‹ Souvenirs historiques sur la révolution de 1839Chapitre 5 sur 24 · REVOLUTION DE 1 83«. I^F · texte numérisé non relu

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de croire que cette réunion de citoyens armés se composait uniquement de ce qu'on appelle habituellement le peuple, c'est-à-dire de la classe la moins riche de la société; des citoyens de toutes les classes en faisaient partie, et j'ai entendu des hommes fort riches exprimer la pensée que ne justifiaient pas même les circonstances, quil ne fallait pas quun seul Bourbon en réchappât. Ces hommes -là sont aujourd'hui An juste-milieu. On sentit cependant le besoin de régulariser un pareil mouvement qui, après avoir été utile au dehors, pouvait, lors du retour , devenir dangereux au dedans. On lui donna pour chef le général Pajol , qui prit Jacqueminot pour son chef d'état-major. On ne se dissimulait pas qu'on n'avait encore rien fait pour tranquilliser le pays sur son avenir, et Ton craignait son mécontentement-; mais on était fort embarrassé , parce qu'on ne se souciait pas de faire ce qu'il aurait fallu pour que le peuple fût satisfait. Ce vague , cette indécision dans lesquels on laissait les esprits, permettaient aux factions de ne pas perdre tout espoir, et les républicains, déconcertés parla proclamation de la Lieutenance-générale, commençaient à ressaisir leurs premières espérances.

«Le nombre des hommes diriges sur Ram-

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bouillet s'accrut clans une énorme proportion. Il ne devait être d'abord que de 6,000. Plus de 20,000 partirent de Paris, et un plus grand nombre encore arriva à Coignières, village situé à environ trois lieues de Rambouillet , où Ton établit le quartier -général de cette armée improvisée. Il est vrai que les populations des campagnes s'étaient réunies à celle de la capitale, et qu'on avait recruté en route des gardes nationaux du Havre, de Rouen et de divers autres points , qui venaient offrir le secours de leurs bras à leurs frères de Paris. Les fiacres, les voitures des environs, les omnibus, les voitures particulières même que l'on rencontrait sur la voie publique, en un mot, tout ce qu'on avait trouvé propre à servir de moyens de transport avait été mis en réquisition pour accélérer les mouvements de l'armée citoyenne. Toute la population valide eût fini j^ar se porter sur Rambouillet, si l'on ne se fut empressé de faire connaître que cela devenait sans objet, et que d'ailleurs il était utile que des citoyens restassent dans la ville pour y maintenir la tranquillité.

«La spontanéité et l'unanimité de ce mouvement firent trembler Charles X. Il sentit que, quel que fut le dévouement des troupes qui l'environnaient, elles ne taidcraient pas à être

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entourées et massacrées. Il avait conçu le projet de se retirer dans la Vendée ; mais le soulèvement de tout le J3ays intermédiaire l'en dissuada. Ce parti était le seul qui lui restât, et s'il l'eut pris, il nous eût créé les plus graves embarras. Il est évident qu'avec ce qu'il avait de troupes, et un peu de courage personnel, il eût pu facilement arriver dans un pays déjà façonné pour la guerre civile. Nous sommes réduits à nous féliciter de la lâcheté de ceux qui ont régné sur nous pendant seize ans. Charles X prêta enfin l'oreille aux propositions des commissaires, et consentit à partir pour Cherbourg, mais à condition qu'il s'y rendrait à petites journées. Il voulait abandonner le plus tard possible ses chances de retour. Il se faisait illusion , car depuis huit jours il n'en existait plus pour lui. Quoi qu'il en soit, Odilon -Barrot, qui a exercé la plus grande influence sur la détermination royale, a rendu un immense service. Si , dans un accès de désespoir, Charles X eût été capable de tenter la chance des armes, bien qu'elle n'eût pas été long-temps douteuse, les troupes régulières et dévouées qui l'environnaient eussent fait un effroyable carnage des citoyens indisciplinés, qui n'avaient pour eux que leur courage et leur patriotisme.

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« Le 3 août , à dix heures du soir, la lettre suivante fut adressée, de Rambouillet, au lieutenant-général :

«Monseigneur,

« C'est avec bonheur que nous vous annonce cons le succès de notre mission. Le Roi se « détermine à partir avec toute sa famille. « Nous vous apporterons avec la plus grande « exactitude tous les détails, tous les incidents « de ce voyage. Puisse- t-il se terminer heu- « reusement ! Nous suivons la route de Cher- « bourg; nous partons dans une demi-heure; « toutes les troupes sont dirigées sur Épernon, « et demain matin, on déterminera quelles « sont celles qui suivront définitivement le Roi.

« Nous sommes avec dévouement, etc.

« De ScHONEN, le maréchal Maison, Odilon-Barrot. »

«L'assurance du départ du Roi calma l'effervescence , et permit de s'occuper d'autres intérêts. Je n'ai pas voulu interrompre le récit de cet incident , afin de le présenter avec plus de clarté. Je reviens à ce qui se passa à Paris pendant la matinée du 3 août.

«Le malin de très-bonne heure, je iné rendis

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au ministère de la justice. Dupont m'entretint longuement de tous les embarras qui existaient relativement à la formation définitive du ministère. Les intrigues s'agitaient dans tous les sens, et au milieu de leurs feux croisés, l'imperturbable loyauté du ministre, si bien placé à la justice, ne savait à qui entendre. Sébastiani , qui a toujours eu la prétention d'être habile diplomate, aspirait au portefeuille des affaires étrangères, mais comme il avait le sentiment de son impopularité, il n'osait pas encore s'en saisir. Il se bornait à écarter les hommes capables, afin de trouver un peu plus tard la place libre. C'est ainsi qu'il fit repousser Bignon , sous le prétexte que son Histoire de la diplomatie française le constituait dans un état d'hostilité permanent avec la diplomatie étrangère. Dupont fut chargé de faire entendre à Bignon, qui était déjà installé au ministère que lui avait attribué la Commission municipale , que de hauts intérêts politiques s'opposaient à ce qu'il le conservât, et qu'on désirait qu'il l'échangeât contre le ministère de l'instruction publique. Dupont ne savait comment s'y prendre. Il trouvait que c'était un mauvais compliment à faire à son collègue, et d'ailleurs il désapprouvait la mesure. D'un autre côté , il sentait la nécessité d'or-

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ganiser définitivement le ministère , et de lever les obtacles qui s'y opposaient. Tout cela le rendait fort perplexe. Je le tirai d'embarras en me chargeant de la négociation, et Bignon, quoique très-surpris de ce qu'on l'ôtait d'un ministère auquel les travaux et les habitudes de toute sa vie le rendaient parfaitement propre, pour lui en offrir im auquel il était entièrement étranger, se rendit d'assez bonne grâce. Je le menai chez Dupont, où la mutation fut convenue. Bignon ne resta pas plus long-temps à l'instruction publique qu'il n'était resté aux affaires étrangères, et peu de jours après, le duc de Broglie l'évinça de ses nouvelles fonctions. Il devint alors ministre sans portefeuille. C'était une fonction qu'avaient imaginée quelques personnes qui nevoulaient ou plutôt n'osaient pas encore être ministres, et qui cependant désiraient exercer * ime action directe sur notre réorganisation politique, et la pétrir, en quelque sorte, à leur guise. Ces espèces de ministres in parlibus êidixenl T^affitte , Casimir Périer , Dnpin , et le duc de Broglie , avec qui Bignon se trouva faire un échange. Cette institution, si Ton peut donner ce nom à une organisation essentiellement provisoire et momentanée, était l'une des j)his vicieuses que Fou pûl inia-

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giner. Les ministres sans portefeuille, et par conséquent, sans responsabilité, de quelque nature qu'elle fût, votaient dans le conseil tout aussi bien que les autres , et peut-être y exerçaient une plus grande influence; mais les conséquences des mesures qu'ils faisaient adopter les touchaient peu , parce que ce n'était pas à eux qu'on pouvait les reprocher. Les ministres titulaires supportaient impatiemment le jong de leurs collègues irresponsables, mais ils n'avaient pas le courage de s'en affranchir. On sent, dans un conseil ainsi composé, combien il devait y avoir de tiraillements. Les propositions inconsidérées , les mesures incohérentes y abondaient, et ceux qu'elles auraient pu rendre accusables, ne pouvaient pas toujours s'y soustraire. Là se trouve encore l'une des causes principales des fautes si nombreuses commises à la suite de notre révolution.

«Sébastiani, en attendant les affaires étrangères, s'empara de la marine, qui avait été destinée à Rigny ; mais celui - ci était absent, et l'on sait qu'en politique surtout, les absents ont tort. En remplissant ce premier ministère, Sébastiani espérait habituer l'opinion publique à lui, et rendre plus facile son entrée dans celui qui faisait l'objet de toute son ambition ,

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et que nous lui avons vu remplir depuis. L'éloignement de Bignon rendait fortdifficilele choix d'un successeur. On imagina de nommer le maréchalJourdan ministre des affaires étrangères. Le vieux maréchal est l'une des plus anciennes et des plus illustres gloires de la première révolution. C'est un excellent citoyen et même un homme d'esprit, mais il est accablé par l'âge et par les infirmités, et d'ailleurs ce n'est pas à près de soixante et quinze ans que l'on peut commencer un apprentissage politique. Quelque honorable que fût le maréchal, le choix était donc ridicule, et c'est ce qu'avait voulu celui par qui il était dicté.

«Dupont travaillait de son mieux à organiser son ministère; il venait de faire nommer Mérilhou, secrétaire-général du ministère de la justice ; Bernard de Rennes, prociu-eur- général près la cour royale de Paris, en remplacement de Jacquinot-Pampelune, qui fût sans doute resté volontiers, et n'eut j)as été moins dévoué au nouveau régime qu'aux précédents; et Barthe, procureur du Roi près le tribunal de première instance de la Seine. Ce dernier remplaçait M. Billot, de qui l'on avait dit énergiquement, que c'était un véritable meuble de bourreau.

«En lisant le Moniteur^ je fus frappé d'un erratum qu'il contenait , et qui était ainsi

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conçu : « C'est par erreur que la dernière « phrase de la proclamation de son Altesse « Royale, Monseigneur le Lieutenant-général « du royaume, a été imprimée en ces mots : « Une Charte sera désormais une vérité. Cette « phrase est ainsi conçue : La Charte sera « désormais une vérité ; et c'est ainsi qu'elle se « trouve dans la première édition publiée et « affichée sur tous les murs de Paris. »

a Cet erratum est un mensonge qui dénote et fait pressentir dans quel esprit les ministres doctrinaires ont compris la révolution de juillet. Pour eux, c'était la Charte et rien que la Charte, c'est-à-dire la restauration qu'il s'agissait de maintenir. Telle a été et telle est encore leur prétention, leur désir, 4eur volonté. Aussi le Joujiial des Débats ^ leur plus fidèle organe, avait-il eu soin, en publiant, le i*^^ août, la proclamation du Lieutenant-général, de mettre la Charte, lorsque tous les autres journaux, sans exception, copiant exactement l'acte original, avaient imprimé une Charte. J'affirme, au surplus, malgré V erratum, que la proclamation signée par le duc d'Orléans, et qu'il nous remit pour être portée, par nous, à la Chambre des Députés, contenait le mot une, ainsi que le placard affiché sur les murs de Paris. Cette

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circonstance ne m'aurait pas paru mériter la moindre attention sans l'insistance avec laquelle on a cherché à démentir un fait dont la ville de Paris entière avait été témoin. Cette insistance est d'ailleurs une indication précieuse à recueillir de la ligne que dès lors on se proposait de suivre, ligne dans laquelle on a persisté, et qui, si l'on n'y prend garde, pourra conduire aux plus fâcheuses conséquences (i).

«La session a été ouverte aujourd'hui à une heure. Le Lieutenant-général s'est rendu à la Chambre des députés, où un assez petit nombre de pairs s'était réuni. Le duc de Nemours accompagnait seul son père, le duc de Chartres n'étant pas encore arrivé à Paris, où il est attendu à la tête de son régiment. La cérémonie a été simple et modeste, ainsi qu'il convient au gouvernement qui s'établit , ou plutôt il n'y a pas eu de cérémonie. Le duc d'Orléans, après nous avoir invités à nous asseoir, a lu le discours suivant :

(i) Je voulais ajouter une preuve à celles qui précèdent en me procurant une copie cerlifièe conforme de l'original de la proclamation que je supposais conservé dans les archives de la Chambre des députés. Par une fatalité singulière, la réponse du Prince a disparu des archives de la Chambre comme l'invitation de celle-ci avait disparu des archives de la maison d'Orléans.

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« Messieurs les Pairs et Messieurs les Dépu- « tés, Paris, troublé dans son repos par une « déplorable violation de la Charte et des lois, « les défendait avec un courage héroïque.

« Au milieu de cette lutte sanglante, aucune « des garanties de l'ordre social n'existait plus : «les personnes, les propriétés, les droits, ce tout ce qui est précieux et cher à des hommes « et à des citoyens, couraient les plus graves « dangers.

« Dans cette absence de lout pouvoir puce blic, le vœu de mes concitoyens s'est tourné (( vers moi; ils m'ont jugé digne de concourir « avec eux au salut de la patrie; ils m'ont incc vite à exercer les fonctions de Lieutenantce général du royaume.

« Leur cause m'a paru juste, le péril imcc mense, la nécessité impérieuse, mon devoir ce sacré. Je suis accouru au milieu de ce vaillant ce peuple, suivi de ma famille, et portant ces ec couleurs qui , pour la seconde fois , ont marée que parmi nous le triomphe de la liberté.

ee Je suis accouru fermement résolu à me e< dévouer à tout ce que les circonstances exice géraient de moi, dans la situation où elles ee m'ont placé, pour rétablir l'empire des lois, ee sauver la liberté menacée , et rendre imposée sible le retour de si grands maux, en assuc< rant à jamais le pouvoir de cette Charte dont

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« le nom invoqué pendant le combat l'était « encore après la victoire.

« Dans l'accomplissement de cette noble « tâche , c'est aux Chambres qu'il appartient « de me guider.

ic Tous les droits doivent être solidement « garantis ; toutes les institutions nécessaires « à leur plein et entier exercice doivent rece- « voir les développements dont elles ont be- « soin.

a Attaché de cœur et de conviction aux « principes d'un gouvernement libre, j'en acte cepte d'avance toutes les conséquences. Je a crois devoir appeler dès aujourd'hui votre « attention sur l'organisation des gardes na- « tionales, l'application du jury aux délits de « la presse, la formation des administrations «départementales et municipales, et avant « tout, sur cet article i4 de la Charte, qu'on « a si odieusement interprété.

« C'est dans ces sentiments, Messieurs, que « je viens ouvrir cette session.

« Le passé m'est douloureux; je déplore des « infortunes que j'aurais voulu prévenir; mais a au milieu de ce magnanime élan de la ca- « pitale et de toutes les cités françaises, à l'as- « pect de l'ordre renaissant avec ime merveil- « leuse promptitude, après ime résistance pure « de tout excès, ini juste orgueil national émeut

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(c mon cœur, et j'entrevois avec confiance l'ace venir de la patrie.

« Oui, Messieurs, elle sera heureuse et libre « cette France qui m'est si chère; elle montrera « à l'Europe, qu'uniquement occupée de sa (f prospérité intérieure , elle chérit la paix aussi « bien que les libertés, et ne veut que le bonce heur et le repos de ses voisins.

« Le respect de tous les droits, le soin de « tous les intérêts, la bonne foi dans le gouc( vernement, sont les meilleurs moyens de « désarmer les partis et de ramener dans les (( esprits cette confiance dans les institutions, « cette stabilité , seuls gages assurés du bonce heur des peuples et de la force des états.

ce MM. les Pairs , et MM. les Députés , aussitôt ee que les chambres seront constituées, je ferai ce porter à leur connaissance l'acte d'abdication ce de S. M. le Roi Charles X; par le même acte ce S. A. R. Louis-Antoine de France, dauphin, ce renonce également à ses droits; cet acte a « été remis entre mes mains , hier i août à ce onze heures du soir. J'en ordonne ce matin ce le dépôt dans les archives de la Chambre des ce pairs, et je le fais insérer dans la partie ofec ficielle du Moniteur. »

ce Ce discours est écrit avec une négligence remarquable, et malheureusement il n'est pas mieux pensé. Il n'annonce aucune connais-

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sance, aucune idée juste de la situation du pays. Ce que l'on attendait avec le plus d'impatience , c'était l'indication précise de la marche que devait suivre le gouvernement pour nous soustraire à l'anarchie qui nous menace. Le discours n'en dit pas un mot; et ce à quoi l'on paraît attacher le plus d'importance, c'est à cet acte d'abdication que j'ai déjà fait connaître. Tout cela est pauvre, mesquin, maladroit. Il serait injuste de faire peser sur le duc d'Orléans le blâme de ce qu'il y a d'insuffisant dans sa conduite. Mais il est environné d'hommes dont le devoir est de lui donner de bons conseils; s'il se conduit mal, ceux-là sont les vrais coupables.

« Après le départ du Lieutenant-général , plusieurs députés proposent de commencer immédiatement l'examen et la vérification des pouvoirs, mais les autres repoussent cette proposition, et nous sommes ajournés à demaiii matin. Il semble à une foule de nos collègues que nous soyons dans un état ordinaire et que rien ne doive être changé à la lenteur de nos habitudes de discussion. Le public qui en juge mieux, et qui aspire après quelque chose de définitif, est mécontent du temps que nous perdons, et la presse nous gourmande avec raison.

i< Il y a quatre jours que nous avons un

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Lieutenant-général; il y en a trois que des ministres ont été nommés; que s'est-il passé depuis cette époque? Le ministère n'est pas encore définitivement constitué, aucune mesure importante n'a été, je ne dirai pas prise, mais ébauchée. Les hommes qui environnent le Lieutenant-général et qui paraissent avoir sa confiance sont d'opinions fort diverses, je pourrais même dire opposées. Une imperceptible minorité voudrait marcher selon les principes de la révolution, c'est-à-dire, en évitant les fautes par lesquelles elie a été produite. La majorité, ou s'est opposée à cette révolution , ou l'a vue arriver avec peine , ou tout au moins veut la restreindre à un simple changement de dynastie. De là naît l'indécision, l'incertitude; et lorsqu'il faudrait marcher d'un pas assuré dans les voies nouvelles, une stagnation désolante, une apathie funeste... «A peine quelques nominations de fonctionnaires publics signalent que nous avons un gouvernement, et qu'il s'occupe de nos intérêts. A côté de ce fantôme de gouvernement, qui ne sait ce qu'il veut, le peuple a une volonté ferme et arrêtée. Il sait ce qu'il lui faut; et ce qu'il lui faut, c'est d'être gouverné d'après les principes d'une saine et large liberté. Si les hommes que le hasard a placés à sa tête ne savent pas lui donner ce qu'il désire, ce dont

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il a besoin, il ira le demander n'importe à qui, à la république peut-être, s'il croit qu'avec elle sa tranquillité puisse être définitivement assurée.

« Les hommes sages comprennent toutes les difficultés que doit éprouver un gouvernement qui s'établit, mais ils ne lui pardonnent pas de rester dans un statu quo qui les expose à de nouveaux troubles. Le besoin d'un chef unique et définitif commence à se faire sentir, et le choix même en semble indiqué; mais il faut bien que celui que nous porterons au pouvoir sache qu'il n'est pas indispensable, et que s'il ne répondait pas à l'attente du peuple, en assurant son bonheur, rien ne pourrait le lui faire conserver. L'achnirable révolution qui vient de se faire en trois jours, prouve avec quelle facilité on peut changer \u\ gouvernement qui ne convient plus au pays. Que celui que l'on choisira ait toujours cette leçon présente à sa pensée. Désormais le peuple fera lui-même ses affaires toutes les fois qu'il ne les trouvera pas bien faites par ceux qu'il en aura chai'gés.

u Le 3 août au soir, j'étais cliezLaffilte à causer avec quelques députés de la situation incertaine dans laquelle nous nous trouvions. Deux actes de la journée excitaient, l'un la désapprobation , l'autre la mocpierie. Le premier était la

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liomination de Pasquier à la présidence de la Chambre des Pairs; et le second, la faculté accordée aux ducs de Chartres et de Nemours d'assister aux séances de cette Chambre. Le choix de X inévitable ministre de Louis XVIII, de celui qui avait trouvé moyen de surgir dans un si grand nombre de combinaisons politiques sous le régime déchu , annonçait une tendance rétrograde que l'on ne pouvait trop blâmer. C'était une nomination de coterie à la fois doctrinaire et légitimiste.

(f L'espèce d'état politique conféré à deux princes, dont l'un était encore enfant, et dont l'autre échappait à peine à l'enfance, ne serait, dans des circonstances ordinaires, qu'un enfantillage ridicule. Dans les circonstances actuelles , lorsque les mesures les plus importantes sont négligées, l'absurdité de celle-là devient criante. Elle l'est bien plus encore lorsque l'on songe que d'autres ordonnances, rendues en même temps et sous la même date, créaient aussi' les deux princes grand'croix de la légion d'honneur. 11 est difficile de deviner quel esprit quintessencié de courtisan a pu , dans la situation où nous sommes, trouver le loisir de s'occuper de pareilles choses (i).

(i) La grande jeunesse du duc de Nemours et l'absence du duc de Chartres prouvent que les ])rinccs furent étrangers à ces actes bizarres.

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« Notre conversation était l'image fidèle de l'état du pays. On se félicitait d'avoir pu échapper à la tyrannie contre-révolutionnaire, mais on était mécontent du présent, et l'on ne savait pas ce que l'on devait espérer de l'avenir. Les factions, qui s'agitaient autour d'un gouvernement sans force, ajoutaient encore à l'inquiétude que l'on éprouvait.

« Alors me vint la pensée de faire ce que le gouvernement ne faisait pas, et ce qu'il eût été de son devoir de faire. Je me proposai d'en finir avec l'ancienne dynastie, d'en créer une nouvelle, d'établir les conditions constitutionnelles auxquelles elle devrait son existence, en un mot, si je puis m'exprimer ainsi, de solder Je compte du passé, et de régler celui de l'avenir. Mon projet fut accueilli avec une sorte d'enthousiasme par ceux qui m'écoutaient. Etienne surtout l'embrassa avec une telle ardeur que je crus qu'il allait se charger de le réaliser, et, par une juste défiance de mes forces, j'étais au moment de lui en laisser l'honneur, lorsque Cauchois -Lemaire, qui faisait partie de mes interlocuteurs , me pressa vivement d'exécuter moi-même ce que j'avais conçu. « Etienne, « me dit-il, ne le fera pas, parce qu'il n'a pas « l'énergie nécessaire pour exécuter un tel « acte. Ensuite, s'il le faisait, il le ferait dans « un esprit (pii ne répondrait pas à vos idées.»

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Cauchois-Lemaire m'accompagna jusqu'à ma porte , en continuant à me parler dans le même sens, et je rentrai chez moi tout-à-fait converti. Il était minuit. Je me mis aussitôt à l'ouvrage, et ne me couchai que lorsque j'eus rédigé le projet de proposition suivant :

« Un pacte solennel unissait le peuple fran- « çais à son monarque ; ce pacte vient d'être « brisé. Les droits auxquels il avait donné nais- « sance ont cessé d'exister. Le violateur du « contrat ne peut, à aucun titre, en réclamer « l'exécution.

« L'acte d'abdication (1), dont vous venez « d'entendre la lecture, est une nouvelle perce fidie. L'apparence de légalité dont il est re- « vêtu n'est qu'une déception. C'est un brance don de discorde que l'on voudrait lancer au « milieu de nous.

ce Les ennemis de notre pays s'agitent de ce toutes les manières; ils revêtent toutes les ce couleurs ; ils affectent toutes les opinions, ce Un désir anticipé de liberté indéfinie s'emec pare-t-il de quelques esprits généreux, ces ce ennemis s'empressent d'exploiter un senti-

(i) On avait annoncé la lecture de l'acte d'abdication, qui fut en effet présenté à la Chambre pendant que la commission était occupée de l'examen de ma proposition. La Chambre se borna à en ordonner le dépôt aux archives.

1 go iiÉvoLUTioN DE 1 83o.

« nient qu'ils sont incapables de comprendre, « et des royalistes-ultras se présentent sous la « livrée de républicains rigides. Quelques au- (( très affectent, pour le fîjs oublié du vainqueur « de l'Europe, un hypocrite attachement qui se « changerait bientôt en haine, s'il pouvait être a question de faire, de cet élève de V étranger, a un chef de la France.

(( L'instabilité des moyens actuels de gou- « vernement encourage les fauteurs de dis- « corde ; faisons-la cesser. Une loi suprême, (c celle de la nécessité, a mis au peuple de Face ris les armes à la main, afin de repousser « l'oppression. Cette loi nous a fait adopter, a comme chef provisoire et comme moyen de « salut, un Prince ami sincère des instilu- « tions constitutionnelles. La même loi veut « que nous adoptions ce Prince pour chef dé- <( finitif de notre gouvernement.

« Mais quelle que soit la confiance qu'il nous 'c inspire, les droits que nous sommes appelés « à défendre exigent que nous établissions les « conditions auxquelles il obtiendra le pouvoir. « Odieusement trompés à diverses reprises, il « nous est permis de stipuler des garanties « sévères. Nos institutions sont incomplètes, « vicieuses même sous divers rapports; il nous « importe de les étendre et de les perfectionce ncr. Jje Prince qui se trouve à notre têteaété

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« au-devant de notre juste exigence. Les prince cipes de plusieurs lois fondamentales ont étéce proposés parla Chambre etreconnus par lui,

« Le rétablissement de la garde nationale, « avec l'intervention des gardes nationaux « dans le choix des officiers; l'intervention des « citoyens dans la formation des administra- « tions départementales et municipales; le jury « pour les délits de la presse; la responsabilité « des ministres et des agents secondaires de l'ad- « ministration; l'état des militaires légalement « fixé; la réélection des députés promus à des « fonctions publiques, nous sont déjà assurés.

« L'opinion réclame en outre , non plus « une vaine tolérance de tous les cultes, mais « leur égalité la plus complète devant la loi; « l'expulsion des troupes étrangères de l'armée « nationale ; Y abolition de la noblesse ancienne « et nouvelle ; l'initiative des lois attribuée éga- « lement aux trois pouvoirs; la suppression du « double vote électoral; l'âge et le cens d'éli- « gibilité convenablement réduits; enfin la re- « constitution totale de la pairie, dont les bases « ont été successivement viciées par des mice nistres prévaricateurs.

ce Nous sommes les élus du peuple, Mescc sieurs, il nous a confié la défense de ses ce intérêts et l'expression de ses besoins. Ses

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« premiers besoins , ses plus chers intérêts c( sont la liberté et le repos. Il a conquis sa « liberté sur la tyrannie; c'est à nous d'assu- « rer son repos, et nous ne le pouvons qu'en « lui donnant un gouvernement stable et juste, a Vainement on voudrait prétendre qu'en agisrt sant ainsi nous outre-passons nos droits. Je « répondrais à cette objection futile par la loi « que j'ai déjainvoquée, celle de l'impérieuse, « de l'invincible nécessité.

a Sous la foi de l'exécution stricte et rigou- « reuse des conditions qui viennent d'être « énumérées, lesquelles devront être préala- « blement stipulées et jurées par le monarque, ce je vous propose. Messieurs, de proclamer « immédiatement Roi des Français le Prince « Lieutenant-général Philippe d Orléans. »

« Je sens aujourd'hui tout ce qu'un pareil projet avait d'incomplet et d'insuffisant; mais lorsque je me reporte à l'époque à laquelle il fut conçu, lorsque je songe à la rapidité avec laquelle il fut rédigé, je ne puis pas m'empêcher de croire qu'il y avait quelque mérite à en être l'auteur. Ce que je demandais, au surplus, était aussi réclamé par toute la presse constitutionnelle, et désiré par tous les amis sincères du pays, et je me trouvai, dans cette circonstance, l'écho d'une multitude de voix.

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«En relisant le 4 août au malin mon projet, j'en effaçai deux passages que j'ai soulignés: l'un clans lequel je qualifiais le fils de Napoléon àiélève de Vélrangei^ l'autre par lequel je proposais Xabolition de la noblesse ancienne et nouvelle^ non que la qualification fut inexacte, ou que la proposition ne fût pas bonne, mais parce que je voulais faire le moins possible d'ennemis au nouvel ordre de choses que j'avais l'intention d'établir.

f< Pendant que je m'habillais, un de mes amis (i) vint me voir et voulut bien me faire deux copies de cette proposition. Lorsqu'il eut fini, je le quittai pour me rendre chez Dupont, à qui je m'empressai de la communiquer. Il la trouva excellente, et me pressa vivement de la présenter à la Chambre, en ajoutant que cela forcerait peut-être le gouvernement à marcher mieux qu'il ne le faisait depuis quelques jours. Dupont renouvela ses doléances sur le défaut de patriotisme de la plupart de ses collègues. « Nous sommes ente vahis, me dit-il, par une faction aristocra- « tico-doctrinaire, qui emploie tous les efforts « à faire avorter les germes de liberté semés

(i) M. Allart, aujourd'hui administrateur i^"^ adjoint des télégraphes.

I(^/j RÉVOLUTION DE l83o.

« par la révolution et qu'il serait de noire « devoir de féconder. Je n'ai d'espoir pour « déjouer ses projets que dans la loyauté du « duc d'Orléans, qui me paraît animé des « meilleures intentions, mais qui n'a pas tou- « jours le degré de lumières que l'on pourrait « désirer. »

« Dupont revint ensuite sur son dégoût pour le pouvoir et sur le désir qu'il avait de l'abandonner. Je le combattis, en lui faisant sentir que, si les citoyens comme lui se retiraient déjà du gouvernement, il n'y aurait aucun moyen de le consolider, et que nous tomberions immédiatement dans l'anarchie. Nous parlâmes encore de ma proposition, et il me demanda si je voulais qu'il la communiquât au conseil des ministres. « Sans doute, lui « dis- je, et examinez même s'il ne serait pas « convenable que, dans cette circonstance, le « conseil prît l'initiative. Je ne tiens pas assez « à l'espèce d'honneur que cela peut me faire « pour ne pas me contenter d'avoir donné un « bon avis, surtout si l'on sait en tirer profit. » Je quittai Dupont en lui laissant une des copies de ma proposition.

«J'allai aussitôt après chez plusieurs députés, afin de juger de l'effet qu'elle produirait sur eux, et je vis avec plaisir que, bien que d'opi-

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nions diverses, elle les satisfaisait également. Je me rendis enfin chez Laffitte, avec qui je voulais aussi la discuter, et dont l'assentiment me semblait d'autant jdIus désirable qu'il exerçait une grande influence sur i*me partie notable de la Chambre. Laffitte m'écouta avec toute l'attention dont il est capable, et ensuite il me dit qu'il trouvait que je voulais aller trop vite, que le moment de présenter une mesure aussi importante n'était pas encore arrivé , et qu'en voulant la hâter, je risquais de la compromettre. Je lui répondis que je ne pouvais pas être de son avis; que je croyais, au contraire, qu'en ne se pressant pas, on manquerait l'instant favorable; que le pays ne pouvait pas rester plus long-temps dans l'incertitude pénible où on le laissait; qu'il fallait arrêter sa pensée sur un gouvernement définitif; et qu'au surplus cette opinion n'était pas seulement la mienne, mais celle de beaucoup de bons esprits à qui j'avais déjà communiqué ma proposition. Il me demanda alors de la lui laisser, afin qu'il pût la porter au conseil ; mais je lui dis que Dupont s'en était déjà chargé.

«Je profitai de cette occasion pour témoigner à Laffitte mes craintes sur la composition du conseil des ministres, et sur le peu d'harmonie qui devait en résulter pour l'organisation (]il

lq6 BV:VOLUTION DE i83o.

gouvernement. Il m'assura que je me trompais. Lui, dont les sentiments patriotiques n'ont jamais été douteux, se trouvait alors sous le charme d'une illusion qui n'a que trop duré, et dont les conséquences ont été bien funestes. Nous nous donnâmes rendez-vous à la Chambre pour reparler de ma proposition.

«Les départements qui ne connaissaient encore que les événements dejuillet, y adhéraient avec enthousiasme, avec unanimité. Le mouvement révolutionnaire s'étendait de proche en proche à toute la France, et comme nulle part les agents de l'ancien gouvernement ne trouvaient d'appui , nulle part aussi il n'y avait de collision sanglante. Le sang des citoyens de Paris avait payé la liberté du reste du royaume. J'ai déjà dit que beaucoup de villes avaient envoyé des députations armées à notre secours. Toutes arrivèrent pour recevoir le témoignage de notre reconnaissance , et se convaincre que nous avions suffi à notre tâche.

« Charles X, dont on ne s'occupait déjà plus, venait de quitter Rambouillet. Son cortège, encoreasseznombreux,était ainsi composé : un régiment dechasseurs delà ligne formait l'avantgarde ; après lui venaient des chasseurs à cheval , des hussards et des lanciers ( une partie de ces régiments avait déjà abandonné). Deux

RÉVOLUTION DE I 83o. I97

compagnies de gardes- du -corps précédaient immédiatement la voiture de Charles X, qui était attelée de huit chevaux, et suivie de plusieurs voitures de cérémonie, et de beaucoup de voitures et de chevaux de chasse. Deux autres compagnies de gardes-du-corps suivaient ces voitures, et ensuite veioait le Dauphin, entouré d'un état-major brillant et nombreux, qui toutefois diminuait de moment en moment. Le corps d'armée se composait de gendarmes des chasses, de gendarmes départementaux, de quatre régiments d'infanterie de la garde royale, dont deux de Suisses, et de quelques compagnies d'artillerie légère avec leurs pièces; enfin un régiment de dragons formait l'arrière-garde. Si ce n'eût été le désordre inhérent à une retraite, on aurait pu prendre cette réunion de troupes et de voitures pour le cortège d'une fête.

« Il y avait là cependant les éléments d'une force imposante, et si elle avait eu mi chef qui sut lui inspirer de la confiance, elle pouvait encore faire beaucoup de mal. Heureusement l'absence de ce chef avait laissé la démoralisation se glisser dans tous les rangs de cette petite armée , et chaque montagne , chaque bois , chaque village était une occasion de défection. Pour ne pas se trouver entière;-

igS RKVOLUTfOJV JDE i83o.

ment abandonné, Charles X congédia la plus grande partie de ses troupes à Épernon. Il ne lui resta que des gardes-du-corps et quelques serviteurs dévoués qui l'accompagnèrent jusqu'au moment où il quitta pour la troisième et dernière fois le sol français.

« 11 n'était pas encore midi lorsque je me rendis à la Chambre. Déjà quelques-uns des députés qui connaissaient ma proposition y étaient arrivés et en avaient parlé à leurs collègues. Je fus donc l'objet d'une vive curiosité. On me loua presque universellement de ce que j'avais l'intention de faire, et seulement quelques légitimistes honteux exprimaient des doutes sur la légalité de la mesure. Je leur dis que nous venions de faire une révolution , et que cela répondait à tout.

« Yers une heure les ministres arrivèrent du conseil. Tous me félicitèrent sur ma proposition , qui avait obtenu l'approbation la plus complète du duc d'Orléans. Cependant ils me prièrent de l'ajourner au lendemain, afin d'avoir le temps d'y réfléchir. « Le Lieutenant- « général, ajoutèrent -ils, vous en prie, parce « qu'il veut encore donner de l'extension à « ce que vous proposez de faire dans l'intérêt « des libertés publiques. Il pense d'ailleurs « que l'on peut appliquer innnédiatement à

REVOLUTION DE 1 83o. I99

« la Charte les principes que vous établissez. » On concevra aisément que je ne me refusai pas à un retard dont le motif était l'extension de nos libertés.

« Dans la rédaction de ma proposition , j'avais cherché à me mettre en harmonie avec la faiblesse de la Chambre et l'indécision du gouvernement , et à ne pas leur présenter des mesures dont ils fussent effrayés. J'étais heureux de trouver, au moins dans le gouvernement, des idées plus libérales que je n'avais osé le supposer. Ici je dois restituer à celui de qui elle émane l'idée de modifier immédiatement la Charte de iSi/j, et de convertir ma proposition, toute de principes destinés à être soumisà une discussion ultérieure, en un nouvel acte constitutionnel définitif. C'est le duc d'Orléans qui l'a conçue, et qui chargea de Broglie et Guizot de l'exécution. J'avoue que je n'aurais pas eu la présomption de me croire, à moi seul, capable de rédiger la constitution d'un grand peuple , et que sans l'imminente urgence des événements , je ne me serais pas même prêté à une discussion aussi précipitée. Les ministres m'annoncèrent au surplus que je serais appelé au conseil du soir pour y discuter moi-même mon ouvrage , ou du moins la forme qui y aurait été donnée.

UOO KÉVOLUTlOiy 1)E i83o.

a Laffilte , qui le matin regardait ma proposition comme inadmissible dans les circonstances actuelles, est tellement converti qu'il m'offre d'en faire la présentation lui-même à la Chambre, dans le cas où sa nouvelle forme ne me conviendrait pas. «Je ne sais, lui dis-je, s'il y « a quelque honneur à retirer de la présen- « tation du projet que j'ai conçu; il n'est « pas impossible qu'il y ait quelque danger. « Danger ou honneur, je désire conserver ce « qui m'appartient. » Malgré cette réponse , jusqu'au moment où je développai ma proposition à la Chambre, le bruit courut qu'elle devait être faite par Laffitte.

« La séance de la Chambre est consacrée à la vérification des pouvoirs. Elle est tumultueuse, incohérente et se ressent de l'esprit d'agitation qui règne dans toutes les classes de la société. Les légitimistes montrent beaucoup d'humeur, et par cela seul qu'on éprouve le besoin de constituer promptement la Chambre, ils font tout ce qui dépend d'eux pour en retarder le moment. Malgré leurs efforts, la Chambre se déclare en permanence jusqu'à ce qu'elle ait terminé la vérification des pouvoirs non contestés. Beaucoup d'abus, beaucoup de fraudes sont reconnus, et quelques expulsions sont prononcées; mais, en général, on se montre

RÉVOLUTIOJX DE 1 83o. lOl

d'une générosité excessive et qui dégénère en faiblesse. Je fais annuler dans le premier bureau, dont je suis membre, l'élection de la députation entière des Basses-Alpes. Les principes religieux et moraux des députés de la droite ne les empêchent pas de défendre pied à pied toutes les infamies du gouvernement dont ils étaient les suppôts.

«La Bourse, qui était fermée depuis la révolution, a été ouverte aiijourd'hui en exécution d'un arrêté du ministre des finances. D'après cet arrêté, la liquidation des primes doit avoir lieu le 9 août, et celle des autresvaleurs les quatre jours suivants. Cette sage mesure empêche la réalisation des immenses bénéfices qui eussent été faits sur les effets publics par les amis des anciens ministres. Ils avaient été prévenus de l'apparition des ordonnances , et avaient opéré sur cette donnée. Le délai accordé pour la liquidation permet au cours de se raffermir , et réduit beaucoup les différences.

«Le duc de Chartres arrive dans la journée, à la tête de son régiment. Il est accueilli avec enthousiasme par la population. Le prince était venu de sa personne dès le 3o juillet ; mais il avait été arrêté àMontrouge jusqu'au moment où un ordre du général Lafayette avait autorisé le maire à le laisser en pleine liberté.

202 REVOLUTION DE 1 83o.

«La séance de la Chambre des députés, qui avait été suspendue à près de sept heures , pour que les députés pussent aller dîner, est reprise à huit heures. Je n'y assiste pas , parce que les ministres m'avaient annoncé le matin qu'ils m'enverraient chercher précisément à huit heures, pour prendre part à la discussion de ma proposition. Mes chevaux étaient attelés, afin de ne donner lieu à aucun retard lorsqu'on me demanderait. J'attendis, et j'attendis vainement jusqu'à deux heures du matin. Je fis alors dételer et me décidai à me coucher. Il faisait en ce moment un des plus effroyables orages dont je garde le souvenir. Le tonnerre tomba sur plusieurs points de la ville qui, en compensation, fut raffraîchie par vine pluie assez abondante. Ma soirée ne fut heureusement pas tout-à-fait perdue. Je l'employai à recueillir mes souvenirs, et à jeter sur le papier des notes qui m'ont été fort utiles depuis.

« Je trouvais que nos ministres provisoires n'avaient pas été polis avec moi; j'allai le 5 août de bonne heure chez Dupont, pour m'en plaindre. Il me dit que plusieurs fois il avait rappelé au conseil que je devais attendre ses ordres, mais qu'on n'avait pas voulu me rendre témoin du dissentiment qui existait entre les ministres sur plusieurs points Ion-

RÉVOLUTION DE I 83o. 2o3

danientaux du goiivernemeut représentatif. « Mon ami, ajouta-t-il , je vous l'ai déjà dit, « je suis au milieu de gens dont presque au- « cun ne comprend la liberté, et parmi lesquels « il y en a qui seraient au besoin ses ennemis. « Si on les laissait faire, ils nous ramèneraient « une nouvelle et sanglante révolution. Heurt reusement que je compte sur le Lieulenant- « général. Je le crois plus patriote que son « ministère. Enfin , hier nous avons discuté « pendant plus de cinq heures sans pouvoir « nous entendre, et nous nous sommes séparés « à minuit sans presque être convenus de rien. « Au surplus, allez voir Guizot; c'est lui qui « est chargé de la rédaction. »

« Je cours chez Guizot : il m'apprend que c'est le duc de Broglie qui s'occupe à mettre en harmonie et la Charte de i8i4 et ma proposition. Je trouve mon projet confié à des mains ennemies, ou qui du moins chercheront à paralyser ce qu'il contient de plus flivorable à la liberté. Guizot, pour me tranquilliser, m'assure que le duc de Broglie n'aime pas moins la liberté que lui , ce que je crois facilement, et il m'invite à l'aller voir. Avant d'y aller, je me plains du retard qu'éprouve ma proposition, parce qu'il me paraît en compromettre le sort. Au moment où je me rendais chez le duc de

2o4 RÉVOLUTION DE f 83o.

Broglie, je l'aperçois qui arrive chez Guizot, et j'y rentre avec lui. La discussion s'élève entre nous sur plusieurs points , et entre autres sur l'âge auquel on pourra être élu député. Je pensais qu'il suffisait, jusqu'à nouvel ordre^ de pouvoir être élu à trente ans. De Broglie et Guizot insistent pour que l'on puisse entrer dans la Chambre à vingt-cinq ans, et je me garde bien de m'y refuser. Cette discussion, qui, à la vérité, ne porte que sur un petit nombre de points, me fait penser que les ministres doctrinaires ont des idées plr.s libérales que je ne l'espérais. Ils se confondent en excuses sur ce qui m'est arrivé hier au soir, et m'assurent que ce soir je serai appelé au conseil, ce qui m'est confirmé par tous le ministres que je rencontre à la Chambre. Dupin même, avec sa brusquerie franche, me dit : « Eh ! mon cher, pourquoi n'étes-vous « pas venu hier? Venez ce soir sans attendre « qu'on vous appelle, et faites-nous dire que « vous y êtes, aussitôt vous serez introduit. » « Beaucoup de mes collègues me parlent de ma proposition et me demandent ce qui la retarde. Le vague dans lequel on laisse flotter les esprits accroît l'inquiétude à laquelle on n'est déjà que trop disposé. Des bruits contradictoires se répandent sur le voyage de

RÉVOLUTION DE 1 83o. 20;)

Charles X et rendent quelque espoir à ses adhérents. D'un autre côté, les républicains se persuadent qu'ils ont de nouvelles chances de succès, et l'apathie du gouvernement les confirme dans cette dangereuse pensée. Leurs tètes s'échauffent et, si l'on n'y prend garde, ils vont redevenir une cause d'embarras et d'effroi. Rien de cela n'est aperçu par la majorité des ministres. Ils croient que quelques nominations, dans lesquelles ils ont bien soin de faire comprendre leurs créatures, suffisent au salut de la France.

«Pendant que, dans l'intérêt de mon pays, je m'affligeais du retard que les ministres apportaient à prendre une détermination sur ma proposition , j'étais loin de me douter du motif de leur conduite, et je ne l'ai appris que longtemps après. Ils s'occupaient à chercher un député qui consentît à s'attribuer mon projet et à le présenter à la Chambre comme le sien propre. Mais ce projet n'était pas exempt de danger pour son auteur; aussi ne se trouvat-il personne qui se souciât de s'en emparer et le ministre qui s'était chargé de cette honorable négociation éprouva-t-il plus d'un refus. L'un de ceux à qui il s'était adressé lui demanda pourquoi on voulait ainsi me dépouiller d'une initiative qu'il ne paraissait pas possi-

2o6 RÉVOLUTION DE 1 83o.

ble de me contester. «Parce que,» répondit le ministre , « nons ne pouvons pas compter sur «sa docilité à faire ce qui nous convient.» On ne tardera pas à voir qu'il m'avait bien jugé. « Je tiens le fait que je viens de rapporter d'un député ministériel qui est d'autant plus croyable, lorsqu'il le raconte, qu'il en a été l'un des acteurs. Etourdi de l'abandon avec lequel il s'était laissé aller à me le conter, il m'a dit qu'il me désavouerait si jamais j'en faisais usage; je ne crains pas qu'il en soit ainsi , et d'ailleurs j'ai le droit de penser que mon affirmation pèserait plus que sa dénégation. Le privilège de ceux qui ne varient ni dans leurs opinions, ni dans leur conduite politique, est d'être crus sur leur simple parole. « La vérification des pouvoirs est terminée pour tout ce qui n'est pas susceptible d'ajournement. Ainsi que je l'ai déjà dit, on a, dans cette opération, souvent usé d'une indulgence blâmable et introduit dans la Chambre des ennemis du régime nouveau qui auraient pu et dû en être écartés. Si la générosité est permise et même louable dans les actes ordinaires de la vie, elle doit être prohibée en politique et lorsque l'on stipule les intérêts d'un peuple.

« On propose de constituer la ('hami)re, et

RÉVOLUTION DE l83o. 2O7

pour cela de nommer des candidats à la présidence.

« Corcelles demande que l'on ne nomme pas de candidats, mais un président direct. Les membres des centres se récrient et invoquent la légalité et la Charte. Corcelles leur répond que le premier anneau de la Charte n'existant plus, il faudra bien en reconstruire quelques autres. La majorité est d'avis de rester dans la Charte.

«Gaétan de La Rochefoucauld propose seulement de regarder comme vice-présidents les candidats non choisis pour la présidence. Cela ne portant point atteinte à la Charte , est adopté à une immense majorité.

« On procède au scrutin. Le nombre des votants est de ai 8, et la majorité absolue de I lo; le premier tour de scrutin donne à Casimir Périer \^l\ voix; à Laffitte 160, à Benjamin Delessert 128, à Dupin aîné 120, à Royer-Collard 100, à Benjamin Constant 85. Les quatre premiers sont donc proclamés candidats à la présidence. Un second tour de scrutin a lieu, et donne à Royer-Collard 116 voix, et à Benjamin Constant 96. Royer-Collard est proclamé cinquième candidat. Ces choix sont significatifs. Un seul candidat appartient à l'opposition, et les quatre autres sont

2o8 RÉVOLUTION DE l83o.

pris dans le centre gauche. Le dernier même peut être regardé comme un ennemi de la révolution , puisqu'il n'a pas renoncé à ses idées sur la légitimité. Croit - on , d'après cela , que ma proposition ait été restreinte dans de justes limites? Si j'avais demandé plus que je ne l'ai fait, peut-on supposer que j'aurais eu la moindre chance de succès? Si plus tard j'adopte même une partie des modifications faites à ma proposition sur des points auxquels j'attachais pourtant une grande importance, c'est que je crains d'avoir à la fois contre moi et les légitimistes et la majorité ministérielle, et par conséquent de voir échouer une mesure que je regarde comme seule capable d'assurer notre tranquillité pour le présent et de la fonder pour l'avenir.

«Dans la disposition d'esprit où se trouvait la Chambre, avec la majorité réelle de ses opinions, il eût certainement été beaucoup plus facile de lui faire adopter la royauté de Henri V que celle du duc d'Orléans. Une proposition faite en ce sens aurait réuni, j'en suis convaincu, un plus grand nombre de suffrages que la mienne; mais elle n'eût pas été ratifiée par le peuple. Celui-ci ne voulait plus de la branche aînée des Bourbons, et ceux qui furent à cette époque en contact avec lui, savent

RÉVOLUTION DE 1 83o. UOQ

combien même on eût de peine à lui faire accepter la branche cadette. Les dénégations salariées ne détruiront pas ce fait, qui n'est que trop vivace encore dans la mémoire du peuple. «Le scrutin des secrétaires donne la majorité absolue à Jacqueminot, à Pavée de Vandœuvre, à Cunin-Gridaine et à Jars.

«Rentré chez moi, j'attends que l'on m'appelle au conseil des ministres , ainsi qu'on s'y est solennellement engagé. Comme hier, j'attends vainement jusqu'à une heure avancée de la nuit. Ce double manque de procédé me paraît bizarre, et, quoique je n'aie pas une trop haute idée de moi, me met dans le cas de me demander si ce n'est pas pour m'éloigner du duc d'Orléans et pour éviter que je ne me trouve en contact avec lui que l'on se conduit ainsi. On pourrait cependant s'en rapporter à moi pour ne pas rechercher la puissance et s'abstenir de me regarder comme un concurrent dangereux. Je suis de ceux qui disent trop franchement la vérité pour avoir du succès auprès des rois, et le service que je rendais à celui qui allait l'être, valait bien qu'on me traitât avec un peu plus d'égards.

«Le 6 août, je commence ma journée par aller chez Guizot, à qui je témoigne, dans les termes les plus vifs, le mécontentement que

aïO RÉVOLUTION DP. 1 83o.

j'éprouve du défaut de procédé que j'ai à lui reprocher, ainsi qu'à ses collègues. Il se confond en excuses, reconnaît le tort que l'on a eu et l'impute àce que l'on n'était pas encore parvenu à s'entendre sur tous les points. Il tire alors de son bureau une rédaction écrite entièrement de la main du duc de Broglie, et dans laquelle se trouvent encore quelques lacunes, que, dit-il, Dupin me fournira le moyen de remplir en arrivant à la Chambre. Un coup d'oeil rapide jeté sur le projet qu'on me remet me fait voir qu'il y a bien autre chose à faire qu'à remplir quelques lacunes. Je l'emporte en disant à Guizot : « Vous avez « fait votre travail, à présent je vais foire le »( mien. » Voici textuellement la pièce qui m'a été remise et que j'ai conservée avec le plus grand soin (i) :

« La Chambre des députés, prenant en con- « sidération, dans l'intérêt public, l'impérieuse « nécessité qui résulte des événements des 26, « ay , .28, 29 juillet et jours suivants, et de la « situation générale de la France :

« Vu l'acte d'abdication de S. M. le Roi « Charles X , en date du 1 août dernier, et la

(ij J'ai cru devoir en joindre le fac-similé à mon ouvrage comme pièce justificative.

RÉVOLUTION DK I 83o. 1 I \

« renonciation de S. A. R. Louis- Antoine , fiante phin , du même jour ;

te Considérant en outre que S. M. le Roi «Charles X, S. A. R. Louis-Antoine, dauphin, « et tous les membres de la branche aînée de « la maison royale, sortent en ce moment du « territoire français ;

« Déclare que le trône est vacant, et qu'il « est indispensablement besoin d'y pourvoir.

(i La Chambre des députés déclare en outre « que, selon le vœu et dans l'intérêt du peuple «français, les articles 6, i4, i5, i6, 17, 19, « 20 , 21, 26 , 27, 28 , 3o , 3 r , 32 , 36 , 3^ , « 38 , 4o » 4 1 ? 43 , 46 , 47 ? 56 , 63 , 74 de la « Charte constitutionnelle, doivent être modi- « fiés ainsi qu'il suit, savoir :

« Art. 6 (supprimé ).

« Art i4- Le Roi est le chef suprême de « l'état, il commande les forces de terre et de «mer, déclare la guerre, fait les traités de « paix , d'alliance et de commerce , nomme à « tous les emplois d'administration et fait les « règlements et ordonnances nécessaires pour «l'exécution des lois, le tout sous la respon- « sabilité des ministres.

«Art. i5. La puissance législative s'exerce «collectivement par le Roi, la Chambre des « pairs et la Chambre des députés.

212 RÉVOLUTION DE l83o.

«Art. i6, 17. La proposition de^ lois ap- « partient au Roi, à la Chambre des pairs, et « à la Chambre des députés.

« Néanmoins toute loi d'impôt doit être « votée d'abord par la Chambre des députés.

«Art. 19 (supprimé).

« Art. 20 (supprimé).

« Art. 21 (supprimé).

a Art. 26. Toute assemblée de la Chambre « des pairs qui serait tenue hors du temps de « la session de la Chambre des députés est il- « licite et nulle de plein droit , sauf le seul « cas où elle est réunie comme cour de justice, « et alors elle ne peut exercer que des fonc- « lions judiciaires.

« Art. 28. Les pairs ont entrée dans la « Chambre et voix délibérative à aS ans.

« Art. 3o. Les princes du sang sont pairs « par droit de ^naissance. Ils siègent immédia- « tement après le président.

« Art. 3i (supprimé).

« Art. 32. Les séances de la Chambre des « pairs sont publiques, mais la demande de 5 (f membres suffit pour qu'elle se forme en « comité secret.

« Art. 36 (supprimé).

« Art. 37. Les députés sont élus pour cinq « ans.

RÉVOLUTION DE 1 83o. 21 3

« Art. 38. Aucun député ne peut être ad- « mis dans la Chambre s'il n'est âgé de . . ans « et s'il ne paie une contribution directe de « looo fr.

« Art. 4o. Nul n'est électeur s'il a moins de '( 25 ans, et s'il ne paie une contribution di- (( recte de 3oo fr.

u Dans les arrondissements où le nombre « des électeurs ne s'élèverait pas à cent , ce « nombre sera complété par les plus imposés « au-dessous de 3oo fr.

«Art. 4i- L^s présidents des collèges électo- « raux sont nommés par les électeurs.

« Art. 43. Le président de la Chambre des « députés est nommé par la Chambre.

« Il est élu pour toute la durée de la légiste lature.

« Art. 4^ (supprimé).

«Art. 47 (supprimé). (Voir les art. i6 « et 17. )

« Art. 56 (supprimé).

«Art. 63. Il ne pourra, en conséquence, « être créé de commissions et tribunaux « extraordinaires.

«Art. 74- Le Roi et ses successeurs jure- « ront , à leur avènement, d'observer fidèle- « ment la présente Charte constitutionnelle.

«La Chambre des députés déclare, troisiè-

til4 REVOLUTION DE l83o.

« mement, qu'il est nécessaire de pourvoir suc- « cessivement et par des lois séparées à

« 1° L'extension du jury aux délits correc- « tionnels, et notamment aux délits de la « presse ;

« 1° La responsabilité des ministres et des « agents secondaires du pouvoir;

rt 3° La réélection des députés promus à « des fonctions publiques.

« 4° Au vote annuel du contingent de « l'armée.

« 5° A l'organisation des gardes nationales.

« 6° Au code militaire.

« 7** A l'administration départementale et « municipale.

« 8° A rinstruction publique.

« Toutes les nominations et créatio7is nouvel- K les de pairs faites sous le règne de S. M. le a Roi Charles X, sont déclarées nulles et non « avenues.

« Moyennant l'acceptation de ces dispositions « et propositions, la Chambre des députés dé- « clare enfin que l'intérêt universel et pressant « du peuple français appelle au trône S. A. R. « Louis -Philippe d'Orléans, duc d'Orléans, «Lieutenant-général du royaume, et ses des- « cendants à perpétuité, de mâle en mâle par « ordre de primogéniture, à l'exclusion perpé-

RÉVOLUTION DE l83o. 2l5

« tuelle des femmes et de leurs descendants.

«En conséquence, S. A. R. Louis-Philippe « d'Orléans, duc d'Orléans, sera invité àaccep- « ter et à jurer les clauses et engagements ci- « dessus énoncés , l'observation de la Charte « constitutionnelle et des modifications indi- « quées, et à prendre le titre de Roi des Fran- « çais. »

«Le paragraphe en italique, relatifà la suppression des pairs de Charles X est écrit en marge et de la main de Guizot. Il paraît que le duc de Broglie trouvait la Chambre des pairs si bonne qu'il ne voulait lui porter aucune atteinte.

«Il est près de neuf heures lorsque je quitte Guizot, et il faut que je sois à midi à la Chambre; on peut juger du temps qui me reste pour revoir l'œuvre des doctrinaires. Je rentre en toute hâte chez moi, et je m'y enferme pour me livrer à mon travail.

«Je commence par relire avec attention la rédaction que l'on vient de me remettre, et je m'indigne de ce qu'on a pu croire que je consentirais à être l'instrument de tout ce qu'elle contient d'anlinational et de restrictif des promesses déjà faites et auxquelles nous ne souffrirons certes pas que l'on ose manquer. Je n'ai malheureusement pas le temps de faire

■2 1 6 RÉVOLUTION DE l83o.

un travail aussi approfondi que je le voudrais et que le demanderait la circonstance. Je suis placé entre la crainte de laisser subsister, en me pressant trop, de fâcheuses imperfections, et celle bien plus grave de compromettre le sort entier de ma proposition en ne profitant pas du moment où il est encore possible de la faire. Dans le premier cas je fais un sacrifice d'amour-propre, dans le second je risque de porter atteinte à l'avenir de mon pays. Puis-je hésiter ?

« On a souvent blâmé la précipitation avec laquelle ma proposition a été faite et surtout discutée. La critique est facile lorsqu'on s'isole des circonstances dans lesquelles se sont trouvés ceux qui ont agi. J'ai déjà indiqué plusieurs fois que les factions s'agitaient et mettaient à profit la mollesse ou plutôt la nullité absolue du gouvernement. Eh bien ! je venais d'être informé que les républicains devaient tenter un dernier effort pour s'emparer du pouvoir. D'un autre côté, je craignais l'intervention des puissances étrangères et leurs intrigues en faveur de la légitimité. Tant que nous n'avions pas proclamé un nouveau roi, la diplomatie du droit divin pouvait chercher à nous imposer Henri V et, soit par force, soit par ruse, à maintenir le principe que nous venions de renverser.

UÉVOLUTION DE l83o. 21 7

Enfin , il faut bien que je l'avoue, je regardais comme une nécessité de forcer le duc d'Orléans à accepter la couronne. L'indécision naturelle de son esprit, que je commençais à connaître, me faisait craindre qu'il ne se rebutât devant les moindres obstacles et qu'il ne contribuât lui-même à annuler tout ce que nous avions fait. Dans de telles circonstances, se presser était sagesse , et c'est parce que j'en avais la conviction profonde, que j'étais irrité du temps que les ministres m'avaient fait perdre.

«Je n'ai pas besoin de comparer la rédaction que je viens de transcrire à ma proposition primitive pour faire voir dans quel esprit différent l'une et l'autre ont été écrites. La première respire l'amour de la liberté, l'autre est l'ouvrage d'un ennemi de tout progrès. Je me bornerai à indiquer les modifications que j'ai cru devoir faire au travail du duc de Broglie.

«J'ai supprimé le visa de l'acte d'abdication; il ne pouvait avoir d'autre but que d'instituer une légitimité nouvelle en faveur du duc d'Orléans: or nous repoussions la légitimité de quelque nature qu'elle fût. 3'ai fait voir ailleurs, au surplus, que l'abdication ne pouvait profiter qu'au duc de Bordeaux. Qu'est-ce donc que les doctrinaires entendaient faire de lui? Vou-

UlS RlivOLUTION DU 1 83o.

Jaient-ils ressusciter la protestation insérée dans les journaux anglais au moment de sa naissance? Ah! c'est bien le cas de qualifier de politique bâtarde celle qui dans cette circonstance les aurait fait agir.

«Je n'ai pas conservé davantage le considérant fondé sur ce que la famille royale sortait de France, d'abord parce qu'il semble présenter comme volontaire cette sortie qui était évidemment forcée, et qu'il y a mauvaise foi dans une telle supposition; ensuite parce que cette famille était loin encore du port où elle devait s'embarquer et que, si, par une circonstance qui n'était pas impossible, elle fût restée en France, l'échafaudage de la royauté nouvelle se serait écroulé.

«L'une des améliorations lesplus vivement réclamées était l'abaissement du cens électoral et de celui de l'éligibilité. Le duc de Broglie conservait l'un et l'autre comme ils étaient dans la Charte de i8i4, et seulement il diminuait l'âge. Il introduisait ainsi dans la nouvelle Charte un principe plus aristocratique que celui de l'ancienne, car il était évident que les jeunes gens destinés à une fortune considérable auraient été en général les seuls qui pussent profiter de ces dispositions.

«J'ai renvoyé les conditions autres que celles

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de l'âge à la loi électorale à intervenir , parce que je craignais de donner ouverture à de trop grandes difficultés en les établissant immédiatement.

«Je ne m'arrête pas à quelques améliorations de détail , et j'arrive à la nomenclature des lois qui doivent compléter notre édifice constitutionnel. C'est ici que l'adresse, pour ne pas dire la perfidie doctrinaire, s'est le plus exercée. D'abord on n'indique pas dans quel délai ces lois seront rendues; on se borne à dire qu'elles le seront successivement , ce qui en laisse la présentation tout-à-fait à l'arbitraire du pouvoir. Ensuite on parle de l'organisation de la garde nationale , mais en ayant soin d'omettre par qui les officiers seront choisis. On annonce un code militaire, mais on oublie de dire qu'il devra assurer d'une manière légale l'état des officiers de tout grade. On rappelle les lois sur l'administration départementale et municipale, mais on se garde bien de rappeler aussi que les citoyens devront intervenir dans la formation de ces administrations. Enfin, on fait connaître qu'il y aura une loi sur l'instruction publique , mais on ne stipule pas qu'elle aura pour base la liberté de l'enseignement. Je rétablis ces nombreuses omissions, que je ne veux pas qualifier d'un nom plus

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sévère. Je modifie ensuite les développements de ma première proposition, afin de les rendre applicables à celle que je vais présenter, et ce travail terminé je me rends à la Chambre. Par ce qui précède, on peut avoir une juste idée de ce que j'ai été dans la nécessité de faire , et de la brièveté du temps dans lequel il a fallu le faire.

«En arrivant à Ja Chambre, je rencontre Dupin, avec qui je m'entends sur quelques légères modifications et deux additions peu importantes. Je lui explique ce que j'ai fait , et il y donne son plein assentiment. Je dois dire que personne ne m'a jamais paru plus éloigné que lui des arrière-pensées des légitimistes, et, à cet égard, il est impossible qu'il s'entende jamais avec les doctrinaires. Dupin a toujours considéré notre gouvernement actuel comme un gouvernement nouveau, et totalement indépendant de l'ancien. « Le duc d'Orléans est Roi, « non parce qu'il est Bourbon , mais quoique « Bourdon. » Voilà, ainsi qu'il le disait luimême à la tribune , la base de ses convictions et de ses doctrines politiques. J'ai déjà eu occasion de dire que la presse libérale juge Dupin avec trop de sévérité. Il a les inconvénients des hommes dont l'imagination est mobile, dont l'esprit est prime-sautier, il n'est pas tou-

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jours d'accord avec lui-même; mais c'est uu bon citoyen, un homme de conviction, et l'un des plus sincères ennemis du régime déchu. Au moment même où j'écris ceci, Dupin justifie mon jugement. Depuis long-temps le Roi paraît désirer qu'il entre au ministère, et lui n'y veut entrer qu'en faisant des conditions dont il ne départ pas. Il regarde comme impossible d'être le collègue de ministres dont il désapprouve les opinions, et il exige leur éloignement. C'est là certainement la conduite d'un homme d'honneur.

« Quelques moments avant d'entrer dans la Chambre pour y lire ma proposition , je rencontre Guizot. « Vous aviez voulu, lui dis-je, « faire de la légitimité ; moi je suis rentré dans « le vrai en faisant de l'usurpation. — Vous avez « le plus grand tort , me répond - il , on ne « vous le pardonnera jamais. — Je ne sais, lui « répliquai-je, si on me le pardonnera, mais « ce que je sais, c'est que, grâce à moi, on « montera sur un trône dont , avec votre ma- « mière de faire, on aurait pu être exclu à tou- « jours. ))

if J'entre alors dans la Chambre, où Corcelles venait de demander la parole. Après quelques phrases sur les événements qui viennent de se passer, il propose que tous les députés, arrivés

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depuis !e 3i juillet, soient tenus d'adhérer à la proclamation de la réunion des députés en date de ce jour.

« Berryer fait remarquer que cette proposition doit, aux termes du règlement, être renvoyée dans les bureaux. Elle n'a pas de suite.

« Je prends alors la parole, le plus profond silence s'établit, et je prononce d'une voix fortement accentuée les paroles suivantes :

« Messieurs,

« Un pacte solennel unissait le peuple fran- « çais à son monarque ; ce pacte vient d'être « brisé. Le violateur du contrat ne peut, à au- « cun titre, en réclamer l'exécution.

« Charles X et son fils prétendent en vain « transmettre un pouvoir qu'ils ne possèdent « plus. Ce pouvoir s'est éteint dans le sang de « plusieurs milliers de victimes.

« L'acte d'abdication , dont vous avez eu con- « naissance, est une nouvelle perfidie. L'appa- « rence de légalité dont il est revêtu n'est « qu'une déception. C'est un brandon de dis- « corde qii'on voudrait lancer au milieu de nous.

« Les véritables ennemis de notre pays, ceux « qui par la flatterie ont poussé le gouverne- « ment à sa ruine, s'agitent de toutes parts. Ils « revêtent toutes les couleurs; ils proclament

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« toutes les opinions. Un désir anticipé de liberté « indéfinie s'empare-t-il de quelques esprits gé- « néreux, ces ennemis s'empressent d'exploiter « un sentiment qu'ils sont incapables de com- « prendre, et des royalistes-ultras se présentent « sous l'habit de républicains rigides ; quelques « autres affectent pour le fils oublié du vainqueur « de l'Europe un hypocrite attachement qui se « changerait bientôt en haine, s'il pouvait être « question d'en faire un chef de la France.

« L'inévitable instabilité des moyens actuels « de gouvernement encourage les fauteurs de « discorde. Hâtons-nous de la faire cesser. Une «loi suprême, celle de la nécessité, a mis au « peuple de Paris les armes à la main, afin de « repousser l'oppression. Cette loi nous a fait « adopter comme chef provisoire et comme « unique moyen de salut, un Prince ami sincère « des institutions constitutionnelles. La même « loi veut que nous adoptions sans délai un « chef définitif de notre gouvernement.

«Mais quelle que soit la confiance que ce chef « nous inspire, les droits que noussommesap- « pelés à défendre exigent que nous établis- « sions les conditions auxquelles il obtiendra le « pouvoir. Odieusement trompés à diverses re- « prises, il nous est permis de stipuler des gâte ranties sévères. Nos institutions sont incom-

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«plètes, vicieuses même sous beaucoup de « rapports. Il nous importe de les étendre et « de les améliorer. Le Prince qui se trouve à « notre tête a déjà été an-devant de noire juste « exigence. Les principes de plusieurs lois fon- « damentales ont été posés par la Chambre et « reconnus par lui. D'autres principes, d'autres «lois, ne seront pas moins indispensables et « seront également obtenus.

«Nous sommes les élus du peuple, Mes- « sieurs, il nous a confié la défense de ses in- « térêts et l'expression de ses besoins. Ses « premiers besoins , ses plus chers intérêts sont « la liberté et le repos. Il a conquis sa liberté « sur la tyrannie, c'est à nous à assurer son « repos, et nous ne le pouvons qu'en lui don- « nant un gouvernement stable et juste. Vai- « nement on voudrait prétendre qu'en agissant « ainsi nous outre-passons nos droits. Je dé- « truirais ime pareille objection , si on osait « me la faire, en rappelant la loi que j'ai in- « voquée, celle de l'impérieuse, de l'invincible « nécessité.

« Dans cet état de choses, prenant en consi- « dératjon la situation grave et pressante dans « laquelle se trouve le pays, rinchspensable be- « soin qu'il éprouve de sortir d'une position « précaire, et les vœux universels émis par la

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«France, pour obtenir le complément de ses «institutions, j'ai Thonneur de vous proposer «les résolutions suivantes:

« La Chambre des députés, prenant en con- «sidération, dans l'intérêt public, l'impérieuse «nécessité qui résulte des événements des 26, « 27 , 28, 29 juillet dernier et jours suivants, et «de la situation générale de la France, déclare «que le trône est vacant, et qu'il est indispen- «sablement besoin d'y pourvoir.

, «La Chambre des députés déclare, seconde- «ment, que selon le vœu et dans l'intérêt du «peuple français, le préambule et les articles « suivants de la Charte constitutionnelle doivent « être supprimés ou modifiés de la manière qui « va être indiquée :

« Art. 6. Cependant la religion catholique , «apostolique et romaine, est la religion de « l'État.

«J'en demande la suppression., « Art. 14. Le Roi est le chef suprême de «l'Etat, commande les forces de terre et de mer, «déclare la guerre, fait les traités de paix, «d'alliance et de commerce; nomme à tous les «emplois de l'administration publique, et fait «les règlements et ordonnances nécessaires «pour l'exécution des lois et la sûreté de l'État. « Je propose de supprimer ces derniers mots:

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