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Comme disait la proclamation de l'Empereur

militaire sur la poitrine, je vis bien des yeux mouillés de larmes.

Quand le Prince se fut retiré, le chef de musique du 2® .voltigeurs, M. Sellenick, sur la sollicitation de presque tous les assistants, fit jouer la Marseillaise. Ce chant qui, proscrit près de vingt ans, avait été autorisé de nouveau, était entendu par beaucoup d'entre nous pour la première fois. Exécuté par une des meilleures musiques de la Garde et dans la circonstance si solennelle de la déclaration de guerre, il fit sur nous une impression ineffaçable.

Puisque nous parlons musique, qu'on nous permette de rappeler que Ton faisait apprendre dans certains régiments, pendant le mois de juillet 1870, les airs nationaux des différents Etats de TAllemagne du Sud. On pensait que, séparés de la Prusse dès l'ouverture des hostilités, ces pays, devenus alliés de la France, seraient charmés de cette attention musicale.

Le lendemain de ce banquet le jeune Prince et l'Empereur partaient pour l'armée ; mais comme on craignait les accidents par suite de la foule qui se serait portée sur leur passage s'ils avaient traversé Paris, l'Empereur et son fils s'embarquèrent dans l'intérieur du parc dans un train spécial qui rejoignait la grande ligne sans revenir à Paris.

J'étais de garde au château ce jour-là et je vis arriver successivement le prince Napoléon et la princesse Clotilde, le maréchal Le Bœuf, MM. Emile Ollivier président du conseil et de Gramont, ministre des affaires étrangères : en un mot, tous les ministres qui venaient saluer à son départ celui qu'ils ne devaient plus revoir sur le trône.

A dix heures et demie du matin le train impérial quittait Saint-Cloud.

Mon escadron resta à Saint-Cloud jusqu'au 2 août, brûlant d'impatience de rejoindre Tarmée du Rhin. Enfin 60 cavaliers fournis par le dépôt des dragons de l'Impératrice vinrent nous relever et le jour même l'escadron se mit en route pour la gare de l'Est où nous devions nous embarquer pour Metz. Avant de traverser Paris, nous fîmes une pause d'une heure à l'Ecole-Militaire pour y prendre nos effets de campement. J'eus le temps d'aller faire mes adieux à mes parents. Déjà la nouvelle d'un premier avantage (la prise de Saarbrûck) était connue. C'était là que le Prince impérial, d'après la dépêche de l'Empereur, avait reçu le baptême du feu. Je vois encore la joie de mes parents en apprenant cette victoire. L'assurance du succès était dans toutes les bouches, et moi-même en me séparant d'eux j'étais plein de confiance. Mon père, qui était lié depuis sa jeu-

nesse avec le baron Larrey, fils du célèbre Larrey du premier Empire, m'avait remis pour le chirurgien en chef de l'armée du Rhin, la lettre suivante :

« Paris, 31 juillet 1870.

« Mon cher camarade,

« Je crois t'avoir parlé de mon fils aîné ; il part comme maréchal des logis dans les lanciers de la Garde, avec r espérance, car il est proposé pour officier.

« J'espère que Dieu nous le ramènera d'abord avec ses quatre membres, ce à quoi je tiens le plus ; mais, s'il lui arrivait malheur, je parle d'un malheur relatif , car il n'y aurait rien à faire contre un autre!... je le recommande à tes bons soins.

« Mes vœux pour toi-même avec l'expression de mes vieilles et cordiales amitiés.

« De Baillée ache,

« Juge d'instruction au tribunal de la Seine. »

Grâce à Dieu, je n'ai pas eu à me servir de cette lettre de mon père, et je n'ai vu qu'une fois le baron Larrey, le matin du 16 août, dans une des voitures qui suivaient l'Empereur se diri-

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géant sur Verdun. Mais reprenons notre récit.

L'opération assez compliquée d'embarquer les hommes et les chevaux étant terminée, on partit.

A Meaux, à Château-Thierry, à Epernay, à Commercy on nous apportait des rafraîchissements. Toute la route ne fut qu'une longue ovation. Les paysans sortaient sur le seuil de leurs maisons, se découvraient au passage du train, les enfants agitaient des drapeaux et tous criaient: « Vive l'Empereur! »

Nous arrivâmes à Metz le 3 août à 4 heures du soir, après vingt-quatre heures passées en chemin de fer. Nos pauvres chevaux avaient à peine mangé, et nous-mêmes étions un peu rompus, ayant été très entassés.

La première chose qui me frappa, en arrivant à Metz, ce fut l'état des forts et le manque de canons sur les rempai'ts.

J'en fis la remarque à mes camarades qui trouvèrent aussi la chose extraordinaire. Les forts de Queuleu, Saint-Quentin, Plappeville et Saint- Julien étaient ébauchés. Ceci était évidemment de l'imprévoyance, pour ne pas dire autre chose; mais comme on comptait sur une longue marche en avant dont le but devait être Berlin, qu'importaient Metz et ses forts !

L'escadron une fois à cheval, nous entrâmes

en ville par la porte Serpenoise. Toute la Garde, était partie la veille pour Saint-Avold, et comme la nuit approchait, que la distance pour rejoindre le régiment était très grande, et que, de plus, les chevaux et les hommes étaient fatigués, notre capitaine, M. de Soulages, après avoir pris les ordres de la place, nous fit établir au bivouac en dehors de la porte Chambière, près du polygone.

Le petit camp installé, je fis la proposition à trois de mes camarades d'aller souper en ville. L'offre fut acceptée avec empressement et nous nous rendîmes à l'hôtel de Paris, à côté de la cathédrale. L'hôtel était rempli d'une foule de personnages en uniformes, tant de la maison de l'Empereur que des télégraphes et du Trésor.

Au souper, l'impression désagréable que le mauvais état de défense de la ville m'avait causée, augmenta encore, car, interrogeant le maître de Fhôtel sur ce que l'on pensait de la guerre, il nous dit, en branlant la tète, que la guerre ne s'annonçait pas aussi bien qu'on aurait pu s'y attendre, que la Prusse était bien forte, et que nous nous étions trop pressés d'entrer en campagne. Les maréchaux des logis qui étaient avec moi se moquèrent du brave hôtelier en le traitant d'homme craintif, presque de mauvais Français, et je fis chorus. Néanmoins dans mon

for intérieur je disais : (( Cet homme a peut-être raison. »

Je demandai alors de quoi écrire et j'écrivis à mes parents pour leur dire que mon voyage s'était effectué sans encombre. Nous étions le 3 août au soir, et ce fut la seule lettre qui leur parvint.

Nous regagnâmes ensuite notre petite maison de toile, et je ne dois pas vous cacher que, malgré la dureté du lit, je dormis comme un bienheureux jusqu'à 5 heures du matin.

Le lendemain à 3 heures de l'après-midi, nous levâmes le camp pour aller à Courcelle-Chaussy, ou était la Garde. Nous arrivâmes, vers 7 heures du soir, par une pluie battante. Il fallut mettre les chevaux à la corde et dresser les tentes par ce temps affreux, et ce premier début n'était pas fait pour nous rendre très gais. Ensuite il fallut faire à manger; autre difficulté, pour allumer du feu : tout était trempé. Heureusement un de mes camarades, d'un autre escadron, m'otïrit un peu de soupe, de pain et de vin et, après ce modeste repas, je fus me blottir sous ma tente-abri. Elle était déjà occupée par trois lanciers. Nous nous accroupîmes tous les quatre, et je passai la nuit assis sur mon portemanteau, dans une position plus que fatigante et dans l'impossibilité d'en prendre une meilleure ; ajoutez à cela la pluie tombant

toujours et VOUS aurez une idée de ma seconde nuit au camp.

Le lendemam vers 4 heures de l'après-midi, comme on se disposait à manger la soupe, on sonna à cheval. Il fallut donner un coup de pied à la marmite, seller au plus vite, et toute la division se mit en marche pour Saint- Avold . L'infanterie de la Garde nous avait précédés.

Déjà à ce moment le bruit de la défaite du général Douay à Wissembourg avait transpiré, mais nous ne vouhons pas y croire. Cette marche de toute la Garde avait pour but, nous l'avons su plus tard, d'appuyer les corps de Ladmirault et deFrossard qui étaient à ce moment en contact avec l'ennemi.

Nous arrivâmes à la nuit sur une hauteur oii l'on nous fit camper. Le lendemain à la pointe du jour, nous montâmes à cheval et Ton fil retirer les flammes de lance. Ceci était un indice certain du voisinage de l'ennemi.

Toute la division se rendit alors dans une immense prairie à trois kilomètres de là, près du village de Boucheporn, et il est difficile de rêver un endroit plus joli. Figurez-vous un petit ruisseau traversant le pré, à droite et à gauche des collines en partie boisées, et à l'extrémité de ce vallon le village de Boucheporn, dressant son

clocher au milieu de collines plus élevées que celles de la prairie. Le temps s'était remis au beau et, comme nous avions déjeuné sur l'herbe et fait manger nos chevaux, je serais resté bien volontiers quelques heures mollement étendu sur le gazon en fumant ma pipe, mais nous avions d'autres devoirs à remplir.

A midi, le général Desvaux, qui commandait la cavalerie de la Garde, nous fit partir pour Longeville-les-Saint- Avold .

Notre division marchait en colonne par quatre dans l'ordre suivant : chasseurs en tète, puis guides, lanciers, dragons de l'Impératrice, cuirassiers et carabiniers, et formait une longue fde serpentant de Boucheporn à Longeville à travers un pays très accidenté.

Longeville se trouve au pied d'un immense plateau sur lequel on nous fit établir. Les chevaux furent mis à la corde, mais défense de dresser les tentes. Toute la division des voltigeurs de la Garde était campée un peu au-dessous de nous et dans Longeville. Au loin dans la direction de Saint-Avold, que nous avions laissé à notre gauche avant d'entrer à Longeville, on apercevait sur les hauteurs les feux de bivouac des Prussiens.

Les chevaux furent dessellés vers 5 heures du

soir, à 6 heures on alluma de grands feux et il fut permis de se coucher sur la couverture avec le sac d'avoine sous la tête.

Il était près de minuit et nous dormions profondément lorsque tout à coup le cri : « Aux armes ! » se fit entendre. A-t-il été poussé par une sentinelle française, ou par un espion prussien pour répandre le désordre, c^est ce que nous n'avons jamais pu savoir. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en un clin d'oeil les chevaux furent sellés sans bruit, chacun courut à ses armes et se tint prêt à monter à cheval. Tout se passa avec le plus grand calme. C'était évidemment une fausse alerte, mais nous demeurâmes tout le reste de la nuit la bride au bras. Je n'oublierai jamais ce spectacle; toute cette belle division de cavalerie immobile et silencieuse à la tête de ses chevaux ; les cuirassiers et les carabiniers appuyés sur leurs grands sabres, les cuirasses et les casques brillant au milieu de la nuit à la lueur des feux.

Au petit jour, les bagages commencèrent à défiler vers Metz, puis ce fut notre tour. L'infanterie avait pris une autre route. Mais nous tombions littéralement de sommeil, et l'on s'arrachait les cheveux pour ne pas dormir à cheval. Nous arrivâmes, au bout de deux heures d'une marche souvent interrompue par les embarras de la route.

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à Courcelle, d'où nous étions partis Favantveille.

Cette marche ressemblait trop à une retraite pour qu'il fût permis de douter encore des mauvaises nouvelles qui étaient parvenues jusqu'à nous. A notre droite, sur une route parallèle, nous vîmes le corps Ladmirault qui, comme nous, opérait sa retraite sur Metz à la suite de la défaite du corps de Frossard à Forbach.

Je dois le dire : malgré le nombre de bagages et de voitures de toutes sortes, les corps se retiraient dans un ordre parfait. L'infanterie de la Garde resta à Courcelle-Chaussy et s'y établit. Nous, nous continuâmes notre route, laissant à notre droite le bivouac oii mon escadron avait rejoint le régiment en sortant de Metz, deux jours auparavant.

Comme nous quittions Courcelle, la pluie se mit à tomber avec force. Nous nous établîmes néanmoins au bivouac, dans les terres labourées qui, détrempées par l'eau, présentèrent bientôt un gâchis difficile à dépeindre. Je me rappelle que j'étais de jour, et vous dire le mal que j'eus à ce bivouac, traînant des monceaux de boue entre la botte et le sous-pied et étant obligé de vaquer à tous les détails du service!

La nuit venue, il fallut se coucher sous une

tente dont le sol était mouillé, et je ne quittai pas mes bottes dans la crainte de ne pouvoir les remettre le lendemain. Enfin, le jour vint, on monta à cheval, mais dans quel état! La pluie n'avait pas cessé depuis la veille, les selles et les fourniments avaient traîné à terre, il y avait des chevaux qui s'étaient roulés, cavaliers et montures ne présentaient qu'un amas de boue.

Avant de partir, on nous réunit pour nous lire un ordre du jour du général Bourbaki, commandant en chef de la Garde impériale, dans lequel il nous annonçait la défaite du maréchal de Mac- Mahon à Reichshoffen. Mais il ajoutait que le duc de Maqenta avait dû céder devant des forces considérables et que la victoire de l'ennemi avait été chèrement achetée ; que, de plus, tout était loin d'être perdu, qu'il restait des corps d'armée et la Garde qui n'avaient pas encore combattu et que bientôtnous reprendrions une revanche éclatante. Les soldats accueillirent cette proclamation, dont je donne le sens par les cris de: «Vive l'Empereur! Vive la France ! »

On se mit en marche, se dirigeant sur Metz.

La route était remplie de voitures militaires et de paysans venant de Saint-Avold et de Longeville, ainsi que des villages environnants. Ils se sauvaient en emportant leurs objets les plus

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précieux, disant que les Prussiens pillaient tout et qu'ils prenaient les hommes valides pour les placer en avant de leurs troupes et les exposer ainsi aux premiers coups. Ce spectacle de femmes, d'enfants et de vieillards fuyant leurs villages et la plupart pleurant, faisait peine à voir et ne contribuait pas peu à augmenter la tristesse causée par les dernières nouvelles.

Nous marchions en colonne serrée par escadrons dans les champs, la pluie tombait toujours, et nos pauvres chevaux,qui portaient pour quatre jours de vivres et d'avoine, avaient une peine énorme à sortir de ces terres labourées. Toute la division campa près du village de Maisery, et on alla le soir à l'abreuvoir en armes, les Prussiens ayant passé la frontière depuis l'avant-veille et leurs coureurs ayant déjà été rencontrés dans les environs par nos reconnaissances. En allant à l'abreuvoir, nous traversâmes le bivouac du 3'' chasseurs à cheval, et nous vîmes trois chevaux prussiens qui avaient été pris dans une rencontre des chasseurs de ce régiment avec les uhlans.

C'est ce soir-là que je reçus au bivouac une lettre de mes parents qui répondaient à ma lettre écrite à l'hôtel à Metz. Je ne puis vous dire le plaisir qu'elle me Ht, et mes yeux se remplirent

de larmes en lisant toutes les recommandations que me faisait mon excellente mère. Je répondis de suite et je portai la lettre à la voiture des postes de notre corps d'armée; mais le service devait déjà être très irrégulier, car elle ne parvint pas.

Nous quittâmes Maizery le lendemain de très bonne heure, toujours avec la pluie, et il fallut attendre au moins deux heures dans les champs, au bord de la route, que les bagages aient défilé. Enfin, après une marche très pénible dans les terres labourées, nous vîmes le clocher de la cathédrale de Metz.

Toutes les troupes se concentraient sous Metz, sur la rive droite de la Moselle.

A peine arrivé au camp, je fus désigné par Fadjudant-major de jour pour aller chercher un endroit favorable pour faire boire les chevaux.

Je partis immédiatement, à une allure assez vive ; mais mon pauvre cheval, fatigué par toutes ces marches et contremarches, ne voulait plus trotter, et je fus contraint de passer au pas.

Je me dirigeai vers la porte des Allemands, et comme je regardais en passant les voitures de toutes sortes venant de Metz, je vis dans une calèche M""® Odent, la femme du préfet. Mes parents étaient restés en relation avec cette excellente

famille dejiuis notre séjour en Alsace. Comme je m'empressais de la saluer, elle me reconnut aussitôt et fit arrêter sa voiture. Mais l'embarras sur les ponts-levis était tel que je n'eus que le temps d'échanger quelques paroles avec elle. J'appris que son fils, officier au S*" lanciers, mon ancien camarade de collège, était campé non loin de là, et elle allait justement pour le voir.

Après m'être fait indiquer un endroit convenable de la Moselle pour l'abreuvoir, je revins au camp.

Nous étions alors le 13 août. Je reçus ce jour-là une seconde lettre de mes parents, qui s'étonnaient beaucoup de ne pas recevoir de mes nouvelles. Cependant je n'ai pas manqué d'écrire chaque fois que j'en ai eu le temps. Ma mère me disait dans sa lettre que, malgré tous les tristes événements qui venaient de se passer à Wissembourg et à Forbach, Paris était calme, et que Ton comptait, pour sauver la France, sur le courage de soldats qui, bien que vaincus par le nombre, étaient néanmoins des héros et pouvaient encore de grandes choses.

Yers trois heures, nous allâmes à l'abreuvoir à la Moselle, non loin du pont en fil de fer qui fait communiquer l'île de Chambière avec le fort de Belle-Croix.

Comme nous allions quitter la rivière, l'Empereur vint à passer en voiture découverte. Je le reconnus le premier, car j'étais tout près de la première pile du pont, et, agitant mon bonnet de police, je criai : « Vive l'Empereur! » Aussitôt tout le monde leva la tète et le cri de : u Yive l'Empereur ! » s'étendit sur toute la ligne. Il salua lentement d'un air triste et bien accablé. Ce fut l'avant-dernière fois que je le vis. Ce jour-là le Prince impérial vint à cheval visiter les bivouacs de la Garde; il était accompagné du général Bourbaki et de M. Bachon, son écuyer. Il fut chaleureusement acclamé par les troupes.

La journée se termina. sans autres événements importants, mais nous nous attendions soit à une attaque de l'ennemi, soit à l'attaquer nousmêmes. Tout le monde ignorait la marche des Prussiens, qui ne se montraient nulle part.

Il faut, du reste, reconnaître qu'ils ont toujours eu le talent de masquer leurs mouvements et leurs troupes d'une façon incroyable. Ils suivaient constamment les bois, profitaient de tous les plis de terrain, ne faisaient jamais de feu la nuit et pas le moindre bruit. Au lieu que chez nous, dès quatre heures du matin, tous les tambours, tous les clairons et trompettes se mettaient à battre et à sonner un réveil qui, pour ne

rien exagérer, durait un bon quart d'heure. Le soir, à dix heures, J'extinction des feux était sonnée à grand renfort de trompettes sur toute la ligne. De cette manière, les Prussiens, même sans avoir recours à leurs espions, pouvaient toujours savoir d'une manière certaine la position de l'armée française.

A tout moment, suivant une habitude contractée en Afrique, les troupiers profitaient de la moindre halte pour faire le café. On en donnait même souvent l'ordre. Alors c'était une vraie débandade, l'un courait au bois, l'autre à l'eau, le troisième s'occupait d'autre chose, en un mot le désordre s'ensuivait. Ajoutez à cela qu'on se gardait souvent très mal et vous aurez l'explication d'une masse de troupes surprises par les Prussiens au moment où elles allaient manger la soupe.

Pendant la journée du 13, la pluie avait cessé et le 14 le soleil se leva radieux.

La matinée fut occupée en grande partie à des distributions de toutes sortes pour les hommes et les chevaux. Le mauvais temps avait, du reste, détérioré les biscuits conservés dans les bissacs à la suite des distributions des jours précédents. A 3 heures on alla à l'abreuvoir à la Moselle, mais on en revint presque aussitôt et au plus

vite, car le canon se fit entendre vers 3 heures et demie en avant de nos lignes. Nous prîmes le grand trot, et en approchant du bivouac le bruit de la mousqueterie se faisait entendre plus distinct.

La division de cavalerie de la Garde se trouvait placée non loin de la route de Metz, à Sarrelouis, ayant à sa droite, mais du reste assez éloigné, le village de Borny qui devait donner son nom à ce combat.

On nous fit de suite lever le camp, paqueter les selles et monter à cheval. Les dragons étaient en première ligne, puis les lanciers, ensuite venaient les cuirassiers et, en dernière ligne, les carabiniers. Les guides et les chasseurs à cheval étaient détachés auprès de l'infanterie de la Garde.

Pendant ce temps, le combat avait commencé sur toute la ligne. Un pli de terrain nous cachait à l'ennemi et par conséquent nous empêchait de voir le champ de bataille; mais les détonations de l'artillerie et les feux de bataillon de l'infanterie, arrivaient à nous très distinctement. On voyait les obus laisser en l'air, après avoir éclaté, de petits nuages blancs très épais et qui, peu à peu, finissaient par s'évanouir. C'était la première fois aussi que j'entendais le bruit des fa-

meuses mitrailleuses, et il avait quelque chose de sinistre.

Le général Bourbaki arriva au galop, suivi de son peloton de dragons de l'Impératrice, mais il ne fit que passer devant notre ligne. Il courait vers l'infanterie de la Garde qui s'avançait flanquée de l'artillerie et des chasseurs à cheval pour soutenir les troupes engagées si le besoin s'en faisait sentir. Cette belle infanterie marchait en colonnes par divisions avec un ordre admirable et alignée comme au Champ-de-Mars.

A ce moment, le général Desvaux demanda un sous-bfticier pour aller faire une reconnaissance sur notre extrême droite, du côté de la route de Strasbourg, et le colonel me fit l'honneur de me désigner. Cette reconnaissance avait pour but de voir si un corps prussien venant de ce côté ne pourrait pas tourner notre droite et nous couper de Metz. Je partis au galop avec dix lanciers. Le colonel m'avait donné des instructions particulières : tâcher de voir sans être vu, et, avant tout, éviter de me faire enlever en allant trop loin. Le capitaine adjudant-major L... avait de plus eu la bonté de me prêter sa lorgnette, une excellente jumelle.

Après avoir galopé à travers champs, je me dirigeai vers le village de Borny, où j'apercevais

un château surmonté d'un belvédère. Je mis pied à terre et, suivi d'un lancier qui était également descendu de cheval, je montai sur cette petite tour qui était un excellent observatoire. Le propriétaire du château me dit alors que le matin il était allé se promener du côté des bois que nous apercevions à notre droite et qu'il avait vu très distinctement, au delà de ces mêmes bois, des masses prussiennes très profondes. Je redescendis alors, mais non sans avoir, à l'aide de la lorgnette du capitaine, examiné attentivement l'horizon où l'on n'apercevait, du reste, pas la moindre trace de Prussiens. En effet, pendant que l'armée du vieux Steinmetz nous occupait ainsi, l'armée de Frédéric-Charles passait la Moselle au-dessus de Pont-à-Mousson, pour se concentrer sur la rive gauche et nous couper du camp de Châlons et par suite de la route de Paris.

Je traversai la cour du château qui, déjà, était remplie de blessés de toutes armes auxquels on donnait les premiers soins. Ces malheureux, qui avaient l'un le bras emporté, l'autre la jambe cassée ou la tète fendue, poussaient de sourds gémissements qui fendaient l'âme, et je dois dire que je fus bien plus impressionné par ce douloureux spectacle que par les premiers coups de ca-

non qui remuent cependant toujours les soldats, même les plus aguerris.

Je remontai à cheval et je poussai vers un bois derrière lequel était massée une brigade d'infanterie, et je m'empressai d'avertir le général qui la commandait des renseignements que j'avais puisés auprès du propriétaire du château de Borny . Il me remercia en ajoutant que je pouvais dire au général qui m'avait envoyé en reconnaissance que sa brigade était précisément en réserve pour couvrir Je flanc droit de l'armée et qu'il n'y avait rien à craindre de ce côté.

Avant de rejoindre le régiment, je voulus jeter un dernier coup d'œil sur le champ de bataille et je mis la main à la lorgnette; mais, fatalité! l'étui était bien pendu après moi, mais de lorgnette, point! Je n'avais pas eu la précaution de mettre la boucle de sûreté du couvercle et, en sautant un fossé, elle était sortie brusquement de l'étui. Je retournai sur mes pas en déployant pour la chercher mes dix lanciers en tirailleurs, mais nous eûmes beau regarder derrière chaque sillon, il fallut renoncer à la trouver.

J'allai ensuite rendre compte de ma mission au général Desvaux, qui, après m'avoir écouté sans m'interrompre, me dit que je m'étais très mal acquitté de ma reconnaissance et que j'au-

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