‹ Souvenirs intimes de la cour des TuileriesChapitre 10 sur 22 · III II II U IIIIBHH · texte numérisé non relu

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la vaisselle plate. Les assiettes étaient à bords guillochés avec les armes Impériales. La plus grande partie de ce service était en ruolz. L'Impératrice pensait que bien des merveilles d'orfèvrerie auraient échappé à la destruction, si elles n'avaient pas été faites d'un métal précieux, que l'on a trop souvent sacrifié pour battre monnaie, dans des temps difficiles. Les jours de grand couvert on servait dans du vermeil ; et au dessert dans de ravissants services de sèvres ancien.

La chère était exquise et délicate. On mangeait à peu près en tout temps des fraises, des pêches., des petits pois venus dans les serres des jardins de Versailles.

Il y avait quatre services doubles, c'est-àdire deux potages, deux relevés, quatre entrées, deux rôtis, etc. Les vins étaient de premier choix et le service se faisait avec une promptitude, un ordre, un calme qui causait l'admiration des souverains étrangers. Même dans les repas les plus nombreux, on ne restait jamais à table plus de trois quarts d'heure.

Monsieur Dupuis, le chef du service de la bouche, dirigeait tout; il était en habit noir.

Derrière l'Empereur se tenait un de ses huissiers; également derrière le Prince Impérial. Ils avaient l'habit marron à la française. Derrière l'Impératrice, outre monsieur Bignet, son premier huissier, se tenait un jeune nègre, noir comme de Fébène, du nom de Scander, qu'on avait ramené d'Egypte et qui, superbement vêtu à la façon des nègres que l'on voit dans le tableau des noces de Cana de Paul Véronèse, faisait un effet très décoratif. Il présentait à l'Impératrice ses assiettes avec un air de hauteur orientale comme s'il eût accompli une fonction très élevée. Il se prétendait de grande race, du reste, et refusait d'obéir à quiconque, hors à Sa Majesté.

Il était fort paresseux et on avait grand'peine à le discipliner. Un jour qu'il flânait dans le jardin public des Tuileries, il s'amusait à suivre un monsieur inconnu, en contrefaisant sa démarche et ses gestes. Ce monsieur, s'en étant aperçu, l'engagea à cesser. Loin d'y avoir égard, Scander continua et lui envoya même un coup de pied fort irrévérencieusement placé. Le monsieur indigné, se retourna et administra à

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l'insolent qu'il avait saisi par l'oreille, une volée de coups de canne. Scander, furieux mais très poltron, se contentait de pousser des cris d'aigle.

— Je suis le fils de l'Impératrice, disait-il; laissez-moi ou je vous ferai pendre.

Enfin, des gardiens qui le connaissaient, arrivèrent pour le dégager et il fut ramené aux Tuileries en fort piteux état. Il s'attendait à tout autre chose que ce qui arriva. Il dut faire des excuses bien difficiles à lui imposer.

Parmi les officiers de bouche qui s'occupaient du service de la table de l'Empereur, if y avait un nommé Sauton fort digne homme, qui dut quitter la maison par suite de circonstances pénibles.

On avait remarqué des articles de journaux, qui dénaturaient certains incidents, le plus souvent sans intérêt, mais qui, habilement travestis, étaient présentés de façon à agiter ou à choquer l'opinion publique.

Tous les gens de service des Tuileries méritaient la plus extrême confiance et on ne savait à qui attribuer ces indiscrétions perfides. Cet homme avoua lui-même au général Rolin, qu'il avait remarqué la coïncidence de ces articles menson-

gers, avec les visites qu'il recevait de son fils M. Georges Sauton.

Ce jeune homme, qui devait l'éducation qu'il avait reçue aux bontés de l'Empereur, s'était mis dans le journalisme et surprenant la bonne foi de son père, il obtenait de lui certains renseignements d'intérieur, qu'il dénaturait ensuite au mieux de ses intérêts de reporter.

Le pauvre père, fort au-dessus de tout soupçon, conçut un profond chagrin d'une telle aventure, Il quitta la maison où on le regretta, et l'Empereur lui fit une pension. Il mourut peu après.

Les cuisines des Tuileries étaient dans les soussols et les plats arrivaient par des monte-charges, placés derrière la galerie de Diane. Il fallait beaucoup d'exactitude, de promptitude pour que les mets n'aient point à subir les inconvénients d'un parcours aussi long.

Le salon de Louis XIV n'avait rien, dans son arrangement, de ce qui indique d'ordinaire une salle à manger, à l'exception de la table, qui occupait le milieu de la pièce et qu'on recouvrait pendant le jour d'un tapis. Au moment des repas on étendait de grands paravents pour masquer les

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mouvements du service ; des tables volantes pour découper et pour déposer la vaisselle. Puis tout cela disparaissait le repas fini, et le salon reprenait son grand air de palais.

Un buste monumental de Louis XIV décorait la cheminée. Le portrait à manteau bleu du Roi dans son âge mûr, peint par Lebrun, occupait l'entre-deux des fenêtres. Dans le panneau qui faisait face, on voyait la présentation du duc d'Anjou aux ambassadeurs espagnols. Vis-à-vis de la cheminée, un portrait d'Anne d'Autriche régente, ayant auprès d'elle le Roi dans un costume enfantin recouvert du manteau royal, et tenant sur ses genoux son second fils, le duc d'Orléans, habillé en jupes et portant sur la tête un bonnet à trois pièces, comme on en voit aux enfants des campagnes, fait d'une riche étoffe et fort joliment orné d'une grande plume plate, qui retombait sur l'épaule.

Dans cette salle on ne dînait habituellement pas plus de trente ou quarante personnes. L'un, des repas les plus nombreux que j'y aie vus, était le gage d'un pari que l'Impératrice avait perdu contre l'Empereur,

L'enjeu avait le caractère indéterminé de ce que l'on nomme une discrétion. Pour s'acquitter, l'Impératrice voulut faire à l'Empereur la surprise de réunir, dans un dîner, les vingt plus jolies femmes de Paris. Le galant berger Paris, luimême, eût été embarrassé pour rendre un jugement. Les noms de toutes ces personnes ont été plus de cent fois proclamés par la renommée.

C'étaient : la princesse Anna Murât, duchesse de Mouchy, éblouissante de grâce et de fraîcheur, avec son beau profil napoléonien. La comtesse de Pourtalès, dont Fexquise et délicate beauté, semble avoir été respectée par le temps. La marquise de Galliffet, blonde et belle comme on rêve les anges. La maréchale Canrobert, fine et superbe sous ces tresses brunes aristocratiques comme les héroïnes de Walter Scott. Madame la baronne Alphonse de Rothschild, avec ses grands yeux de femme orientale, ses traits si purs, l'éclat de son teint, plus délicat que les perles royales qui lui servaient de parure. La marquise de Chasseloup-Laubat, au charme de créole languissant et rêveur. La baronne de Pierrebourg, dont les deux adorables filles, qui sem-

blentses sœurs, rappellent aujourd'hui la beauté. La duchesse de Morny, la duchesse de Persigny, la comtesse Walewska, la duchesse de Cadore, la baronne Philippe de Bourgoing; la duchesse de Montmorency, cette exquise jeune femme dont le souvenir évoque tant de charme, tant de regrets. Sa jeune belle-sœur la marquise de Las Marismas, au front toujours charmant. La comtesse de Montebello, douce et séduisante, avec sa nièce, la marquise de Cainzy, tout récemment mariée, et qui était alors une belle jeune femme brune, aux longs yeux bleus. Madame Léopold Magnan, une pure beauté, réalisant le type idéal des vierges grecques. Madame Bartoloni, dont le brillant esprit animait la sculpturale beauté. La princesse de Metternich enfin, qui méritait bien d'être admise au nombre des plus séduisantes. J'étais de service ce jour-là.

Je me souviens que la princesse de Metternich avait à sa gauche l'officier de service, un vieil officier de la gendarmerie de la garde qui, fort attentif auprès de sa voisine, lui offrait à boire a chaque moment, ce qui interrompait la conversation de la princesse et finit par l'agacer.

— Merci, non, avait-elle répondu plusieurs fois sans que l'officier se lassât.

Enfin, avec son plus gracieux sourire :

— Excusez-moi, Monsieur, dit-elle, mais je suis bizarre. Figurez-vous que chaque fois qu'on m'offre à boire, cela me donne envie de pleurer. Vous comprenez combien cela serait fâcheux ici.

Elle conquit ainsi le droit de continuer son repas sans renouveler ses révérences.

L'Impératrice aimait autour d'elle les jolis visages; et contrairement à l'idée répandue sur la loi des constrastes, cette réunion sembla lui donner raison, car la variété de ces types de beauté accomplie, faisait valoir le mérite de chacune.

Cette gracieuse fantaisie de souveraine réussit à souhait. Rien ne fut plus charmant que le groupement de toutes ces femmes jeunes, belles, particulièrement distinguées ; toutes parées avec une grande élégance, dans ce cadre somptueux.

Après le repas on revenait dans le salon d'Apollon, où l'on servait le café que l'Empereur prenait debout, en fumant des cigarettes.

Celait généralement à ce moment que l'Empereur causait avec l'officier de garde. Tout le

monde restait debout tant que l'Empereur n'était point assis. Mais il ne manquait jamais, lorsqu'on était pas en représentation, de prier les femmes qui se trouvaient là de s'asseoir. Puis on se plaçait autour de la table et la conversation devenait générale sur les faits du jour, ou suivant les caprices et la fantaisie de chacun.

La plupart des hommes attachés à la maison civile de l'Empereur et de l'Impératrice, faisaient partie de la chambre des députés. Le marquis d'Havrincourt, le baron de Pierres, le duc de Trévise, le comte d'Aygues-Vives, le marquis de Piennes, le duc de Conegliano, le baron Philippe de Bourgoing, le comte de Cossé-Brissac, le baron Zorn de Bulach, représentaient chacun leur département. Presque toujours, l'un ou l'autre était de service, et ils rendaient compte des incidents intéressants, qui avaient pu se produire à la Chambre.

L'Impératrice était la personne du monde la plus agréable à entendre causer. Elle mêlait de la gaieté, de la vivacité à un fond d'observation très fine et à une grande élévation naturelle. Elle avait le don particulier de l'assimilation avec une mé-

moire heureuse, et saisissait de suite le côté original des personnes ou des choses. Elle avait par dessus tout l'horreur de tout ce qui ressemblait à de l'affectation. Elle s'intéressait et se distrayait de tout, ne craignait pas la discussion et le tour vif et imprévu de ses réparties, donnait beaucoup de charme et d'éclat à ce qu'elle disait.

Parfois l'Empereur s'occupait à faire des patiences, avec de petits jeux de cartes qui restaient sur la table dans des étuis. L'Impératrice en faisait aussi, mais c'était plutôt une contenance qu'elle prenait, pour garder le silence quand elle était préoccupée. Quelquefois aussi, pour divertir le Prince Impérial, on faisait très bourgeoisement une partie de loto. L'Empereur allait chercher de petits rouleaux de pièces de 50 centimes toutes neuves, qu'il brisait sur la table et qui servaient de jetons et d'enjeu. En dehors de cela jamais on ne jouait aux Tuileries.

A dix heures on apportait une table servie à l'anglaise avec des pâtisseries sèches et du thé, que les dames du Palais préparaient et offraient elles-mêmes. 11 y avait une théière de thé d'oranger qui avait beaucoup de succès auprès des

messieurs, et dans un coin du salon, un plateau avec des sirops et du café glacé. Généralement l'Empereur se retirait après avoir pris une tasse de thé.

La conversation alors reprenait de plus belle , rimpératrice prolongeant la soirée jusque vers onze heures et demie. Je quittais le salon en même temps que Sa Majesté et bien souvent elle me retenait près d'Elle pendant qu'on la déshabillait ; parfois même après qu'elle était couchée, m'entretenant avec une bonté familière, ou bien me faisant lire les extraits des journaux qu'on envoyait chaque soir du Ministère de l'Intérieur. C'était presque les seules lectures que j'eus occasion de faire à l'Impératrice, qui, lisant beaucoup et rapidement, préférait en général lire elle-même.

L'Impératrice n'avait aucune mollesse dans les habitudes; ce qui paraîtra singulier à bien des femmes, elle ne possédait pas de robe de chambre. Elle n'avait que les peignoirs de lingerie que l'on porte pendant la toilette, s'habillant complètement dès le matin. Lorsque le Prince Impérial eut la rougeole au mois de février 1865, l'Impératrice inquiète à l'idée qu'un refroidisse-

ment pourrait avoir de mauvaises conséquences, voulut passer elle-même, les nuits auprès de son fils. Il fallut, pour qu'elle n'eût pas la fatigue de rester habillée, lui trouver une robe de chambre toute faite. Etant à peu près de même taille, y allai aux magasins du Louvre et je pris une robe de chambre en flanelle rouge, qui ne coûta pas cent francs et qui parut à l'Impératrice la chose du monde la plus commode. L'Impératrice put ainsi veiller sans trop de fatigue.

Le Prince Impérial avait gagné la rougeole à un bal costumé des Tuileries, auquel on lui permit d'assister pendant quelques heures. Il dansa un quadrille avec une très jolie jeune fille.mademoiselle Robin, qu'il trouvait fort à son gré. La pauvre enfant, souffrante depuis quelques jours, n'avait pas voulu en convenir, afin de ne pas être privée de ce bal dont elle se promettait un vif plaisir. Sa mère, en assistant à sa toilette, remarqua que ses épaules étaient couvertes de rougeurs. Mademoiselle Robin attribua cet accident à une cause puérile. Elle vint au bal, dansa fort gaîment une partie de la nuit. Mais en rentrant chez elle une fièvre ardente la prit. La rougeole

était rentrée et rien ne put la sauver. Le lendemain elle était morte. Les mêmes fleurs qui avaient orné sa toilette, devinrent la parure de son cercueil. Elle était fille unique. Elle avait vingt ans. Tout lui souriait dans la vie.

Le Prince Impérial ne fut pas le seul atteint parla contagion. Plusieurs personnes qui aVaient causé avec cette pauvre jeune fille, furent aussi très malades. Madame de Lourmel eut la rougeole et Ton craignit pour sa vie.

. Les inquiétudes de l'Impératrice étaient légitimes, car cette épidémie fut maligne. Néanmoins, dans le public on se montrait préoccupé de la maladie du Prince, et avec l'exagération habituelle, on faisait courir des bruits alarmants. Le docteur Barthez qui soignait le Prince, trop soucieux peut-être de l'inquiétude publique, crut pouvoir autoriser la première sortie en voiture le 16 mars suivant, jour anniversaire de la naissance du Prince. C'était prématuré. Il faisait un froid très vif. Le Prince rentra avec des frissons, et c'est là, je l'ai toujours pensé, qu'il prit le germe de la grave maladie qu'il fit l'année suivante et qui mit sa vie en danger, car après la rougeole il était

devenu plus délicat et avait eu de continuelles indispositions. C'était, du reste, le petit malade le plus patient et le plus raisonnable que Ton pût voir, quoiqu'il fût vif et impétueux; mais il se contenait et savait déjà se dominer pour complaire aux personnes qui lui donnaient leurs soins.

Bien enfant encore, il était attachant par ce désir d'être agréable, à tous ceux 'qui l'approchaient.

Miss Schaw, la gouvernante anglaise qui l'avait élevé, était la meilleure personne du monde. Elle avait un grand sentiment de dignité et ne manquait aucune occasion de donner au Prince des avis et des avertissements, faits pour développer tout ce qu'il y avait de franc et de généreux dans le fond de sa nature. Elle avait un dévouement, une sollicitude continuels, et elle adorait véritablement son Prince! « My Prince, » comme elle disait en mêlant les deux langues, qu'elle parlait avec une égale difficulté, car elle avait oublié l'anglais, et n'avait jamais pu arriver à parler couramment le français. Elle couchait dans la chambre du Prince, dans une sorte d'al-

côve faite avec de grands rideaux de satin bleu de ciel, comme le reste de la tenture, toujours vigilante. Le Prince la chérissait et avait pour elle mille petites attentions ingénieuses et touchantes.

Il recherchait, du reste, ce qui est rare chez les enfants, toutes les occasions d'être agréable aux gens qui le servaient.

Il aimait beaucoup ses jeunes camarades ; entre tous Louis Conneau lui était particulièrement cher, et ils se voyaient journellement. Il y avait pourtant quelquefois des orages.

Un jour de grand dîner aux Tuileries, le Prince, qui ne devait pas paraître, avait demandé la permission d'inviter Louis Conneau à dîner avec lui, et afin de lui faire une surprise agréable, il avait demandé qu'on leur servît une crème aux fraises, qu'ils aimaient beaucoup tous deux. Mais au milieu de la journée une querelle s'éleva et Louis Conneau, très froissé, demanda à rentrer chez lui. Le Prince ne voulut pas paraître affecté de cet abandon et il acheva seul, assez tristement, cette journée, dont les deux enfants s'étaient promis tant de plaisir.

L'heure du dîner étant arrivée, le Prince se mit à table et mangea comme de coutume. Mais quand la crème aux fraises parut, son cœur déborda et les larmes, longtemps contenues, se mirent à couler.

— Portez la crème à Conneau, dit-il à un de ses domestiques, et dites-lui que je n'ai pas le courage de la manger sans lui.

Il était pourtant très malicieux. On lui offrit un jour une boîte de dragées d'un baptême. Comme on n'aimait pas à lui laisser manger de bonbons, cela lui parut un présent magnifique , et il désira la porter à l'Impératrice pour la lui faire admirer.

Mais en passant auprès du cent-garde qui était posté à sa porte, une idée bizarre, véritable idée d'enfant lui traversa l'esprit, et il vida toute la boîte de dragées dans la botte du cent-garde, qui restait immobile au port d'armes, en recevant cette avalanche de douceurs.

Le Prince a toujours montré une grande témérité. 11 semblait inconscient du danger. Il était toujours le premier parmi ses camarades, pour proposer des entreprises hasardeuses, et il fallait

une très grande vigilance pour éviter les accidents.

A huit ans, il montait déjà à cheval avec élégance et quand il passait des revues aux côtés de l'Empereur, dans son uniforme de grenadier de la garde, sur son petitponeyBouton-d'Or, plus d'un vieux troupier, en voyant la bonne grâce de cet enfant, avait la larme à l'œil. Le Prince comptait comme caporal au premier régiment des grenadiers de la garde. Il portait très crânement le bonnet à poils et on pouvait tout obtenir de lui en lui disant :

— Ne faites pas cela, Monseigneur, vous déshonoreriez l'uniforme.

On avait placé auprès de lui dès sa naissance Monsieur Bâchon, un écuyer émérite qui initiait le Prince à la science équestre, comme s'il se fût agi d'un sacerdoce. C'était un très digne homme, et il eut une heureuse influence. Il n'était plus jeune, mais il était de Gascogne; son humeur était gaie et agréable pour un enfant. Il savait captiver le Prince et en ce qui le concernait, il le dirigeait à merveille.

Le Prince échappa aux inconvénients auxquels

sont exposés les fils de souverains, qui rencontrent trop souvent une servilité et des complaisances dangereuses.

L'entourage du Prince, dans sa première enfance, sut écarter ce qui aurait pu gâter ses heureuses dispositions. Il était très libre, très gai, on ne le contraignait pas inutilement; mais il était habitué à quitter tous ses jeux et à se soumettre aux lois du décorum, tyrannique dès le jeune âge pour les princes.

A sa naissance, madame FAmirale Bruat avait été nommée gouvernante des enfants de France. Avec son visage de madone, son beau profil noble et fier, elle ressemblait à l'ange de la patrie placé près de ce berceau.

Le Prince toute sa vie lui garda une tendre affection; il lui écrivait souvent. Madame Bizot, madame de Brancion furent nommées sousgouvernantes. L'une ou l'autre accompagnait toujours le Prince lorsqu'il sortait; mais leurs fonctions se rattachaient entièrement au service d'honneur, l'Impératrice s'étant réservé la direction intime de son fils. Lorsqu'on dut s'occuper du choix d'une nourrice, madame la comtesse

Ducos, femme du ministre de la marine, une des plus belles personnes de la Cour, et qui nourrissait elle-même deux enfants jumeaux, s'était offerte à nourrir le Prince Impérial. L'Impératrice n'accepta pas cette offre de dévouement. On choisit une belle et forte paysanne, qui nourrit le JPrince. Une seconde nourrice habitait les Tuileries avec son enfant, toujours prête à la remplacer en cas de maladie. Cela ne fut pas nécessaire, mais sa présence eut une bonne influence. Quand la nourrice montrait quelque velléité d'humeur ou de caprice, on lui disait simplement :

— Si vous êtes fatiguée, nourrice, on va faire descendre l'autre !

Cela dissipait les nuages comme par enchantement et on n'eut qu'à se louer de ses soins. Elle avait plusieurs enfants, et en outre d'une pension qu'on lui faisait, ils furent élevés par les bontés de l'Empereur. Ce qui est à peine croyable, c'est qu'un de ses fils, plus âgé que le Prince de quelques années, fut pris parmi les communards en 1871 et transporté à Nouméa. Il s'adressa à l'Impératrice pour lui demander de s'intéresser à son sort, afin de lui obtenir quelques adoucis-

sements. L'Impératrice, qui avait auprès d'elle en Angleterre la sœur de lait du Prince, eut la bonté de le faire et pria quelqu'un de s'en occuper, ce qui fit dire à certains journaux que la Commune était pleine de gens attachés à l'Empire. Le Prince eut un très long chagrin du départ de sa nourrice. Elle portait le pittoresque costume des femmes du Bourbonnais avec la jupe rouge, le petit corset de velours noir, et une légère coiffure de dentelles.

Le Prince conservait un foulard de soie venant de sa nourrice et un morceau de velours d'un de ses corsages. Chaque soir, pendant plusieurs années, il s'endormait la tête sur le foulard, tenant le morceau de velours qu'il promenait sur sa figure. Miss Schaw redoutait beaucoup de perdre ces deux objets.

— My Prince serait inconsolable, disait-elle, si on les égarait.

A huit ans le Prince quitta en partie les mains des femmes.

Les sous-gouvernantes devinrent honoraires et elles furent remplacées par monsieur Monier, le précepteur du Prince, qui avait été très chaude-

ment recommandé à l'Empereur par madame Cornu. Fille d'une des femmes de chambre de la Reine Hortense, elle avait été élevée à Arenenberg.

Madame Cornu était une femme intelligente ; dans son enfance elle montra de grandes dispositions pour l'étude. La Reine Hortense s'y était intéressée et elle avait reçu une éducation supérieure. Tout son mérite était dans son esprit^ car elle était laide de visage et fort bossue. Ce qui ne l'avait point empêchée de se marier avec monsieur Cornu, un peintre de talent qui décora beaucoup de chapelles officielles. Elle était entourée d'un cercle d'hommes distingués, littérateurs, peintres, académiciens, qui lui croyaient une grande influence. Elle s'était montrée dévouée à l'Empereur, qui fit beaucoup pour elle ; mais en choisissant monsieur Monier sur ses recommandations, l'Empereur n'eut pas la main très heureuse. C'était un fort honnête homme, doux et timide, qui n'avait ni les dehors, ni les façons qu'il fallait dans le milieu où il était appelé à vivre. Du reste, il resta peu de temps auprès du Prince.

Il était élève de l'École Normale et avait beaucoup de science; mais l'habitude du monde lui

manquait, et à cet égard le Prince, tout enfant, lui en aurait remontré. Il écrivait l'histoire d'Alcuin, précepteur de Charlemagne. Cet ouvrage lui avait été inspiré par sa situation personnelle. Il se livrait à des recherches très ardues, et il espérait publier plusieurs volumes sur un si grand sujet. Je crains que le livre n'ait pu être achevé, car il est mort peu de temps après avoir quitté le Prince, n'ayant jamais pu se faire aux usages de la cour, et ennuyant un peu son élève, par un enseignement lourd et pédant. Il fut remplacé par monsieur Filon, qui appartenait à l'université, et qui était un jeune homme distingué. Il resta auprès du Prince après la guerre, jusqu'au moment où l'Empereur se décida à placer son fils, à l'École militaire de Woolwich.

C'est monsieur Filon qui reçut à Cowes monsieur Régnier, dans les premiers jours qui suivirent l'arrivée de l'Impératrice et du Prince Impérial en Angleterre; cet agent mystérieux dont on n'a jamais pu deviner la mission, si toutefois il en eut une.

C'est monsieur Filon qui, sur sa prière, lui remit une photographie signée par le Prince Impérial.

On était prodigue de cette faveur légère envers les Français qui venaient en Angleterre offrir leurs hommages aux souverains. Cette petite circonstance prit des proportions bien inattendues.

Monsieur Régnier présenta la photographie au Maréchal Bazaine à Metz, comme un gage des pouvoirs dont il était chargé pour négocier avec lui, et il parvint ainsi à attirer son attention. Toute cette affaire est restée fort obscure, du reste. Jamais l'Impératrice n'a pu en avoir d'éclaircissement, car elle ne reçut point monsieur Régnier et n'avait attaché aucune importance à sa visite.

Ce ne fut que plus tard, lorsque les événements se déroulèrent , que l'on apprit l'abus dont monsieur Régnier s'était rendu coupable, en présentant la photographie signée du Prince Impérial, comme le gage d'une mission.

Cette prétendue mission de monsieur Régnier, mort aujourd'hui, est enveloppée d'un étrange mystère. On se perd en conjectures sur le but qu'il poursuivait, sur l'intérêt qui a pu le guider.

Était-ce un agent provocateur, un vulgaire

intrigant, un homme de bonne foi qui put se croire capable, par des négociations occultes, de dénouer une situation terrible. On est livré à mille conjectures.

Dans une autre partie de ces Souvenirs, je dirai ce que j'ai appris à son sujet. On en est réduit aux hypothèses et malgré d'activés recherches, on n'a jamais pu démêler, le mobile qui le fit agir*

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