‹ Souvenirs intimes de la cour des TuileriesChapitre 8 sur 22 · J68 SOUVENIRS INTIMES · texte numérisé non relu

J68 SOUVENIRS INTIMES

du soir se faisaient surtout en tulle et en dentelle, il fallait beaucoup de temps, beaucoup de calme aux: chevaux, beaucoup de patience aux pères et aux maris dont la complaisance était mise à l'épreuve, immobiles qu'ils devaient se tenir au milieu de ces nuages fragiles, où le moindre geste pouvait causer des désastres.

Quant à voyager, à s'étendre, à bercer ses enfants, même à leur donner la main pour les sortir avec soi, c'étaient des problèmes de tendresse et de bonne volonté à résoudre.

C'est à dater de cette période que l'usage, si démodé aujourd'hui, d'offrir le bras aux femmes dans les salons ou pour les accompagner dans la la rue, se perdit.

Les chapeaux étaient de hautes pyramides étagées de fleurs et de fruits, qui chargeaient et grossissaient démesurément la tête.

Worth délivra la grâce emprisonnée dans cette chose ridicule et gênante, que l'on nommait la crinoline. Toutes les femmes, même les villageoises, lui ont payé leur tribut. Elle tyrannisa toute une génération.

Nous devons au goût artistique du grand cou-

turier, à son intuition de l'élégance esthétique, la résurrection de la grâce dans rajustement. D'autorité, il modifia le volume des jupes, il assouplit les étoffes, il dessina, vaguement d'abord, les contours du corps, pour arriver à rendre sa personnalité à l'être féminin, et, lorsqu'en 1864, j'arrivai à la Cour, c'est tout juste si de légers cerceaux soutenaient encore les traînes rejetées en arrière, tandis que des jupes rondes et étroites permettaient, dans la journée, de sortir et d'agir, sans causer d'encombrement dans les rues et de catastrophes dans les appartements, ces terribles jupes, en forme de sonnettes, entraînant tout.

Madame Virot à son tour transforma les chapeaux. Elle dégagea la nuque en supprimant les bavolets, cette garniture d'étoffe raide et froncée, qui se chiffonnait et engonçait le cou et les épaules.

Les chapeaux étaient devenus de petites capotes à brides, sortes de fanchons aplaties, qui encadraient fort joliment le visage et laissaient apercevoir les cheveux.

Worth et madame Virot ont été souvent les collaborateurs de nos grands artistes, et, dans les

beaux portraits, dans les beaux bustes de l'époque, on reconnaît leur goût mêlé à l'inspiration des maîtres. Ils auront, à coup sûr, contribué àv charmer plusieurs générations.

Le soir de triomphants diadèmes ronds en fleurs, poétisaient les jeunes et fins visages. Les femmes mûres se couronnaient de pampres et de bijoux, sauf celles, qui, comme cette bonne comtesse de Wagner, l'excellente femme qui était la lectrice de l'Impératrice, conservaient une éternelle jeunesse du cœur. J'eus la joie, un soir de grand bal, de la voir apparaître vêtue d'une robe de tulle blanc rehaussée de larges nœuds rouges et coiffée, comme Ophélie, d'une couronne de roses blanches. Elle avait soixantedouze ans et rayonnait de plaisir. L'Impératrice était désolée et toute la soirée elle évita de la voir.

Deux fois par an l'Impératrice réformait la plupart de ses robes et les donnait à ses femmes. C'était pour elles un gros profit. Elles les vendaient généralement en Amérique, où, dans certaines parties de la société, il est d'usage paraît-il, de louer des toilettes, que les couturiers

ajustent à votre taille pour un soir et qui subissent ainsi des transformations nombreuses.

Il y avait dans les atours des lingeries, des chambres de travail, car l'Impératrice faisait souvent exécuter d'après ses idées, par une couturière qui était à demeure aux Tuileries, des toilettes souvent les plus seyantes et les mieux réussies. A chaque changement de saison l'Impératrice recevait ses fournisseurs. On lui soumettait des étoffes, des modèles ; elle choisissait le nombre de toilettes dont elle pensait avoir besoin, les essayait et ne s'en occupait plus à moins d'une circonstance imprévue.

Tous les soirs l'Impératrice était décolletée pour le dîner, et l'hiver elle mettait de préférence, lorsqu'on était en petit comité, une longue robe de velours sombre ou de satin blanc uni, avec quelques bijoux, parmi lesquels se trouvait toujours le trèfle d'émeraudes et diamants, premier présent de l'Empereur. Elle aimait cette simplicité, qui du reste lui seyait mieux que tout.

Mars la raison d'Etat poursuit les souveraines jusque dans leur ajustement et l'Impératrice portait de grosses étoffes de Lyon, pour favori-

ser le commerce des soieries, des passementeries et des dentelles pour que la mode alimente ces différentes industries. C'est ce que l'Impératrice appelait ses toilettes politiques.

L'Impératrice avait le pied singulièrement petit; et les chaussures qu'elle ne portait plus ne pouvaient convenir qu'à des enfants. On les envoyait généralement à la maison Eugène-Napoléon, l'asile où l'Impératrice élevait à ses frais trois cents orphelines choisies parmi les enfants pauvres de Paris, où les petits souliers blancs de la souveraine servaient à la parure de ses petites protégées, le jour de leur première communion.

La ville de Paris avait offert à l'Impératrice, à l'occasion de son mariage, un collier d'une grande valeur. Par un sentiment de générosité, l'Impératrice avait refusé le collier en demandant à la ville d'en consacrer le prix à une œuvre utile à la population parisienne. C'est avec le prix de ce collier que l'Impératrice fonda l'asile Eugène- Napoléon. Mais dans une pensée délicate et afin de fixer le souvenir du présent qui lui avait été offert, elle avait désiré que l'architecte, chargé de

la construction, donnât à l'édifice la forme même du collier. En effet, arrondi avec plusieurs pavillons, le plan rappelle ce que devait être le bijou lorsqu'il était placé autour du cou avec les chatons en pendants. L'Impératrice s'occupait ellemême de cette maison admirablement dirigée par des religieuses. Les enfants, ijui vivaient là dans un grand bien-être, recevaient une certaine instruction et chacune suivant ses aptitudes apprenait un état manuel.

Les unes brodaient de la soie et de l'or; d'autres faisaient des fleurs artificielles, du dessin, delà typographie. Les moins douées apprenaient la couture, le repassage Toutes étaient initiées aux soins d'un modeste ménage. Puis à vingt et un ans, elles recevaient un trousseau complet, qui était leur ouvrage, et une petite dot qui leur permettait soit de se marier, soit de s'établir à leur gré.

L'Impératrice entretenait cette maison à ses frais; elle avait même contracté une assurance de deux millions et demi sur la vie, afin de laisser après elle les ressources nécessaires pour continuer cette belle œuvre. La supérieure, une

femme intelligente et distinguée, venait fréquemment voir Flmpératrice et la tenait au courant de tout.

L'Impératrice allait souvent elle-même, visiter son orphelinat; parfois comme grande récompense, quelques-unes des plus sages parmi ces jeunes filles, venaient aux Tuileries pour aider à certains travaux de couture.

Au moment des élections législatives de 1869, l'Impératrice, qui recevait la visite de la mère supérieure, s'informait en causant avec elle des dispositions de la population du faubourg Saint- Antoine, où l'asile était situé, et qui comptait un grand nombre d'enfants de ce quartier de Paris, et de la façon dont on semblait disposé à voter. La bonne religieuse n'avait aucune idée politique, n'ayant même jamais lu un journal. En quittant les Tuileries, fort en peine de ce que l'Impératrice lui avait demandé, elle réfléchissait à la façon dont elle pourrait s'éclairer. Elle avait vaguement compris qu'on pourrait bien nommer comme député un ennemi de l'Empereur. Afin de se renseigner elle se décida, quoique cela ne fût pas très conforme à la règle de Tordre, à acheter un jour-

nal. A peine y eut-elle jeté les yeux qu'elle accourut de nouveau aux Tuileries, dans la plus grande agitation, insistant afin de voir l'Impératrice sans retard, pour une affaire urgente. La pauvre femme avait acheté le journal de monsieur Rochefort. Elle y avait lu un article des plus violents inspiré par les circonstances électorales et elle croyait avoir découvert un complot contre l'Empereur.

Au moment du siège de Paris, toutes ces enfants furent employées à coudre des sacs à terre destinés à armer les fortifications. Pendant la commune, les religieuses qui jusque-là étaient parvenues à conserver leurs enfants, virent arriver des délégués du gouvernement de la Défense nationale, leur ordonnant d'abandonner la maison. Elles furent chassées, et, malgré toutes leurs supplications, elles n'obtinrent d'emmener avec elles que leurs plus jeunes élèves, les communards ayant voulu conserver les autres parmi eux.

Aussitôt après la rentrée des troupes dans Paris, la mère supérieure courut à l'asile Eugène-Napoléon, afinde s'assurer de ce que les enfants avaient pu devenir. Des insurgés ivres-morts étaient cou-

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chés pêle-mêle dans toutes les pièces avec les malheureuses petites qu'ils avaient retenues et dont la plupart étaient atteintes d'horribles maladies. Les religieuses revinrent, recueillirent leurs pauvres orphelines, les soignèrent, les guérirent, les relevèrent ! Quelques-unes parmi ces infortunées devinrent mères étant presque ellesmêmes des enfants. Ce n'était cependant pas des filles de duchesses.

Peu de personnes ont suivi toute la vie de l'Impératrice. Parmi elles et dans un rang subalterne, madame Pollet était une physionomie assez particulière, surtout à cause de l'influence occulte qu'on lui attribuait.

Madame Pollet avait pour l'Impératrice un dévoûment aveugle. Ayant été toute jeune au service de Sa Majesté en Espagne, elle ne l'avait jamais quittée et s'était mariée, grâce aux bontés de l'Impératrice, à un officier d'infanterie M. Pollet, qui fit son chemin. Au moment de son mariage elle avait reçu le titre de trésorière de l'Impératrice. C'était une petite femme frêle et pâle, très faible de santé, qui vivait de régime et se croyait toujours mourante. C'était la seule

personne espagnole qui fût auprès de l'Impératrice. Elle parlait un français si étrange, qu'il fallait y être accoutumé pour l'entendre.

Elle était fine et déliée sans être intelligente et, malgré sa fort modeste origine, elle n'était pas commune et savait ménager ses intérêts.

Elle était surtout, ce que son ancien attachement excusait, très ombrageuse, quant à ses prérogatives auprès de l'Impératrice, qui la reprenait souvent sur son caractère, car elle n'avait pas le don d'aplanir les petits conflits de service ou d'intérieur, que l'Impératrice détestait.

C'est la personne la plus craintive, l'esprit le plus faible que j'aie connu. Il suffisait de lui dire le soir dans une chambre très éclairée où se trouvaient plusieurs personnes : Le rideau remue, pour la voir pâlir et se troubler, et si l'Impératrice ajoutait : « Voyez donc Pepa ce qu'il peut y avoir derrière ce rideau », elle avait peine à s'y décider et ne s'y rendait qu'en donnant des signes de véritable frayeur qui faisaient beaucoup rire rimpératrice. Elle avait une peur horrible des révolutions et ne rêvait que meurtre et pillage. Pourtant elle aurait, je crois, donné sa vie sans

hésiter sur un mot de l'Impératrice, qui aimait à l'avoir auprès d'elle !

C'est elle qui tenait les comptes particuliers. Elle était en rapport avec tous les fournisseurs et elle avait la haute main sur le service des femmes. Elle les menait parfois assez rudement; mais, sans cesse inquiète et agitée, elle était plus dure dans ses paroles et dans ses procédés, que dans le fond de son cœur. Du reste, la douceur de l'Impératrice, qui leur parlait toujours avec une extrême bonté et s'intéressait à elles, les dédommageait des irrégularités de caractère de madame Pollet.

Elle assistait tous les jours à la toilette de l'Impératrice, prenait ses ordres et elle avait la garde des bijoux personnels de Sa Majesté, car pour les bijoux de la Couronne, l'Impératrice ne les portait que les jours de cérémonie. Ils étaient déposés au trésor et c'était M. Bure, le trésorier de l'Empereur, qui allait lui-même prendre ceux que l'Impératrice avait désignés.

Les bijoux personnels de l'Impératrice composaient un écrin du plus grand prix. 11 y avait, entre autres, des boucles d'oreilles magnifiques

formées de très grosses poires en diamant, qui venaient de la Reine Marie- Antoinette. L'Empereur les avait acquises au moment de son mariage, ainsi qu'un collier de perles incomparables, des rivières en brillants, des diadèmes, des colliers. D'autres grosses perles fort belles que l'Impératrice portait habituellement le soir ainsi que nombre d'autres parures venaient de sa famille. Madame Pollet avait également la garde des dentelles, des fourrures, en un mot de tous les objets personnels de l'Impératrice. Tout cela était tenu avec beaucoup d'ordre ; tant d'ordre même, qu'il n'était pas toujours facile d'obtenir ce que l'on désirait.

Pendant que Cabanel peignait l'admirable portrait de l'Empereur si ressemblant, si parfaitement réel, de beaucoup le meilleur qui existe, il travaillait aux Tuileries dans un vaste atelier qui avait été disposé justement pour les artistes chargés de faire les portraits des souverains. L'Empereur posait en tenue du soir, avec l'habit noir traversé par le grand cordon de la Légion d'honneur, la culotte et les bas de soie noire. Cabanel désirait ajouter les attributs de

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la souveraineté dans l'arrangement de son tableau. L'Impératrice lui avait dit de s'adresser à madame Pollet pour tous les accessoires dont il aurait besoin. Un jour donc il lui écrivit afin de lui demander la main de justice, qui devait figurer avec le spectre et la couronne. Cette lettre l'agita beaucoup.

— Il me demande la main de justice! s'éeriaitt-elle avec son accent intraduisible. Non, non, je ne donnerai pas la main de justice. Dites que je ne donne pas la main de justice.

Puis, s'apaisant un peu :

— Mais qu'est-ce que c'est que la main de justice? me demanda-t-elle.

Je lui expliquai que c'était un insigne décoratif. Elle m'avoua alors qu'elle avait pensé que c'était une haute fonction dans la magistrature et qu'elle ne voulait pas se charger de faire une telle demande à l'Impératrice.

On se figurait à tort que madame Pollet exerçait une grande influence sur l'Impératrice. On lui attribuait la légende des camerillas espagnoles. Et des personnes de la société, de hauts fonctionnaires venaient positivement lui faire leur cour.

Des femmes de ministres, de généraux, de diplomates Faccablaient d'attentions, de cadeaux. Elle les acceptait, de même qu'elle acceptait volontiers les présents des fournisseurs qui la comblaient. Mais son influence n'avait aucune portée, et uniquement occupée de complaire à l'Impératrice, qui la tenait toujours en sous-ordre, elle se gardait bien de l'entretenir d'aucune affaire.

Se voyant entourée et traitée d'une façon intime par certaines personnes haut placées, elle eut pendant bien longtemps le secret désir de se voir admise aux réceptions officielles. Mais l'Impératrice ne s'y prêta pas. Néanmoins monsieur Pollet, qui était un brave officier, ayant été nommé colonel vers 1869, on la vit à quelques grandes fêtes, comme femme d'un colonel.

Son mari mourut subitement au moment de la guerre, et elle suivit l'Impératrice en Angleterre. La pauvre femme pensait que chaque personne arrivant de France apportait la nouvelle d'une restauration. Le climat de -l'Angleterre ne lui convenait pas. Elle revint à Paris pour se soigner. Elle y mourut fort isolée, et à l'exception de quelques serviteurs du château, personne de ceux qui

l'avaient entourée aux Tuileries, ne songea à aller à son enterrement. Elle n'avait jamais eu d'enfants et laissa une jolie fortune, à une sœur et à une nièce qu'elle avait en Espagne,

Outre madame Pollet, l'Impératrice avait auprès d'elle deux demoiselles d'atour, tout spécialement chargées de son service intime, mesdemoiselles Esther et Maria Bayle ; deux sœurs fort bien élevées, très dévouées, très comme il faut. Leur père, ancien geôlier de Ham, avait eu les plus grands soins pour l'Empereur pendant tout le temps de sa captivité. L'Empereur s'était intéressé à elles et les avait données à l'Impératrice au moment de son mariage.

L'une d'elles est morte après s'être assez tristement mariée, en laissant plusieurs enfants. L'aînée, mademoiselle Esther, qui était une personne d'un véritable mérite, s'est dévouée à l'éducation de ses neveux et elle a épousé après la guerre monsieur Thélin, qui avait été nommé trésorier de l'Empereur après la mort de monsieur Bure, le premier titulaire,

L'Impératrice elle-même avait arrangé ce mariage. Monsieur Thélin avait quelque fortune ; il

était âgé et d'une mauvaise santé. En lui faisant épouser mademoiselle EstherBayle, qui elle-même n'était plus jeune et qui était une femme intelligente et d'un caractère éprouvé, l'Impératrice assurait une heureuse fin de vie, à un serviteur bien dévoué de l'Empereur.

Monsieur Thélin resta auprès de l'Empereur à Ham pendant sa captivité. C'est lui qui avait tout organisé pour la fuite de l'Empereur, s'exposant avec une entière abnégation, aux conséquences que cet événement pouvait avoir.

J'ai entendu de l'Empereur lui-même, qui le racontait volontiers, tous les détails de son évasion. Il était surveillé de très près, et monsieur Thélin était la seule personne de ceux qui l'entouraient, qui pouvait obtenir de temps en temps de sortir, pour se procurer les objets dont l'Empereur avait besoin au dehors. Ses sorties étaient sévèrement contrôlées; néanmoins il eut assez d'habileté et de prudence, pour tout combiner de façon à enlever l'Empereur.

On profita de quelques travaux de réparation qui se faisaient à la forteresse. Au jour dit, un des maçons que l'on avait gagné abandonna ses

vêtements à monsieur Thélin, qui les porta à l'Empereur. Le changement d'habits se fit promptement et l'Empereur, plaçant sur son épaule une planche qui lui cachait une partie du visage, put sortir de la citadelle sans être remarqué.

— Je me sentais si bien transformé par ces habits, racontait l'Empereur, que je n'avais aucune émotion en traversant les différents postes. Pourtant, en arrivant devant la dernière sentinelle, la pipe que j'avais à la bouche tomba à mes pieds. Ce contretemps me causa une impression très désagréable. Mais une réflexion rapide me fit comprendre que si je l'abandonnais cela éveillerait peut-être l'attention, les maçons n'ayant pas l'habitude de laisser leurs pipes sur les chantiers. Je me baissai donc et la ramassai tranquillement.

Monsieur Thélin, qui avait prétexté quelque course, attendait à un endroit convenu avec un tilbury de poste. L'Empereur avait eu soin de couper ses moustaches, ce qui le changeait beaucoup. Il passa rapidement un paletot, mit un chapeau et monsieur Thélin, poussant vivement soncheval, le conduisit jusqu'à la frontière.

Cela se passait à sept heures du matin. Pendant ce temps, le docteur Conneau qui partagea toute la captivité de Ham, restait dans la chambre de l'Empereur, fort souffrant, disait-il, d'une de £es migraines habituelles et qui se reposait après une nuit de fièvre.

Le gouverneur avait des instructions très sévères et devait s'assurer par lui-même, plusieurs fois par jour, de la présence de son prisonnier. Il était déjà venu à différentes reprises dans la matinée pour prendre de ses nouvelles. Le docteur Conneau, entr'ouvrant la porte, lui avait montré de loin, à travers l'obscurité de la chambre, le prince soi-disant couché et qui, disait-il, avait pris une médecine. C'était un traversin, adroitement disposé par le docteur Conneau, qui tenait la place du Prince dans le lit; et pour ajouter à la vraisemblance, il avait lui-même bravement avalé la médecine.

Enfin, à une heure de l'après-midi, pensant bien que le fugitif devait être hors d'atteinte, le docteur se décida à tout avouer au gouverneur, surpris d'un sommeil aussi prolonge et qui insistait pour entrer.

— Le Prince est parti, dit le docteur Conneau. Ne prenez pas la peine de le faire rechercher. Il est en sûreté, sans quoi je ne vous dirais rien. Faites de moi ce que vous voudrez.

L'Empereur, en effet, avait franchi la frontière belge; de là, il passa en Amérique.

Le maçon qui avait cédé ses vêtements à l'Empereur pour favoriser son évasion, se nommait Badinguet. C'était un ouvrier élevé par son père, ancien soldat de la grande armée, dans le culte de la légende napoléonienne.

L'Empereur plaisantait sur ce nom, dont il savait que ses adversaires se servaient parfois envers lui, comme d'un terme dérisoire. La plupart du temps on en ignorait l'origine.

— On ne m'offense pas enm'appelant ainsi, disait l'Empereur en souriant. Ce n'est pas un nom de Prince, mais c'est le nom d'un brave homme qui m'a rendu un bien grand service.

En apprenant l'évasion de l'Empereur^ la femme du commandant de la forteresse sentant que la position de son mari était très compromise, se répandait en lamentations.

— Comment a-t-ilpu songer à s'échapper, disait-

elle? Moi qui lui envoyais de si bons bouillons !

Elle avait, en effet, toute sorte de soins pour le Prince, dont la santé était souvent altérée par les fatigues de la captivité.

Le lendemain du jour où le prince Louis-Napoléon fut nommé président à vie, l'ancien commandant de Ham était dans un régiment à Lyon. Il reçut Tordre d'avoir à se rendre immédiatement à Paris. Très inquiète de cet ordre inattendu, sa femme raccompagna. Le Prince leur fit un accueil affectueux et annonça à cet officier qu'il allait le nommer gouverneur du Palais de Saint-Cloud.

— Vous m'avez si bien gardé à Ham, lui dit-il, que vous me garderez aussi bien à Saint-Cloud. Puis se tournant vers la dame.

— J'espère, madame, que vous ne regretterez plus vos bouillons.

L'Impératrice, par suite d'une circonstance très étrange, avait vu l'Empereur pour la première fois en 1840, après l'affaire de Strasbourg.

La comtesse de Montijo et ses filles étaient à Paris. Un jour, elles allèrent rendre visite à ma-

dame Delessert la femme du Préfet de police, qui habitait la Préfecture avec sa famille.

C'était au moment même de l'arrestation, et le Prince que Ton avait amené très rapidement à Paris, venait d'arriver à la Préfecture de police.

Madame Delessert ayant été prévenue de son passage, plaça madame de Montijo et ses filles à une fenêtre, d'où elles purent voir passer le Prince, qu'on emmenait escorté par un officier de gendarmerie d'une taille exceptionnellement élevée.

Le Prince avait la mine d'un homme qui a passé plusieurs nuits en poste, et auquel on n'a pas même laissé le temps de prendre du linge.

Il repartait le jour même de Paris, toujours escorté par cet officier, qui lui montrait beaucoup d'égards.

Voyant que le Prince souffrait du manque de linge, l'officier de gendarmerie lui offrit une de ses chemises, qui était si longue et si large, que l'Empereur en était entièrement enveloppé. Malgré les circonstances critiques au milieu desquelles il se trouvait, cet incident excita vivement sa gaieté.

Au moment où, sa mission terminée, l'officier prenait congé de son prisonnier, le Prince, très touché de ses attentions et ne sachant comment les reconnaître :

— Je n'ai rien à ma disposition, lui dit-il et je veux pourtant vous laisser un souvenir. Prenez cette mèche de mes cheveux. C'est un présent qui ne se fait d'ordinaire qu'à une maîtresse. Mais gardez-la en mémoire de moi. Peut-être vous portera-t-elle bonheur.

Le Prince, en effet, se souvint de lui dès qu'il fut au pouvoir; il le nomma gouverneur du Palais de l'Elysée.

Lors de cette singulière rencontre, l'Impératrice avait quatorze ans à peine.

Qui donc eût pu prévoir que ce prisonnier et cette enfant, étaient destinés à régner ensemble sur un grand pays?

il,

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