SOUVENIRS IN.TIMES D'UN LANCIER
puis quelque temps, le comité de la garde nationale. Dans un des modestes logements de cette petite maison paisible, habitait un vieux peiatre que j'ai connu, on l'appelait légère Taupin. Il ne manquait pas d'un certain talent comme restaurateur de vieilles peintures. Lors de l'arrivée de mes parents à Paris en 1865, il avait retouché et restauré plusieurs des tableaux anciens, qui décoraient notre salon. Il a du mourir pendant la Commune, car nous ne l'avons jamais revu après le cruel drame dont il a été probablement le témoin.
Lorsque lé général Lecomte fut arrivé à la maison de la rue des Rosiers, un officier garibaldien, Herpin-Lacroix*, proposa à la foule qui encombrait la rue et le petit jardin du n° 6 de former une cour martiale pour juger le prisonnier. Mais, dit M. J. Claretie dans l'ouvrage cité plus haut : « La foule voulait la mort sans délai, c'était comme une fièvre de massacre. »
Yers 3 heures on amena l'ex-commandant de la garde nationale, le général Clément Thomas. Il venait d'être arrêté, en bourgeois, occupé, prétendait la foule imbécile, à lever le plan des bar-
1. Condamne à mort plus tard par le conseil de guerre et fusillé avec le sergent Verdaguer et le lieutenant Lagrange, comme cojnplices du meurtre des deux généraux.
ricades et des défenses de Montmartre. Il n'en fallait pas davantage pour que sa mort fût décidée. De plus, on ne lui pardonnait pas ses ordres du jour adressés pendant le siège aux gardes nationaux, dans lesquels il leur reprochait de préférer le jeu du bouchon et le cabaret aux grand'gardes en face des Prussiens.
La foule pousse à coups de pied et à coups de poing le malheureux général dans le jardin de la maison n° 6. Il reçoit, en se dirigeant vers la muraille, des coups de feu qui, s'ils l'atteignent, ne ralentissent pas sa marche. Enfin Clément Thomas se retourne, se place son chapeau à la main contre le mur, crie : « Yive la République ! » et tombe sous les coups de feu des forcenés qui l'entourent.
Pendant ce temps Lecomte, entendant la fusillade, et sentant que sa dernière heure était venue, remettait au commandant Poussargues, prisonnier avec lui, son argent et lui parlait de ses cinq enfants qui allaient rester orphelins. Comme il sortait dans le jardin, un coup de feu tiré par derrière le fit tomber sur un genou, ce qui a fait supposer qu'il avait faibli au moment suprême. Les gardes nationaux le saisirent alors; on le poussa sur le cadavre de Clément Thomas où dix coups de feu l'achevèrent. Quant à l'infortuné
général de la garde nationale, on retrouva le soir soixante-dix balles dans son corps. C'était cependant un républicain de la veille que Clément Thomas! Combien il dut souffrir de périr des mains de ces hommes qui en l'assassinant prétendaient défendre cette République pour laquelle il avait combattu, avait été exilé et qu'il avait certainement entrevu, dans ses rêves, comme l'idéal des gouvernements.
Cette horrible exécution de la rue des Rosiers jeta la stupeur dans Paris et l'on commença à comprendre de quoi étaient capables des gens, qui, sous prétexte de conquérir les franchises municipales, accomplissaient de pareils crimes.
Ce qui restait de troupes fidèles, s'élevant à peu près à 20 000 hommes, avait été réuni au Champ- de-Mars et àTEcole-Militaire par le général Yinoy. M. Thiers était parti pour Versailles dans la journée, et en apprenant les événements de Montmartre il donna l'ordre aux différents membres du gouvernement de venir le rejoindre. A 1 heure du matin le général Vinoy déclara qu'il se retirait à Versailles avec son dernier soldat.
A 1 heure et demie, toutes les rues débouchant sur les quais et sur la route de Versailles étaient gardées par la gendarmerie à cheval. Le général
Le Flô partit le premier en voiture et vers 3 heures du matin, par une nuit sombre, MM. Dufaure, Jules Simon, Ernest Picard, Jules Favre et le général d'Aurelle de Paladines le suivirent également en voiture et escortés par la troupe. La gendarmerie à pied fermait la marche et le général Vinoy, à cheval, dirigeait la retraite de ces 20 000 hommes qui sortirent ainsi de Paris sans que Paris s'en doutât.
L'insurrection était maîtresse de la capitale. Le comité organisait ses forces et ordonnait aux gardes nationaux de s'emparer des mairies. A 4i heures les fédérés, guidés par LulJier, commandant en chef de la garde nationale, envahissaient l'Hôtel de Ville, les casernes, la Préfecture de police^ les Tuileries et tous les ministères.
Voici comment M. E. Vacherot, dans un article paru dans le Figaro du 15 mai 1889 et intitulé : « La statue de Thiers à Paris », juge l'abandon de la capitale par le chef du pouvoir exécutif, au 18 mars 1871 :
(( On a dit qu'il (M. Thiers) avait eu tort de désespérer de Paris, qu'en y tenant tête à la Commune il eût pu en finir en moins de temps et avec moins de sang. C'est facile à dire après l'événement. Pour ceux qui, amis ou adversaires,
ont vu les choses de près, jouer ainsi la fortune de la France, avec quelques soldats dont la fidélité n'était pas sûre, au milieu d'un peuple affolé dont les femmes et les enfants avaient suffi pour désarmer la troupe, n'était-ce pas plus qu'une imprudence? Une bataille perdue dans Paris, c'était le gouvernement tout entier prisonnier de la Commune, devenue alors maîtresse de la France. Tout cela devant l'étranger attendant le moment de l'heure du coup de grâce. L'événement donna raison à la sagesse de M. Thiers qui, par son incomparable activité, refit l'armée qui devait triompher de toute résistance. Ce jour-là il fut le bon génie de la France et mérita d'en être appelé le sauveur. »
Revenu depuis la veille de captivité pour être témoin indigné de la révolution du 18 mars, nous sommes complètement de l'avis de M. Vacherot. Du reste, presque tous ceux qui ont écrit sur cette triste époque, se sont rangés à cette opinion. Une seule chose doit être sérieusement reprochée à M. Thiers : c'est l'abandon du Mont- Valérien qu'il ne fitréoccuper que sur les instances du général Vinoy.
Le 19 mars au soir, nous étions tristement réunis en famille, discutant la situation qui se présentait sous un jour bien sombre, lorsque le
domestique annonça M. Routier, Je greffier d'instruction de mon père.
« Monsieur le juge, lui dit aussitôt le greffier, vous ne pouvez pas aller au Palais demain matin ; indépendamment de ce que le service est devenu impossible par suite du départ de la gendarmerie pour Versailles, il y aurait de plus danger pour vous à y retourner, car un bataillon de fédérés l'occupe depuis ce matin et vous seriez certainement arrêté. Je me permets même de vous donner le conseil de ne pas coucher chez vous cette nuit, car les insurgés, qui connaissent maintenant toutes les adresses des juges d'instruction, pourraient bien se livrer, sans plus tarder, à des visites domiciliaires. »
M. Odent, l'ancien préfet de Metz, se trouvait en ce moment chez nous et il joignit ses instances aux nôtres pour décider mon père à aller coucher dans un hôtel et à sortir le lendemain de Paris.
Mon père, esclave de son devoir, objectait que n'ayant pas été relevé de ses fonctions par un ordre du garde des sceaux l'appelant à Versailles, il ne devait pas quitter son poste. Je sais bien que les sénateurs romains avaient attendu les Gaulois sur leurs chaises curules,mais les temps et les circonstances n'étaient pas complètement
identiques; et en tous les cas, on peut penser, en voyant la manière dont les^ communards ont traité le président Bonjean, qu'ils ne se seraient pas contentés, comme nos ancêtres, de tirer la barbe aux magistrats restés sur leurs sièges.
Mon père prit enfin le parti d'aller coucher dans un hôtel de la rue de Bourgogne.
Quant à moi, malgré les supplications de ma mère, je plaçai, en me mettant au lit, mon revolver chargé à la portée de ma main, bien décidé à casser la tète au premier garde national qui mettrait le pied dans la maison.
Mon père nous avait donné rendez-vous pour le lendemain à midi à la gare Montparnasse, pour nous rendre à Chartres. A 11 heures je me mis en quête d'une voiture pour ma mère, ma tante, mon frère et moi. La difficulté d'en trouver une pour nous transporter tous quatre avec notre petit bagage, nous lit manquer le train. En fait de colis nous avions chacun une valise à la main. Ces dames avaient, de plus, cousu sous leurs robes de longues poches en toile contenant leurs valeurs, papiers et bijoux. Nous ne trouvâmes pas mon père à la gare, et il fallut attendre jusqu^'à 4 heures le train suivant. Pendant cette longue station dans la salle des pas-perdus, nous eûmes tout le loisir d'examiner les fédérés. Au
DE LA GARDE IMPÉRIALE. 2o9
nombre d'un bataillon, ils avaient formé les faisceaux dans les cours de la gare dont ils occupaient les abords et les quais militairement.
Quelles figures ! et quelles tenues ! Une partie de ces hommes, ivres, on peut le dire, depuis six mois, c'est-à-dire depuis le 4 septembre, dormaient sur les banquettes des salles d'attente ou sur la paille étendue un peu partout. Ils ne sortaient de leur torpeur que pour étancher leur soif, qui paraissait inextinguible, en se pendant aux bidons de vin que de nombreuses et provocantes cantinières, la ceinture rouge serrant la taille et le képi sur l'oreille, leur offraient à tout moment. Ceux qui ne dormaient pas discutaient, commentaient entre eux les journaux du matin et semblaient toujours prêts à en venir aux mains. Je vois encore l'immense tambour-major de ce bataillon de iédérés, décoré de la médaille militaire et des médailles de Crimée et d'Italie.
Les gardes nationaux faisaient cercle autour de cet ancien soldat qu'on rougissait de trouver au milieu de cette cour des miracles. Il tenait son auditoire sous le charme du récit de ses anciennes campagnes. Espérons, pour l'honneur de l'armée, qu'il se sera aperçu à temps du milieu dans lequel il s'était fourvoyé et qu'il n'aura pas tardé à déserter la cause de la Commune.
Vers 3 heures, un mouvement se produisit dans ce bivouac improvisé. Les chefs s'empressaient autour d'un petit jeune homme aux cheveux bouclés et à la figure de fille. Il portait la vareuse de la garde nationale et le képi très galonné. Une ceinture rouge frangée d'or ceignait ses reins et il tenait à la main un petit jonc à pomme d'or avec lequel il jouait négligemment.
Ce monsieur, dont la figure faisait penser à Saint-Just, le sinistre ancêtre, et que les gardes nationaux saluaient jusqu'à terre en l'appelant citoyen délégué, se dirigea vers le bureau du chef de gare, conduit avec beaucoup de déférence par le commandant du bataillon, vieille barbiche blanche taillée militairement, décoré de la Légion d'honneur et qu'on était assez étonné de voir à la tête de ces truands.
Nous nous assîmes dans la salle d'attente, nous faisant le plus petits possible. Non loin de nous se trouvaient plusieurs soldats blessés pendant le siège et qui rentraient dans leurs foyers. Ces pauvres diables, dont la plupart se traînaient sur des béquilles ou s'appuyaient sur des cannes, étaient en butte aux railleries et même aux poussées des fédérés qui ne se gênaient pas, lorsque par hasard ces pauvres blessés se trouvaient sur
leur passage, de les bousculer rudement en leur disant avec l'accent des faubourgs : Eh ! va donc, capitulàrd!
Il me fallut prendre sur moi à plusieurs reprises pour ne pas m'inlerposer entre ces misérables et les débris des soldats de la France. Si je n'avais eu en ce moment charge d'âmes, il est certain que, au risque de me faire arrêter, je serais intervenu.
Que ces quatre heures nous parurent longues et combien nous étions dévorés d'inquiétude touchant mon père. Etait-il parti par le train de midi, ou bien était-il retourné au Palais malgré nos conseils? S'était-il fait arrêter?
Enfin nous montâmes dans le bienheureux train! Ma mère, malgré la chaleur, qui cette année-là était accablante au 20 mars, portait un manteau de fourrure qu'elle voulait ainsi sauver du naufrage ; ma tante était vêtue aussi avec une certaine élégance, et les places de premières que nous primes, plus la petite chienne Furette tenue en laisse, tout cela constituait un ensemble qui pouvait nous faire remarquer.
On n'est jamais prudent, et, toute proportion gardée bien entendu, nous renouvelions l'histoire de l'infortuné Louis XVI quittant Paris le 20 juin 1791 dans un carrosse à quatre chevaux.
avec une suite trop nombreuse et des courriers cillant préparer les relais, au lieu de se sauver dans un modeste cabriolet avec la Reine et le Dauphin.
Avant de sortir des fortifications, le train s'arrêta à la station du chemin de fer de ceinture. Nous eûmes encore un moment d'angoisse. Un immense drapeau rouge flottait sur la gare. Comme celle de Paris, elle était occupée par des fédérés de tout âge et de toute provenance, c'està-dire qu'il y avait encore un peu plus de désordre qu'à la gare Montparnasse. Par contre, les cantinières étaient en plus grand nombre. Saura-t-on jamais ce que la Commune a compté de cantinières? Deux gardes nationaux montèrent dans notre compartiment pour procéder à je ne sais quelle visite. « Tiens, dit l'un d'eux en entrant dans le compartiment de premières, on doit être bien dans ces petits salons-là. » Puis : « Pas d'armes, citoyens, par à' amonitions (pas de munitions)? )>
Sur notre déclaration négative ils descendirent. Peu après le train s'ébranla. Nous passâmes près des forts de Vanves et de Montrouge. Ils étaient complètement ruinés par le bombardement; et ma mère put constater les relations mensongères des journaux qui racontaient qu'on
relevait rapidement chaque jour les dégâts causés par le feu de Fennemi.
A Meudon, le quai de la gare était occupé par un détachement de gendarmes commandé par un officier. Ces braves représentants de la force publique, appuyés sur leurs carabines, faisaient un singulier contraste avec l'armée de l'émeute, débraillée et puant le vin, que nous venions de quitter, et je remerciais Dieu intérieurement d'avoir permis que les miens fussent, pour le moment, à l'abri de tout danger. Nos regards ne pouvaient se détacher, pendant le temps que nous restâmes en gare, des honnêtes figures des bons gendarmes dont nous n'avions jamais aussi bien compris et apprécié le dévouement et le rôle protecteur.
En passant à Versailles, nous vîmes deux pièces de quatre placées à la grille de l'avenue de Paris. Cette modeste artillerie et quelques petits postes d'infanterie de ligne, qui faisaient leur soupe au bord de la route ou dans les champs, paraissaient être, pour le moment, les seules forces destinées à protéger l'Assemblée contre une incursion des communards. Gomment ces derniers n'ont-ils pas, à ce moment, pensé à marcher sur Versailles?
En arrivant à Chartres vers 6 heures du soir,
nous retrouvâmes mon père qui était parti par le train que nous avions manqué.
Le frère du général de Prémonville, ami de ma tante, et qui occupait à Chartres un emploi dans les contributions indirectes, avait bien voulu nous donner l'hospitalité pour quelques jours. C'était un homme fort aimable, gai comme son frère le général, et qui avait d'autant plus de mérite à nous recevoir en aussi grand nombre, que sa maison n'avait pas désempli d'officiers prussiens depuis six mois. Nous n'étions pas des Allemands, c'est vrai, mais enfin nous étions un embarras. A propos de ses hôtes d'outre-Rhin, il nous racontait que ces messieurs, lorsqu'ils faisaient du feu dans les cheminées, ne voulaient jamais, malgré ses observations pressantes, relever la trappe, et pour se chauffer ils appliquaient leurs larges pieds sur ladite trappe. « C'est un miracle, ajoutait M. de Prémonville, qu'ils n'aient pas incendié mon pauvre immeuble. »
Nous avions quitté Paris le 20 mars, et il était temps, car je crois que dès le lendemain on ne put s'éloigner sans un pscsseport délivré par le gouvernement insurrectionnel.
Ce jour-là (le 20 mars) l'amiral Saisset fut nommé par M. Thiers commandant supérieur des gardes nationales avec mission de réunir à
la Bourse, au Grand-Hôtel, où était le quartier général de l'amiral, et à la gare Saint-Lazare, les bataillons qu'on appelait encore les bataillons de r ordre. Mais la mesure était tardive, beaucoup de gardes nationaux bien pensants avaient quitté Paris dès l'armistice ou depuis le 18 mars ; bref, la mission de l'amiral échoua et il dut regagner promptement Versailles par le chemin de fer de la rive droite dont la gare était encore occupée par un bon bataillon.
Avant d'aller à Evreux où mes parents avaient décidé qu'ils attendraient les événements, mon père crut devoir se rendre à Versailles pour se mettre à la disposition du garde des sceaux. Il fut promptement introduit auprès de M. Dufaure.
— Allez à Evreux, lui dit le ministre, mais ne vous éloignez pas davantage, car sons peu nous serons rentrés dans Paris, les juges d'instruction auront fort à faire et nous avons besoin de les avoir sous la main.
— Vous pensez être dans Paris sous peu, monsieur le garde des sceaux, répondit mon père; me serait-il permis de vous demander de préciser davantage le moment, selon vous, de cette reprise de possession?
— Mon Dieu, dit M. Dufaure, huit jours, dix jours, peut-être quinze, mais pas plus.
— Je crois connaître malheureusement les révolutionnaires, lui répondit mon père, car je les ai combattus dans les émeutes, lorsque, dans les premières années du règne de Louis-Philippe, je faisais partie de la garde nationale. Je les ai combattus de nouveau dans les rangs de cette même garde aux journées de juin 1848, enfin je viens de traverser leurs nombreux bataillons ; eh bien, croyez-moi, monsieur le garde des sceaux, vous ne rentrerez pas aussi vite dans Paris. En tous les cas, ajouta mon père en prenant congé, je souhaite m'ètre trompé.
La suite des événements devait encore lui donner raison. J'ai souvent constaté qu'en bien des circonstances, et surtout en politique, mon père a été bon prophète.
Maintenon, — Un souvenir de 1830. — Henri de Pêne et la manifestation de la place Vendôme. — Evreux. — Je quitte cette ville pour rejoindre à Lyon le dépôt de mon régiment. — Le général Crouzat. — L'émeute du 30 avril à la Guillotière, — Je suis envoyé à Tours et d^ là à l'armée de Versailles. — Le 3° conseil de guerre à Versailles. — Les pétroleuses à la prison des Chantiers, — Suppression des lanciers, — Quelques mots sur le rôle de cette arme de 1814 à 1871. — Mon régiment devenu 20 «^ dragons va tenir garnison à Provins. — Les corps d'officiers à cette époque. — Les officiers attaqués en sortant de la pension par les communards. — Les Prussiens à Sézannc. — Manifestation bonapartiste au 15 août. — Conclusion.
Le 22 mars nous quittions Chartres dans l'après-midi pour aller à Maintenon. Nous étions descendus dans une auberge de très modeste apparence, située sur la place principale du bourg", en face du superbe château qui appartient au duc de Noailles. Avant dîner, nous allâmes nous
promener sur une jolie route menant aux magnifiques ruines que présentent les quarante-huit arches restes de l'immense aqueduc qui fut commencé en 1684 pour amener les eaux de l'Eure à Versailles.
Il ne fut du reste pas achevé, par suite de la mort d'un grand nombre de soldats qui contractèrent, en remuant les terres, des fièvres pernicieuses. Cette route longeait le parc que nous aperçûmes très bien, ainsi que le château, pardessus les haies basses qui l'entourent.
Que de souvenirs historiques s'attachent à Maintenon!
Le château, qfti remonte à Philippe-Auguste, fut reconstruit par J. Cottereau, trésorier des finances sous Charles YII et Louis XL
Acheté en 1674 par Louis XIV, il fut alors érigé en marquisat pour la veuve de Scarron, Françoise d'Aubigné, qui prit le nom de marquise de Maintenon et à laquelle le roi confia l'éducation des enfants qu'il avait eus de madame de Montespan. Après la mort de la reine en 1683, Louis XIV s'unit à madame de Maintenon par un mariage secret. On vous montre au château l'appartement de la marquise et son portrait peint par Mignard.
Le 4 août 1830, Charles X venant de Ram-
bouillet, accompagné des Cent-Suisses, des quatre compagnies des gardes du corps et des régiments de la Garde restés fidèles, arrivait à Maintenon.
Étrange destinée, le dernier des Bourbons ayant régné, passait, pour ainsi dire, sa dernièie nuit en France dans la chambre de l'épouse du plus grand roi de sa race.
Le lendemain matin, le roi fit appeler le maréchal Marmont et lui dit que son parti était arrêté, qu'il renonçait à se rendre sur la Loire, que son intention était de gagner Cherbourg pour s'y embarquer pour l'Angleterre et que le soir même il coucherait à Dreux.
« Le duc de Raguse, dit M. de Yaulabelle dans son Histoire des deux restaurations^ forma immédiatement l'escorte. Les gardes du corps et les gendarmes d'élite furent désignés pour composer le cortège que complétèrent deux pièces d'artillerie avec leurs caissons. Le reste des troupes devait se diriger sur Chartres. La compagnie des gardes du corps à pied, dite des Cent- Suisses, appartenant à la maison militaire du roi et non à l'armée, remit son étendard à Charles X. Les officiers de tous les autres corps furent admis à prendre congé du monarque ainsi que du Dauphin et des deux princesses. Le roi les remercia
de leur fidélité et leur donna sa main à baiser; sa douleur était profonde; il parvint cependant à la dominer; son attitude demeura grave et digne. La duchesse de Berry se montrait profondément émue ; elle embrassa plusieurs officiers en les . serrant convulsivement dans ses bras, et ses pleurs ne cessaient de mouiller la main qu'elle tendait à ceux qui venaient y poser leurs lèvres. « Adieu, « mes amis, soyez heureux, » leur disait-elle. Charles X quitta Maintenon vers 10 heures du matin. »
En nous promenant sur la route bordant le parc, tous ces événements se présentaient forcément à notre esprit. A la nuit tombante il me semblait voir les feux de bivouac de la maison du roi campée sur les pelouses et plus loin ses vedettes entourant et gardant ce château qui abritait pour quelques heures encore les augustes débris de la vieille monarchie.
Rambouillet ! Maintenon ! Dreux ! c'est toujours pour les rois la route de l'exil.
Dix-huit ans plus tard, le prince à qui la révolution de Juillet avait donné la couronne, était forcé à son tour de quitter la France, et Dreux fut une de ses dernières étapes.
Mais quelle différence avec le départ de Charles X. Obligé de recourir aux déguisements,
de prendre un nom d'emprunt (M. Lebrun), errant sur la côte normande sous la protection d'une nuit profonde et réellement délaissé de tous, Louis-Philippe s'enfuit d'une façon presque misérable. Charles X marchant à petites journées, faisant une partie de la route à cheval entouré de ses quatre compagnies de gardes du corps et de sa gendarmerie d'élite, se retira royalement.
Le 23 mars au matin nous apprîmes par les journaux la façon dont les communards avaient accueilli la manifestation de la rue de la Paix. Plusieurs manifestants avaient été tués ou grièvement blessés.
Parmi ces derniers se trouvait Henri de Pêne, qui dirigeait, je crois, à cette époque le Pains- Journal. Il fut atteint d'une balle dans l'aine, dont il guérit miraculeusement. On se souvient que plusieurs années auparavant il avait reçu au basventre un terrible coup d'épée dans un duel qui est resté célèbre.
J'avais été quelquefois, à la fin de l'Empire, dîner chez Henri de Pêne, dont le beau-fils était avec moi aux lanciers de la Garde. Puisque le nom de l'ancien rédacteur du Gaulois, mort en 1888, vient sous ma plume, je suis heureux de rendre hommage à son talent d'écrivain, à la
droiture de son cœur et au courage dont il fit preuve dans cette journée du 22 mars 1871.
Le 24 mars nous arrivions le soir en voiture à Evreux après avoir déjeuné à Dreux. La ville d'Evreux était remplie de soldats de toutes armes licenciés après la capitulation de Paris.
Ils erraient par bandes dans les rues, attendant le moment d'être renvoyés chez eux.
Nous avions arrêté un logement garni et nous prenions nos repas dans un petit restaurant dont les prix modérés étaient en rapport avec nos finances qu'il était important de ménager.
Le 3 avril, les dépêches affichées à la préfecture nous apprirent le premier engagement des fédérés au pont de Neuilly avec l'armée de Versailles. Le Mont-Valérien avait envoyé des obus au milieu des soldats de l'émeute marchant sur l'Assemblée.
Bergeret lui-même^ qui dirigeait en voiture les gardes nationaux, assista à la déroute de ses troupes qui rentrèrent en désordre dans Paris en criant : « A la trahison! »
Ma joie fut grande à la lecture de ces dépêches.
Mon père la partagea, car, à compter de ce jour, on fut en droit de penser que le triomphe de la cause de l'ordre était assuré et que la rentrée dans Paris n'élait plus qu'une question de temps.
La lutte était engagée entre Versailles et Paris; je ne pensais pas devoir prolonger plus longtemps mon séjour au milieu de mes parents. J'allai trouver le sous-intendant militaire et je me mis à sa disposition en lui présentant les pièces qui établissaient mon identité. « Monsieur, me dit ce fonctionnaire, votre régiment est devenu le 9"^ lanciers et je vais vous délivrer une feuille de route pour rejoindre son dépôt à Lyon. Nous agissons ainsi avec tous les officiers revenant de captivité. »
Le lendemain 5 avril, je quittais Evreux.
Ma chère mère était émue, car, après m' avoir retrouvé sain et sauf, elle tremblait de me voir affronter de nouveaux dangers.
Je mis plus de deux jours pour me rendre à Lyon, car les voies ferrées étant coupées en différents endroits, je dus passer par le Mans etgagner à Saincaize la ligne du Bourbonnais. Dans cette gare, oti je passai la nuit sur une banquette de la salle d'attente, ma petite valise fut oubliée le lendemain matin sur le quai par les employés affolés au milieu d'une accumulation de bagages dont on n'a nulle idée.
J'arrivai donc à Lyon sans un mouchoir de poche.
La situation q»ii était faite à cette époque, dans
la seconde ville de France, aux autorités constituées était loin d'être bonne et l'on sentait que l'élément révolutionnaire qui composait, en grande partie, les nombreux bataillons de la garde nationale n'attendait qu'une occasion favorable pour chasser de la ville le peu de troupes régulières qui occupaient les casernes et les forts et proclamer la Commune.
La milice citoyenne était commandée par le général Bourras, ancien officier démissionnaire. Ayant repris du service pour la guerre, il avait été bombardé général par le gouvernement de la Défense nationale. Jeune encore et vigoureux d'allure, on le rencontrait souvent à cheval dans les rues de la ville. Il jouissait d'une certaine considération qui semblait justifiée par ses services durant la guerre et par ses sentiments politiques qui étaient ceux d'un républicain modéré.
La garnison se composait de quelques bataillons d'infanterie, d'un bataillon de chasseurs, d'un escadron du train dont l'esprit était mauvais, de deux batteries d'artillerie, des escadrons de dépôt du 9" Janciers (anciens lanciers de la Garde) et des 4^ et 5® chasseurs à cheval. L'infanterie et l'artillerie étaient dans les forts. Le train et la cavalerie au quartier de la Part-Dieu.
Le général d'artillerie Grouzat avait le commandement supérieur de ces troupes réduites à des effectifs insignifiants et composées en grande partie des conscrits des dernières levées.
Je me souviendrai toujours de la courte et énergique allocution qu'il nous adressa quelques jours avant l'émeute du 30 avril, lorsque nous allâmes nous présenter au nombre d'une vingtaine au quartier général.
(( Messieurs, nous dit le général Grouzat, dans les circonstances difficiles que nous traversons, il faut vous rappeler que vous avez un sabre au côté, et vous en servir vigoureusement chaque fois qu'on vous le demandera, car, si vous ne le faisiez pas, notre pauvre France, qui est bien malade, n'existerait plus avant peu de temps. »
On sait qu'à Lyon les deux quartiers de la Groix-Rousse et de Ja Guillotière sont presque toujours les foyers où l'émeute prend naissance.
Le drapeau rouge flottait depuis plus d'un mois sur la mairie de la Guillotière qui était occupée par les bataillons les plus révolutionnaires. Get état de choses ne pouvait se prolonger sans inconvénient et il était du devoir de l'autorité de le faire cesser, sous peine de donner à la Gommune de Paris un appui moral énorme.
11 avait été convenu que trois coups de canon
tirés du fort de Loyasse seraient le signal qui devait faire sortir les troupes de leurs quartiers pouattaquer les insurgés. Tous les officiers, par ordre supérieur, couchaient depuis plusieurs jours dans les casernes, de façon à être plus près de leurs hommes et aussi pour déjouer le projet des émeutiers qui consistait à les enlever pendant la nuit dans leurs logements.
Le 30 avril à 2 heures de l'après-midi, le signal fut donné.
Nous montâmes immédiatement à cheval et nous sortîmes de la Part-Dieu par la porte située près du manège. On gagna le fort de la Yitriolerie pour aller y chercher une batterie d'artillerie et Faider, sous notre escorte, à se rendre au Cours du Midi, près la place Perrache. Là se concentraient les troupes d'infanterie qui devaient enlever la mairie de la Guillotière, et les barricades que les insurgés avaient élevées à l'entrée du Cours de Brosses.
En passant dans les rues étroites quiavoisinent le fort, un vieux garde national qui se trouvait à sa fenêtre, et dont la tête hirsute et mauvaise ne sortira jamais de ma mémoire, se pencha vers moi et, roulant des yeux furibonds, m'adressa les paroles suivantes : « Vous ne marchiez pas d'aussi bon cœur sur les Frnssien?>, petit maiheu-
7'enx! » Je mis la main à mon revolver et j'en dirigeai le canon vers ceténergumène. Il disparut aussitôt en fermant vivement sa croisée.
Tout le long du cours aboutissant au pont suspendu qui mène à la rive droite du Rhône \ se trouvaient rangés sur les trottoirs bon nombre de citoyens, qui, à moitié ivres, sortaient des cabarets.
« Criez donc : Vive la République ! » disaientils à nos hommes. Comme nos soldats, jeunes conscrits pour Ja plupart, restaient complètement sourds à cet appel. « Ah ! ils ne crieront pas, dirent entre eux nos interpellateurs, vous voyez bien que c'est de l'ancienne Garde. »
Nos hommes portaient encore la veste et le bonnet de police de ce corps d'élite. On s'était contenté, après le 4 septembre, d'enlever les couronnes impériales qui ornaient le devant des bonnets et les extrémités des portemanteaux.
Arrivé au pont suspendu, on arrêta la colonne pour passer par un à dix mètres de distance. La foule, qui nous suivait, voulait passer en même temps, et il fallait à tout prix s'y opposer sous peine des plus grands dangers. On employa d'a-
1. Ce pont a été remplacé dopais peu par un beau pont de pierre orné de distance en distance de pyramides également en pierre surmontées d'étoiles en cuivre doré.
bord la douceur, mais ce moyen fut bien vite insuffisant auprès de gens surexcités. C'est alors qu'un adjudant du régiment appelé Fauser se plaça résolument à la tête du pont. Tirant vivement son sabre, il menaça de fendre la tête au premier qui essaierait de violer la consigne.
L'attitude énergique de ce brave sous-officier en imposa immédiatement à la foule qui se contenta de faire entendre de sourds murmures.
Le pont traversé, nous nous formâmes en bataille sur le Cours du Midi et peu après le général Crouzat, suivi de son état-major, vint nous passer en revue. Il était à pied et boitait légèrement en s'appuyant sur une canne. Mon escadron était destiné à former la réserve avec un bataillon d'infanterie qui en ce moment avait formé ses faisceaux devant les bureaux de la Place, à Perrache.
La population qui nous entourait, sans être ouvertement hostile , cherchait cependant par ses conversations à démoraliser nos jeunes soldats. « Les artilleurs, leur disait-on, nous ont assuré qu'ils ne tireront pas. » Mon capitaine commandant, M. Lenoir de Pasdeloup, prescrivit alors de placer des factionnaires pour maintenir la foule à distance.
Vers 4 heures, la première colonne d'infan-
terie, que conduisait le général Crouzat, accompagné du procureur de la République M. Andrieux, s'engagea sur le pont de la Guillotière. Les insurgés firent feu et le procureur de la République reçut une balle à la jambe qui l'obligea à se retirer. Au même moment, un commandant d'infanterie était frappé mortellement. Deux pièces de quatre furent alors mises en batterie, malgré le feu des insurgés, et à la première décharge la porte de la mairie de la Guillotière vola en éclats. L'infanterie s'élançant alors enleva au pas de course les barricades qui fermaient le cours de Brosses et s'empara en même temps de la mairie dont elle passa tous les défenseurs à la baïonnette. Les insurgés se retirèrent alors lentement tout en se défendant de maisons en maisons, et la fusillade se prolongea assez avant dans la nuit.
Pendant ce temps notre escadron et les chasseurs à cheval détachaient de fortes patrouilles qui sillonnèrent la ville en tous sens jusqu'au matin.
Fort heureusement la plus grande partie de la garde nationale resta chez elle et la Croix-Rousse ne descendit pas.
Dès le lendemain commença le désarmement des bataillons de la Guillotière et, pendant plus
de huit jours, ce quartier fut occupé militairement avec pièces de canon chargées enfilant les rues principales, patrouilles de cavalerie, etc.
Grâce à l'énergie du général Grouzat qui n'hésita pas à engager la lutte malgré ses faibles ressources, le drapeau rouge fut arraché de la mairie de la Guillotière, et la cause de l'ordre triomphant à Lyon produisit un effet moral énorme, non seulement à Paris, mais dans toute la France.
Lors de sa mise à la retraite en 1872, le général Grouzat laissa à sa brigade d'artillerie un ordre du jour que les journaux de l'époque ont reproduit. Je ne peux résister au désir de le placer sous les yeux du lecteur.
G'est un vrai modèle de style militaire où vibre l'âme toute française de ce brave soldat.
« Officiers, sous-officiers et canonniers,
« Admis au cadre de réserve par la limite d'âge, je vous fais mes adieux à tous.
(( Ge n'est pas sans un grand serrement de cœur que je quitte l'armée brave, intelligente, dévouée, dans laquelle j'ai servi pendant quarantetrois ans; et si, dans un jour de malheur, la voix de nos canons a été étouffée, vous saurez la leur
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rendre plus éclatante, plus triomphante encore qu'elle ne Tétait sur nos glorieux champs de bataille de Crimée et d'Italie. Que ce soit là votre unique pensée et que l'âme de la Patrie mutilée vous soutienne et vous garde! Vive la France!
« Général Grouzat. »
Le second siège de Paris était commencé depuis plus d'un mois. Le dépôt de mon régiment envoyait presque chaque semaine aux escadrons de guerre cantonnés à la ferme de Gally, située entre Versailles et Saint-Gyr, d'assez forts détachements formés avec les prisonniers revenus d'Allemagne, montés, armés et habillés à neuf dès leur arrivée à Lyon. Ces hommes rentraient pleins de rage contre les communards qui les empêchaient par leur lutte fratricide d'être renvoyés directement dans leurs foyers. Enfin nous apprîmes à la fin de mai l'entrée de l'armée française dans Paris.
Au bonheur de voir la Commune terrassée se mêlait la douleur que causait le massacre des otages et l'incendie de nos monuments. Je me rappellerai toujours le serrement de cœur que j'éprouvai en lisant la dépêche se terminant pa,r ces mots : « A l'heure où nous écrivons, les Tui-
leries ne sont plus qu^un monceau de cendresl » « Si une chose peut consoler du mal accompli, écrivait M. Thiers, c'est la vue des cadavres de ces misérables (les fédérés) qui couvrent les rues de Paris. » On ne les a malheureusement pas tous tués puisque nous voyons aujourd'hui les tristes survivants de cette terrible époque faire librement l'apologie de la Commune et, grâce à l'amnistie de 1880, représenter à la Chambre des députés Toulon et Marseille.
A la suite d'un forfait semblable à l'insurrection de 1871, il ne devait être question d'amnistie que vingt-cinq ou trente ans après, c'est-àdire lorsque les coupables auraient été assez vieux pour être dans l'impossibilité de nuire. Les avoir fait revenir avant, c'est courir de gaîté de cœur au-devant de nouvelles révolutions.
Dans les premiers jours de juin le dépôt du 9® lanciers fut envoyé à Tours pour y tenir garnison. J'avais obtenu à ce moment une permission pour Paris. Je fus bien heureux de revoir mes parents réinstallés depuis peu dans leur hôtel de la rue de Grenelle. Grâce à Dieu, il n'avait pas souffert de la Commune. Mais que la vue de Paris était donc triste !
Une partie du Louvre donnant sur la rue de Rivoli, les Tuileries, le Palais-Royal, la Cour des
Comptes, le Palais de Justice, Y Hôtel de Ville, le palais du peuple cependant : tout cela ne présentait plus que des ruines carbonisées. Je ne parle pas des maisons incendiées de la rue de Lille, de la rue du Bac, de la rue Royale et des nombreuses traces de boulets et de balles qui couvraient la Chambre des députés, le Ministère des affaires étrangères et les autres édifices. A la place Vendôme, sur le fût de la colonne renversée, un drapeau tricolore indiquait seul la place où s'élevait naguère le bronze des canons pris à Austerlitz. Je rentrai le soir chez moi, après cette triste promenade, le cœur navré. Que de ruines accumulées! Que de richesses de tous genres, tableaux, livres, objets d'art, à jamais détruits, et sous les yeux de l'ennemi, par des hommes auxquels notre pays rougira éternellement d'avoir donné le jour.
Revenu à Tours, je n'y restai que peu de temps car je fus presque aussitôt envoyé à l'armée de Versailles rejoindre les escadrons de guerre. Le mien était cantonné à Villiers près Palaiseau. Le 9° lanciers, de la division du général Ressayre, était commandé par le colonel Ney d'Elchingen, qui, devenu général, finit si malheureusement quelques années plus tard. La division faisait partie du corps de cavalerie placé sous le com-
mandement en chef du général du Barrail, qui avait établi son quartier général au château de Villebon.
La Commune était vaincue et les conseils de guerre réunis à Versailles commençaient à juger les coupables. Je vins un jour à Paris en tenue, avec l'intention de pénétrer plus facilement, grâce à mon uniforme, dans la salle du 3e conseil de guerre devant lequel étaient traduits les chefs de l'insurrection. Une de mes tantes manifesta le désir dem'accompagner et nous partîmes tous les deux pour Versailles dans la matinée.
Le 3' conseil de guerre, présidé par le colonel du génie Merhn, siégeait dans le manège des Petites-Écuries converti en salle d'audience. On éprouvait un certain plaisir à voir, sur le banc des accusés et entourées par les gendarmes, des figures telles que celles de Ferré, Assi, Jourde, Trinquet, Regère, Lullier, Courbet et d'autres non moins célèbres, mais dont les noms m'échappent. On est toujours à dire qu'on n'a pas pris les chefs et que ce sont les malheureux soldats de la Commune qui ont payé pour ceux qui, après les avoir poussés, au crime se sont enfuis. Mais n'étaient-ce pas des chefs tous ceux dont nous venons de citer les noms et que nous avons vus de nos yeux devant les juges militaires?
Puisqu'on les tenait, qui est-ce qui empêchait de les fusiller? On s'est contenté de les envoyer en Calédonie d'où ils sont tous revenus pour recommencer à l'occasion leurs sinistres exploits.
Le siège du ministère public était occupé par un chef de bataillon d'infanterie, le commandant Gaveau, dont je vois encore la tête énergique. La péroraison de son réquisitoire fit sensation : « Au moment, Messieurs, d'entrer dans la salle de vos délibérations, je me permettrai de vous rappeler les paroles d'un vénérable missionnaire qui est venu déposer à cette barre. » « J'ai vécu », vous a-t-il dit « vingt-cinq ans au milieu des sauvages, « et je n'ai jamais vu des figures plus horribles « que celles qui nous accompagnèrent de Mazas « à la Roquette. »
En sortant du conseil de guerre nous allâmes à la prison des Chantiers visiter les pétroleuses et leurs jeunes élèves. Ces femmes étaient gardées par le lieutenant Marcerou, de mon régiment. Plusieurs années après, lorsque les communards ont été presque réhabilités, ce brave officier, devenu à sa retraite commissaire de surveillance à la gare de Vincennes, s'est vu dépossédé de son emploi à la suite des criailleries de la presse radicale qui lui reprochait les duretés dont,
disait-elle, il s'était rendu coupable en 1871 à l'égard de ses intéressantes pensionnaires.
M. Marcerou nous fit parcourir les dortoirs occupés par les héroïnes de la Commune. Le tableau que présentait cette réunion de femmes de tout âge et de toute condition, couchées la plupart sur des paillasses jetées à terre, ne sortira jamais de mon souvenir. On voyait les costumes les plus bizarres et les plus disparates depuis la robe de soie jusqu'aux haillons les plus sordides. Presque toutes ces créatures étaient vieilles. Cependant quelques-unes étaient jeunes et même jolies; mais toutes portaient sur leur visage la haine de ce qui ne leur ressemblait pas et la rage de l'impuissance oii elles se trouvaient pour le moment réduites. Elles tournaient autour de nous comme des bêtes fauves en laissant échapper de sourdes menaces, et on sentait très bien que sans la vue du sabre que j'avais au côté et sans la présence de mon camarade armé d'un respectable nerf de bœuf, elles se seraient jetées sur nous. Ma tante avait grande hâte de sortir de cet affreux séjour, aussi abrégeâmes-nous notre visite. En passant dans la cour, nous vîmes les jeunes garçons, dignes pupilles de ces mégères, et qui avaient été pour la plupart arrêtés à leurs côtés versant du pétrole sur les monuments et les
maisons. La vue de ces enfants du crime n'était pas moins pénible et donnait lieu à de bien tristes réflexions sur l'avenir de la société.
Nous revînmes à Paris très impressionnés de notre voyage et je regagnai le soir mon cantonnement de Villiers près Palaiseau.
Dans les premiers jours d'août, un décret du ministre de la guerre supprima les lanciers. Je veux à ce propos dire quelques mots sur le rôle de cette arme de 1814 à 1871.
En parcourant l'histoire contemporaine, on est frappé de voir que l'arme des lanciers, par une coïncidence extraordinaire, a été presque toujours mêlée aux événements importants qui ont eu lieu sous les diff'érents gouvernements qui se sont succédé trop souvent en France.
Ancien lancier de la Garde, nous avons tenu à relater fidèlement les circonstances oia cette arme a figuré.
Chose curieuse, et le lecteur le remarquera aussi, les lanciers, excepté pour le roi Louis- Philippe, ont toujours mené le deuil soit de la monarchie, soit de l'Empire, sans oublier la seconde République. Est-ce dans cette crainte que la troisième les a supprimés?
Nous ne nous étendrons pas sur les exploits de cette vaillante troupe, cela nous ferait
sortir du cadre que nous nous sommes tracé.
Du reste, les défilés de Somo-Sierra., les campagnes de 1812, 1813 et 1814, la dernière charge des lanciers rouges à Waterloo et, pour terminer, celle des lanciers de la Garde le 16 août 1870 à Rezonville, sont présents à toutes les mémoires.
Rezonville ! Ce fut le chant du cygne des lanciers. En effet, peu de temps après, non seulement ceux de la Garde disparaissaient avec l'Empire, mais un décret du général de Cissey, ministre de la guerre, et daté du 8 août 1871, supprimait complètement l'arme qui comptait alors neuf régiments, celui de la garde ayant pris ce dernier numéro.
Nous serions curieux de connaître les considérants qui ont accompagné ce décret, si toutefois il y en a eu, ce dont il nous est permis de douter.
Nous prendrons la liberté de dire que l'ordonnance était tout au moins inopportune et en tous les cas bien précipitée au lendemain de nos désastres et en présence des nations de l'Europe qui gardaient et gardent encore de nombreux régiments de lanciers ^
1. Au moment de la suppression, l'Allemagne comptait 20 régiments de uhlans ou lanciers. Elle a donné depuis peu la lance à ses 13 régiments de cuirassiers ce qui porte à 33 le nombre.
Mais l'examen approfondi de cette question de la suppression de Ja lance nous écarterait du sujet qui nous occupe. Nous allons donc en peu de mots exposer le résultat de nos remarques.
Lorsque le 30 avril 1814 l'Empereur quitta Fontainebleau pour se rendre à l'île d'Elbe, il était escorté par des lanciers de sa Garde. Il lui était permis d'emmener dans sa nouvelle souveraineté en fait de «cavalerie un escadron de lanciers 'polonais.
Lorsque, le 1'''' mars 1815, l'Empereur débarquait à Cannes, sa seule cavalerie était l'escadron de lanciers qu'il avait emmené sur sa flottille. Il venait tenter une dernière fois la fortune dans la plus incroyable entreprise que l'histoire ait enregistrée.
Enfin le 20 mars au soir, lorsque Napoléon touchait aux Tuileries, on vit déboucher au galop, sur la place du Carrousel des lanciers qui portaient des torches. Ils précédaient et suivaient la voiture impériale, et mêlaient leurs cris de « Vive l'Empereur! » aux acclamations des officiers à la demi-solde qui dès midi occupaient la place et les abords du palais. On sait comment
de ses régiments portant la lance. Que la guerre éclate demain et l'on verra de quoi sont capables des masses de cavaliers ainsi armées.
ils tirèrent Napoléon de sa voiture et le portèrent sur leurs épaules, et au risque de l'étouffer, jusqu'au premier étage du château.
Le roi a quitté les Tuileries là veille au soir, il se rend en Belgique.
Alfred de Yigny, dans son magnifique livre : Servitude et grandeur militaires, nous montre des lanciers activant cette fuite. On lit en effet, page 38 : « Mes camarades de la maison du Roi étaient en avant sur la route, à la suite du roi Louis XVIII; je voyais leurs manteaux blancs et leurs habits rouges tout à l'horizon au nord; les lanciers de Bonaparte, qui surveillaient et suivaient notre retraite pas à pas, montraient de temps en temps la flamme tricolore de leurs lances à l'autre horizon. »
Presque au même moment, en Italie, oii règne encore Murât, des lanciers le suivent dans son malheur. Yoici ce que nous trouvons à ce sujet dans les Mémoires et Souvenirs d'un pair de France, tome IV, p. 199' :
« Aussitôt que l'Empereur fut débarqué en France, son beau-frère Murât, que les souverains avaient laissé sur le trône de Naples, essaya la conquête de l'Italie. Après s'être emparé de l'État
1. Ces mémoires ont été publiés à Bruxelles, chez J. -P. Méline, en 1832.
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romain et d'une portion de la Toscane, il se flattait de pénétrer dans la Lombardie. Mais ses troupes, complètement battues par les Autrichiens à Tolentino, se débandèrent. Contraint de fuir après des prodiges de valeur, il rentra à Naples, suivi seuletnent de quelques lanciers. »
Le 11 juin 1815, Napoléon part pour la campagne de Belgique. Tout le monde connaît les efforts désespérés de la cavalerie dans cette campagne, et la légende des cuirassiers de Waterloo traversera les siècles, mais voici pour les lanciers.
J'ai sous les yeux une lithographie de Rafïet? une des plus belles qui soient sorties de son puissant crayon, qui a su si bien rendre, dans une série de dessins immortels, cette grande époque impériale.
La planche dont je veux parler a pour titre : « Dernière charge des lanciers rouges à Waterloo. »
Il est 7 heures du soir; les lanciers formés en colonnes profondes chargent l'infanterie de Wellington, et on voit s'agiter à perte de vue les flammes de leurs longues lances. Les cavaliers sont courbés sur l'encolure de leurs chevaux et leurs figures portent l'empreinte de la résignation jointe au dévouement suprême :
Ave, César, morituri te salutant !
Un peu dans le lointain et à gauche du tableau, l'Empereur, entouré de quelques généraux, a arrêté son cheval sur un petit tertre et il contemple d'un air triste ses derniers soldats.
Au premier plan à droite, un soldat français blessé soutient la tête d'un Ecossais mourant et cherche à infroduire, entre les dents déjà serrées de cet ennemi, quelques gouttes d'eau-de-vie. Tout à côté une cantinière, à genoux, le dos tourné à la charge qu'elle semble craindre de regarder, tant elle en prévoit l'issue, joint les mains, et, les yeux pleins de larmes, laisse monter au ciel ces paroles : « Mon Dieu! protège nos vieux débris. »
Je ne connais rien de plus touchant que cette belle composition de Raffet, et c'est un véritable hommage rendu à la cavalerie et en particulier aux lanciers.
Dans cette triste journée de Waterloo, ce fut encore un lancier, l'adjudant-commandant Zénowich, qui fut envoyé par l'Empereur au maréchal Grouchy.
Cet officier portait au commandant de notre aile droite la dépêche si importante écrite à 10 heures du matin à la ferme du Caillou, oii l'Empereur avait passé la nuit.
Par une fatalité étrange ou, pour tout dire, par
une négligence inexplicable du major général, le maréchal Soult, cet ordre, contenant le salut d'une armée et d'un Empire, était confié en im seul original et à un seul officier. L'adjudant Zenowich s'égara, au lieu de trois lieues en fit onze, et arriva à 4 heures auprès du maréchal lorsqu'il devait y arriver avant midi.
Grouchy, s'il eût été d'un caractère moins hésitant, pouvait encore, à ce moment, intervenir sur le champ de bataille de Waterloo et sauver la France.
A la seconde Restauration, les lanciers, à l'exception d'un régiment de la Garde, ne furent pas conservés.
A ce propos, j'ai souvent entendu affirmer que les traités de 1815 nous avaient interdit d'avoir des lanciers. J'ai voulu, comme on dit vulgairement, en avoir le cœur net, et j'ai lu avec attention les susdits traités, bien qu'ils soient fort longs et peu agréables à méditer, surtout pour un Français. Je n'ai trouvé nulle part trace de cette défense. La Restauration, précédant de cinquante-six ans le général de Cissey, avait trouvé, paraît-il, elle aussi, que, dans la réorganisation de l'armée, cette arme des lanciers était inutile. Cependant elle avait été moins absolue que le ministre de la troisième République, car
elle donna la lance au dernier escadron de tous les régiments de chasseurs.
Lorsque les ordonnances de juillet 18e30 parurent, les lànciers'de la Garde royale étaient à Paris. J'ai souvent entendu raconter à un témoin oculaire qu'il avait assisté aux dernières charges que des escadrons de ce régiment tentèrent sur la place du Palais-Royal, rue Saint-Honoré et au Carrousel, pour défendre le trône déjà si ébranlé de Charles X.
Les lanciers se trouvaient donc dans la capitale pour assister à l'agonie de la Monarchie légitime et nous verrons plus tard ceux du second Empire ne pas être plus favorisés.
Le gouvernement de Juillet licencia la garde royale, mais, en revanche, rétablit huit régiments de lanciers. Le duc de Nemours devint même colonel du l®*" régiment qui prit le kurka rouge, ce qui lui donnait un faux air des lanciers polonais du premier Empire. On peut voir à Versailles, dans le tableau d'Horace Yernet représentant le siège d'Anvers en 1832, le Prince dans la tranchée, auprès du maréchal Gérard, et portant l'habit rouge de son régiment.
Louis-Philippe voulut, pendant tout son règne, à Paris bien entendu, être toujours escorté par la cavalerie de la garde nationale.
Ce n'étaient pas des lanciers, puisqu'ils n'avaient pas de lances, mais ils en portaient l'uniforme (le schapska et le kurka).
Le 15 décembre 1840, jour de la rentrée des cendres de l'Empereur P^ à Paris, nous lisons dans la relation de cette imposante cérémonie, par M. G. Laviron (Paris à travers les âges, t. Y, p. 62), que c'est le V lanciers qui escorta le catafalque impérial.
La seconde République n'apporta aucune modification à l'arme des lanciers.
Nous voyons dans une lithographie du temps que c'est un peloton de lanciers qui escorte le Prince-Président lorsqu'il descend de voiture dans la cour de l'Elysée oti il vient établir sa résidence après l'élection du 10 décembre 1848.
Mais voici venir le coup d'État du 2 décembre 18S1.
N'en déplaise à Victor Hugo, il doit, suivant une parole célèbre, rassurer les bons et forcer les méchants à trembler. Nous retrouvons, les joui^s qui suivent, les lanciers du T régiment chargeant les opposants sur les boulevards. On sait que le matin du 2 décembre, des détachements de ce même régiment avaient escorté à Mazas et au Mont-Valérien les représentants révoltés de ce qu'ils appelaient la violation de la légalité.
La France ne partagea pas la manière de voir de ces députés, puisque, par plus de sept millions de voix, elle fit savoir au futur Empereur qu'il avait bien fait.
Sous le second Empire, on créa en 1856, dans la Garde impériale, un régiment de lanciers qui fut formé à Melun par le colonel Lichtlin^ ce qui porta à neuf les régiments de l'arme.
Le 14 janvier 1858, un peloton de ce régiment, alors en garnison à Paris, reçut le baptême du feu en escortant la voiture de l'Empereur, qui se rendait à l'Opéra avec l'Impératrice.
Les bombes Orsini firent de nombreuses victimes dans les rangs des lanciers.
A la campagne d'Italie de 1859, le régiment de la Garde et une brigade.de lanciers de la ligne (l^*" et 4*^ régiments) commandée par le général baron de Labareyre, se trouvèrent à Solférino.
L'année 1867 vit l'apogée du second Empire, et les lanciers de la Garde, en garnison à Paris, fournirent toutes les escortes qui, chaque jour, allaient conduire aux Tuileries les rois étrangers qui s'y étaient donné rendez-vous.
1. De 1856 à 1871, le régiment de la Garde eut cinq colonels qui furent : MM. Lichtlin, Begougne de Juniac, Yvelin de Béville, de Latheulade et Ney d'Elchingen. Nous avons eu l'honneur de servir sous les trois derniers.
Avec janvier 1870 vinrent les sombres jours. Aux funérailles de Victor Noir, les lanciers de la Garde se trouvèrent massés sur l'Esplanade des Invalides, prêts à charger les manifestants. Contrairement à ce qui s'était passé en juillet 1830 et en février 1848, toutes les précautions militaires avaient été prises, et, sur un mot de l'Empereur, on était en mesure de réprimer l'insurrection avec la dernière rigueur.
L'ordre matériel ne fut pas troublé; et les fauteurs de désordre durent attendre un moment plus favorable. Le 4 septembre devait, hélas! dans la même année, leur en fournir l'occasion.
La guerre avec l'Allemagne éclata. Le 16 août 1870, à 4 heures du matin, les lanciers de la Garde, réunis aux dragons de l'Impératrice, fournissaient à Napoléon III et au Prince impérial leur dernière escorte.
Qui saura jamais les tristes réflexions que durent faire, au moment de la séparation, les illustres voyageurs en quittant, pour ne jamais les revoir, ces deux régiments de la Garde! Lorsque, au détour de la route, disparurent les flammes de nos lances qu'agitait le vent du matin, le pauvre petit Prince ne se revit-il pas, remontant les Champs-Elysées, salué par la foule
et escorté de son peloton de lanciers comme aux plus beaux jours de l'Empire^?
Les lanciers, une dernière fois-, ne manquaient pas au rendez-vous pour saluer un trône qui s'écroulait.
Le 4 septembre 1870, l'Impératrice Eugénie était obligée de quitter les Tuileries devant l'émeute triomphante. L'Impératrice partie, le général Mellinet consentit seulement alors à laisser abaisser le drapeau du pavillon de l'Horloge. Il était 8 heures et demie. Par suite de la fidélité au malheur, qui semblait depuis plus de soixante ans être la tradition de leur arme, un peloton de lanciers de la Garde était ce jour-là de service auprès de la Régente. Après le départ de la pauvre souveraine, il quitta le château et prit tristement le chemin de l'Ecole-Militaire, ou se trouvaient réunis, depuis le commencement de la guerre, tous les dépôts de la Garde.
Arrivé place de la Concorde, on trouva une foule compacte et menaçante, M. le sous-lieute-
1 . Ce sont encore des lanciers, ceux-là Anglais, qui, en juin 1879, ont au Zululand retrouvé et rapporté le corps du Prince impérial; nous lisons, dans le Prince impérial, par le comte d'Hérisson, p. 293, les lignes suivantes : « De quel front, lieutenant Carey, avez-vous'pu regarder ces soldats du il^ lanciers, emportant sur leurs lances à flamme blanche et rouge comme les dernières flammes de nos lances françaises, ce cadavre que vous n'aviez pas su défendre ? »
nant de Cambis-Alais, qui commandait cette dernière escorte, avançait avec précaution. Mais harcelé par les sollicitations de la populace, qui l'invitait ainsi que ses hommes à crier : « Vive la République? » il perdit complètement patience. Enlevant tout à coup son cheval au galop, il disparut suivi de sa troupe, par le pont de la Concorde, après avoir lancé aux manifestants le mot que Victor Hugo a le premier osé imprimer, et qui exprimait son peu de goût pour le régime naissante
Avec râvènement de la troisième République disparut l'arme des lanciers et on en forma des dragons. Notre régiment devint le 20^, et fut envoyé à Provins. Les Allemands venaient d'évacuer cette ville par suite du versement de la première partie de l'indemnité de guerre.
Loin de nous la pensée de récriminer plus que de raison sur les motifs qui ont pu guider le général de Cissey, lorsqu'il a pris, comme ministre de la guerre^ cette grave décision de supprimer les lanciers. Nous craindrions, en trop insistant, de sembler vouloir méconnaître les éminents services qu'il a rendus au pays en réorganisant au lendemain de la guerre nos forces nationales.
1. Je tiens le' fait de M. de Cambis-Alais lui-même, qui me l'a raconte à Lyon en mars 1871, à mon retour do captivité.
Nous dirons seulement qu'en signant le décret du 8 août 1871, il n'a pas tenu compte d'un dicton vieux comme la France.
Nos fiers ancêtres les Gaulois avaient en efFet coutume de dire : Si le ciel venait à tomber, nous le soutiendrions avec nos lances.
Comme je l'ai dit plus haut, notre régiment avait été désigné pour tenir garnison à Provins. Nous nous mîmes en route dans les premiers jours d'octobre. Nos hommes portaient, les uns la veste et le bonnet de police bleu de ciel de la Garde, d'autres le képi etla veste bleue de laligne, d'autres enfin la tunique à collet jaune. Ces pauvres escadrons ainsi bariolés et, de plus, montés sur des chevaux maigres et fatigués, présentaient un aspect assez misérable, surtout depuis que les flammes de leurs lances ne flottaient plus gaiement.
La tenue des officiers n'était pas plus uniforme. Le kurka avec boutons à aigle de la Garde se voyait à côté de la tunique à collet jaune des lanciers de la ligne accompagnée de Fépaulette d'argent. Enfin, quelques-uns d'entre nous avaient, depuis le décret du ministre, changé leurs épaulettes d'argent contre des épaulettes d'or et fait mettre des collets blancs à leurs tuniques pour se conformer à l'ordonnance des dragons.
Quant au harnachement très fantaisiste et de tous les modèles, il venait un peu de partout, même d'Amérique, à la suite de marchés passés par le gouvernement de la Défense nationale.
Malgré notre aspect bizarre et très délabré, nous étions bien accueillis lorsque nous traversions les villages tout chauds encore de l'invasion. Quelques drapeaux tricolores se montraient aux fenêtres, et les enfants, groupés devant les maisons, soulevaient timidement leurs bonnets en ouvrant de grands yeux lorsque notre colonne passait au trot. Criez : « Yive la France ! » leur disait mon voisin de route, le sous-lieutenant Barret, que j'avais quitté adjudant, en partant pour Tarmée du Rhin. Les yeux des enfants s'ouvraient alors encore un peu plus, et le cri chéri poussé par leurs petites voix arrivait ^ jusqu'à nous. On ne peut se figurer le bien qu'on en éprouvait étant donné la situation de notre pauvre pays.
A Provins, ori nous arrivâmes après quatre jours de route, nous fûmes reçus à l'entrée de la ville par le maire, qui venait, à la tête du conseil municipal, nous souhaiter la bienvenue. La ville était pavoisée, toute la population aux fenêtres ou bordant les rues, et l'accueil fut des plus sympathiques. Les officiers furent logés chez l'habi-