U2 SOUVENIRS INTIMES D'UN LANCIER
fallait que la cruelle maladie à laquelle il a succombé eût complètement paralysé dès juillet 1870 ses facultés iutellectuelles.
Gomment, voilà un plébiscite qui lui donne un brevet de confiance, si j'ose m'exprimer ainsi, se traduisant par plus de 7 millions de voix; il a en main à Paris une force militaire considérable sur laquelle il peut compter d'une façon absolue, nous l'avons suffisamment prouvé en racontant sa visite àl'École-Militaire au lendemain de l'enterrement de Victor Noir ; et c'est parce qu'il est attaqué par Rochefort et sa Lanterne^ dans les réunions publiques et par quelques mauvais journaux, que la. dynastie est perdue et qu'il faut faire la guerre pourla sauver ! Mais c'est absurde ! Tout ce monde serait rentré sous terre si l'Empereur avait seulement levé le doigt. On ne peut donc penser que ces quelques braillards mettaient le trône en péril. Nous sommes convaincu aussi que si Napoléon III, mieux inspiré, était resté à Paris, comme le lui commandait son état de santé, au lieu d'aller prendre le commandement de l'armée, le 4 septembre ne serait peut-être pas arrivé.
Non, l'Empereur n'a pas fait la guerre dans le but de sauver sa dynastie. Elle était bien loin d'çtre compromise. Etant donné l'esprit français, reculer devant l'Allemagne, même pour gagner
du temps, était impossible sous peine de passer pour n'avoir pas souci de l'honneur national ; et d'un autre côté, faire la guerre, c'était jeter le pays dans un abîme. Situation terrible et peutêtre unique dans l'histoire!
Je vis revenir l'Empereur à Saint-Cloud le 19 juillet à 6 heures du soir. Je jour de la déclaration officielle de la guerre. Jamais je n'oublierai son visage. Il était enfoncé dans sa voiture, pâle, la tête baissée, le regard fixe, dans l'attitude d'un véritable condamné à mort. On criait autour de lui : « Vive l'Empereur! à Berlin! à Berlin ! » Mais il pressentait déjà que tout était perdu.
La nation a entraîné l'Empereur dans cette funeste guerre, et, au risque de heurter la légende, il est bon de mettre le pays en présence de son affolement.
L'Empereur, dira-t-on encore, devait être prêt et ne pas s'en tenir à des rapports qui le trompèrent. Ceci est vrai. Mais allez donc être prêt avec un pays et une presse qui crient toute la journée contre le militarisme et une Chambre qui refuse de voter les subsides demandés par le maréchal Niel, sous prétexte qu'il veut faire de la France une caserne. M. Thiers, très écouté, s'écrie à la tribune que l'armée prussienne n'est
nombreuse que sur le papier et que tout cela, c'est de la fantasmagorie.
Jules Simon, Ernest Picard, E. Pelletan, Jules Favre, Garnier-Pagès, qui unirent à cette époque leurs voix à celle de M. Thierspour empêcher l'organisation de nos réserves, partageront avec lui devantriiistoire une terrible responsabilité. Il faut le dire bien haut, ces rhéteurs, dans leur haine aveugle de l'Empire et de l'Empereur, perdirent leur pays.
N'est-on pas même en droitde penserquesans nos désastres jamais une Chambre française n'aurait consenti à voter la loi militaire de 1872 et à plus forte raison la loi actuelle?
Seul de son entourage, l'Empereur ne voulait pas la guerre, pour laquelle il partit la mort dans l'àme.
Avant de s'éloigner, après avoir reçu les vœux du Sénat et du Corps législatif, l'Empereur adressa au peuple français une proclamation qui est trop connue pour que nous la reproduisions dans ces Souvenirs ; nous citerons seulement la lettre suivante adressée au commandant supérieur de la garde nationale, le général d'Autemarre.
'< Palais de Saint-Cloud, 26 juillet 1870.
» Mon cher général,
« Je vous prie d'exprimer de ma part à la garde nationale de Paris combien je compte sur son patriotisme et son dévouement.
(( Au moment de partir pour l'armée, je tiens à lui témoigner la confiance que j'ai en eUe, pour maintenir l'ordre dans Paris et pour veiller à la sûreté de l'Impératrice.
« Il faut, aujourd'hui, que chacun, dans la mesure de ses forces, veille au salut de la patrie.
« Croyez, mon cher général, à mes sentiments d'amitié.