‹ Souvenirs intimes de la cour des TuileriesChapitre 9 sur 22 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le dîner aux Tuileries. — Le salon d'Apollon. — Le service. — Le nègre de l'Impératrice. — Le salon de Louis XIV. — Un pari de l'Impératrice. — La causerie du soir. — Maladie du Prince Impérial, son humeur et ses goûts d'enfant. — Miss Schaw. — Louis Conneau. — M. Bâchon. — Madame TAmirale Bruat. — La comtesse Ducos. — La nourrice du Prince Impérial. — M. Monnier. — Madame Corme. — M. Filon. — La mission Régnier.

Aux Tuileries le dîner se servait à sept heures et demie. Toutes les personnes qui composaient le service d'honneur, se réunissaient dans le salon d'Apollon, sur lequel ouvrait le salon bleu et le salon rose de l'Impératrice.

Cette salle était d'une grande magnificence, très vaste et décorée de peintures mythologiques. Le panneau du fond représentait Apollon sur l'Olympe entouré des neuf muses. Au plafond très élevé, à caisson doré on voyait le char du soleil

et d'autres attributs emblématiques du dieu du Jour et des Arts.

Trois grands lustres chargés de bougies que Ton allumait tous les soirs, des torchères et des lampes, y répandaient une vive clarté.

Le salon d'Apollon était placé entre le salon blanc ou salon du premier Consul, ainsi nommé à cause de la décoration et du portrait du général Bonaparte qui s'y trouvait, et la salle du trône, qu'il fallait traverser pour aller au salon de Louis XIV, où se prenaient les repas.

Le meuble du salon d'Apollon, en bois doré du temps de Louis XIV était, comme les rideaux, de lampas rouge et blanc. De magnifiques consoles, un piano h queue, une grande table oblongue entourée de chaises légères et de meubles modernes recouverts d'étoffes variées, complétaient l'ameublement. Le milieu était occupé par un vaste canapé rond, sorte de pouff , qui supportait une jardinière de fleurs. Bien souvent, le soir, le Prince Impérial et ses petits amis prenaient ce pouff pour siège de leurs ébats et ils étaient aussi joyeux, aussi bruyants que peuvent l'être des enfants de cet âge-

Les personnes composant le service d'honneur journalier, étaient les deux dames du Palais de l'Impératrice ; un officier général aide de camp de l'Empereur — exceptionnellement l'Empereur eut quelques colonels comme aides de camp, mais il n'ont fait que passer ; — le chambellan de l'Empereur, le chambellan de l'Impératrice, l'écuyer de l'Empereur, Técuyer de l'Impératrice, le préfet du Palais, deux officiers d'ordonnance choisis parmi les officiers les plus distingués des différents corps de l'armée. A moins qu'ils ne lui fussent personnellement connus, l'Empereur choisissait toujours ces officiers sur leurs notes. Ils avaient le grade de capitaine, passaient deux ou trois ans dans la maison de l'Empereur et la quittaient avec le grade supérieur, pour rentrer dans leurs régiments.

On invitait tous les jours à dîner à la table de l'Empereur, l'officier de service qui commandait la garde aux Tuileries, et comme la garnison de Paris était nombreuse, les mêmes revenaient bien rarement. Ces officiers étaient souvent embarrassés, ne connaissant personne, de se trouver aussi familièrement admis dans l'intimité des

souverains. Leurs Majestés ne manquaient jamais de leur adresser fort obligeamment la parole.

Le général Rolin, adjudant général du Palais, tenait la table vis-à-vis de l'Empereur; c'était lui qui dirigeait, contrôlait, surveillait tout, dans le service des palais. Il habitait aux Tuileries le rez-de-chaussée du pavillon de Marsan, sur la rue de Rivoli.

L'Empereur montait chez l'Impératrice avant sept heures et demie. Ils entraient ensemble au salon avec le Prince Impérial, qui avait été admis à dîner à la table de l'Empereur, dès l'âge de huit ans. Il donnait généralement la main à l'Impératrice. En entrant au salon l'Impératrice ne manquait jamais de saluer les personnes qui se trouvaient là et qu'elle voyait journellement, avec sa grâce souriante et souveraine, comme elle l'eût fait dans une cérémonie officielle.

Pour annoncer le dîner, un des maîtres d'hôtel venait prévenir le préfet du Palais, qui s'avançait vers l'Empereur et s'inclinait silencieusement. L'Empereur prenait alors le bras de l'Impératrice, l'aide de camp et le chambellan de l'EtUrpereur offraient leur bras aux dames du Palais

et le préfet du Palais, précédant l'Empereur, on passait à table.

Tout ce petit cérémonial se faisait simplement. Du reste dans les habitudes journalières de la cour, la bienveillance douce et polie des souverains, effaçait la raideur de l'étiquette, et sous le voile d'une politesse raffinée, on il apercevait que le profond respect dont ils étaient entourés.

L'Empereur et l'Impératrice prenaient place à table, l'un auprès de l'autre. Le Prince Impérial était à la gauche de l'Empereur, l'aide de camp de l'Empereur était à la gauche de l'Impératrice. La dame du Palais de grand service était auprès du Prince Impérial. La seconde dame du Palais se plaçait à la droite du général Rolin, vis-à-vis de l'Empereur. J'étais de l'autre côté du général, et chacun ensuite se groupait à son gré.

Avant que je ne fusse aux Tuileries on était toujours treize à table et lors de mon arrivée, plus d'un esprit superstitieux se félicita, de n'avoir plus à redouter le nombre fatal. L<a table était ornée d'un surtout en argent garni de fleurs, de grands candélabres d'argent, de coupes élégantes également remplies de fleurs. On mangeait dans de

Page 1