CHAPITRE V
Comment l'Impératrice m'appela auprès d'elle. — Mon arrivée aux Tuileries. — Première sortie avec l'Impératrice, — L'intérieur des Tuileries. — Occupations habituelles de l'Impératrice. — Le Prince Impérial enfant. — Bagatelle. — M. Damas- Hinard, secrétaire des commandements. — M. de Saint- Albin, bibliothécaire. — La comtesse Pons de Wagner, lectrice de l'Impératrice. — Les appartements particuliers de l'Impératrice. — La Princesse Anna Murât. — La duchesse deMorny. — La duchesse deMalakoff. — La duchesse de Cadore. — La duchesse de Persigny. — La comtesse Walewska.
Le 26 février 1864, je perdais mon père alors colonel à Cherbourg.
Il était jeune encore, plein d'avenir, je le chérissais. Ma mère et moi nous restions sans fortune. L'Impératrice apprit cet événement par le docteur Conneau qui était de nos amis. Elle ne m'avait point oubliée. Elle s'intéressa vivement à notre situation.
i02 SOUVENIRS INTIMES
Peu de temps après, ma mère recevait la visite de l'amiral Charles Duperré, alors officier d'ordonnance de l'Empereur. Il lui était envoyé par l'Impératrice, qui offrait de m'attacher à sa personne et de se charger de mon avenir.
Ma mère hésitait, sa tendresse redoutait pour moi un périlleux honneur. Elevée en Bretagne, je ne connaissais personne de cette cour brillante, et ma mère craignait que, dans un milieu si nouveau, je ne rencontrasse bien des difficultés.
Ace moment même un très riche mariage m'était offert. On me pressait de l'accepter. Mais je n'étais pas entraînée par l'affection, et je ne pouvais m'y résoudre.
L'intérêt que l'Impératrice me témoignait me touchait profondément et, séduite par le vif attrait que je sentais pour elle, je rêvais de lui consacrer ma vie.
Ma mère vit l'Impératrice, causa longuement avec elle. Sa Majesté lui expliqua quelle serait ma situation, dans quelles conditions je vivrais près d'elle. Elle la rassura et nous acceptâmes la destinée qui m'était offerte.
.[^Impératrice avait exprimé le désir que je ne
sortisse jamais sans elle. Je ne devais pas la quitter, la suivant dans ses voyages, et vivant exclusivement de sa vie. Ma mère et toutes les femmes dema famille et de mes amies pourraient venir me voir aux Tuileries, mais je ne devais recevoir aucune autre visite.
Cette règle établie me laissait libre de me consacrer à mes nouveaux devoirs. C'était en même temps, pour une jeune fille, telle que je Tétais alors, la seule façon convenable d'accepter la situation.
On était assez embarrassé sur le choix du titre qui me serait donné. Il n'y avait pas eu de demoiselles d'honneur à la cour de France depuis Louis XIV. L'Impératrice avait déjà auprès d'elle une vieille dame, la comtesse de Wagner de Pons, qui remplissait très honorifîquement la place de lectrice. On hésitait à donner le même titre à une jeune personne, afin ne pas la froisser. On s'arrêta pourtant à ce parti et je fus nommée seconde lectrice de l'Impératrice.
De tout temps dans les cours, les plus petits événements prennent de l'importance. Les petits intérêts, les rivalités grossissent tout. Les souve-
rains généralement, ménagent bien plus ceux qui les servent, qu'ils ne sont ménagés eux-mêmes. La façon spontanée dont l'Impératrice voulait bien m'appeler auprès d'elle pouvait porter ombrage à d'autres personnes. Le secret fut bien gardé, fort peu de monde étant dans la confidence, et on ne connut ma nouvelle situation qu'en me voyant aux Tuileries.
Il fallut s'occuper de mon modeste trousseau. L'Impératrice y pourvut en partie en m'envoyant par Mmc Pollet sa trésorière, des toilettes fort simples et du meilleur goût.
Enfin, le 24 avril 1864, accompagnée de ma mère, j'arrivais aux Tuileries pour m'y installer. Nous étions bien émues l'une et l'autre. Nous vivions dans la plus intime union, échangeant nos pensées à toute heure, accoutumées à mettre tout en commun. Nous ne nous étions jamais quittées. Ma mère, au milieu des embarras de la vie militaire, s'était occupée seule de mon éducation et je n'avais pas un souvenir, pas un sentiment qui ne me vînt d'elle. Désormais nous allions vivre séparées. Ma mère avait toutes les sollicitudes, toutes les appréhensions. Pour moi j'étais pleine
de confiance dans l'appui que l'Impératrice m'offrait.
En arrivant, on nous introduisit dans un salon du rez-de-chaussée du côté du pavillon de Flore, et- presque aussitôt on vint nous prévenir que l'Impératrice nous attendait. Il était midi et demi. Leurs Majestés venaient d terminer leur déjeuner. Après être montées au premier étage, on nous fit traverser la grande galerie de Diane, le salon de Louis XIY. qui servait de salle à manger. Le Prince Impérial achevait seul son repas. Miss Schaw, sa gouvernante anglaise, se tenait auprès de lui. C'était un bel enfant de huit ans, à la physionomie ouverte, au teint blanc, avec les beaux yeux bleus de sa mère et de jolis cheveux bruns bouclés. Il causait fort gaiement en anglais lorsque nous entrâmes. En nous voyant il prit l'air grave qui se posait déjà sur son jeune visage. De lui-même se levant, il nous salua d'une façon tout à fait enfantine et charmante. Nous continuâmes de traverser les grands appartements jusqu'au salon d'Apollon sur lequel s'ouvraient les appartements particuliers de l'Impératrice. Le valet de pied qui nous conduisait ouvrit une grande
i06 SOUVENIRS INTIMES
porte en glace, et, nous ayant introduites dans un salon plus petit, très élégamment décoré qui donnait sur le jardin, il nous laissa.
Peu de moments après un huissier traversa le salon, frappa doucement à une porte qu'il ouvrit; puis, ayant dit quelques mots, il se retira. L'Impératrice parut presque aussitôt. Elle avait une simple jupe de soie noire, relevée sur un jupon de laine rouge et le corsage de laine pareille, serré à la taille par une ceinture noire fermée d'une boucle de plusieurs ors, qui contenait dans un monogramme toutes les lettres de son nom.
La beauté de l'Impératrice avait pris plus de gravité, tout en conservant l'ineffaçable pureté de ses traits ; un peu de mélancolie répandue sur sa physionomie la rendait plus attachante encore. Sa taille, toujours superbe, avait gagné de l'ampleur. Les mains étaient très fines, très blanches et à l'exception de cinq anneaux d'or au quatrième doigt de la main gauche, dont chacun rappelait le souvenir de quelque grand événement de sa vie, elle ne portait aucun bijou. Sa Majesté m'embrassa, me dit très affectueusement qu'elle était heureuse de m'avoir auprès d'elle,
puis avec bonté elle s'efforça de rassurer ma mère qui ne pouvait cacher son émotion.
— Je n'exige qu'une chose de vous, me dit-elle. C'est que vous me disiez avec confiance et librement tout ce qui pourrait vous embarrasser ou vous faire de la peine, comme vous le diriez à madame votre mère. J'espère que vous vous plairez auprès de moi, et, comme vous me plaisez déjà beaucoup, tout ira bien.
Pendant cette conversation la porte était restée ouverte; on entendait des éclats de rire, une voix d'enfant mêlée à une autre voix plus grave ; une légère odeur de cigarette se répandait dans le salon. Je compris que l'Empereur et le Prince Impérial devaient être dans la pièce voisine.
Après un quart d'heure d'entretien :
— Allez arranger vos affaires, me dit l'Impératrice; bientôt je vous ferai demander. S'il manque quelque chose chez vous, demandez-le à Mme Pollet.
Ma mère prit congé et nous nous dirigeâmes vers les appartements que nous avions traversés en venant. Le valet de pied qui nous avait accompagnées nous attendait dans la galerie de Diane.
Il nous fit monter un escalier intérieur, sans aucun caractère, en haut duquel se tenait un centgarde dans sa grande tenue, l'arme au pied, et je me trouvai dans mon nouveau logis.
Il était situé au second étage des Tuileries, au-dessus des appartements de l'Impératrice. Les fenêtres arrondies s'ouvraient sur le toit en terrasse : c'était l'ancien appartement d'une des princesse d'Orléans. Il se composait d'une antichambre éclairée par en haut, donnant accès dans un salon très confortable, une grande chambre avec des cabinets de toilette et une seconde chambre auprès, pour ma femme de chambre.
Madame Pollet, la trésorière de l'Impératrice, m'attendait. Elle était Espagnole et toute jeune; elle était entrée au service de l'Impératrice avant son mariage. Depuis, elle ne l'avait jamais quittée.
Madame Pollet me parla du choix d'une femme de chambre comme d'une question qui lui semblait très importante. Elle m'offrit la sœur de deux femmes déjà attachées au service de l'Impératrice et qui désirait beaucoup se rapprocher de ses sœurs.
J'acceptai volontiers. C'était une fille pleine de qualités et fort habile nommée Franceline Merlin. Depuis cette époque elle ne m'a jamais quittée, et n'a pas cessé de me donner des marques d'attachement et d'un dévouement sans égal.
Vers trois heures, un valet de pied vint me prévenir que l'Impératrice s'apprêtait à sortir et que je devais l'accompagner. Je repris le même escalier que j'avais déjà monté et qui n'avait de jour que par en haut, si bien qu'en descendant il semblait qu'on s'enfonçât dans l'obscurité. Il me parut interminable ; du reste, il avait cent six marches. Un cent-garde était en faction au bas de cet escalier, qui aboutissait au rez-de-chaussée dans un large corridor éclairé jour et nuit par la lumière des lampes ; il longeait les appartements de l'Empereur et les séparait de ceux du Prince Impérial.
Le valet de pied ouvrit une porte, s'effaça pour me laisser passer et la porte refermée, je me trouvai dans un grand salon tendu de damas rouge donnant sur le jardin, où dix personnes environ, prêtes à sortir, se trouvaient réunies.
La vicomtesse Aguado, dame du palais de l'Impératrice, se leva et venant à moi, elle me dit de
la façon la plus obligeante que l'Impératrice l'avait prévenue de mon arrivée. Elle me présenta à la baronne de Pierres, la seconde dame du palais qui se trouvait de service avec elle, et me nomma tous ceux qui étaient là et qui composaient le service d'honneur de Leurs Majestés.
Personne mieux que madame Aguado ne pouvait m'aider à surmonter l'embarras des premiers moments. C'était une des femmes les plus aimables de Paris et parfaitement bonne; elle sentit combien j'avais besoin d'être encouragée et s'appliqua à me donner un peu de confiance.
Les premiers moments d'une situation difficile comme celle où je me trouvais peuvent avoir une grande influence sur l'avenir. Je dois beaucoup à l'accueil que je reçus alors. Dans la jeunesse les impressions sont très vives, très mobiles. La sympathie qu'on me montra dissipa la plus grosse part de mes appréhensions. Je repris le calme et la liberté de mes pensées, et je compris qu'il fallait en un jour devenir telle que je devais l'être par la suite.
Bientôt l'Empereur et l'Impératrice parurent. Chacun se leva. L'Empereur m'adressa quelques
mots de bienvenue, et Von se dirigea vers les voitures qui stationnaient sous la voûte du pavillon de l'Horloge. C'étaient deux grandes berlines avec le siège à housse et deux valets de pied debout derrière les voitures. Un piqueur à cheval i précédait pour faire dégager le passage. L'Empereur et l'Impératrice montèrent dans la première voiture avec l'aide de camp et le chambellan de service. Le baron Philippe de Bourgoing, l'écuyer de service, qui montait un fort joli cheval, galopait à la portière de droite,, du côté de l'Empereur. Il n'y avait pas d'autre escorte.
Je pris place dans la seconde berline qui était toute semblable, avec les deux dames du Palais et le chambellan de l'Impératrice le marquis de Piennes.
Nous allions visiter une exposition de tableaux assez insignifiante, je crois.
A cinq heures nous rentrions. Les berlines s'arrêtèrent sous la voûte. Le suisse qui se tenait à la porte du vestibule frappa le sol d'un coup de sa hallebarde en l'éloignant à la longueur de son bras. Nous traversâmes de nouveau l'antichambre de l'Empereur, où se tenaient deux huissiers et
des valets de pied; puis nous rentrâmes dans le salon où j'étais arrivée et qui était le salon de l'aide de camp de service.
L'Impératrice se retourna ainsi que l'Empereur. Ils saluèrent les personnes qui les avaient accompagnées, et l'Impératrice m'ayant appelée, je la suivis.
Leurs Majestés rentrèrent dans les appartements particuliers de l'Empereur. L'Empereur passa aussitôt dans son cabinet de travail, tandis que l'Impératrice, ouvrant une porte dissimulée sous la tenture, prit un petit escalier très étroit, complètement privé de jour, qui conduisait directement des appartements de l'Empereur aux siens.
Dans ce magnifique palais des Tuileries, si vaste et si somptueux, rien n'avait été prévu pour la vie intime. Après le 6 octobre 1789, lorsque Louis XVI et Marie-Antoinette virrrent s'y établir, on avait improvisé à la hâte des dispositions qui forcément sont toujours restées défectueuses.
En dehors des grands appartements, toutes les communications intérieures étaient obscures et il fallait, hiver comme été, avoir constamment des
lampes allumées dans les petits escaliers et dans les corridors, ce qui devenait presque pénible à cause de la chaleur et du manque d'air, dès les premiers jours du printemps. Aussi malgré le bel horizon des marronniers du jardin voyait-on arriver avec joie le départ pour Saint-Cloud ou pour Fontainebleau.
A part le grand luxe et l'apparat journalier, la vie de l'Empereur et de l'Impératrice était bien différente de ce qu'on pense, dans le public, de la vie des souverains.
L'Empereur travaillait à toute heure, et ses moments de loisir étaient rares. Ce n'était surtout pas, malgré les apparences, une vie de plaisir.
Apart les fêtes officielles et quelques petits bals au printemps, l'Impératrice, à Paris, vivait très solitaire. Toujours occupée, elle lisait beaucoup, parcourait tous les journaux, suivant les discussions des Chambres avec soin, et se tenant au courant de tous les ouvrages intéressants qui paraissaient.
Très tendre avec le Prince Impérial, qui était sans cesse autour d'elle, l'Impératrice s'occupait elle-même dans les plus petits détails, de tout ce
qui le concernait; et tant que le Prince fut un enfant livré aux soins féminins, c'est-à-dire jusque vers l'âge de dix ans, l'Impératrice seule réglait l'emploi de son temps, ses promenades, son régime, le choix de ses vêtements, comme la mère la plus attentive; s'entendant directement, soit avec miss Schaw, la gouvernante anglaise qui n'avait pas quitté le Prince Impérial depuis sa naissance, soit avec monsieur Bâchon son écuyer, soit avec son précepteur monsieur Monier.
Aux Tuileries, l'Empereur et l'Impératrice déjeunaient seuls avec le Prince Impérial, tandis que dans les déplacements comme à Saint-Cloud, Fontainebleau, Biarritz, Compiègne, le déjeuner réunissait tout le service et tous les invités.
Ce repas serviàmidi dans le salon deLouis XIV, était rapidement achevé. Puis, l'Empereur se rendait dans le cabinet de travail de l'Impératrice, où il fumait des cigarettes en causant avec sa femme et en jouant avec son fils.
A une heure, sous la garde de monsieur Bâchon, d'une gouvernante ou de son précepteur, le Prince Impérial sortait dans une grande voiture, ouverte ou fermée, suivant la saison. On la reconnaissait
DE LA COUR DES TUILERIES. lia
au peloton de cavalerie qui l'escortait au grand trot. Le Prince allait presque invariablement chaque jour à Bagatelle, ce charmant pavillon construit en quelques semaines par le comte d'Artois au milieu du Bois de Boulogne, pour une fête donnée à la reine Marie-Antoinette.
Bagatelle appartenait au marquis de Hertford, un grand seigneur anglais, ami des arts, très français de goût. L'Empereur avait désiré acheter ce joli domaine, afin que le Prince Impérial pût avoir pendant les séjours à Paris un lieu de promenade aéré et libre.
Lord Hertford pria l'Empereur de lui laisser la propriété de Bagetelle; mais il insista si galamment pour que le Prince en usât à son gré, que l'Empereur accepta. Le Prince s'y rendait le plus souvent avec Louis Conneau, le fidèle compagnon de ses jeux, un enfant de son âge, fils du docteur Conneau, le plus ancien, le plus dévoué des amis de l'Empereur.
Chaque fois que le Prince Impérial sortait, l'Impératrice en l'embrassant traçait rapidement avec le pouce une croix sur son front. Depuis l'attentat d'Orsini, pas une fois elle n'a vu sortir son
fils ou l'Empereur sans se demander si elle les reverrait. Lorsque le Prince Impérial était sorti et que l'Empereur était redescendu chez lui, l'Impératrice écrivait à sa mère, sans jamais y manquer; une lettre de l'Impératrice partait chaque jour par Tambassaâe d'Espagne pour la comtesse deMontijo;puis Sa Majesté travaillait avec monsieur Damas-Hinard, son secrétaire des commandements.
Monsieur Damas-Hinard, monsieur de Saint- Albin, bibliothécaire de l'Impératrice, et la comtesse de Wagner, lectrice de l'Impératrice, arrivaient aux Tuileries vers une heure. Monsieur Damas-Hinard était un petit vieillard mince et souriant, avec quelques rares cheveux blancs, toujours correctement vêtu de l'habit noir et de la cravate blanche, comme un notaire les jours de cérémonie. Il portait sous son bras un volumineux portefeuille tout bourré de dossiers. Il avait la parole onctueuse, une extrême politesse envers les dames et n'approchait l'Impératrice que plié en deux. Il remplissait ses fonctions d'une façon correcte et réservée, se bornant à annoter toutes les demandes^ toutes les pétitions qui étaient
adressées à l'Impératrice et à les lui présenter. Il y en avait chaque jour un nombre considérable.
L'Impératrice prenait elle-même connaissance de tout et ne décidait ce qu'elle voulait faire qu'après s'être fait renseigner minutieusement. Monsieur Damas-Hinard recevait ses ordres et lui rendait compte ensuite de la façon dont ils avaient été exécutés, sans jamais se permettre aucune observation personnelle. L'Impératrice était très accessible ; quand les demandes qui lui étaient faites étaient raisonnables et justifiées, elle s'empressait d'y faire donner satisfaction. Il lui en arrivait un grand nombre de bizarres et de ridicules même.
Dans un de ses voyages officiels, un jour entre autres, l'Impératrice reçut en présent une cage avec deux tourterelles, des mains d'une jeune fille qui les lui offrit avec une naïveté assez touchante pour que l'Impératrice s'embarrassât de ce singulier présent.
Six mois après elle recevait une lettre dans laquelle on lui demandait un emploi auprès d'elle. On ajoutait :
— C'est moi, Madame, qui vous ai offert à tel
endroit deux tourterelles que vous avez emportées; puisque vous aimez les oiseaux, vous pourriez me prendre comme gardienne de vos tourterelles ! J'en aurai grand soin.
Aussi, Tlmpératrice redoutait-elle par-dessus tout la pétition sous forme de cadeau, et les faisait-elle renvoyer impitoyablement.
On ne saurait croire la quantité d'objets de toute sorte qui lui étaient adressés, soit comme souvenirs de famille, soit comme reliques historiques ou autres. On aurait rempli des gardemeubles de vieilleries sans intérêt et sans aucune valeur si on les avait conservés.
Les recommandations avaient peu de poids auprès de l'Impératrice si elles n'étaient pas appuyées par des titres réels. Aussi y avait-il parfois de l'aigreur chez certaines personnes de l'entourage, jalouses de se créer une influence et qui cherchaient à accaparer les faveurs souveraines pour tels ou tels de leurs clients, au détriment de ceux qui pouvaient avoir des droits réels. Bien des animosités prennent leur source dans de petites ambitions déçues.
Monsieur de Saint-Albin était unhommeérudit,
un collectionneur de goût, très instruit; c'était un excellent homme, mais d'une gaucherie singulière. Il était extraordinairement négligé dans sa tenue. Il avait toujours de vieux chapeaux et des cravates tordues en corde. On aurait dit qu'il portait d'anciens vêtements fripés du temps de Louis-Philippe. L'Impératrice l'avait connu avant son mariage, et il lui était fort attaché.
Malgré cet extérieur peu séduisant, il était très aimable et m'apportait presque journellement des bouquets de violettes, des bonbons ou quelque menu présent qu'il tirait, à mon grand désespoir, de cet affreux chapeau.
La comtesse de Wagner avait bien soixante-dix ans. Elle avait été fort jolie et le racontait volontiers, ayant recours à tous les artifices pour « réparer des ans l'irréparable outragea. Elle était toujours mise à la dernière mode comme une jeune femme; la toilette, était, je crois, sa dernière faiblesse ; avec cela elle était bonne et ne manquait pas d'esprit.
L'Impératrice s'extasiait souvent sur sa jeunesse persistante, et elle en était enchantée. Elle arriva un jour aux Tuileries apportant son por-
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trait, qui paraissait être celui d'une femme de trente ans, à peine, mais lui ressemblait néanmoins. Comme l'Impératrice ne lui cachait pas son étonnement.
— J'ai voulu laisser un agréable souvenir à mes amis, dit-elle, etj'aiprévenu le photographe: mettez tout ce qu'il faudra mettre, ôtez tout ce qu'il faudra ôter. Je tiens à avoir un joli portrait.
Madame de Wagner aimait à nous faire supposer des entretiens intimes et prolongés avec l'Impératrice.
— Il faut absolument que j'aille faire part à l'Impératrice d'une affaire capitale, disait-elle ; et délibérément elle traversait l'enfilade des salons à petits pas pressés. Puis, arrivée à la porte du cabinet de l'Impératrice, sachant bien que Sa Majesté n'aimait pas à être dérangée à tout propos, quelques scrupules la prenaient. Elle s'arrêtait et se plaçait dans la fenêtre qui touchait au cabinet de l'Impératrice, se croyant bien dissimulée par la profondeur de l'embrasure. Mais l'ampleur de ses jupes qui débordaient la trahissait, et du salon où nous nous tenions on pouvait voir cette pauvre comtesse immobile et silencieuse,
regardant du côté des jardins, pendant une demiheure et plus. Puis, tout à coup, elle revenait d'un air riant et se dédommageait d'une si longue contrainte, en nous faisant la confidence de toutes les idées qu'elle avait cru échanger avec l'Impératrice.
Ces petites scènes assez fréquentes me divertissaient beaucoup, je dois l'avouer, bien que j'aie eu de l'affection pour madame de Wagner, qui était fort agréable et bienveillante. L'Impératrice surprenait aussi parfois son petit manège et s'en amusait. Madame de Wagner portait habituellement une perruque avec des bandeaux ondulés du plus beau brun. Un jour elle arriva aux Tuileries tout à fait transformée.
C'était au temps où mademoiselle Hortense Schneider faisait tourner la tête à tous les Parisiens en jouant la Belle Hélène. Madame de Wagner s'était affublée de la perruque à la grecque que portait la charmante actrice. Lorsqu'elle eut ôté son chapeau et que j'aperçus au sommet du crâne de cette bonne madame de Wagner, un bouquet de boucles folles d'un blond enfantin surmontant son visage empâté et ridé, je
fus saisie d'un tel fou rire que, perdant toute contenance, je dus m'enfuir pour ne pas la choquer.
L'Impératrice sortait de son cabinet dans ce moment et me trouva en proie à un de ces accès de gaieté que rien ne peut contenir. L'Impératrice se prenant à rire elle-même, voulut en connaître la cause, mais j'étais hors d'état de m'expliquer et je ne pus que désigner le salon de service où se trouvait madame de Wagner. L'Impé* ratrice l'aperçut alors, debout devant une glace, où elle rajustait en minaudant cette coiffure folâtre. Pour cette fois, l'Impératrice se fâcha tout de bon.
— Allez dire à madame de Wagner de ma part, me dit-elle très sérieusement, que je la prie d'ôter immédiatement cette perruque.
Je repris un peu de sang-froid et priai l'Impératrice de me dispenser d'un tel message. Du reste j'étais hors d'état de le remplir et de garder le sérieux convenable.
— Allez, allez, je le veux, me dit l'Impératrice, et que jamais je ne revoie rien de semblable. Une chose pareille couvrirait ma maison de ridicule si on la voyait.
Et l'Impératrice rentra dans son cabinet véritablement courroucée.
Fort heureusement monsieur de Piennes, le chambellan de service, vint à mon aide. Le marquis de Piennes est un des hommes les plus aimables que j'aie connus. Il avait beaucoup de mérite et d'esprit, avec une humeur un peu bourrue qu'il affectait, mais quin'ôtait rien à ses grandes qualités. Il fit entendre raison à madame de Wagner, qui n'en revenait pas, ayant compté sur un véritable succès. H remit le chapeau sur les boucles folles et la fit partir doucement en lui faisant jurer de rendre la perruque. Le lendemain, la bonne comtesse reparut avec ses cheveux bruns d'ordonnance.
Elle avait une grande correspondance et employait presque tout le temps qu'elle passait aux Tuileries à écrire à ses amis.
Un jour qu'elle était absorbée dans son courrier, l'Impératrice s'approcha doucement et lut par-dessus son épaule sans qu'elle pût s'en apercevoir. « Il y a une grande mortalité parmi les « sénateurs cette année, écrivait-elle; que ne « puis-je en remplacer un. »
— Allez le demander à l'Empereur, lui dit l'Impératrice.
Elle y alla très sérieusement, ce qui amusa beaucoup l'Empereur. Ses fonctions étaient un peu une sinécure. Elle écrivait quelques lettres et se tenait à la disposition de l'Impératrice en attendant les Dames du Palais, qui venaient généralement vers deux heures. La pauvre femme, fort heureusement pour elle, mourut avant la guerre. Mme Lebreton, la sœur du général Bourbaki, qui est encore aujourd'hui auprès de l'Impératrice, la remplaça.
Avant mon arrivée auprès de l'Impératrice, aucune femme, excepté Mme follet et le service, n'habitait les Tuileries, du moins la partie comprise entre le pavillon de l'Horloge et le pavillon de Flore, qui formait l'habitation personnelle des souverains.
Les appartements de l'Empereur donnaient sur le jardin, tandis que ceux du Prince Impérial prenaient vue, sur la place du Carrousel. Ceux de l'Impératrice étaient au premier étage sur le jardin, au-dessus des appartements de l'Empereur. Ils longeaient les appartements
de réception, depuis le pavillon de l'Horloge jusqu'à la galerie de Diane, en allant vers la Seine. On en avait aménagé une partie au moment du mariage de l'Impératrice. En 1858, Sa Majesté les fit compléter.
Un large escalier à trois paliers, à rampe de fer forgé, prenait naissance dans le vestibule sur lequel s'ouvraient les appartements de l'Empereur, et qui était situé sous la voûte à gauche du pavillon de l'Horloge. Cet escalier était éclairé au rez-de-chaussée par deux hautes fenêtres qui se répétaient au premier étage. Les marches de marbre blanc étaient recouvertes d'un tapis turc rouge et bleu. Il était décoré d'anciennes tapisseries représentantl'histoire de la métamorphose de la nymphe Daphné au moment où elle est changée en laurier. On voyait de longs rameaux s'élancer du bout de ses doigts et son corps se confondre dansl'écorce. Dans la première révolution un peu arrondie du bas de l'escalier, on avait placé un marbre remarquable, représentant un bœuf de la campagne de Rome demi-nature.
Les fenêtres étaient garnies de stores peints de fleurs que Ton abaissait contre le soleil. A droite, en
haut del'escalier une porte double, à deux battants, s'ouvrait directement sur la salle des maréchaux.
A gauche étaient les appartements particuliers de l'Impératrice, qui se composaient de dix pièces en enfilade donnant sur le jardin. Ils n'avaient d'autre dégagement, à part le service des chambres, que les grands appartements donnant sur la cour du Carrousel.
On entrait dans une salle d'attente aune fenêtre, qui était le salon des huissiers. C'est là que se tenait monsieur Bignet, le chef des huissiers de l'Impératrice, un excellent homme, qui s'acquittait avec un zèle muet et respectueux de ses délicates fonctions. Il dirigeait le service intérieur et recevait directement les ordres de Sa Majesté. Nous rappelions familièrement la treizième dame du Palais.
En effet, il arrivait .parfois que, lorsque les dames étaient absentes, Bignet prenait sur lui de prévenir l'Impératrice de tel ou tel incident dont il était nécessaire qu'elle fût promptement avertie. Il nous rappelait les audiences et le nom des personnes attendues, ayant entre les mains le registre sur lequel on les inscrivait. Il était d'une
ponctualité admirable et, bien qu'il fût d'une discrétion à toute épreuve, par son esprit méthodique, il nous fournissait toutes sortes de petits renseignements inconscients. Il arrivait que nous apprenions par lui des déplacements ou des projets encore ignorés, dans la façon dont certaines choses étaient disposées.
Ainsi, chaque fois que l'Impératrice allait en voyage, on emportait une boîte à thé en vermeil, qui provenait d'un service de l'Empereur Napoléon Ier et deux petits hiboux en argent pour poudrer de sel les toasts. Lorsque ces petits objets n'étaient pas placés sur la table à thé que l'on apportait tous les soirs au salon, c'était l'indice certain de quelque projet de voyage. Bignet les avait emballés pour suivre Sa Majesté. Il arrivait aussi parfois que la boîte à thé et les hiboux reparaissaient; nous comprenions alors que les projets étaient changés. C'était généralement lui que l'Impératrice chargeait de prévenir l'Empereur lorsqu'elle était prête à sortir, ou bien lorsqu'elle l'attendait pour passer dans les salons; enfin de toutes les petites communications qui demandaient un intermédiaire subalterne, soit
auprès de l'Empereur, du Prince Impérial ou de toute autre personne du château.
Il connaissait tous les objets appartenant à l'Impératrice et savait où tout se trouvait mieux que personne.
Bignet a suivi l'Impératrice en exil ; sa fille était parmi les femmes de chambre de Sa Majesté. Le pauvre homme quitta les Tuileries un des derniers le Quatre Septembre. Il est mort en Angleterre sans pouvoir se consoler de la chute de l'Empire.
Les huissiers de l'Impératrice, qui étaient au nombre de trois, se relevaient de jour en jour. Us portaient l'habit marron à la française rehaussé de quelques broderies d'argent, les culottes, les bas de soie noir, avec des souliers à boucles, et la chaîne d argent, insigne de leur fonction.
Outre l'huissier de service, deux valets de pied se tenaient toujours dans le salon d'attente.
La pièce qui suivait était le salon des dames. Il étaitpeint à fresque en camaïeu, sur fond vert d'eau, rehaussé de fines arabesques de différents verts ; la peinture du plafond représentait une énorme corbeille de fleurs. Les dessus de porte étaient des
fleurs et des oiseaux. L'ameublement, la cheminée, les bronzes, fort élégants, étaient du plus pur style Louis XVI. Le meuble en bois doré était recouvert de fort belles tapisseries des Gobelins, où se détachaient des bouquets de grosses fleurs sur un fond blanc, entouré d'un second fond marron avec des dessins couleur or. C'est là que les dames s'établissaient quand venait la semaine de service, chacune apportant son ouvrage, son courrier, ses livres, que l'on rangeait dans un bahut de marqueterie placé entre les deux fenêtres.
Le salon qui suivait était semblable à celui-ci avec une décoration rose, mêlée d'une profusion de fleurs. Le plafond peint par Chaplin, remarquablement joli, représentait le triomphe de Flore. C'est là qu'attendaient les personnes venues pour une audience. Le meuble était également en tapisserie; des fleurs sur fond blanc, avec bordures roses.
Le troisième salon était bleu, et l'Impératrice s'était plu à y réunir en dessus de portes, les portraits de plusieurs femmes parmi les plus jolies de son entourage. Chacune personnifiait
par son costume une des grandes puissances de l'Europe.
La jeune Princesse Anna Murât, presque une enfant encore, malgré l'épanouissement d'une précoce beauté, prêtait la finesse de ses traits et sa fraîcheur de blonde éblouissante à l'interprétation des filles de l'Angleterre. La Duchesse de MalakofF, le type le plus pur de la beauté andalouse, portait la traditionnelle mantille, la fleur de pourpre des femmes de Grenade. La Duchesse de Morny, cette jeune et aristocratique étrangère, enlevée à la cour de Russie, par notre ambassadeur qui représenta si brillamment la France au couronnement du czar Alexandre II, montrait son fin visage, son teint de neige, sa chevelure, qui semblait poudrée d'argent, sous le kakochnick national. La belle Comtesse Walewska en Florentine.
La Duchesse de Cadore, suave et délicate, avec la calotte orientale de Haydée. La Duchesse de Persigny enfin, blonde comme une déesse, formaient un assemblage de beautés dignes d'entourer la souveraine, dont le profil incomparable se détachait au milieu de la voûte dans un mé-
daillon soutenu par des figures allégoriques. Naguère encore, à travers les larges fenêtres béantes et vides des Tuileries incendiées, on entrevoyait quelques vestiges de peinture que le feu et les outrages du temps semblaient avoir respectés. On distinguait vaguement dans ce qui fut les appartements de l'Impératrice, au-dessous des corniches écroulées, quelques traces de ces fins profils féminins. Ombres légères, elles semblaient retenir encore parmi les ruines désolées les traditions de grâce, d'élégance, de beauté qui, durant de si longues années, se sont élancées de la cour de France sur le monde entier charmé et conquis.
C'est dans le salon bleu que l'Impératrice donnait les audiences.
Les fenêtres profondes et hautes de chacun de ces salons, étaient garnies de lambrequins en tapisserie assortis au mobilier et de grands rideaux de satin blanc se drapaient en dessous. Afin d'adoucir la lumière et de ménager la vue sur le jardin, de petits stores 'en gaze bleu foncé étaient appliqués aux vitres.
Chacun des objets qui se trouvaient là était
d'un choix exquis. Il y avait des pendules, des vases, des torchères, des lustres, des meubles en marqueterie décorés de bronzes merveilleux. Les soirs de petits bals ou bals privés que l'Impératrice donnait chaque année au printemps, elle se tenait dans ces salons qui s'ouvraient sur les grands appartements, et au milieu de la profusion des lumières et des fleurs, c'était un ensemble de décoration digne d'un palais de fée.