LES PETITS CADEAUX ENTRETIENNENT L'AMITIÉ
remis à la reine Hortcnse elle-même à Arenenberg, et cédé par la suite au roi de Bavière, moyennant vingt-trois mille livres de rentes. 11 est exact qu'an collier, qui avait appartenu à MBe la duchesse de Saiut-Leu et dont la valeur avait été estimée huit cent mille francs, fat vendu au roi de Bavière ; mais ce joyau provenait de la succession de l'Impératrice Joséphine, et ne fut jamais apporté à Sainte-Hélène. Le véritable collier de la reine de Hollande, celui dont nous avons retracé dernièrement les aventures merveilleuses, aventures qui sont de la plus grande authenticité, de l'aveu même des honorables personnages qui entouraient le captif au moment de sa mort, et qui se sont plu à reconnaître l'exactitude et la précision chronologique de nos Souvenirs intimes; ce collier, disons-nous, fut donné par l'Empereur à son premier valet de chambre, M. Marchand, qui l'avait accompagné à Sainte-Hélène et précédemment à l'Ile d'Elbe. Certes, nous sommes loin de vouloir dénier aux compagnons d'exil du grand homme, à ceux qui ont volontairement suivi sa mauvaise fortune, leur part de périls et de dévouement; mais, pour nous servir d'une expression proverbiale et non moios familière à l'Empereur, il est bon de rendre à César ce qui appartient à César. C'est donc à M. Marchand et non a M. le comte de Montholon que ce collier fut donné par Napoléon, qui ratifia ce cadeau si précieux par un codicille du 16 avril 1821, écrit de sa main, et où il est dit : « Je lègue mon collier de diamants à Marchand. » Une belle et bonne action de moins à M. le comte de Montholon ne peut lui faire tort, car il est riche en ce genre, et sa conduite, pendant comme après l'exil de l'Empereur, peut être proposée pour modèle à tous ceux qui placent encore la loyauté et la fidélité au rang des vertus de ce monde. Au surplus, voici comment les choses se passèrent : en donnant aujourd'hui ces détails, si pleins d'intérêt et de vérité, nous ne craignons ni d'être démenti, ni de dire que nous aurons fourni un épisode de plus à l'histoire si peu connue des derniers moments de Napoléon à Sainte-Hélène.
C'était le 27 avril 1821, huit jours avant sa mort; l'Empereur
avait passé plusieurs heures de la matinée à inventorier et à cacheter quelques objets précieux qu'il destinait à son fils.
« Je suis bien fatigué, dit-il à M. Marchand; je lésons, peu de temps me reste encore à vivre ; c'est pour cela que je veux en finir : donne-moi de ce vin de Constance que Las—Cases m'a envoyé ; une larme de cette liqueur ne saurait me faire de mal.
— Sire, lui fit observer le fidèle serviteur, cette liqueur est bien contraire à celle que le docteur Antommarchi a prescrite à Votre Majesté.
— Bah! bah! reprit Napoléon en hochant la tête, tout manque dans ce pays maudit!... Que veux-tu que j'attende?... Donne-moi un peu de ce vin, il me ranimera. Je ne veux rien faire pour abréger mes jours, mais je ne veux rien faire non plus pour les prolonger. N'ai-je pas assez vécu?... C'est là, ajouta-t-il encore avec un soupir étouffé et en appuyant sa main sur le côté droit, c'est là qu'est le mal !... Je sens comme une lame de poignard qui glisse et rae déchire. »
En disant ces mots, Napoléon s'agitait dans le lit sur lequel il était assis. Devant lui étaient différents bijoux qu'il destinait, comme gage d'estime et de souvenirs, à ceux qui lui avaient prodigué leurs soins pendant sa maladie; entre autres objets, une tabatière d'or, sans aucun ornement, qu'il avait léguée au docteur Arnolt, et sur laquelle il avait péniblement gravé une N avec la pointe d'un canif. Un simple petit carré de carton qu'il tenait dans sa main gauche lui servait de pupitre pour écrire, et de l'autre main il puisait dans un encrier que lui présentait M. le comte de Montholon, placé debout près de son lit. L'Empereur avait également devant lui le collier de la reine Hortense. Il le prit, et le donnant à M. Marchand :
« Tiens, lui dit-il en souriant avec une expression indéfinissable de tristesse, j'ignore dans quel état sont mes affaires en Europe. Cette bonne Hortense m'a donné ce collier en quittant Malmaison, pensant que je pourrais en avoir besoin ; je crois sa valeur de deux cent mille francs. Pauvre collier! il a passe par bien des mains!...