DESSERT
Je me souviens que le maître d'hôtel qui sur-, veillait le service de notre table s'appelait Ger-
vais. Mais il était surtout connu sous le nom de père Gervais. Il datait du roi Louis-Philippe, dont il avait du reste la tête, et il boitait légèrement.
Pendant l'Exposition, au moment de la présence à Paris de tous les souverains, il y avait un véritable coup de feu. J'entends encore le père Gervais disant à ses hommes : « Allons, vivement, vous savez qu'à 11 heures et demie vous avez la bouche du roi de Prusse. )>
Il portait l'habit marron à la française avec des boutons en acier bleuté, contrairement à la livrée des domestiques qui était vert et or. Les jours de gala il nous apparaissait en culotte courte, souliers à boucles, l'épée à poignée d'acier au côté et la chaîne d'argent au cou. Ce brave homme prenait toujours les jeunes maréchaux des logis sous sa protection. Un jour, me voyant refuser d'un plat qui avait fort bonne apparence, il se pencha vers moi et me dit à l'oreille un : (( Vous avez tort » qui me fit me raviser.
Le sous-officier de cent-gardes ne manquait jamais de vous dire, en souriant, lorsqu'on le pressait d'entrer le premier dans la salle à manger : « Passez, Messieurs, je vous en prie; je suis de la maison. » Un paravent dissimulait notre table, car, pour la facilité du service, la porte de la salle à manger des officiers restait ouverte et
les mêmes domestiques nous servaient simultanément. Notre menu était le même que pour ces messieurs, mais nous n'avions pas de Champagne; Il va sans dire qu'on ne se désarmait pas pour se mettre à table. On mangeait très vite aux Tuileries. Je ne me souviens pas être resté à table jamais plus de vingt-cinq à trente minutes.
Toute la vaisselle était en porcelaine de Sèvres blanche avec des filets d'or et un N couronné également en or. Les verres, sans pieds, en cristal taillé, les tasses à café et leurs soucoupes profondes portant aussi FN couronné, étaient du plus pur style Empire.
A droite en entrant, un immense canapé droit en velours rouge avec des têtes de sphinx, où nous déposions nos casques, schapskas, schakos ou colbaks, était ainsi que tout l'ameublement du même style Empire. L'énorme cheminée sous la^ quelle on pouvait se tenir debout et oii brûlaient en hiver des arbres entiers, semblait plutôt re-r monter à Catherine de Médicis.
Dans les premiers temps, racontaient les anciens, on vous offrait en sortant de table un excellent londrès, mais le général Rolin l'avait fait supprimer; les mauvaises langues disaient: par économie.
Par exemple, une chose qui n'avait pas été
supprimée et qui était exquise, c'était le verre de fine Champagne qui accompagnait le café. Je n'en ai jamais bu d'aussi bonne nulle part. Il restait sur Teau-de-vie comme une petite couronne de perles après que le domestique l'avait versée.
Le matin, les brigadiers de consigne des deux pelotons d'escorle accompagnés de deux cavaliers se rendaient au château pour rapporter à leurs hommes le café et Teau-de-vie donnés par le service de la bouche. Les lendemains de bals aux Tuileries on y ajoutait des petits gâteaux qui faisaient le bonheur de toutes ces vieilles moustaches.
« L'année 1867, dit Imbert de Saint-Amand, dans un de ses charmants livres*, fut l'apogée du prestige de ce palais. Jamais à aucune époque de l'histoire, pas même sous Louis XIY, pas même sous Napoléon Pl'on n'avait vu à la cour de France une pareille affluence d'empereurs et de rois. »
Nous allons essayer de rappeler l'aspect du château des Tuileries et des jardins dans la nuit du 11 juin 1867, pendant le bal qui y fut donné en l'honneur de l'empereur de Russie et du roi de Prusse. Mais, pour être plus complet dans
'1, Les Femmes des Tuileries. Le château, p. 272.
notre récit, nous parlerons d'abord de l'entrée d'Alexandre II à Paris et de la belle revue qui fut passée le 6 juin à Longehamp. Le 1^" juin, le czar arriva aux Tuileries. L'Empereur avait été à sa rencontre à la gare du Nord. Les troupes de ligne, cavalerie et infanterie, étaient échelonnées depuis la gare jusqu'à la colonnade du Louvre. A cet endroit, et traversante cour carrée, la haie était formé par le l^"" et le T voltigeurs de la Garde jusqu'à la place du Carrousel. Deux régiments de dragons se faisant face, mais laissant entre eux un très large passage pour le cortège, succédaient alors à l'infanterie pour s'arrêter à l'arc de triomphe de la grille, puis les voltigeurs reprenaient la haie jusqu'au pavillon de l'Horloge. De distance en distance les musiques jouant l'air uational russe alternaient avec les tambours et clairons battant et sonnant « aux champs ».
Deux pelotons de lanciers de la Garde ouvraient la marche ; ils étaient suivis de cinq ou six voitures de la cour contenant les personnes de la suite des deux empereurs, puis venaient deux piqueurs en grande livrée et, immédiatement après, la voiture impériale suivie d'un peloton de l'escadron des cent-gardes. Des aides de camp de l'Empereur et le colonel Verly, commandant les cent-gardes, se tenaient aux portières. Deux pe-
lotons de lanciers de la Garde fermaient la marche du cortège.
Après avoir été reçu aux Tuileries par Tlmpératrice, le czar fut conduit au palais de l'Elysée qu'il devait habiter pendant tout son séjour.
Le 5 juin, le roi de Prusse arrivait à Paris et, reçu avec le même cérémonial, s'installait au pavillon Marsan.
Le lendemain, eut lieu à Longchamp la grande revue. Toute la Garde * et l'armée de Paris, renforcées des troupes prises dans un rayon de plus de quinze lieues, y présentèrent un effectif d'environ quatre-vingt mille hommes sous le com-
1. La garde, commandée par le maréchal Regnaud de Saint- Jean d'Angely, était forte de 2 divisions d'infanterie, une de cavalerie à 3 brigades, 1 brigade d'artillerie et 1 escadron du train.
1" division d'infanterie.
1 régiment de gendarmei'ie à pied.
3 régiments de grenadiers.
1 régiment de zouaves.
2"= division d'infanterie.
4 régiments de voltigeurs.
1 bataillon de chasseurs à pied.
Division de cavalerie.
1 escadron de gendarmerie (dit des chasses). 1" brigade. — Carabiniers et cuirassiers. 2* brigade. — Dragons de l'Impératrice et lanciers. 3' brigade. — Chasseurs à cheval et Guides.
Artillerie.
1 régiment à pied et 1 régiment à cheval. 1 escadron du train.
mandement supérieur du maréchal Canrobert.
Un beau soleil de juin relevait l'éclat des brillants et divers uniformes de la Garde et de l'armée et faisait étinceler des milliers de sabres et de baïonnettes.
A deux heures, précédé et suivi de l'escadron des cent-gardes, parut sur le terrain l'état-major des deux empereurs et du roi. On peut certainement évaluer à plus de trois cents personnes le nombre des officiers de toute nationalité, de tout grade et de tout costume qui suivaient les souverains. On y voyait, mêlés à la coiffure pointue et à la cotte de mailles des Circassiens, portant dans le dos l'arc et le carquois, les burnous éclatants des chefs arabes montant des chevaux syriens de toute beauté et dont les harnachements étincelaient de pierreries. Puis venaient les officiers autrichiens en uniforme blanc et les Anglais à l'éclatant habit rouge.
Le coup d'oeil était magnifique.
Ralentissant le pas de son cheval, pour ne pas se mêler à ce brillant cortège, un officier supérieur prussien, que je vois encore, portant la tunique blanche des cuirassiers de Magdebourg (7^ régiment), regardait attentivement chaque régiment comme s'il eût voulu graver dans sa mémoire et son numéro et la physionomie de
chaque homme. Cet officier, c'était M. le comte de Bismarck-Schœenhausen, le fondateur de l'unité allemande, le chancelier de fer du futur empire germanique.
Après avoir passé lentement devant le front des troupes, l'Empereur, ayant le czar à sa droite et le roi de Prusse à sa gauche, vint se placer, entouré de son nombreux et brillant état-major, sous la tribune occupée par l'Impératrice et le Prince Impérial venus de Saint-Cloud, puis le défilé commença.
Lorsque l'infanterie, au son d'une musique entraînante, eut passé devant les souverains, ce fut le tour de l'artillerie dont les deux régiments de la Garde, à l'uniforme si imposant, furent surtout remarqués.
La cavalerie^ défila la dernière par escadrons au trot à demi-distance. Après un changement de direction à droite, cette immense colonne se trouva au bout du terrain. Le général comte de Montebello, commandant la cavalerie de la Garde, et le plus ancien des divisionnaires de cavalerie présents, fit sonner, comme il en avait été
1. Une décision du ministre de la guerre, le regretté maréchal Niel, venait de supprimer les musiques de cavalerie; seule rexcellente musique des guides de la Garde avait été conservée pour la durée de l'Exposition. Ce fut elle qui fit défiler toute la cavalerie à la revue du 6 juin 1867.
convenu, un « à droite » et « en avant ». On fit immédiatement, dans chaque escadron, « pelotons à droite, au galop » ; et cette masse de cavalerie, plus de quatre-vingts escadrons, se porta à cette allure vers les souverains. Arrivés à vingt pas de Tétat-major impérial, les escadrons s'arrêtèrent court, présentant le sabre, et le cri de : (( Vive l'Empereur! » s'étendit sur toute la ligne.
L'effet fut magique et sur les illustres hôtes de Napoléon III et sur le public qui ne s'attendait pas à ce mouvement final. Le czar et le roi de Prusse se penchèrent vers l'Empereur, dont un éclair de satisfaction illumina à ce moment l'impassible visage, et ils lui serrèrent les mains avec effusion \
Après la revue, le roi de Prusse montant en voiture avec l'Impératrice l'accompagna à Saint- Cloud. Dans une autre voiture prirent place Napoléon III et le czar qui faillirent, dans le bois de Boulogne, être victime du Polonais Berezowski. La balle du régicide atteignit à la bouche le cheval de l'écuyer de service M. Raimbaux, qui se tenait à la portière. Le jury de la Seine,
1. Le hasard voulut que les lanciers après la marche au galop se trouvèrent juste devant les souverains. Mon escadron s'étant arrêté à vingt pas de l'Empereur, il me fut très facile de voir l'impression produite sur Tétat-major impérial par ce beau mouvement de cavalerie.
dans sa mansuétude, crut devoir faire grâce de la vie à l'assassin, nous privant peut-être ainsi, trois ans plus tard, du concours de la Russie qui eût infailliblement sauvé et la France et l'Empire.
Cependant rien n'interrompit la série éblouissante des fêtes. Le soir même de la revue il y avait un bal à l'ambassade de Russie, et le 11 juin il y en avait aux Tuileries un autre qui dépassait en splendeurs toutes les fêtes précédentes. Avec l'empereur Alexandre et les grands-ducs, le roi de Prusse, le prince Humbert et une foule d'autres princes y assistaient.
Un escalier couvert de fleurs et rappelant celui de la cour du Cheval-Blanc à Fontainebleau, avait été construit pour relier la salle des Maréchaux au jardin réservé.
Cette nuit du il juin 1867 était superbe et permettait aux invités de venir circuler au milieu des parterres et des pelouses admirablement illuminés. Des musiques des régiments de la Garde dissimulées dans les quinconces répondaient aux divers orchestres et aux chœurs de l'Opéra placés dans les salons, et la réverbération des foyers de lumière électrique mêlés aux parfums des bosquets achevaient de donner à cette belle fête un aspect vraiment féerique.
Nous avons dit que le czar habitait l'Elysée. Un peu avant dix heures, un peloton de lanciers de la Garde, dont je faisais partie en qualité de maréchal des logis, et commandé par le lieutenant Bégouen, était venu se ranger en bataille, dans la cour du palais, derrière la voiture qui attendait l'empereur, pendant que le poste, composé d'une compagnie de voltigeurs de la Garde, avec le drapeau, prenait place aussi dans l'intérieur.
A dix heures sonnantes le suisse, placé sous le péristyle, donna un coup de hallebarde, les tambours battirent « aux champs » , le drapeau s'inclina et le czar, accompagné des deux grandsducs, parut. Il était, ainsi que ses fils, en habit noir, culotte courte et bas de soie noire, et portait le grand cordon de la Légion d'honneur. C'était un homme superbe, à la stature imposante, et personnifiant bien l'autocrate de toutes les Russies.
L'empereur et les czarowitz montèrent dans la voiture avec le général Le Bœuf et l'on sortit au grand trot du palais.
Un piqueur avait pris la tête de l'escorte, et, au lieu d'aller aux Tuileries par la rue de Rivoli, tourna à gauche pour se diriger par la rue Royale vers la Madeleine.