CHAPITRE VI
Le cabinet de travail de l'Impératrice. — Les Papiers des Tuileries. — Souvenirs intimes. — Portraits et tableaux. — Le comte et la comtesse de Montijo. — La Reine de Hollande.
— Le Prince d'Orange. — Travaux du Prince Impérial. — Cabinet de toilette de l'Impératrice. — Un ascenseur. — La naissance du Prince Impérial. — L'Oratoire de 1 Impératrice.
— La dernière messe aux Tuileries. — Ombres de souveraines. — La chambre à coucher de l'Impératrice. — La rose d'or du Pape. — Souvenirs d'un officier d'Ordonnance. Les atours de l'Impératrice. — Toilettes politiques. — Les souliers de l'Impératrice. — Orphelinat Eugène-Napoléon. — Sort des enfants après la commune. — Madame Pollet. — Les bijoux de l'Impératrice. — M. Thélin. — Évasion de l'Empereur du fort de Ham.
Après le salon bleu se trouvait le cabinet de l'Impératrice, son home en quelque sorte, où elle avait réuni tous ses souvenirs, où elle a passé bien des jours solitaires. A l'exception de quelques rares personnes amies, nul n'y pénétrait.
C'est là qu'elle travaillait, qu'elle lisait, qu'elle
rangeait ses papiers, les fameux papiers des Tuileries, dont on n'a retrouvé qu'une faible partie. L'Impératrice, au moment de l'invasion, dès que le siège de Paris fut décidé, avait eu soin de les envoyer abord de l'escadre, en même temps que les chefs-d'œuvre du Louvre, que sa prévoyance aurait conservés à la France, si les desseins de la Commune, qui voulait incendier tous nos palais, s'étaient réalisés. Après le Quatre Septembre les papiers ont été renvoyés à l'Impératrice en iV.ngleleterre. Tous ceux qui avaient quelque importance étaient donc en sûreté depuis longtemps, lorsque le gouvernement de la Défense nationale crut les faire saisir pour les publier.
Le rangement de ces papiers était une des principales occupations de l'Impératrice. Il y en avait une si grande quantité que c'était un travail incessant pour les classer et les mettre en ordre.
L'Impératrice possède là des documents bien curieux. Ils contiennent, en quelque sorte, l'histoire vivante de notre temps. Lettres de souverains, de diplomates, d'hommes d'Etat, de généraux, de littérateurs, de savants. Plus d'un de ceux qui brillent aujourd'hui par leur indépendance
envers l'Empire, se trouveraient fort gênés si on remettait sous leurs yeux certains écrits remplis d'une éloquente gratitude pour des services rendus, des faveurs accordées, des bienfaits qui ont pu s'effacer de leur mémoire, mais dont quelques caractères tracés sur une feuille légère, suffisent à consacrer le souvenir.
L'Impératrice, avec son intuition féminine, devinait le prix que ces documents pourraient avoir un jour; et tandis que l'Empereur, indifférent aux petites choses, les jetait négligemment de côté, l'Impératrice recueillait tout ce qu'elle pouvait de ces épaves. C'est aujourd'hui un monument où, comme dans la tour de Babel, on parle toutes les langues, et où on retrouve la confusion de toutes les faiblesses humaines.
L'Empereur se moquait doucement de ce qu'il nommait la manie de l'Impératrice de collectionner tous ces papiers. L'Impératrice elle-même en plaisantait.
— Je suis comme une souris auprès de l'Empereur, disait-elle, pour ramasser toutes ses miettes.
Après la guerre, pendant la Commune, au moment où la violence des passions déchaînées
>o(j SOUVENIRS INTIMES
se soulevait contre l'Empire, au moment où les plus injustes, les plus calomnieuses accusations s'élevaient contre l'Empereur, il eût été facile de confondre quelques-uns des plus violents parmi ses détracteurs, en entr'ouvrant seulement ces liasses de lettres ; car il est des noms dont ce sera la honte, d'avoir osé se joindre aux adversaires de l'Empire, pour porter contre l'Empereur des accusations odieuses. L'Empereur n'y songea pas. C'était le dédain d'une grande âme pour tout ce qui est lâche et petit. Sa mémoire en est ennoblie.
Le cabinet de l'Impératrice avait un caractère tout différent des salons qui le précédaient. C'est là qu'on devinait la vie intime de la souveraine, c'est là que se révélaient ses habitudes, ses occupations et ses goûts.
Personne mieux que l'Impératrice n'avait l'entente des installations intérieures, et comme toutes les personnes qui se plaisent chez elles, elle aimait à s1 entourer de toute sorte d'objets familiers. L'Impératrice avait donc réuni, dans son cabinet, tous ses souvenirs, tout ce qui lui plaisait à regarder, tout ce qui lui était commode. Elle seule avait tout choisi, tout commandé, don-
nant ses idées, ses dessins, combinant les nuances, plaçant les meubles avec le goût le plus sûr, la meilleure entente du confortable.
Des tentures en gourgouran, étoffe de soie mate à larges rayures satinées d'un vert très doux, donnaient à cette pièce un air intime et habité et faisaient admirablement valoir les tableaux qui l'ornaient. Les meubles en étoffe capitonnée et les rideaux en satin de nuancepourpre, relevaient avec beaucoup d'harmonie, le ton un peu sombre de la tenture. Les boiseries des portes et des fenêtres, en bois naturel couleur acajou, avaient de belles ferrures de cuivre doré.
La cheminée de marbre rouge rehaussé de bronzes très finement ciselés, supportait une statue de femme en marbre blanc, nommée Y Étoile, une œuvre exquise et très remarquée à une exposition. Un corps jeune et souple, de formes charmantes, la tête mollement penchée sur les bras relevés, une étoile au front, elle semblait s'élancer dans les airs, tandis qu'un amour, gracieusement roulé à ses pieds, soulevait une torche ardente. Cette statue sauvée de l'incendie des Tuileries, appartient aujourd'hui à la famille
de madame de Sancy, dame du palais de l'Impératrice, une des personnes que Sa Majesté affectionnait le plus. Elle lui avait été donnée comme souvenir intime au moment du départ de l'Impératrice pour le Zululand en 1880, comme un de ces objets qui vous ont plu et qu'on aime à laisser à des mains amies.
Dans deux grands vases en bronze chinois aux tons d'or sombre, fouillés d'animaux et d'arabesques bizarres, s'épanouissaient de larges feuillages qui formaient comme un dôme au-dessus de la statue.
Un large canapé faisant face à la cheminée s'adossait à un bureau Louis XVI, en acajou rehaussé de bronzes dorés. Deux tables parallèles, recouvertes de tapis, en reps vert avec une bordure en tapisserie brodée par l'Impératrice, encadraient le canapé et le bureau, formant ainsi un groupe qui occupait tout le milieu de la pièce. Une longue horloge à gaine, en acajou et bronzes dorés, chef-d'œuvre du xvme siècle, remplaçait la pendule absente, et entre les deux fenêtres on voyait une vitrine remplie d'objets de curiosité d'un grand prix et de souvenirs intimes.
L'Impératrice conservait là le chapeau que l'Empereur portait lors de l'attentat cTOrsini, les hochets du Prince Impérial, ses premiers jouets ; des objets venant de la duchesse d'Albe dont une partie était dissimulée dans la partie pleine du bas.
Dans les angles, deux statues de femme en bronze clair, montées sur des fûts de colonne, supportaient des candélabres et servaient de torchères.
Un grand portrait en pied de l'Empereur, vêtu de noir, en costume de Cour, peint par Cabanel, de beaucoup le plus ressemblant de tous les portraits de l'Empereur, chef-d'œuvre de vie et de vérité, occupait le milieu du panneau du fond. A gauche de la cheminée, un beau portrait de la Duchesse d'Albe. Enveloppée de gaze légère, elle apparaissait comme une évocation souriante de la jeunesse envolée, et bien souvent, devant cette suave figure, les yeux de l'Impératrice se mouillaient de larmes.
Entre les fenêtres, un portrait de la jeune princesse Anna Murât, peint par Winterhalter. Une large baie drapée d'une étoffe de soie orien-
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taie violette et or, séparait le bureau de l'Impératrice, d'une autre pièce plus petite qui n'avait qu'une fenêtre. De chaque côté de cette baie deux bibliothèques contenaient des ouvrages rares et précieux, des manuscrits anciens. Au-dessus d'une de ces bibliothèques, un tableau d'Hébert, représentant des femmes italiennes puisant de l'eau à une fontaine souterraine.
L'Impératrice avait réservé l'autre panneau, celui de droite, près des fenêtres, pour un tableau qu'elle avait demandé à Cabanel. Le tableau se fit un peu attendre, et un jour de réception que Cabanel était venu aux Tuileries, l'Impératrice l'emmena dans son cabinet afin de lui montrer le panneau où pendait tristement le cordon de soie, destiné à soutenir son œuvre.
— Cette place vide me désole, lui dit l'Impératrice, et je ne me décide pas à rien y mettre en attendant ce que vous m'avez promis. Faites-moi donc vite mon tableau, sinon la corde servira pour vous pendre.
Peu de temps après, l'artiste envoyait une Ruth, charmante dans son costume biblique, avec la longue tunique bleue que portent encore les
femmes fellahs, et le voile noir des veuves, entourant légèrement son jeune et poétique visage. L'Impératrice en fut ravie. C'était après mon mariage; elle m'engagea à demandera Cabane! de faire mon portrait, désireuse de voir comment il le réussirait, afin de le prier de faire le sien, le dernier, disait-elle, qu'elle voulait laisser d'elle.
Cabanel fit mon portrait, mais il ne fit pas celui de l'Impératrice : les événements sont venus, et ce projet a été abandonné. Cabanel aurait fait assurément une œuvre digne du modèle et du maître, et nous eût laissé de l'Impératrice un souvenir complet, car aucun des portraits qui restent de l'Impératrice, ne la rappellent d'une façon entièrement satisfaisante.
Le grand portrait officiel de l'Impératrice, celui qui la représente avec le manteau de cour et un diadème de pierreries, au milieu des attributs de la royauté et que Ton voyait dans tous les palais, dans toutes les demeures officielles, a une sorte de raideur qui gâte la ressemblance. Ce sont bien les traits charmants, la noblesse de la taille et du buste, la claire coloration du teint. Mais l'Impératrice était surtout très vivante, et
la froideur inanimée, un peu sèche qu'on trouve dans ce portrait, ne rappelle absolument rien de la personnalité qu'il représente. Il était peint par Winterhalter.
De cent façons on a cherché à reproduire la beauté de l'Impératrice : les peintres, les statuaires, les graveurs s'y sont essayés; bien peu ont réussi. Il y avait chez l'Impératrice quelque chose d'insaisissable, une physionomie animée une mobilité fugitive dans l'expression, qui défiait toute interprétation.
Un portrait, peint également par Winterhalter, et qui représente l'Impératrice vue de profil, drapée d'un burnous blanc, avec des perles au cou et les cheveux négligemment bouclés en arrière, est de beaucoup le plus ressemblant, le seul qui le soit peut-être, mais ce n^est qu'une sorte d'étude.
La copie de ce portrait avait été exécutée par Winterhalter lui-même pour la comtesse deMontijo. Au moment de son départ pour le Zululand après la mort du Prince Impérial, l'Impératrice donna à M. Rouher un portrait qui la représente assise, vêtue de blanc, avec des iris lilas dans les cheveux. Ce portrait a été reproduit maintes fois.
Un autre portrait, qui portait les armes impériales, où l'on voit l'Impératrice ■ vêtue de noir avec le diadème, et un long voile blanc enroulé autour de la tête, avait été fait pour la duchesse d'Albe. C'est un des meilleurs. 11 est actuellement au palais d'Albe, à Madrid.
Un autre encore, sauvé de l'incendie de Saint- Cloud, que j'avais toujours vivement désiré et que l'Impératrice daigna me donner à Camden- Placeenl880, au moment de son départ pour le Zululand. C'est une toute petite toile, peinte par Boulanger en 1860. Il représente l'Impératrice assise, en costume de femme fellah, coiffée à l'égyptienne d'un ibis rouge. Il rend mieux que tous les portraits officiels l'ensemble des traits et la physionomie si particulière de l'Impératrice : son grand regard bleu mystérieux et voilé. La, plupart des portraits, bustes ou tableaux ont une physionomie composée qui dénature entièrement la ressemblance. Pourtant le buste que le comte de Niewerkerke, l'aimable surintendant des Beaux- Arts, fit au moment du mariage de l'Impératrice, est fin, gracieux et ressemblant, bien qu'encore un peu inanimé,
L'Impératrice se tenait habituellement sur un fauteuil bas placé à contre-jour, près de la cheminée, du côté de la porte d'entrée de son cabinet, les pieds sur une petite chaise inclinée. Un paravent bas en soie verte l'abritait. Elle avait à sa gauche, dans le coin de la cheminée, une pelite table en bois noir à étagère , généralement couverte de papiers avec son buvard et son encrier, l'encrier classique des bureaux, en porcelaine à godet, entouré d'une éponge humide, avec les anciennes plumes d'oie, dont bien peu de personnes se servent aujourd'hui. L'Impératrice écrivait toujours sur ses genoux, très vite et d'une écriture large et nette, avec toutes les lettres bien formées.
A sa droite se trouvait une petite table bibliothèque ronde, à casier avec les livres familiers.
Une grande table était placée près de la seconde fenêtre, enveloppée d'un paravent de bambous dorés, couverts de lierre, dont le pied se perdait dans une jardinière pleine de fleurs. Le paravent, formant cloison, isolait cette table chargée d'albums, de papier à dessin, de boîtes de couleurs. L'Impératrice dessinait avec facilité et
faisait de l'aquarelle; cela lui servait surtout, lorsqu'on exécutait les travaux de construction ou d'ameublement, dont elle aimait à s'occuper.
La seconde pièce qui semblait encore faire partie du cabinet avait la même décoration, avec une cheminée placée vis-à-vis de la fenêtre. Elle contenait d'autres bibliothèques remplies d'ouvrages classiques, choisis parmi les chefs-d'œuvres de la littérature française, anglaise, espagnole, italienne. L'Impératrice parlait ces différentes langues avec facilité.
Au-dessus des bibliothèques étaient rangées des statuettes, des bustes, des vases, et une collection de tableaux de petite dimension, dont chacun était un pur chef-d'œuvre. Il y avait, entre autres, des Wouwermans qui n'avaient pas de prix et auxquels l'Impératrice tenait beaucoup. Une petite statue de marbre blanc, délicieusement drapée, s'élevait au milieu d'une jardinière ronde placée devant la fenêtre. Sur les tables étaient dispersés des portraits,, des photographies de l'Empereur, du Prince Impérial à différents âges, de diverses personnes que l'Impératrice affectionnait. Une miniature du
comte deMontijo offrait, bien qu'elle fût déparée par un bandeau de taffetas noir qui traversait le visage, suite d'une blessure reçue au service de la France pendant les guerres du premier Empire, une ressemblance frappante avec le visage de l'Impératrice : c'étaient les mêmes traits nobles et fins, le même teint éclatant, les mêmes cheveux d'or.
On voyait également des portraits de la mère de l'Impératrice, une miniature de la Reine de Hollande, avec laquelle l'Impératrice entretenait une correspondance très suivie. La Reine Sophie, Princesse de Wurtemberg, était la cousine germaine du Prince Napoléon et de la Princesse Mathilde, par la Reine Catherine de Wurtemberg femme du roi Jérôme. C'était une personne d'un esprit éminent, très au courant de la politique européenne; les lettres que l'Impératrice conserve d'elle sont du plus grand intérêt. Elle parlait plusieurs langues et écrivait en français avec beaucoup d'élégance. La Reine, très aimable, très affectueuse, très expansive, vivait tout à fait à l'écart en Hollande. Elle écrivait souvent et longuement à l'Impératrice , dont elle aimait
beaucoup les réponses, qui lui apportaient toujours des nouvelles de Paris, intéressantes pour une personne un peu solitaire. Aussi, dès qu'elle avait reçu une lettre de l'Impératrice, s'empressait- elle d'y répondre pour la remercier. Cela désolait l'Impératrice, qui se reprochait de ne pouvoir alimenter cette intéressante correspondance avec la même ardeur.
La Reine de Hollande était, du reste, une personne de grand mérite. Elle gardait des traces de beauté. Une belle taille, une physionomie remarquablement aimable et de beaux cheveux clairs, blonds dorés, qu'elle portait encore en boucles à l'anglaise, lorsque depuis longtemps la mode en était passée.
La Reine, que son époux le Roi de Hollande réduisait à de très petits subsides, voyageait sans aucun apparat, accompagnée le plus souvent d'une vieille dame d'honneur très simple et très dévouée. Ces voyages pour aller visiter des souverains ou des princes alliés, étaient ses plus grands plaisirs. Elle venait aussi souvent qu'elle le pouvait à Paris, où elle préférait passer inaperçue, redoutant un peu les assujettissements
de l'étiquette. Je l'ai vue plusieurs fois, à quelques années d'intervalle, avec la même robe de soie cerise qui faisait ressortir l'éclat de sa carnation de blonde. Elle la renouvelait un peu en faisant remplacer la garniture de dentelles blanches par des dentelles noires.
La Reine Sophie remplissait noblement ses devoirs de souveraine. Ayant renoncé pour ellemême au luxe royal, elle consacrait à des œuvres de bienfaisance les modestes ressources que le Roi lui abandonnait. Elle était la mère du Prince d'Orange, qui lui ressemblait beaucoup avec ses cheveux blonds, ses traits réguliers, son teint du Nord. Il valait beaucoup plus que la réputation qu'il avait à Paris dans un certain milieu, où son nom avait été familièrement travesti par le duc de Gramont Caderousse, à la suite d'un de ces soupers de jeunes gens où le prince, malheureusement, se laissait trop facilement entraîner. Dans le monde joyeux on l'appelait le Prince Citron.
Cependant, il avait beaucoup de cœur, il était fort aimé dans son pays et il aurait pu devenir un prince distingué, si la rigueur ombrageuse du Roi
de Hollande, qui ne pouvait supporter aucune sympathie autour de son fils, ne l'avait jeté, par ennui et par désœuvrement, dans des plaisirs faciles, où on laisse toujours de sa dignité et où il a perdu prématurément la vie.
La Reine, dans ses voyages à Paris, suppliait toujours l'Impératrice de chercher à retenir son fils loin des influences mauvaises. Elle reconnaissait que sa situation n'était pas possible à La Haye, avec le caractère du Roi, et elle déplorait de voir ce fils charmant gaspiller sa vie.
Elle a eu la douleur de lui survivre. Un second fils lui restait, le prince Alexandre, qui mourut à son tour; mais celui-ci était infirme et contrefait, et elle lui consacrait la plus grande partie de son temps avec beaucoup de tendresse.
Le prince d'Orange fut une des premières personnes qui allât présenter ses hommages à l'Empereur et à l'Impératrice dans l'exil de Chislehurst. Il le fit malgré la volonté formelle du Roi, dont il redoutait cependant beaucoup la violence, et qui craignait que cette démarche ne lui causât quelque difficulté avec la chancellerie prussienne.
Le nom du Prince d'Orange fut mêlé à une
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aventure parisienne, dont il n'était cependant pas le héros. Unefort jolie jeune femme, appartenant au monde de la finance, fut surprise par son mari clans un cabaret à la mode, en compagnie d'un prince de sang royal, au milieu d'un souper fort galant. Son partenaire , gêné de voir mêler son nom à une affaire de ce genre qui amusa tout Paris — • la jeune femme aidée par les gens de la maison, -ayant eu l'adresse de s'échapper vêtue en marmiton— confia son embarras au Prince d'Orange, que le hasard d'une nuit de plaisir avait amené dans le même lieu. Il se nomma généreusement à la place du coupable, ses légèretés ne devant offenser personne puisqu'il n'était pas marié ; et il eut l'honneur de cette aventure sans en avoir le profit.
En quelque sorte chassé de son pays, livré à une vie oisive, il suivait la pente avec découragement, sans intérêt pour réagir. Il était fort timide et on le reconnaissait à un petit tic guttural qu'il avait lorsqu'il commençait à parler, mais qu'il perdait lorsqu'il était à son aise. Il se montrait reconnaissant des avis qui lui étaient donnés et convenait même qu'il était souvent lassé de ces
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plaisirs bruyants. C'était au fond un homme aimable, sensible et bon, mélancolique même, jeté hors de sa voie et qui s'étourdissait.
En quittant le cabinet de travail de l'Impératrice, on traversait une antichambre sans fenêtre, où une lampe suspendue éclairait à toute heure. Le petit escalier qui descendait directement chez l'Empereur aboutissait à cette antichambre. C'est là qu'était l'armoire aux papiers.
Une boiserie à coulisse que l'on tirait, découvrait un grand nombre de casiers marqués de chiffres et de lettres, où se trouvaient rangées avec méthode des reliures plates, dans lesquelles on plaçait les papiers par lettre alphabétique.
Très peu de temps après mon arrivée auprès d'elle, l'Impératrice m'avait mise au courant de ce travail et presque chaque jour je passais plusieurs heures dans le cabinet de l'Impératrice, à classer, cataloguer, enregistrer cette immense correspondance qui existe depuis l'Empereur Napoléon Ier. Elle s'est encore augmentée après les événements de la guerre, de la Commune, de l'exil, de la mort de l'Empereur, de la mort tragique du Prince Impérial.
L'Impératrice a réuni tout ce que son fils a écrit. Sa correspondance avec des hommes politiques, avec des amis, dans laquelle il échangeait ses vues et ses espérances; des travaux très intéressants sur l'histoire, des appréciations sur la politique, sur les affaires, où l'on peut juger l'ardent patriotisme, l'énergie, la finesse de jugement, les vues élevées, la bonté de ce jeune Prince si remarquablement doué, qui semblait fait pour régénérer, pour relever son pays.
Uniquement occupée de tout ce qui se rattache à la mémoire de ce fils adorable, l'Impératrice se décidera-t-elle à publier ses reliques? Aura-t-elle le courage d'entr'ouvrir le sanctuaire d'une douleur maternelle que rien ne saurait apaiser, afin de livrer à l'appréciation du public tout ce que nous a laissé cette jeune âme si haute, si pure et déjà si mûrie? La souveraine, désireuse d'affirmer la valeur d'un prince de son sang, dont la destinée tragique pèsera peut-être d'un poids si grave sur l'avenir de la France, l'emportera-t-elle sur le sentiment touchant de la mère jalouse de ses larmes et qui ne songe qu'à pleurer son enfant? Que peut-on souhaiter? Tout désormais est si
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mêlé d'amertume dans la vie de l'Impératrice.
En traversant cette petite antichambre obscure on entrait dans une vaste pièce, éclairée par trois grandes fenêtres, donnant sur un balcon. C'était le cabinet de toilette de l'Impératrice. Il était entouré de hautes glaces qui se reflétaient les unes dans les autres. Des lavabos, une baignoire dissimulée sous les lavabos et qui n'étaitpoint en argent, comme celle de monsieur Gambetta au palais de la Présidence; une large toilette à coiffer tout en dentelle garnie de nœuds sur un transparent de soie bleue, où s'étalait un magnifique nécessaire en vermeil, souvenir de la reine Hortense; des tables, des sièges de toute forme, des porte-manteaux mobiles pour accrocher les toilettes, tout le luxe, tout le confortable d'une femme élégante et soignée s'y trouvait réuni. Une grande corbeille, capitonnée de satin blanc, que les dames de la halle avaient apportée pleine de fleurs à l'Impératrice le jour de son mariage et à laquelle elle tenait beaucoup, servait à déposer le linge et les différents objets de toilette.
J'avais entendu raconter que l'Impératrice, fort malade depuis Ja naissance du Prince Im-
périal, ne pouvait se soutenir, que grâce à un appareil d'acier, dissimulé sous ses vêtements, et que, pour lui éviter de se tenir debout pendant sa toilette, on avait imaginé de faire descendre ses robes du plafond, de façon qu'étant placée au-dessous, on lui passait à la fois la robe et tous les jupons que Ton portait alors pour soutenir l'ampleur des jupes, absolument comme dans un truc de féerie pour les changements à vue.
La première fois que j'eus l'occasion d'assister à la toilette de l'Impératrice, ce qui m'arrivait fréquemment, je vis descendre un petit ascenseur, sorte de monte -charge, dissimulé dans une rosace du plafond et qui communiquait avec les atours de l'Impératrice. On y plaçait les vêtements dont on avait besoin et cela évitait les allées et venues continuelles, dans le petit escalier qui était la continuation de l'escalier particulier de l'Empereur et si étroit, que les toilettes auraient été défraîchies et froissées s'il avait fallu les transporter par là. Je ne pus m'empêcher de sourire en voyant descendre cet ascenseur et je racontai à l'Impératrice la fable absurde
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que Ton m'avait faite. L'Impératrice en rit beaucoup. Elle me fît remarquer combien l'imagination du public était fertile en inventions lorsqu'il s'agissait de personnages haut placés; et comment un tout petit bout de vérité pouvait aider à propager des légendes ridicules et fausses de toutes pièces. Grâce à cet ascenseur et à un tuyau acoustique qui communiquait avec les atours, le service de la toilette de l'Impératrice se faisait promptement et sans embarras.
La santé de l'Impératrice avait été en effet très éprouvée lors de la naissance de son fils, qui faillit lui coûter la vie.
Au commencement de son mariage, l'Impératrice avait eu deux commencements de grossesse qui eurent des suites malheureuses. Peutêtre ces deux accidents contribuèrent-ils à rendre les couches difficiles; peut-être aussi les médecins chargés de lui donner leurs soins, préoccupés de la responsabilité qui pesai-t sur eux, n'eurent-ils pas, pour l'Impératrice, tous les ménagements qu'on aurait eus pour une autre femme. Il en est ainsi de toutes les souveraines. La raison d'Etat
s'applique à tous les événements de leur vie. L'espoir de voir naître un fils que l'Empereur désirait ardemment, a pu donner une témérité qu'on n'aurait pas eue auprès d'une femme ordinaire. Toujours est-il qu'on laissa souffrir l'Impératrice trois jours et trois nuits. Enfin on prévint l'Empereur de la nécessité d'avoir recours à une opération qu'on avait retardée jusque-là, dans la crainte de compromettre la vie de l'enfant.
— Ne songez qu'à l'Impératrice, avait répondu l'Empereur.
Comme les minutes étaient comptées on agit avec une extrême précipitation et l'Impératrice, pendant quelque temps, paya de sa santé la naissance du Prince Impérial. Mais elle s'était très bien remise et j'ai connu peu de femmes capables comme elle, de supporter des fatigues, des émotions de toute sorte sans en être altérée.
Une pièce à une seule fenêtre servait de communication entre le cabinet de toilette et la chambre à coucher. Elle était divisée en deux parties, par une cloison décorée de peintures sur fond d'or. C'était là que se trouvait dissimulé l'oratoire particulier de l'Impératrice. La cloison,
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habituellement close, s'ouvrait à deux battants pour le service divin. C'est là que l'Impératrice venait souvent entendre la messe ; c'est là qu'elle faisait ses dévotions, qu'elle accomplissait ses devoirs religieux, presque toujours seule dans ses prières. C'est là que, par les soins de l'abbé Deguerry, le Prince Impérial fut préparé à sa première communion. C'est là que pour la dernière fois, à sept heures du matin, le 4 septembre 1870, l'Impératrice Eugénie entendit la messe au palais des Tuileries. C'est de cette étroite chapelle, c'est du fond du cœur déchiré de cette souveraine exposée aux aveugles fureurs d'une populace excitée, de cette femme frappée dans son orgueil d'épouse, dans toutes ses espérances maternelles, que s'éleva la dernière prière qui devait arriver au Seigneur, du fond de ce palais de nos rois, témoin de tant de fêtes, de tant de grandeurs, de tant de deuils, de tant d'accablantes défaites; c'est de son âme en détresse que s'est élancée l'invocation suprême.
Depuis Marie -Antoinette la fille de Marie- Thérèse, cette jeune archiduchesse qu'on nous envoyait comme un des plus beaux fleurons de la
couronne impériale d'Autriche, l'heureuse Dauphine saluée à son arrivée en France par tout un peuple épris de sa jeune beauté et dont les malheurs commencent le jour où le bandeau des rois a touché son front, quelle suite d'infortunes tragiques a poursuivi toutes celles qui, belles, heureuses, aimées, ont franchi le seuil de ce fatal palais. La reine, abreuvée d'outrages, offensée dans tous ses sentiments de mère et d'épouse, quitte les Tuileries, pour le Temple, la Conciergerie, puis enfin Féchafaud.
L'Impératrice Joséphine, l'héroïne d'un des plus beaux romans d'amour et de gloire que le monde ait rêvés, épouse brusquement délaissée, s'éloigne de ce palais où elle a vu le monde à ses pieds, pour aller s'éteindre le cœur brisé par l'abandon, dans la solitude de la Malmaison.
Une autre archiduchesse nous revient. Marie- Louise traverse les Tuileries. Elle devient mère, puis une tourmente la rejette à l'exil pour y mourir avec son fils.
La princesse Caroline de Naples, Duchesse de Berry, cette nouvelle Dauphine frêle et gracieuse qui conduisit en Vendée une troupe de héros,
voit en peu d'années son époux périr sous le couteau d'un assassin et son fils dépouillé.
La Princesse Hélène de Mecklembourg, Duchesse d'Orléans, veuve à trente ans d'un époux idolâtré qui périt misérablement « parce qu'un «postillon n'a pas sa guide en main, » comme dit Alfred de Musset dans un de ses cris poétiques, entraînée par une révolution nouvelle, élève dans l'exil ses deux jeunes enfants.
Les cheveux blancs de la Reine Marie-Amélie ne la préservent pas de l'implacable loi. Le front paré des vertus d'une souveraine et d'une mère admirable, plus qu'aucune autre elle semblait destinée à mourir sur le trône. Presque septuagénaire elle est chassée de son pays. Dans l'exil de Claremont elle devient le soutien d'un époux accablé, et sa tendresse enveloppe les dernières années du roi Louis-Philippe, de toutes les consolations que sait trouver une âme délicate et chrétienne.
L'Impératrice Eugénie, enfin! Chacun de ces noms évoque une époque sanglante où les destinées les plus diverses, viennent se confondre dans une commune infortune.
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Les larmes tombées des yeux de toutes ces princesses furent-elles une expiation nécessaire; ou bien le mystérieux génie de Catherine de Médicis avait-il attaché aux pierres de ce palais une fatalité étrange?
Les Tuileries sont détruites, plus rien ne reste du chef-d'œuvre de Jean Bullant, de Philibert Delorme, agrandi, enrichi par chacun de nos rois. Les fantômes gracieux de quelques femmes en pleurs immortaliseront ce palais rempli des merveilles du génie humain et triompheront de la violence, de l'acharnement qu'il a fallu pour le* détruire, au milieu d'un cataclysme digne des époques les plus barbares et dont le monde civilisé a frémi d'horreur.
La chambre à coucher de l'Impératrice avait un caractère différent du reste de ses appartements, dont le luxe et l'élégance intime portaient la trace de sa personnalité. C'était bien une chambre de souveraine; une chambre d'apparat, immense sous les lourdes moulures dorées du plafond, qui encadraient d'anciennes peintures allégoriques. Le lit drapé de riches étoffes, élevé sur une estrade, ressemblait plutôt
à un trône disposé pour le défilé d'un peuple au jour de la naissance d'un fils de roi, qu'à l'asile fait pour le repos. On ne devait pas y dormir aussi doucement que sous les rideaux d'une simple couchette.
L'Impératrice ne séjournait guère dans sa chambre. On y voyait la rose d'or que le Souverain Pontife Pie IX avait envoyé à l'Impératrice au moment du baptême du Prince Impérial, dont il était le parrain, la reine de Suède étant marraine. Dans un vase d'or était placé un bouquet un peu allongé, semblable à ceux dont on décore les autels, composé de fleurs et de feuillages d'or finement ciselés. C'était le présent symbolique et béni auquel étaient attachées de nombreuses indulgences, que le Souverain Pontife avait coutume d'envoyer à tous ses filleuls en souvenir de leur baptême.
Chaque année, au jour des Rameaux, l'Impératrice recevait de Rome une palme bénie par le Saint-Père qu'on attachait à son chevet.
En 1868, l'Impératrice se trouvant un peu à l'étroit dans son cabinet de travail, dont l'installation lui plaisait mieux que le reste de ses appar-
tements, avait reporté le cabinet de toilette au delà de sa chambre à coucher, et avait fait arranger l'ancien, en un ravissant salon beaucoup plus vaste que le cabinet de travail, orné dans le goût moderne, et rempli de merveilles artistiques.
Bien peu de personnes ont franchi le seuil de ce dernier asile, où l'Impératrice, de plus en plus retirée, et sentant déjà planer au-dessus d'elle les premières rumeurs de l'orage, s'était plu à créer une charmante retraite.
Dans ses Souvenirs d'un officier d'ordonnance, M. d'Hérisson parle des appartements de l'Impératrice, qu'il n'a fait que traverser rapidement et dont il ne semble pas avoir conservé un souvenir flatteur.
Le 4 septembre, ces appartements étaient, comme chaque été en l'absence de l'Impératrice, enveloppés de housses et de tentures en toile perse lilas, pour ménager la fraîcheur des étoffes. Les tableaux et objets d'art étaient voilés. Tous les objets intimes avaient été emportés.
Au moment de la déclaration de guerre on était à Saint-Cloud. C'est de Saint-Cloud que l'Empereur partit. L'Impératrice, à la nouvelle des
premiers désastres, revint en hâte aux Tuileries et on ne songea guère à faire enlever les housses.
Monsieur d'Hérisson n'a donc vu qu'une sorte de garde-meuble aux tons froids et criards, ceux de l'ancienne toile perse délaissée aujourd'hui, mais que l'on avait choisie lustrée, afin de mieux garantir de la poussière.
Cela faisait, en effet, une singulière décoration pour un palais et explique sans doute l'impression de mauvais goût qui lui est restée. La seule explication du jugement qu'il porte est en réalité qu'il n'a rien pu voir.
Au-dessus des appartements de l'Impératrice existaient de petits entresols très bas, donnant sur le jardin et qui faisaient une assez singulière figure, avec leurs petites fenêtres carrées comme des meurtrières, par-dessus l'élégante colonnade du palais.
C'est là qu'était l'appartement assez complet de madame Pollet et le logement des femmes de service. C'est là qu'on avait placé les atours. Le petit escalier particulier descendant de chez l'Impératrice chez l'Empereur se terminait là et
n'avait aucune autre communication avec le reste du palais.
Les atours et l'appartement de Madame Pollet se dégageaient d'un autre côté sur un escalier différent. De grandes armoires en chêne à coulisses, tenaient toute la hauteur de plusieurs chambres. On y serrait les toilettes, le linge, les chapeaux, tous les vêtements.
On a parlé souvent, avec une exagération passionnée, du goût de l'Impératrice pour le luxe et la toilette. Le luxe est l'apanage obligé des souverains. Le goût dans la toilette est le privilège des femmes belles et intelligentes.
L'élégance du vêtement est le premier élément de représentation pour les femmes ; et si quelques-uns font reproche à une souveraine de la variété et du luxe dans son ajustement, le plus grand nombre se plaindrait d'une absence de parure qui ne répond pas aux goûts, aux besoins de notre époque.
En effet, du luxe des riches naît l'aisance des pauvres. C'est un axiome connu des lois économiques modernes. C'est le véritable impôt somptuaire. Au temps de saint Louis même, les princes
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ont encouragé le faste autour d'eux, afin de favoriser l'essor de l'industrie, et de fournir du travail à la grande classe populaire des ouvriers et des artisans. De là à se figurer que l'Impératrice ne remettait jamais deux fois la même robe, que tous les jours voyaient naître une fantaisie nouvelle et que tout son temps se dissipait en frivolités, il y a loin.
Chaque jour chez elle, aux Tuileries comme dans les autres résidences, FImpératrice était simplement vêtue, avec beaucoup moins de recherche que ne le sont aujourd'hui la plupart des jeunes femmes dans leurs maisons. Presque toujours de la faille noire ou du drap peu façonné. ^
Pour sortir en voiture à Paris, l'Impératrice ajoutait un manteau très élégant, un chapeau seyant et très frais, et ceux qui la voyaient passer rapidement dans les beaux équipages de la cour, dans sa daumont menée à quatre chevaux par deux petits jockeys parfaitement corrects, précédée d'un piqueur à la livrée impériale, pouvaient croire qu'elle était très parée, tandis qu'elle préférait, comme toutes les femmes corniie il faut,
s'habiller d'une façon pratique et commode. C'est ainsi que je l'ai toujours vue.
Cependant, dans la première période de l'Empire la mode fut bien singulière. Les élégantes modernes qui enveloppent leur corps fluet d'un fourreau étroitement drapé, frémiraient d'horreur s'il leur fallait paraître avec cet étalage d'étoffes amplement soutenues par les cages aux souples ressorts d'acier, dont l'étendue permettrait à peine à trois femmes assises, de tenir dans le boudoir d'uu petit hôtel. Tout cela s'étageait en draperies savamment disposées, bordées de franges, de ruches, de dentelles, de plissés, et s'achevait en longues traînes fort difficiles à gouverner au milieu de la foule des salons. C'était un mélange de tous les styles : on plaquait les draperies à la grecque sur l'ampleur des paniers Louis XVI, avec la basquine des amazones de la Fronde et les manches pendantes de la Renaissance. Il était peut-être plus difficile qu'aujourd'hui de paraître charmante, et il fallait dans le glissement de la démarche, dans les gestes, dans une certaine souplesse du buste, l'harmonie qui naît de la grâce des formes et de l'habitude de
s'observer, sinon le charme s'évanouissait. On le comprend en revoyant les gravures qui datent de ce temps : quelques traits malicieusement accentués suffisent à en faire des caricatures grotesques. La distinction, cette grâce mondaine dont on ne parle plus, établissait une ligne de démarcation absolue, entre les différentes classes de la société.
Dès l'enfance, on habituait encore les jeunes filles bien nées, à une certaine élégance dans la démarche, à une certaine retenue dans les gestes, dans le ton, qui éloigne toute atteinte de vulgarité et crée ce que Ton appelle l'élégance de race, qui est simplement une gymnastique du bon goût. Je parle d'une époque déjà loin de la nôtre.
Il faut que l'adresse féminine soit à toute épreuve pour avoir pu tirer parti de si singuliers ornements. Marcher en transportant autour de soi cette ampleur qui vous enveloppait de toute part, n'était pas chosefacile; etle buste étroit, placé au centre de tout ce volume, semblait comme détaché du reste du corps. S'asseoir, en évitant l'envolement des ressorts rebelles, était un miracle de précision. Pour monter en voiture, sans froisser tant de légers tissus, à un moment où les toilettes