CHAPITRE V
Visite du Prince impérial au quartier à Saint-Cloud. — Repas ofifert par lui à la garnison. — La Marseillaise. — Nous quittons Saint-Cloud. — Sarrebriick. — Mon impression en arrivant à Metz. — Le maître d'hôtel de l'hôtel de Paris. — Nous rejoignons le régiment à Courcelle-Chaussy, — 11 pleut toujours. — Les mauvaises nouvelles. — Les bivouacs de Boucheporn et Longeville-lès-Saint-Avold. — Une alerte de nuit. — La retraite sur Metz. — Les paysans fuient l'invasion. — Le bivouac de Maizery. — Nous campons sous Metz. — Combat de Borny. — L'armée passe sur la rive gauche de la Moselle. — La nuit à travers Metz. — Le 15 août 1870. — Nous escortons l'Empereur le 16 août au matin. — Bataillé de Rezonville. — Les cuirassiers de la Garde. — Nous chargeons la cavalerie prussienne.
J'étais donc maréchal des logis au 4^ escadron du régiment des lanciers de la Garde impériale lorsque la guerre éclata au mois de juillet 1870. Comme je crois l'avoir dit, dans le chapitre qui précède, mon escadron avait été détaché pour faire
le service à Saint-Cloud auprès de l'Empereur, et le reste du régiment était resté à Paris à l'École • Militaire. Nous étions casernes au bas de la rampe qui mène au château avec le 2^ voltigeurs de la Garde.
Je me rappelle encore l'enthousiasme qui se manifestait tous les soirs lorsque, vers six heures, l'Empereur revenait de Paris. Quand sa voiture, attelée à la Daumont, montait lentement l'avenue du château, les soldats se mettaient aux fenêtres et un seul cri sortait de leurs poitrines, celui de : « Vive FEmpereur! »
Les habitants partageaient leur joie et saluaient aussi le souverain de leurs vivats.
Le jour de la déclaration officielle delà guerre, la joie fut au comble, partout oii l'on se rencontrait, au café ou dans les rues, on se serrait les mains en se disant : u Eh bien! la chose est faite, nous partons! » et l'on ajoutait : « A Berlin! » Hélas! on était loin de présager les terribles événements qui devaient suivre.
Tous les corps d'armée se mirent successivement en route, puis vint le tour de la Garde qui présentait deux divisions d'infanterie, une de cavalerie et deux régiments d'artillerie de troupes superbes.
Les lanciers de la Garde partirent à leur tour.
Cependant une chose nous tourmentait, mes camarades et moi : le régiment était déjà à Metz et Fescadron de Saint-Cloud restait toujours; mais comme l'Empereur et le Prince impérial n'étaient pas encore partis pour l'armée, nous nous consolions en pensant partir avec eux. Il fallait du reste que le service fut assuré au château jusqu'après leur départ, l'Impératrice devanty rester.
Quelques jours avant son départ pour l'armée, le Prince impérial descendit un soir du château vers cinq heures, accompagné d'un de ses aides de camp, le capitaine de frégate Duperré, pour visiter le quartier. Le pansage venait de fmir. J'étais de semaine, et, là giberne au dos, je me trouvais sur la porte du quartier lorsque le Prince et son aide de camp se présentèrent.
En apercevant mon insigne de service, M. Duperrë vint à moi, me priant de vouloir bien guider Son Altesse à travers les chambrées et les écuries. Je m'empressai de les précéder, tout en ayant soin d'envoyer un voltigeur du poste de police prévenir l'adjudant de son régiment.
Le Prince voulut d'abord visiter les écuries, pendant ce temps les hommes mettraient un peu d'ordre dans leur tenue et dans leurs chambres. Je marchais respectueusement à un ou deux pas du Prince, le bonnet de police à la main. Je me
souviens qu'il était coiffé d'un chapeau haut de forme et vêtu d'une veste courte en drap noir qu'accompagnait un grand col blanc. Ce costume le faisait ressembler à un jeune Anglais. Il me parut en bonne santé, mais pas très grand pour son âge. Il avait un bon regard, très franc mais un peu rêveur. Le Prince, tout en marchant, adressait force questions à son aide de camp, et puis, je ne sais pourquoi, il me semblait que leur conversation avait trait aux graves événements qui se préparaient.
Le pauvre enfant paraissait tout fier à la pensée d'aller faire campagne. Tout à coup il se retourna vers moi assez vivement et les yeux tout brillants : « Vous savez, maréchal des logis, me dit-il, que je pars aussi, moi. » Il appuya sur le moi. (( Je le sais. Monseigneur, lui répondis-je, et toute l'armée en est fière. » A ce moment l'adjudant-major des voltigeurs vint se mettre à la dispositiorl du prince et nous montâmes dans les chambres. Les voltigeurs avaient eu le temps de passer leurs tuniques à brandebourgs jaunes et ils attendaient au pied de leur lit, les talons sur la même ligne et le bonnet de police à la main. L'entrée de Son Altesse fut saluée dans chaque chambrée par les cris très nourris de : « Vive l'Empereur! Vive le Prince impérial! «et lorsque
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le Prince redescendit Jl trouva tout le bataillon de voltigeurs et l'escadron de lanciers formant la haie, sans armes, jusqu'à la grille du quartier. Les cris de : « Vive le Prince impérial ! » redoublèrent à ce moment et l'accompagnèrent pendant qu'il gravissait la rampe qui mène au château. Le cher petit Prince, je le vois encore nous saluant en souriant et tout heureux de l'accueil chaleureux qui venait de lui être fait par les braves soldats de la Garde. Ces cris de : « Yive le Prince impérial ! » ce sont peut-être les derniers que le fils de Napoléon lïl ait entendus à Saint- Cloud.
x\près nos désastres les ennemis de l'Empire ont tourné en ridicule ce jeune prince de quatorze ans emmené à l'armée malgré son jeune âge^. Si nous avions été vainqueurs on l'aurait couvert de lauriers. La veille de son départ, le Prince impérial offrit un déjeuner à toute la garnisoQ de Saint-Cloud et au détachement de centgardes caserne à Sèvres. Des tables avaient été dressées à cet effet dans la cour du quartier et lorsque, la musique jouant Vair de la reine Hortense, il passa dans nos rangs revêtu de l'uniforme de sous -lieutenant, l'épée au côté et la médaille