UO SOUVENIRS INTIMES D'UN LANCIER
Le cortège suivit ensuite les boulevards, la rue de Richelieu qu'il descendit jusqu'au Palais Royal, traversa cette place, puis celle du Carrousel et vint entrer aux Tuileries par le quai et le guichet de l'Empereur.
Cet itinéraire, qui certainement n'était pas le plus court, devait-il déjouer un nouveau complot contre la vie du czar, ou seulement lui faire admirer Paris resplendissant de lumière? Personne ne le sut.
L'empereur de Russie resta au bal jusqu'à quatre heures du matin. Sa voiture vint l'attendre, à cette heure matinale, sous le pavillon de l'Horloge, et, suivie de son peloton de lanciers, s'engagea, pour gagner l'Elysée, dans la grande avenue du jardin des Tuileries. Sous les grands arbres séculaires était rangé, jusqu'à la grille du pont tournant, un bataillon du régiment de gendarmerie à pied de la Garde, sans fusils, la buffleterie jaune tranchant sur la grande capote noire, coiffé du haut bonnet à poil, tous les hommes immobiles et la main à la coiffure. Le jour commençait à poindre, et le peloton de lanciers en uniforme blanc, escortant au trot la voiture, jetait une note claire sur ce tableau sévère et vraiment imposant, que complétait le bruit des tambours du poste de la grille battant « aux champs »
DE LA GARDE IMPERIALE. Hl
au moment où la voiture se présenta pour entrer sur la place de la Concorde.
L'empereur Alexandre quitta Paris le 12 juin, et le roi de Prusse le 14. Les trois souverains qui se sont trouvés réunis aux Tuileries pendant le mois de juin de cette brillante année 1867 sont morts. L'un les jambes broyées par les bombes des nihilistes, l'autre sur la terre d'exil, tué autant par le chagrin que par le chloral administré à trop fortes doses par les médecins anglais. Le troisième s'est éteint lentement, nonagénaire, le front ceint à son tour de la couronne impériale, et dans toute la gloire d'un triomphe inespéré.
Quant au palais témoin de ces splendeurs, la torche des communards devait, quatre ans plus tard, le réduire en cendres sous les yeux de l'ennemi. Ce qui restait des murs du château a été conservé pendant plusieurs années; la République semblait hésiter devant ces ruines qui rappelaient plus de trois cents ans de l'histoire de France . Les Tuileries n'avaient-elles pas abrité, à un moment, la Convention, les grands ancêtres^ les géants de 93, comme on les appelle volontiers aujourd'hui? La haine des rois l'emporta, et un beau jour la pioche des démolisseurs du Conseil municipal jeta au veat les derniers vestiges d'une
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époque où la France était encore la grande nation, et son souverain l'arbitre de l'Europe*.
1. Le roi de Wurtemberg, le roi et la reine de Portugal, le roi des Belges, le roi de Bavière et le roi de Suède se montrèrent tous aux Tuileries, soit en juillet, soit en août 1867.
Le sultan Abdul-Aziz, venu aussi en juillet, devait être assassiné quelques années plus tard dans son palais, et le roi Louis II de Bavière se noyer ou être noyé dans le lac de Starnbcro-.