trouvait pas. Je propose de le faire ouvrir par un serrurier, mais Dupont, par un louable scrupule de probité, hésite à en faire donner l'ordre. Nous le rassurons, et nous lui démontrons que tous les papiers du ministère sont en sa possession au même titre qu'ils étaient en la possession de M. de Chantelauze. Le portefeuille est ouvert , et nous y trouvons les originaux des funestes ou plutôt des heureuses ordonnances du a 5 juillet, signées par tous les ministres de Charles X. Ces ordonnancés étaient accompagnées du rapport qui les motivait, écrit d'une main autre que celle des ministres signataires, mais qui ne paraissait pas pourtant être celle d'un commis. Le portefeuille contenait aussi quelques lettres de famille insignifiantes. Il fut dressé procès-verbal de tout son contenu , et ces pièces originales ont depuis joué un grand rôle dans le procès.

l66 RliVOLUTIOir DE i83o.

des ministres. Si on les eût soustraites , ils auraient pu soutenir avec quelque apparence de vérité, que les ordonnances n'avaient jamais été signées par eux.

«Charles X était toujours à Rambouillet, d'où il avait écrit pour demander des commissaires, afin de lui servir de sauvegarde et l'accompagner jusqu'à Cherbourg. Il avait en même temps adressé la lettre suivante au du c d'Orléans :

« Rambouillet, ce a août i83o.

« Mon cousin y je suis trop profondément a peiné des maux qui affligent ou pourraient « menacer mes peuples , pour n'avoir pas cher- « ché un moyen de les prévenir. J'ai donc pris la (c résolution d'abdiquer la couronne en faveur ce de mon petit-fils le duc de Bordeaux.

« Le Dauphin, qui partage mes sentiments, «c renonce aussi à ses droits en faveur de son « neveu.

« Vous avez donc , en votre qualité de Lieua tenant-général du royaume, à faire proclamer a l'avénem'ent de Henri V à la couronne. Vous a prendrez d'ailleurs toutes les mesures qui «c vous concernent pour régler les formes du « gouvernement pendant la minorité du nou- (c veau Roi. Ici je me borne à faire connaître a ces dispositions ; c'est un moyen d'éviter eu-»

RÉVOLUTION DE 1 83o. 167

a core bien des maux. Vous communiquerez (c mes intentions au corps diplomatique, et vous « me ferez connaître le plus tôt possible la pro- (c clamation par laquelle mon petit-fils sera ic reconnu Roi sous le nom de Henri V,

(c Je charge le lieutenant-général comte de a Foissac-Latoiu* de vous remettre cette lettre. « Il a ordre de s'entendre avec vous pour les «f arrangements à prendre en faveur des perce sonnes qui m'ont accompagné, ainsi que pour (c les arrangements convenables en ce qui me (f concerne et le reste de ma famille.

«Nous réglerons ensuite lesautres mesures qui (cserontlaconséquencedu changement derègne.

«Je vous renouvelle, mon cousin, l'assu- «rance des sentiments avec lesquels je suis « votre affectionné cousin

« CHARLES

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