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CHAPITRE VIII

Les réceptions aux Tuileries. — Les dîners. — Grands bals. — Les cent-gardes. — Les présentations. — La salle des Maréchaux. — Joyaux. — Bals costumés. — Quatre sphynx. — Le marquis de Gallifet. — La marquise de Gallifet. — La comtesse de Castis:lione. — Le Prince Jérôme. — Le docteur Arnal. — Les concerts. — Les bals privés de l'Impératrice. — La Princesse de Beauffremont. — Le Prince Georges Bibesco. — La Princesse de Monaco. — La duchesse de Hamilton. — Le duc de Hamilton

Pendant l'hiver il y avait aux Tuileries le jeudi, un très grand dîner offert aux ministres, aux ambassadeurs, aux généraux, députés, préfets, hommes d'Etat de tous ordres. Puis le soir, réception ouverte pour tous les hauts fonctionnaires et leurs femmes. L'Impératrice reconnaissait tout le monde, même après de longs intervalles, se souvenait de tous les détails de situation et de parenté, trouvant pour chacun un mot gracieux

et passant la soirée debout, allant de groupe en groupe, cherchant à être agréable à tous, se donnant une peine, que bien des maîtresses de maison ne prendraient pas, pour accueillir leurs hôtes.

Depuis le mois de janvier jusqu'au carême, il y avait quatre grands bals officiels, pour lesquels on faisait de quatre à cinq mille invitations. Ces fêtes remuaient des millions dans Paris.

Les hommes devaient être en uniforme ou en habit de cour, et ces réceptions, au milieu de la splendeur des salons du palais, avaient un éclat dont il est difficile de se rendre compte aujourd'hui.

Le monumental escalier qui se trouvait à droite sous la voûte du pavillon de l'Horloge, et qui montait droit, entre les murailles décorées de trophées en relief, était garni de chaque côté d'une large rampe de fleurs. Les cent-gardes échelonnés de marche en marche, immobiles au port d'armes, avec leur élégant uniforme bleu clair à revers rouges, leurs cuirasses éclatantes, leur casque paré d'une longue crinière blanche, étaient recrutés parmi les plus beaux hommes de l'armée. Avec leur air martial, leur noble prestance, leur

taille élevée, ils formaient la plus magnifique escorte qu'un souverain pût avoir.

La foule des invités s'amassait dans la galerie de la Paix, attendant le moment de pénétrer dans la salle des Maréchaux, dont les portes restaient fermées jusqu'à ce que Leurs Majestés fissent leur entrée.

L'Empereur et l'Impératrice, en quittant leurs appartements, se rendaient d'abord dans le salon du premier Consul, où les attendait la famille Impériale, les dames et les officiers deleurs maisons, le corps diplomatique, les ministres et les grands dignitaires.

C'est là qu'avaient lieu les présentations.

Les personnes de la société qui désiraient être admises à lacour,devaient adresser une demande au grand chambellan, qui la communiquait à l'Empereur. Si elles étaient agréées, elles devaient s'adresser : les hommes, au Duc de Bassano; les femmes, à la Princesse d'Essling, ou à une des dames du Palais qui les présentait.

Les étrangers suivaient le même cérémonial, par l'intermédiaire de leurs ambassadeurs.

Cespersonnes, alors, pouvaient être admises par

invitations à Compiègne et aux réceptions privées.

Les présentations avaient lieu généralement les soirs de grand bal. Puis Leurs Majestés, précédées des chambellans, suivies des princes et princesses, du corps diplomatique, des grands dignitaires et de toute la cour, faisaient leur entrée dans la salle des Maréchaux où l'on annonçait à haute voix : « l'Empereur ».

Plusieurs rangées de gradins sur lesquels les femmes étaient assises, entouraient cette salle de proportions immenses. Au milieu, sur une estrade peu élevée, se trouvaient deux grands fauteuils semblables et d'autres sièges.

L'Empereur et l'Impératrice y prenaient place entourés des membres de la famille impériale et des personnes ayant un rang à la cour.

Des places étaient réservées aux grands dignitaires, au corps diplomatique, aux femmes dont les maris faisaient partie de la maison de Leurs Majestés. '

Dans les dernières années de l'Empire on avait Supprimé le quadrille officiel. Dès que l'Empereur et l'Impératrice étaient assis, les danses commençaient.

L'orchestre, invisible, était placé dans une tribune au premier étage et bientôt l'espace vide au milieu de cette immense salle, se remplissait d'hommes désireux devoir de près les souverains. Les chambellans avaient souvent grand'peine à maintenir le cercle réservé à la danse, qui allait toujours se rétrécissant, sous la pression de ce nombre considérable de personnes.

Toutes les femmes de la cour étaient très pâ^ rées.

La princesse Mathilde, dont le beau profil et la grande tournure, semblaient faits pour orner un trône, sachant complaire à l'Empereur, venait exactement aux grands bals, malgré son peu de goût pour la représentation. La princesse Clotilde y apportait sa résignation souriante, et la princesse Lucien Murât, qui avait le rang et le titre d'Altesse, y assistait généralement ainsi que sa fille, la belle et jeune princesse Anna, et sa belle-fille la princesse Joachim Murât, née Wagram, la femme du brillant colonel des Guides. Puis les autres personnes de la famille de l'Empereur, filles de Lucien Bonaparte, le second frère de l'Empereur Napoléon Ier. Elles n'avaient

point de rang- officiel à la cour, mais par courtoisie on leur donnait le titre de princesse. C'était la princesse Julie, marquise Roccagi ovine ; la princesse Charlotte, comtesse Primoli, la princesse Augusta, princesse Gabrielli. Elles ont laissé les meilleurs souvenirs.

La princesse Julie, qui était une personne d'un esprit supérieur, avait un salon fréquenté par tout ce qui était intelligent et distingué dans la société parisienne et dans la société étrangère.

Après la guerre, vivant entre elles dans une grande union, elles se retirèrent à Rome, où elles retrouvèrent bien des amitiés. Là encore leur maison est devenue un centre attrayant. Françaises par le cœur, elles conservent le regret de la patrie, et tous les Français qui passent à Rome trouvent auprès d'elles l'accueil le plus hospitalier. Frappée dans ce qu'elle avait de plus cher, la princesse Julie perdit successivement trois de ses enfants.

La princesse Charlotte était la mère du comte Joseph Primoli, un poète mondain, très apprécié à Paris comme à Rome.

A l'exception de quelques hommes qui profi-

taient des privilèges attachés à leurs fonctions, pour être agréables à beaucoup de jolies dames, les grands bals des Tuileries n'étaient pas, en général, les fêtes préférées de la cour, quoique ce fût un des plus beaux coups dœil mondain, qu'il fût possible de voir.

A onze heures, Leurs Majestés précédées des chambellans qui leur frayaient un passage au milieu d'une foule compacte, passaient dans la galerie de la Paix, où il y avait un second orchestre et où Von dansait également. On y restait un moment, puis après avoir fait le tour de cette galerie qui avait bien quarante mètres de long, en saluant tous leurs invités, l'Empereur et l'Impératrice revenaient dans la salle des Maréchaux et rentraient dans les autres salons. On se rendait dans la galerie de Diane où était dressé un magnifique buffet, hospitalièrement approvisionné de tout ce qu'il faut pour un souper debout.

Vers minuit et demi généralement^ Leurs Majestés se retiraient et la fête continuait jusqu'à trois et quatre heures du matin, sous les auspices des officiers de service, qui faisaient fort galamment les honneurs.

Ces grands bals étaient un bien magnifique spectacle, lorsqu'on pénétrait en observateur dans les galeries qui entouraient à mi-hauteur la salle des Maréchaux. Il arriva deux ou trois fois que l'Impératrice ayant été souffrante, n'avait pu y paraître; comme je n'allais à aucune réception sans Sa Majesté, je me trouvai dispensée du bal. Je • me rendais dans ces galeries par les petits escaliers intérieurs, et de là, sans être vue, dominant toute cette foule animée par la musique et les danses, j'assistais à un spectacle véritablement féerique.

La coupole dorée delà voûte était soutenue par des groupes de cariatides et des trophées d'armes. Les portraits des douze maréchaux de l'Empire dans leurs riches uniformes, décoraient les différents panneaux ; des draperies de velours rouge à crépines d'or garnissait les hautes fenêtres, qui semblaient de petites ouvertures, dans les im^menses proportions de cette salle.

La variété et l'élégance des costumes des hommes, remplaçant la sévérité monotone des habits noirs, donnait à ces fêtes un caractère tout particulier. Beaucoup d'officiers portaient la eu-

lotte blanche avec leur uniforme; le corps diplomatique, en grande tenue, offrait une réunion des costumes de toutes les nations ; on y voyait des Russes, des Anglais, des Palikares, des Hongrois, des Persans, les uns chamarrés de broderies et de décorations, d'autres dans une tenue sombre et sévère; des uniformes de toutes les armées du monde, jusqu'aux Chinois même, dont il ne fallait pas effleurer le sabre du bout du doigt, — ce qui est un déshonneur chez eux paraît-il, — sous peine de les voir s'ouvrir le ventre.

Chacun des services particuliers de la maison de l'Empereur avait une tenue de cérémonie; l'ancien habit à la française, de même forme pour tous, mais de couleur différente, avec la culotte blanche et les bas de soie blanche.

Les chambellans de l'Empereur avaient le frac écarlate à larges broderies d'or. Les écuyers vert et or, la vénerie vert et argent. Les préfets du palais, amaranthe et or; les maîtres de cérémonie, violet et or; les officiers d'ordonnance bleu pâle brodé d'argent avec les aiguillettes.

Les chambellans et écuyers de l'Impératrice étaient en bleu et argent.

Les uniformes particuliers de la garde, les officiers d'artillerie tout en noir avec des brandebourgs d'or ; l'uniforme des guides commandés alors par le Prince Joachim Murât, un des hommes les plus élégants de l'armée.

Certaines physionomies ressortent d'une façon inoubliable du cadre de ces fêtes, pour lesquelles elles semblaient avoir été créées.

Le marquis de Flammarens entr'autres, le type accompli du chambellan des anciennes cours, avec sa figure fine, ses façons de gentilhomme, ses cheveux blancs et légers soigneusement bouclés, Chinchilla, comme nous l'appelions familièrement entre nous. Un perpétuel sourire d'adoration sur les lèvres en parlant à toutes les femmes, se multipliant pour placer ses nombreuses amies, offrant son bras aux jolies inconnues afin de leur frayer un passage au milieu de la foule, il savourait durant ces quelques heures de représentation somptueuse, la satisfaction de tous ses goûts. Combien, parmi ceux qui composaient cette cour élégante, ont dû des conquêtes fort enviables, au prestige de ces habits chamarrés, devant lesquels s'ouvraient la foule, et qui faisaient une privilé-

Lé

giée de celles qui. pour un moment, acceptaient leurs soins.

L'Impératrice quittait ces fêtes toujours assez lasse. Souvent elle ne prenait pas le temps d'appeler ses femmes et avant de rentrer dans son cabinet de toilette, enlevant elle-même le diadème et les bijoux dont le poids la fatiguait, elle les mettait pêle-mêle dans le devant de ma robe, que je lui présentais pour se débarrasser. Je tremblais toujours d'égarer quelque chose en transportant ainsi ces pierreries, car il y en avait dans le nombre qui représentaient une fortune.

L'Impératrice avait fait monter une partie des diamants de la couronne en bijoux à son usage. Beaucoup avaient une histoire. Un diamant jaune, entre autres, gros comme une petite noix, placé dans un peigne avec d'autres pierres plus blanches, avait été avalé par un insurgé en 1848, pendant le pillage des Tuileries. Les facettes tranchantes du diamant avaient produit des désordres internes et le malheureux était mort au milieu de tortures, en avouant son larcin. On avait retrouvé le diamant en faisant l'autopsie. C'était une des plus grosses pierres de la collection des

diamants de la couronne; l'Impératrice n'avait connu cette particularité que plus tard et ce souvenir l'avait fait renoncer à s'en parer.

A l'époque du carnaval on donnait généralement un bal costumé ; les invitations y étaient plus restreintes qu'aux grands bals et ne comprenaient que les personnes présentées.

Dans ces fêtes, pleines d'entrain et de gaieté où chacun donnait un libre cours à son imagination, c'était un assaut d'élégance et d'originalité. Beaucoup de femmes y venaient pour intriguer sous le masque, et quelques jeunes gens, profitant d'une taille exiguë et d'une voix flûtée, usèrent de ce travestissement.

Le comte Raynald de Choiseul, fit un soir tourner toutes les têtes, et l'on chercha longtemps quelle femme spirituelle et audacieuse, pouvait bien se cacher sous un domino élégant, porté avec une grâce féminine, qui ne permettait pas de soupçonner un individu du sexe laid. Même dans la photographie masquée, qu'il distribuait à profusion, il était impossible de se douter de la supercherie.

Une année, quatre sphinx vêtus à l'égyptienne

avec des bandelettes et de longs voiles à rayures multicolores, piquèrent la curiosité par leur esprit et leur gaieté. C'était la comtesse Fleury, la maréchale Canrobert, la duchesse d'Isly , la baronne de Bourgoing. Toutes quatre grandes et de taille pareille, mises d'une façon identique, intriguèrent sans qu'on pût les reconnaître, se substituant Tune à l'autre avec tant d'adresse, que toutes les personnes avec qui elles causèrent ne purent démêler si c'était toujours la même, ou vingt femmes différentes.

On voyait l'obélisque de Louqsor de la place de la Concorde, se promener gravement à travers les salons, cachant un officier des cent-gardes démesurément grandi, enfermé dans la pyramide chargée d'hiéroglyphes.

Un mirliton gigantesque, enveloppé de devises se balançait à deux mètres au-dessus de toutes les têtes. L'Empereur, inquiété par les zigzags désordonnés du danseur, qui se croyait bien dissimulé sous cette enveloppe de la foire, s'informa, et sut que c'était le marquis de Gallifet.

On était un peu accoutumé à ses incartades de jeunesse. Il les rachetait par un héroïsme qui n'est

pas rare dans l'armée française, mais qui lui méritait toutes les indulgences. Il revenait alors du Mexique, où sa conduite avait été si brillante,. Horriblement blessé dans un combat, on raconta que, laissé pour mort, il avait pu cependant, en revenant à lui, se traîner le ventre ouvert jusqu'à une ambulance où il était arrivé portant ses entrailles dans son képi. Sous un climat chaud une telle blessure était terrible et on dut employer la glace pour le soigner. Mais la glace était difficile à se procurer. 11 fallait pénétrer dans les montagnes et traverser des défilés dangereux en pays ennemi. Les camarades de monsieur de Gallifet allèrent chaque jour à tour de rôle pour chercher la provision de glace. Enfin on le sauva.

On était au courant à Paris de la gravité de cette blessure. Monsieur de Gallifet avait passé assez longtemps dans la maison de l'Empereur comme officier d'ordonnance, et l'Empereur s'intéressait particulièrement à lui. Quelque temps avant son retour en France, sa femme, madame de Gallifet, vint à une réception des Tuileries où elle était fort entourée, tout le monde la félici-

tant de cette heureuse guérison. L'Empereur vint causer avec elle et lui exprima sa sympathie.

— Vous avez dû être horriblement inquiète en apprenant la gravité d'une telle blessure, dont tous les journaux parlaient.

— Oh! non, Sire, répondit madame de Gallifet avec son angélique sourire. Il a tant de chance.

Et elle raconta à l'Empereur que le jour même où les médecins avaient pu répondre de la vie de son mari, les communications avaient été coupées; il devint impossible d'avoir la glace sans laquelle, jusque-là, on n'aurait pu répondre de rien.

C'était un ménage assez froid, et la beauté ravissante de madame de Gallifet, ne la préserva pas des ennuis d'un mariage désuni.

Madame de Gallifet était douce et bonne, n'ayant jamais un mot malveillant pour personne. Elle resta à Paris pendant tout le temps du siège, soignant les blessés avec un grand dévouement.

La célèbre Comtesse de Castiglione fit, je crois, sa dernière apparition dans le monde à un bal costumé des Tuileries. J'avais eu occasion de la voir en 1865, à un dîner à Saint-Cloud, que

l'on donnait en l'honneur du Roi Humbert, alors Prince Royal d'Italie.

Madame de Castiglioné était d'une beauté accomplie, d'une beauté qui ne semblait pas appartenir à notre temps; mais dans l'admirable perfection, dans la grâce, même, de tout son être, ce qui paraît à peine croyable, le charme n'existait pas. Il y avait sur ce beau visage une expression de hauteur, de dureté, qui faisait penser à ces divinités que les anciens cherchaient à apaiser par des sacrifices.

En animant la plus belle statue, on aurait une idée de cette personne extraordinaire. En effet, en la voyant, on croyait voir agir, parler, se mouvoir une statue ; elle paressait moins vivante que les autres femmes, et cependant elle avait beaucoup d'éclat. Sans doute ne daignait-elle pas s'humaniser pour la foule.

On a prétendu qu'elle avait joué le rôle d'un agent politique, entre les mains habiles de monsieur de Cavour. C'est bien difficile à apprécier. Elle était assez belle pour séduire, sans que la diplomatie eut à s'en mêler.

C'est à un bal chez la Duchesse de Bassano

qu'elle parut pour la première fois, dans la société parisienne. Elle mit à la mode ces grandes plumes disposées en couronne, qui la grandissaient encore, et qui convenaient à son altière beauté.

Vers 1860, le Prince Jérôme donna une fête au Palais-Royal en l'honneur de l'Impératrice.

L'Impératrice, vêtue d'une robe de tulle blanc coiffée d'une guirlande de violettes de Parme, avait paru à tous d'une beauté ravissante, rehaussée encore par ce charme indéfinissable qui la rendait si séduisante. Le Prince Jérôme lui fit faire le tour des salons en lui donnant non pas le bras, mais la main suivant la mode de sa jeunesse, la précédant légèrement avec une grâce un peu surannée, mais tout à fait chevaleresque.

Vers une heure, l'Empereur et l'Impératrice se retiraient lorsque, montant vivement l'escalier, la comtesse de Gastiglione se trouva devant eux.

— Vous arrivez bien tard, madame la comtesse, lui dit galamment l'Empereur.

— C'est vous, Sire, qui partez bientôt.

Et elle entra dans la fête avec cet air de dédain écrasant dont elle enveloppait l'humanité tout entière. C'était une personne d'un esprit distin-

gué et viril; écrivant et causant à merveille, paraît-il, sur les questions les plus sérieuses. Elle avait l'instinct politique des Florentines, et le très petit nombre d'hommes qui l'ont connue, car elle n'admettait aucune femme à son intimité, lui accordaient des facultés supérieures.

Tout ce qu'on raconte d'elle la montre impérieuse, bizarre, vivant dans le culte de sa merveilleuse beauté. Elle eut un fils qu'elle perdit à vingt ans. On ne la disait pas tendre mère.,

Après son mariage, elle se refusa absolument à aller faire une visite de convenance à sa bellemère, la marquise de Castiglione. Son mari avait vainement épuisé tous les raisonnements, toutes les prières pour obtenir d'elle cette démarche. Un jour qu'ils étaient sortis ensemble en voiture, la voyant mieux disposée que de coutume, le comte donna l'adresse de sa mère au cocher dans l'espoir qu'elle s'y laisserait entraîner. La belle comtesse ne dit pas un mot, mais comme sa voiture traversait un pont, elle retira vivement ses souliers et les lança dans l'eau.

— Je ne pense pas, dit-elle, que vous me forcerez à marcher pieds nus.

Au moment où elle occupait tout Paris de son luxe et de sa beauté, la duchesse Tascher de la Pagerie, dont le mari était premier chambellan de l'Impératrice et qui organisait toute sorte de fêtes et de bonnes œuvres, alla prier la comtesse de Castiglione de faire partie d'un tableau vivant, où devaient paraître d'autres personnes du monde, dans un concert donné pour les pauvres. Après s'être fait beaucoup prier elle consentit, à la condition de choisir son rôle et son costume.

Trop heureuse de pouvoir l'annoncer sur le programme du concert, la duchesse accepta ses conditions! On la laissa tout ordonner, et le soir de la représentation, elle apparut assise à l'entrée d'une grotte, sous la robe brune d'un ermite, qui l'enveloppait comme un sac et dont le capuchon rabattu lui cachait le visage. On s'attendait à quelque surprise. Mais elle resta immobile et sans faire un geste, jusqu'à ce que la toile fût retombée. Une partie du public qui avait compté sur une exhibition beaucoup plus agréable, trouva cette plaisanterie de mauvais goût et on le lui laissa voir.

Elle ne craignait cependant pas de produire sa

beauté et on la vit paraître presque sans voile, à un bal costumé du ministère de la marine, où, sous les atours de Salambô, on put admirer tout ce qu'il n'est pas d'usage de montrer dans les salons.

Le docteur Arnal, médecin de l'Empereur, que j'aimais beaucoup et qui suivait souvent la cour, à Fontainebleau ou à Compiègne, me racontait une visite qu'il eut occasion de lui faire. Elle était fort malade au Havre et avait prié monsieur Arnal de venir lui donner ses soins. Le bon docteur avait une clientèle nombreuse et ne pouvait s'absenter de Paris pour longtemps. Il s'arrangea donc pour arriver au Havre le matin et à neuf heures, il se présentait à l'hôtel habité parla comtesse. On le pria de repasser, la comtesse n'étant pas encore visible. Au bout d'une heure il revint, sans pouvoir être reçu, et d'heure en heure il en fut ainsi, le docteur insistant pour entrer parce qu'il fallait qu'il repartît, et la comtesse lui faisant dire qu'elle allait le voir.

Enfin, à une heure de l'après-midi, comme il déclarait qu'il ne reviendrait plus, on l'introduisit. Parée comme une idole, ia comtesse de Casti-

glione, fort malade en effet, était sur un lit couvert de dentelles et de fourrures avec une coiffure haute, comme pour aller au bal, les cheveux semés de diamants, éblouissante dans la pâleur de la fièvre, et portant sur elle tout un écrin. Le docteur Arnal était un vieillard et rien en lui, ne semblait fait pour éveiller l'esprit de conquête de cette dédaigneuse beauté. Il portait ses cheveux d'une façon très singulière, ramenés en avant dans un petit nœud plat qui les faisait tenir sur le front. Il avait une excellente situation à la cour, comme homme autant que comme médecin. Il jouissait de la confiance de l'Empereur et de l'Impératrice, qui en faisaient grand cas. On fut très attristé de sa mort, car il avait infiniment de science, de cœur et d'esprit.

A un des derniers bals costumés des Tuileries, l'Impératrice s'était fait faire le costume que porte la Reine Marie- Antoinette, clans le beau portrait de madame Lebrun, en velours rouge garni de fourrures, avec la grande toque à plumes.

Madame de Castiglione qui, depuis longtemps, ne venait plus à la cour, était parvenue à so

procurer une invitation on ne sut par qui. Elle parut vêtue de noir, admirablement belle, avec le costume de veuve de Marie de Médicis. Fort peu de personnes la virent, car elle ne pénétra pour ainsi dire pas dans les salons. On savait qu'elle n'était pas au nombre des personnes invitées. Un chambellan alla lui offrir son bras et la ramena à sa voiture. Elle fut ainsi, du nombre des personnes « reconduites. »

Cet accident, fort rare du reste, arriva cependant à quelques personnes. Une autre dame eut ce désagrément. Elle s'était fait l'écho d'un propos outrageant pour une jeune fille fort belle, qui se trouvait de l'intimité officielle des Tuileries, par suite de la haute situation de son père. Dans un bal, au milieu d'un groupe nombreux, cette dame, fit le récit de la naissance mystérieuse d un enfant, en ajoutant les détails les plus précis sur cet événement et nommant la personne.

La marquise de Latour Maubourg, dame du Palais de l'Impératrice, qui était parmi ses auditeurs, lui fit remarquer que c'était une supposition odieuse, faite pour perdre une jeune fille, et que pour avancer des faits semblables, il fallait en

être plus que certain. La dame renouvela ses affirmations.

— J'en suis absolument sûre, dit-elle, et il n'y a pas huit jours, que tout cela s'est passé chez des amis à moi.

— Cela m'étonne d'autant plus, lui dit madame de Maubourg, que la voilà qui danse.

En effet, cette jeune fille, fraîche et jolie comme à son ordinaire, dansait fort gaiement dans le salon voisin.

La confusion de la dame fut grande, et madame de Maubourg, étant allée prévenir l'Impératrice, de ce qu'on osait raconter sur une personne qu'elle honorait d'une affectueuse sympathie et qu'elle recevait chez elle, un chambellan, sur l'ordre de l'Impératrice, vint prévenir cette personne que sa voiture l'attendait. A partir de cette époque elle fut rayée des listes d'invitation. Mais elle ne renonça pas pour cela à venir aux Tuileries, où on la revit les jours de réception ouverte.

Pendant le carême on ne dansait plus à la cour . Il y avait quatre concerts. C'était le comte Bacciocchi, surintendant des théâtres, et l'aimable

monsieur Auber, le grand compositeur, qui organisaient ces fêtes musicales où Ton entendait tous les artistes en renom. L'Impératrice n'était, pas musicienne. Le sentiment artistique chez elle était développé surtout pour la peinture et les œuvres littéraires.

Monsieur Auber était aussi maître de chapelle aux Tuileries. Il était déjà d'un âge avancé, étant mort à Paris en 1870, après le Quatre-Septembre. L'Impératrice, causant familièrement avec lui un soir, lui demanda s'il n'avait jamais regretté de ne s'être pas marié.

— Jamais, Madame, lui répondit le spirituel vieillard, et je le regrette d'autant moins maintenant, que je pense que madame Auber aurait tout près de quatre-vingts ans.

Le vendredi saint on chantait le Stabat dans la chapelle des Tuileries. Les femmes venaient sur une invitation, en toilette de deuil décolletée, avec des voiles de dentelle noire.

Après Pâques le mouvement mondain recommençai^ mais c'était alors d'une façon plus intime et véritablement amusante. On n'avait plus à se préoccuper des lois de l'étiquette, des droits

et préséance, et l'Impératrice pensait à la jeunesse, dont le rôle était un peu sacrifié dans les grands raouts officiels. Ce que l'on appelait les petits Lundis de l'Impératrice était les plus jolis bals que i'on puisse voir. Ils se donnaient dans les appartements particuliers de l'Impératrice, avec les danses installées dans les salons du Premier Consul et d'Apollon.

Il n'y avait guère que cinq ou six cents invitations. L'animation, l'élégance de ces réunions, en faisaient les fêtes les plus recherchées de Paris.

Un de ces bals eut lieu peu de temps après mon arrivée à la cour. Je portais en blanc le deuil de mon père et naturellement je ne dansais pas. Lorsque l'Impératrice fut entrée dans les salons les danses commencèrent. Je me souviens que je vis alors pour la première fois la Comtesse de Pourtalès et la Marquise de Gallifet. Elles se faisaient vis-à-vis dans- le même quadrille. Il était impossible de voir rien de plus charmant, que ces deux personnes de beauté différente, ayant l'une et l'autre beaucoup de charme, de gaieté et d'élégance. Il y avait, du reste, à

ce moment dans la société de Paris, une réunion de femmes belles et jolies qui justifiaient bien la renommée brillante de la cour des Tuileries. Les années sont venues. La plupart d'entre elles conservent encore, avec les traditions de leur jeunesse, une bonne grâce dans les façons, une amabilité, une distinction d'esprit, que la génération nouvelle peut leur envier.

Là, bien des mariages se sont noués; plus d'une jeune fille a trouvé un avenir fortuné ; et la bienveillance des souverains a souvent, d'une union difficile et désirée, fait une' réalité heureuse. Quelques autres de ces mariages ne réussirent pas, comme on pouvait l'espérer.

La Princesse de Beauffremont, dont la séparation fit tant de bruit, était une des jeunes filles à qui l'Impératrice s'intéressait.

Mademoiselle Valentine de Chimay avait une situation difficile dans sa famille, prétendait-elle. Elle sut captiver la sympathie de l'Impératrice par le charme de son esprit, l'extrême sensibilité qu'elle exprimait d'une façon tout à fait séduisante, plus encore que par les agréments de sa

personne, car elle était peu jolie, avec les traits forts, une épaule légèrement plus élevée que l'autre et la démarche lente et gênée. Pourtant c'était une sirène. Aucune femme ne sut exercer plus de séduction et conduire à son gré sa famille, ses amis, l'opinion publique, le monde, les magistrats les plus graves, quand vint l'heure des difficultés légales ; tous ceux, en un mot, auxquels elle voulut plaire et dont elle eut besoin. Elle était fine, déliée, avec un caractère extraordinairement énergique, un esprit éminent et charmeur, maniant habilement toutes les armes, et se servant même de sa santé délicate, pour arriver au but qu'elle souhaitait. Elle inventa le divorce ; et ne pouvant l'appliquer avant la loi, elle sut avec une habileté merveilleuse, tourner toutes les difficultés d'une situation délicate et conserver fortune, enfants et surtout l'homme charmant dont la chevaleresque affection, l'inspira dans tant de luttes et de- combats. Le Prince Georges Bibesco, dont elle est aujourd'hui la femme, même en France, grâce à la loi de M. Naquet, était en effet, un des hommes les plus agréables qu'on pût rencontrer.

Quant au Prince de Beauffremont, c'était un soldat assez rude et connu pour tel.

Après la naissance de deux filles, le Prince de Beauffremont partit pour le Mexique. C'est à dater de ce moment que la Princesse commença à parler à quelques amis de tout ce qu'elle avaif à souffrir dans son ménage, tout en continuant d'écrire à son mari des lettres pleines de tendresse, qui furent lues lors des procès; car il y en eut plusieurs, qui défrayèrent longuement la chronique.

A son retour, le Prince de Beauffremont trouva sa femme dans des dispositions très différentes de celles qu'il pouvait attendre, après la correspondance échangée. Les difficultés commencèrent!

La Princesse était grande musicienne, elle écrivait d'une façon très remarquable et sa correspondance pourrait soutenir la comparaison, avec celle des femmes les plus en renom du siècle dernier. Elle tenait passionnément à son rang et recevait ses visiteurs assise dans une sorte de chaire, comme les châtelaines du moyen âge, occupée à filer au rouet. Cela surprenait bien un peu à Paris, en plein xixc siècle. Mais elle sut

intéresser un grand nombre de personnes aux infortunes de son ménage, dont elle ne craignit pas de déchirer publiquement les voiles.

Elle s'était créé une intimité d'hommes dont l'influence et le crédit lui permirent de disposer à son gré, de l'opinion de tel ou tel cercle dont elle pensait avoir besoin, et les fanatisa. Quatre surtout, fort liés ensemble et l'entourant constamment, toujours prêts à la soutenir, se seraient fait tuer pour elle.

C'est un miracle si le Prince de Beauffremont n'y a pas laissé la vie. ]1 n'y eut pourtant qu'un seul duel entre tous ces champions. Elle a mai payé le dévouement de ses amis; elle chercha même à faire épousera l'un d'eux, une personne de condition très vulgaire, qui avait été un instrument utile, au milieu de toutes les combinaisons qu'elle dut imaginer, pour reprendre sa liberté. Enfin, elle quitta la France avec ses enfants, presque en fugitive. '

Elle se fit dénationaliser, débaptiser et put à ce prix épouser en Valachie le Prince Georges Bibesco, dont le père fut hospodar.

Le mariage du Prince héréditaire de Monaco

avec la fille de la Duchesse d'Hamilton, cousine de l'Empereur par sa mère la grande Duchesse Stéphanie de Bade, eut aussi une heure de triste célébrité.

Lady Mary Donglas était une aimable et jolie jeune fille, et son mariage fut célébré à Marchais, la résidence du Prince de Monaco, en 1869, je crois.

Je me la rappelle fort gaie alors, faisant part de son mariage à toutes ses amies, auxquelles elle montrait avec complaisance les séductions de la corbeille. On ne pouvait guère se douter en la voyant calme et riante, qu'elle était une victime traînée à l'autel.

C'est cependant ce que la Duchesse d'Hamilton a juré sur les Évangiles, en cour de Rome, pour obtenir l'annulation du mariage de sa fille plusieurs années après, alors qu'elle avait un enfant de trois ou quatre ans. Le Prince de Monaco, avait le titre de Duc de Valentinois, qu'il ne portait pas. Il a gardé son fils, qu'il élève auprès de lui. Après la rupture du mariage, Lady Mary Donglas épousa un officier de l'armée autrichienne, de très grande famille et fort riche, le

comte Festetich. La duchesse d'Hamilton était une mère passionnée comme on en voit trop, pour le repos des jeunes ménages. Elle souffrait d'unemaladie de cœur qui s'était développée après la mort tragique de son mari, qu'elle idolâtrait et semblait toujours mourante. A son insu, le duc d'Hamilton avait la terrible Tiabilude de s'enivrer. Presque chaque soir, sous prétexte d'aller au cercle, il sortait et enfermé dans un cabinet de restaurant, il y buvait seul.

Il arriva qu'un soir, plus gris que de coutume, il chancela dans l'escalier de la Maison-d'Or et fit une chute si malheureuse, qu'il resta sur le coup.

On le releva et on le transporta à l'hôtel Bristol. Une congestion cérébrale s'était déclarée, et c'est là que le duc d'Hamilton mourut, peu de jours après, sans avoir repris connaissance.

L'Impératrice remplit la triste mission d'annoncer elle-même, ce malheur à la Duchesse.

A la fin de l'Empire les fils du duc d'Hamilton étaient devenus des jeunes gens. Fort riches, indépendants, ils se jetèrent dans la vie de plaisir. Ils ignoraient les circonstances particulières de la mort de leur père et l'Impératrice apprit que

souvent, ils organisaient de joyeux soupers dont la Maison-d'Or était le théâtre. Tout le monde, à Paris, avait connu cette aventure et on se montra choqué de ce rapprochement, entre la mort sinistre du père et les parties bruyantes des fils, dans le même lieu. L'Impératrice dut leur faire connaître ce qui s'était passé. Ils quittèrent la France. L'un d'eux est mort. L'aîné le Duc d'Hamilton actuel vit en Angleterre. La Duchesse d'Hamilton vient de mourir elle-même à l'âge de 72 ans.

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