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— Mon Empereur* avait répliqué celui-ci avec une sorte de fiertë, les talents plus ou moins naturels de Romeuf sont à votre service, comme ses poignets, son sang, sa vie et tout ce qui en dépend. Tenez, poursuivit-il sans changer de posture, les Kinserlicks sont là; leur cavalerie est ici, leur artillerie je ne sais où pour le moment, mais n'importe. Ils feront les cent dix*neuf coups pour tourner la position où vous avez placé la batterie»
te Eh bien ! moi aussi, je la placerais là cette batterie; mais, au lieur de S obusiers et de 24 pièces de campagne dont vous l'avez composée , je la porterais à l'effectif de 24 obusiers et do 72 pièces de campagne ; total 96 bouches à feu, que jo ferais soutenir par le 1" des chasseurs de la vôtre, dont j'ai l'honneur de faire partie, en tête, comme de raison. Et puis votre gauche se déploierait de ce côté pour tourner la droite des Kinserlicks, sans détériorer en rien votre centre, et au point du jour, à l'aide de votre artillerie légère, j'exécuterais un bastringue à grand orchestre, qu$ cinq cents millions de diables n'y verraient que du feu, et que l'Autriche, avant la Gn de la journée, serait enfoncée à perpétuité avec toutes ses dépendances. Et voilà, avait ajouté Romeuf enchanté de lui*môme» Vous voyez bien, mon Empereur, que ce que j'avais à vous communiquer valait la peine d'être écouté. Du moins, c'est ma manière de voir. »
Napoléon gardait le silence ; il s'était croisé les bras sur la poitrine et semblait réfléchir à ce qu'il venait d'entendre, lorsque, relevant la tête :
« Tout cela peut être possible, dit-il, d'autant mieux que c'est précisément là une partie de mon plan; mais ce qui est certain, c'est que si tu ne m'apprends à l'instant de qui tu tiens tous ces détails, je te fais fusiller tout à l'heure, comme je te l'ai promis.
— C'est étonnant, mon Empereur, comme vous tenez à votre idée, répliqua Romeuf en souriant» Alors je vais tâcher do vous lôtcrde la tête en vous narrant mon aventure. Ecoulez-moi bien :
honneur, d Et je lui tournai les talons, sans entamer d'autres questions politiques. Comme vous voyez, mon Empereur, j'arrive à temps pour sauver l'armée. »
Le tambour avait à peine achevé son récit, qu'un aide de camp de Napoléon entrait dans la baraque impériale :
« Sire, dit-iî avec agitation, j'apprends à l'Instant que l'officier d'ordonnance, porteur des ordres que Votre Majesté a expédiés au général Lauriston, s'est égaré, et qu'il a eu le malheur de tomber au miliou d'une reconnaissance de hussards autrichiens. »
Mais ces paroles, loin de mécontenter l'Empereur, parurent le soulager d'un grand poids. Il regarda fixement Romcuf, qui échangea avec lui un regard d'intelligence, en disant :
« Et voillllà, mon Empereur.
— Retourne à ton bivouac, dit brusquement Napoléon au tambour, surtout ne parle a aucun de tes camarades, a qui que ce soit, de ce que tu viens de me dire. Plus tard, je verrai ce que je pourrai faire pour toi..., si tu te conduis bien» , ajouta-t-il après une pause.
Romeuf sortit tout fier de la baraque impériale. Quant à Napoléon, il s'occupa sur-le-champ de modilier, en raison des événements qui venaient de lui être révélés, les dispositions qu'il avait d'abord prises pour l'attaque projetée, et dont malheureusement l'ennemi avait eu connaissance. De nouveaux ordres furent expédiés à Lauriston, et le soleil du lendemain éclaira l'un des plus beaux triomphes do la grande armée.
Quarante-huit heures s'étaient à peine écoulées, que Napoléon visitait le champ de bataille, distribuant des récompenses et des consolations aux blessés, lorsqu'un petit homme, le front couvert d'un bandeau ensanglanté, se fait jour à travers l'état-major, arrive jusqu'à la tôte du cheval de l'Empereur, salue militairement et dit :
a J'espère, mon Empereur, que voilà un triomphe qui n'est pas piqué des hannetons. Vous pouvez voir maintenant que j'avais coupé
juste dans le nœud, et que je leur ai fait tremper une soupe dont ils se souviendront du goût... Dieu! quel bouillon!
— Ah! ah! c'est encore mon tambour, dit Napoléon, qui avait arrêté son cheval. A ce que je vois, tu as fait ton devoir, ajouta-Nil en jetant sur le blessé un de ces regards bienveillants qui équiva*laient toujours à une promesse. Eh bien! parle, que veux-4u?
— Je n'ai qu'une seule chose à vous demander, mon Empereur : elle ne vous coûtera pas cher; c'est de mettre dans le bulletin que c'est moi, Romeuf, que j'ai gagné la bataille de Wagram.
— Assurément, cette fois, cet homme est fou, dit Napoléon en s'adressant aux officiers de son état-major.
— Vous me direz, mon Empereur, continua Romeuf sans se déconcerter, que le narré des bulletins n'est pas à l'usage des tambours; mais je ne suis pas intrigant 5 ce point que je veuille avoir la première place : elle vous appartient de droit, mon Empereur ; mais à moi la seconde. Nou6 serons les vainqueurs réciproques de l'affaire. Du moins, voilà ma manière de voir. »
Romeuf n'avait pas achevé, que Napoléon leva les épaules sans lui répondre, piqua son cheval et disparut.
En effet, le malheureux Romeuf était devenu fou.
Mais cette monomanie était d'autant moins dangereuse, qu'elle datait de loin. Elle avait pris naissance le jour mémo où, pour la première fois, l'Empereur lui avait parlé devant le petit poste de la Manufacture, trois ans auparavant, tes circonstances qui avaient provoqué sa condamnation devant le conseil de guerre, la grâce que lui avait accordée l'Empereur à Saint-Cloud, la blessure qu'il avait reçue à la tête, et l'entretien qu'il avait eu avec l'Empereur deux jours auparavant, n'avaient fait que développer cette funeste disposition ; enfin le succès de la bataille de Wagram avait tout à fait déterminé sa folie, qui fut de croire que c'était à lui seul qu'on devait le succès de cette glorieuse journée. Il le disait à qui voulait l'entendre et le répétait à ses camarades qui, en l'écoutant, se contentaient de rire de pitié. Mais, chose extraordinaire, personne n'avait
pensé que la raison du tambour se fût égarée. Aussi Pavait-on laissé tranquillement vaquer à ses devoirs militaires. Il fallait qu'une circonstance toute particulière vint dessiller les yeux de ceux qui l'entouraient, pour qu'on prît à son égard des mesures tout à la fois de prudence et d'humanité que son état exigeait : cette circonstance arriva quelques jours plus tard.
Les régiments de la vieille garde étaient cantonnés à Vienne et aux alentours, et Napoléon habitait Schœnbrunn. Un matin qu'il sortait à pied du palais, suivi d'un seul aide de camp, pour parcourir incognito les environs de cette résidence, Romeuf, qui chaque jour se tenait aux aguets, s'offrit tout à coup à ses regards.
a Pardon, excuse, mon Empereur, dit-il; je sais bien que l'avoine ne peut pas toujours être mangée par ceux qui la gagnent. Aussi ai-je réfléchi à la chose en question, et je me suis dit : « Romeuf, tu as gagné la bataille de Wagram, c'est positif; mais puisque la susdite victoire fait plaisir à ton Empereur, tu ne dois pas avoir regret de la lui céder au grand complet. D'ailleurs, ce n'est pas ta faute si tu n'as pas la taille requise par les règlements pour faire manœuvrer la grande canne. En conséquence, puisque les règlements de la nature s'opposent à ce que tu sois tambour-major, il faudra bien te contenter du grade de commandant dans un des bataillons de chasseurs à pied de la garde, où tu as déjà l'honneur d'être incorporé. » Et c'est ce que je viens vous demander aujourd'hui, mon Empereur. Seulement, les camarades diront que l'avancement a été rapide.
— Décidément, ce drôle a perdu la tête, 6t l'Empereur eu jetant sucessivement un coup d'œil d'intelligence à Savary, qui l'avait accompagné ce jour-là, et un regard de pitié sur le tambour. Que faut-il faire de cet homme? » ajouta-t-il en s'adressent à Savary.
L'aide de camp ne répondit pas, mais il s'éloigna aussitôt. Romeuf, qui ne se tenait pas pour battu, répondit :
« Mon Empereur, il vous faut faire de moi ce que je vous demande. Pour être chef de bataillon dans votre garde, il n'est pas de
première nécessité qu'on soit un géant. Telle est ma manière de voir. »
Pendant que le tambour parlait en élevant la voix, Savary avait été au poste voisin requérir main-forte, et Romeuf fut presque aussitôt entouré et saisi par quatre hommes, qui remmenèrent au corps de garde, où il se laissa conduire comme un enfant, en s'éton« nant seulement que des camarades se permissent d'arrêter le vainqueur de Wagram» Mais, par une fatalité malheureuse, le chef du poste auquel Savary avait recommandé que le tambour fût gardé à vue était justement le sergent Bonneville. En voyant entrer Romeuf, les yeux égarés, Bonneville devina toute la vérité et ne put retenir une exclamation de surprise et de douleur. Mais il n'en fut pas de même chez le tambour. A la vue du sergent qui donnait froidement l'ordre à ses chasseurs de le désarmer et de ne point le lâcher, ce qui s'était passé jadis au petit poste de la Manufacture revint tout à coup à l'esprit du tambour qui, de fou tranquille qu'il avait été jusqu'alors, devint fou furieux. Six hommes purent à peine le contenir; on fut oblige de lui attacher les bras et les jambes avec des bretelles de fusil; sans cela les soldats qui le maintenaient, et contre lesquels il proférait les plus violentes imprécations, eussent eu à redouter quelque malheur.
Deux heures après, un aide-major de la garde venait visiter le malheureux Romeuf et le faisait transporter, Gcelé comme un ballot, à l'hôpital militaire de Vienne.
A CHARENTOH.
La sollicitude impériale s'était étendue sur le pauvre tambour des
chasseurs de la garde. Louis XIV, en fondant l'hôtel des Invalides,
un des plus beaux témoignages de la grandeur de son règne, n'avait
pas prévu que les soldats pussent devenir fous par ambition; il 10» ti. 10
n'existe donc pas de salles pour les aliénés dans ce somptueux asile. Napoléon, d'après le rapport qui lui fut fait, ordonna que le légionnaire Romeuf serait traité à Charenton, et que là les soins éclairés de la médecine lui seraient prodigués comme s'il eût été conseiller d'État, général ou même sénateur. Or, il y avait alors au nombre des pensionnaires de la maison de santé de Charenton des généraux et des conseillers d'État, car la folie attaque les heureux plutôt que les pauvres hères de la société, et une cervelle pleine de science, d'idées ou de combinaisons politiques, est souvent un domaine tout préparé pour les aberrations de la chétive raison humaine.
La folie de Romeuf était redevenue tranquille. S'imaginant avoir gagné a lui seul la bataille de Wagram, il restait du matin jusqu'au soir à simuler, soit dans sa chambre, soit dans le jardin de la maison, avec deux bâtons de tabouret qui lui servaient de baguettes de tambour, les marches qui avaient été exécutées par la garde pendant cette mémorable journée. Les traits de son visage, hâves et creusés par une maigreur maladive, les pommettes des joues fortement colorées , une certaine fixité dans le regard, le désordre de sa toilette, tout annonçait cher lui ce désordre d'esprit dont les accès n'avaient cependant rien de fâcheux pour ceux qui l'entouraient. Le matin, Romeuf se levait radieux et se montrait à ses camarades d'un air protecteur : « Place au vainqueur de Wagram 1 » leur disaitil en passant au milieu d'eux, fier et content de lui-même. Ceux-ci, pauvres fous comme lui, se rangeaient en silence, s'inclinaient, sans jamais élever le moindre doute sur cette assertion un peu ambitieuse.
Puis, immédiatement après le déjeuner, Romeuf allait s'asseoir, quelque temps qu'il fit, à une place accoutumée du jardin, et simulait, le restant de la journée, ses batteries de tambour; mais le soir il devenait triste et pensif; une certaine fixité dans le regard annonçait que son idée favorite le dominait; il souriait mélancoliquement, se parlait à lui-même, accusait Napoléon d'ingratitude, déplorait la jalousie qu'il nourrissait contre lui, pauvre tambour qu'il était,
pour qu'on ne sût pas que c'était à lui seul, Roracuf, qu'était dû l'éclatant triomphe de Wagram. Puis, rentré dans sa chambre, il n'oubliait jamais, avant de se coucher, de chanter, d'une voix plaintive et traînante, le couplet suivant de la fameuse complainte du maréchal de Saxe, devenue si populaire dans l'armée :
Mort, tu D'épargnes personne;
Tout fléchit dessous tes lois j 1 Les empereurs et les rois ,
• Leur sceptre et leur couronne
Ne pourront les garantir
Quand il leur faudra mourir.
Chose singulière, tout le temps que dura sa folie, le tnmbour ne parla pas une seule fois de sa manière de voir. Ce dicton fut oublié complètement par lui; mais dès qu'il eut recouvré la raison, cet éternel refrain de tous ses discours fut la première phrase qu'il prononça.
Le sergent Bonneville avait un des premiers appris l'admission de Romeuf à Charenton. Quand la garde revint à Paris au printemps de 1810 pour le mariage de l'Empereur avec Marie-Louise, Bonneville n'eut rien de plus pressé que d'aller visiter son vieux camarade. De Courbevoie à Charenton, il y a loin ; mais l'amitié ne calcule pas les distances.
Bonneville arriva donc à Charenton et trouva Homeuf dans le jardin, appuyé contre un arbre, armé de ses baguettes, et battant sur un débris de vaisselle cassée la marche des chasseurs de la garde. De temps à autre, le pauvre fou interrompait sa batterie, et, mettant une main devant ses yeux, comme pour neutraliser les rayons du soleil, s'écriait ;
* La jeune garde en avant!... Macdonald va se trouver compromis si les Kinserlicks tombent sur ses flancs!... Ah! bon!... voilà les fusiliers de la vieille qui s'ébranlent...; ils marcheut dans la trouée. . . Bravo ! c'est cela ! . . . Allez, allez toujours ! ... La journée est ù nous!... Je l'avais bien dit au petit Caporal, qu'en manœuvrant ainsi à nous deux nous gagnerions la bataille ! »
Et Romeuf commençait sa batterie interrompue, et fignolait avec une agilité surprenante la marche du pas accéléré des grenadiers, à laquelle les tambours avaient donné le nom caractéristique de branle-bas général de la garde.
Bonneville s'était arrêté à quelque distance de l'arbre, et contemplait avec une douloureuse curiosité les divers mouvements de son ancien camarade. Celui-ci, tout occupé de son idée fixe, ne l'avait pas aperçu. Le sergent s'approcha.
« Bonjour, Romeuf, dit-il en lui tendant la main, comment ça va-t-il, mon ami? »
Le tambour regarda Bonneville d'un œil hagard, et, reconnaissant l'uniforme, qu'il avait porté lui aussi, il répondit d'un ton défiant :
o Qu'est-ce que vous me voulez?
— Ce que je veux, Romeuf! Comment! ne me reconnaissez-vou9 plus? Je suis un ancien camarade, un ami...
— Un ami! je n'en ai plus... Oh! mais pourtant..., attendez donc..., il me semble que je vous ai vu quelque part, mais il y a bien longtemps..., à l'époque où je gagnai la bataille de Wagram... Vous êtes le sergent Bonneville, de la 2* du 1" de chasseurs!
— Certainement ! Je n'attendais que ce mot-là pour vous embrasser, mon pauvre Romeuf! »
Le tambour se jeta au cou du sergent, et ils astreignirent longtemps sans proférer une parole.
« Comment vous trouvez-vous ici? » demanda Bonneville.
Le tambour ne répondit pas directement à la question qui lui était adressée ; mais, jetant autour de lui des regards inquiets, comme s'il eût craint l'arrivée d'un témoin indiscret, il se rapprocha du sergent, et 'dit à voix basse :
« Il s'est passé bien des choses depuis que je ne vous ai vu, monsieur Bonneville, et je ne sais pas s'il ne s'en passera pas encore de plus cruelles. Depuis la bataille de Wagram, que vous savezque j'ai légitimement gagnée, il n'est sorte de persécutions que je n'aie essuyées. Enfin, un beau jour, ou plutôt un beau soir, des mamelucks de la
garde sont venus me prendre... à mon logement./., où je recevais les compliments des maréchaux de l'Empire, qui me proclamaient le meilleur manœuvrier de l'armée... Après m'avoir jeté dans une voiture, ils m'ont amené ici ; vous savez, je le suppose, chez qui je suis? n
Le sergent n'osa pas répondre; Romeuf reprit :
« Chez l'ambassadeur de Perse. Oh ! il me traite bien; il me Tait servir tout ce qu'il y a de meilleur, ce brave ambassadeur. Vous allez me demander, peut-être, pourquoi ce Persois m'a accaparé? Je vais vous le dire : c'est un coup monté par le petit Caporal, oui, par l'Empereur lui-même; il était jaloux de moi comme un tigre!... bien plus qu'il ne le fut jamais de Joubert, de Hoche et de Moreau dans les temps. Mais, attendez un peu, monsieur Bonneville, que je m'assure si personne ne peut nous surprendre. »
Et Roraeuf alla de droite et de gauche, regarda sur les arbres et dans les buissons pour se convaincre qu'il n'y avait point d'écouteurs; après quoi il revint auprès du sergent, à qui il raconta d'un ton mystérieux ses étranges rêveries.
« Voyez-vous, dit le pauvre fou au sergent, voilà ce que le petit Caporal a pensé : « Tant que Romeuf restera à son corps, je ne serai pas tranquille sur mon trône, et tôt ou tard toute ma garde, jeune et vieille, saura que c'est lui qui a gagné la bataille de Wagram ; elle s'en doute déjà ; il faut donc me défaire de cet homme-là à tout prix. » Là-dessus, il a dressé ses batteries, il a fait venir l'ambassadeur de Perse, et lui a dit : a L'empereur des Persois, votre chef de 61e à vous et mon frère à moi, me demande par ses lettres que je lui envoie un général des plus crânes pour discipliner son armée à la française. Je veux bien souscrire à sa demande, et je lui donne plus qu'il ne réclame en lui faisant passer un de mes plus braves guerriers, Romeuf, qui a gagné avec moi la bataille de Wagram. » Vous êtes étonné sans doute, monsieur Bonneville, que le petit Caporal ait avoué cela à l'ambassadeur; mais qu'est-ce que cela lui faisait? Il pouvait bien dire la vérité à un étranger qui ne parle pas
français et qui s'en retournait dans son pays pour ne jamais revenir en France; mais ce n'est pas tout. Là-dessus et à ce nom de Romeuf, qui avait gagné la bataille de Wagram, le Persois a été satisfait et a répondu au petit Caporal, en le saluant à sa manière : « Majesté, je connais beaucoup de réputation ce nommé Romeuf; le roi do Maroc, beau-frère, à la mode de Bretagne, de mon souverain maître le sultan, avait déjà l'intention de vous l'emprunter pendant un semestre ou deux, à l'intention de le procurer à ses Marocains comme instructeur en chef. Le sultan, mon maître, sera très-flatté de la préférence. Quand nous enverrez-vous ce vieux lapin-là? — Bientôt, a répondu le petit Caporal; ce sera même le plus tôt possible, a-t-il ajouté; dès que je lui aurai fait confectionner un équipement un peu tnoustatchini, car je ne veux pas qu'il arrive en Perse, où nécessairement il fera partie du grand état-major général des mamamouchis, comme un flibustier. — Qu'à cela ne tienne, Majesté, a récupéré le Persois, envoyez-moi toujours à mon logement le brave Romeuf; je me charge de lui fournir les effets d'habillement qui seront agréables et nécessaires à sa consommation personnelle. — Eh bien! je vous l'expédierai, lui a répondu le petit Caporal; mais je vous le recommande. — Majesté, j'en aurai autant de soin que de la prunelle de mes yeux, a répondu l'ambassadeur, et je puis vous affirmer sur l'honneur qu'à son arrivée dans le pays du sultan, il passera immédiatement au grade de maréchal de l'empire des Persois. n Ce fut le soir même de cette conversation, poursuivit Romeuf, toujours avec mystère, que les mamelucks de la garde m'amenèrent ici. Mais d'un instant à l'autre je m'attends à recevoir ma feuille de route et à partir pour la Perse avec l'ambassadeur, et si vous voulez venir avec moi, monsieur Bonneville, vous n'avez qu'à parler; je vous prends pour mon chef d etat-major, car, hélas! ne sachant ni lire ni écrire en français, il me sera difficile de faire des ordres du jour en turc; je vous les dicterai, c'est pour cela que vous pourrez m'être d'une grande utilité.
— Merci, mon ami, merci, répondit le sergent, qui avait écouté
les confidences du tambour avec un sang-froid admirable. Je veux encore servir quelque temps dans la garde, puis, si je n'obtiens pas un peu plus d'avancement que je n'en ai eu jusqu'à présent, ajouta Bonnevillc en souriant avec amertume, alors j'irai vous rejoindre.
— Et vous ferez bien, monsieur Bonneville; vous n'avez pas non plus trop à vous louer du petit Caporal ; si vous n'avez pas, comme moi, gagné la bataille de Wagram, vous n'en avez pas moins fait dot choses qui méritaient mieux qu'une méchante paire de sardines sur la manche. Je ne vous dis que ça, si l'injustice vous poursuit toujours, venez me trouver en Perse, vous me demanderez au planton de garde, et Romeuf, maréchal d'empire des Pmois, vous prouvera qu'il n'a jamais gardé rancune au chef du petit poste de la Manufacture. »
L'entretien des deux amis roula sur ce thème durant la visite du sergent. En quittant le tambour, Bonneville crut devoir se présenter chez le directeur de l'établissement pour le remercier, au nom de ses camarades les chasseurs de la garde, des soins qu'il prodiguait à Romeuf. Le directeur se montra sensible aux procédés du sergent.
« Mais, monsieur le directeur, lui dit ce dernier, n'y a-t-ildonc pas d'espoir de rendre la raison à notre infortuné camarade?
— Je vous avoue, monsieur, repartit celui-ci, qui s'aperçut aui manières et au langage du sous-officier qu'il n'avait point affaire à un soldat ordinaire, que la guérison du tambour Romeuf est plus que douteuse. Cependant, si une commotion morale, violente et inattendue, venait ébranler ses organes et les rappeler à l'état normal, peut-être pourrions-nous espérer un retour à la raison ; mais, lit le directeur en hochant la tête en signe de doute, je crains bien que cette guérison ne soit que momentanée... La monomanie chez lui est trop prononcée pour qu'on espère une guérison complète, et tôt ou tard...
— Une commotion violente, repartit Bonneville, qu'un trait de lumière illumina soudain; s'il ne tient qu'à cela, monsieur, nous la
provoquerons. Votre sollicitude rendra peut-être au régiment un do ses plus intrépides enfants. »
Bonneville prit congé du directeur, en lui promettant de retenir bientôt lui soumettre le projet qu'il méditait.
Effectivement, la semaine suivante, Bonneville, un bulletin imprimé à la main, apparut tout à coup, joyeui et plein d'espérance, aux regards de Romeuf qui, cette fois, le reconnut tout d'abord.
« Mon ami, s'écria le sergent, justice enfin vous est rendue, justice complète, magnifique! voilà lebulletin de la bataille de Wagram, dicté par l'Empereur et tel qu'il vient de paraître dans le Moniteur. Tenez, lisez, ou plutôt, se hâta de reprendre le sergent, laissezmoi vous le lire : « Si la bataille de Wagram a été gagnée, si les « trophées de cette journée ont été aussi avantageux à la France et « à la grande armée que ceux de Marengo, d'Austerlitz et d'Iéna, on « doit ces merveilleux résultats au tambour Romeuf, de la 2* com- « pagnie du 1" bataillon des chasseurs à pied de la garde impériale, « qui a donné à Sa Majesté l'Empereur le plan de cette bataille, et « qui, après s'être posé en général expérimenté, s'est comporté « pendant l'action en intrépide soldat ! »
Romeuf ne respirait pas pendant cette lecture; ses yeux, son coeur, son âme, tout son Être était attaché au bulletin que Bonneville tenait à la main. Quand le sergent eut terminé cette lecture :
« C'est donc vrai? s'écria le pauvre fou, en prenant d'une main tremblante le papier encore empreint de l'humidité de la presse, et en cherchant à épeler les mots qui le concernaient, me voilà donc reconnu h la face de l'armée comme le vainqueur de Wagram ! Ah ! monsieur Bonneville, quelle heureuse nouvelle vous m'apportei là!... quelle joie vous me faites connaître!... Que ne puis-je avpir cent existences pour les sacrifier toutes à l'Ênipereur, qui me rend enfin justice!... Oh! que le petit Caporal mérite bien qu'on se fasse hacher pour lui!... Je lui devais déjà la vie..., je lui devrai plus encore! je lui devrai... Bah! qu'est-ce que je dis donc? je ne lui dois plus rien : nous sommes quittes ! »
Il se précipita tout éperdu dans les bras du sergent, et il versa d'abondantes larmes. Mais bientôt, et par des nuances imperceptibles et progressives, il perdit peu à peu connaissance et tomba dans un accablement léthargique.
Le médecin, qui avait été prévenu et qui attendait avec impatience l'issue de la scène, dit alors à Bonnevillc :
« Monsieur, vous venez de faire là une belle cure; l'amitié vous a dignement inspiré ; maintenant c'est à la science d'achever votre ouvrage, et, j'ose vous le promettre, ses efforts ne seront pas moins heureux que les vôtres. »
Le docteur ne se trompait point. Après un sommeil réparateur, Romeuf se réveilla aussi calme, aussi rempli de raison qu'avant la bataille de Wagram. Sur l'autorisation du directeur, le médecin l'avait fait transporter pendant son sommeil dans une maison particulière du village, pour que les yeux du convalescent ne rencontrassent passes tristes compagnons d'infortune. Quand il se réveilla, le tambour ne vit au chevet de son lit que son ami Bonnevillc, son uniforme, ses baguettes d'honneur. Il arrêta pendant quelques moments ses regards sur ces chers objets dont il avait été si longtemps séparé, et il dit à Bonneville :
« Sergent, il me semble que j'ai fait un bien mauvais reve ; vous m'y avez arraché, je vous en remercie : c'est maintenant entre nous à la vie, à la mort! Telle est ma manière de voir. »