LES PETITS CADEAUX ENTRETIENNENT L'AMITIÉ
Cache-le autour de ton corps, car jusqu'à présent sa destinée a été qu'il demeurût toujours caché. Lorsque tu seras en France, tu en disposeras comme tu l'entendras ; il te mettra à même d'attendre le sort que je te fais par mon testament et mes codicilles. Marie-toi honorablement ; fais ton choix parmi les familles des officiers ou dei soldats de ma vieille garde. Il est beaucoup de ces braves qui ne sont pas heureux, je le sais : un meilleur sort leur était réservé sans les revers de fortune survenus à la France. La postérité me tiendra compte de ce que j'eusse fait pour eux. »
L'Empereur, affaibli par ce peu de mots, se tut ; mais ses paroles ne s'effacèrent jamais de la mémoire de M. Marchand, qui fondait en larmes, et à son retour en France il se hâta d'obéir aux dernières volontés de Napoléon : il épousa la fille de l'honorable lieutenantgénéral Braver, qui a commandé longtemps à Strasbourg, et ce fut ainsi que l'ami autant que le serviteur fidèle du grand homme accomplit sa dernière prescription : Tu épouseras la fille d'un de mes braves! Mais revenons.
On sait l'espèce de manie qu'avait Napoléon d'improviser des mariages ; on sait avec quelle promptitude il menait ces sortes d'affaires. Malheureusement , toutes celles de ce genre qu'il arrangea ne tournèrent pas aussi heureusement qu'il l'aurait désiré, bien qu'il prit lui-même le soin de doter magnifiquement les époux. Le cadeau de noces obligé, qu'il se chargeait toujours d'offrir à la mariée, était donné avec cette délicatesse et ce bon goût qui distinguaient ses procédés intimes. La veille du mariage de celui de ses aides de camp qu'il aimait peut-être le plus, cet officier-général était de service auprès de sa personne. Napoléon lui dit alors d'un ton badin, le soir à son coucher, après lui avoir donné l ordre, c'està-dire la dernière consigne :
« Maintenant, j'espère que tu ne vas pas oublier que c'est demain que tu te maries bien décidément.
— Oh! certainement, Sire.
— Je te donne un congé de vingt-quatre heures, parce qu'il faut
que chacun fasse ses affaires; mais après-demain matin j'entends que tu reprennes ton service auprès de moi... Tu me présenteras ta femme... A propos, j'allais l'oublier : tiens, tu lui donneras ce bouquet, c'est mon bouquet de noces ; tu diras à ta future que c'est de la part d'un de tes meilleurs amis ; tu ajouteras que s'il n'a pas fait choix de fleurs naturelles, ce n'a été qu'afin que ce bouquet se conservât plus longtemps. Et puis, avant de te mettre au lit, informetoi si les postes de mes vieux lapins sont bien chauffés, s'il y a de l'eau dans les bidons; il gèle aujourd'hui; l'administration du chauffage fait son service tout de travers ; je ferai laver la tète à l'entrepreneur. Bonsoir. »
Le lendemain, après avoir admiré ces fleurs artificielles dont la fraîcheur et la délicatesse l'eussent disputé à la nature même, la jeune mariée déroula le papier qui les entourait et vit que le bouquet était attaché par une chaîne composée d'un nombre infini de perles fines, séparées de distance en distance par de gros brillants entourés de turquoises et de rubis d'Orient : c'était le plus galant joyau qu'on pût imaginer; mais le général fut moins touché de ce riche cadeau pour sa future que des paroles que l'Empereur lui avait adressées la veille : « Dis à ta femme que c'est de la part d'un de tes meilleurs amis. » Voilà quel était pour le général son véritable présent de noces.
Napoléon était pourtant avare de présents à l'égard des personnes qui composaient son service particulier. Il ne leur donnait jamais d'étrennes, et par conséquent elles ne devaient compter que sur leurs appointements, augmentés, il est vrai, de larges gratifications lorsqu'elles l'avaient accompagné, soit dans un voyage, soit dans une de ses campagnes; mais, en ce cas, l'Empereur exigeait que chacun des officiers de sa maison se fît honneur des émoluments qu'il recevait, et que son costume répondît à sa position. C'était vraiment chose extraordinaire que devoir le maître de la moitié de l'Europe s'occuper de la toilette d'un de ses huissiers; c'était au point que lorsqu'il voyait à l'un d'eux le même habit trois jours de suite, il lui disait en fronçant le sourcil :
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LES PETITS CADEAUX ENTRETIENNENT L'AMITIÉ. 155 a Ah! ah! monsieur, vous vous êtes bien négligé aujourd'hui !
ist-ce que vous seriez malade? »
En revanche, lorsqu'il remarquait à un de ses serviteurs un habit
neuf et de bon goût, il ne manquait jamais de s'arrêter devant lui
et de lui en faire compliment en lui disant d'un ton de bienveillante
approbation :
« Monsieur, vous êtes bien beau aujourd'hui ! à la bonne heure ! c'est très-bien, j'aime à vous voir ainsi. »
A l'époque de son mariage avec Marie-Louise, de même qu'à celle de la naissance du roi de Rome, aucun des officiers de la maison de LL. MM. ne reçut de présent, parce que l'Empereur trouva que le chiffre des dépenses occasionnées par ces deux solennités s'était élevé beaucoup plus haut qu'il ne l'avait présumé. Cependant, dans les premiers jours de janvier 1812, et sans aucune circonstance déterminante, si ce n'était celle du jour de l'an. Napoléon dit à son premier valet de chambre, comme celui-ci finissait de l'habiller :
« Constant, continuez à me servir comme vous le faites, j'aurai soin de vous. » En même temps il lui mit dans la main trois papiers chiffonnés qui ressemblaient à des papillottes de bonbons, en ajoutant : « Voilà de mes pastilles de sucre de pommes, prenez-les; vous êtes enrhumé, elles vous feront du bien. » Et puis, ayant mis son chapeau sur sa tête, il passa sans paraître écouter les remerciements que son premier valet de chambre, plus ému de l'intérêt que son maître daignait prendre à sa santé que de la valeur de son cadeau, lui adressait le plus sincèrement du monde ; mais à peine Napoléon s'était-il éloigné, que Constant, voulant faire usage du remède, déroule les diablotins de sucre de pommes : c'étaient trois pièces de quarante francs entourées chacune d'un billet de mille francs. Nous ne savons si on trouvera bien intéressants ces détails intimes ; mais ils nous ont paru propres à faire connaître le caractère de l'Empereur et ses manières habituelles avec les gens de sa maison. En outre, ces particularités peuvent faire apprécier la sévère économie qu'il apportait dans son intérieur, économie qui, chez lui, était une
règle de prudence dont il secartait volontiers, comme on le voit, lorsque sa générosité ou sa bonté naturelle l'y entraînait.
On sait aussi que Napoléon ne souffrait pas qu'on le fit attendre, et qu'il aimait assez à avoir tout son monde sous fa main ; c'est pour ces deux raisons qu'un soir, après avoir beaucoup travaillé avec Réal, il se prit à dire à ce conseiller d'État :
« A propos! avez-vous une campagne?
— Oui, Sire, répondit celui-ci, j'en ai une assez gentillette à cinq lieues de Paris.
— C'est trop loin : à tout moment je puis avoir besoin de vous. On ne peut vous aller chercher à cinq lieues d'ici : il faut que vous en achetiez une autre beaucoup plus rapprochée de moi, et cela tout de suite.
— Sire, je ne puis acheter une autre maison sans avoir vendu l'ancienne; Votre Majesté sait très-bien qu'on ne se défait pas d'une propriété du jour au lendemain.
— Nous ne nous entendons pas du tout, mon cher ; je ne vous dis pas de vendre votre maison, moi; je vous dis au contraire d'en acheter une autre. Je comprends parfaitement qu'après avoir travaillé avec moi comme vous l'avez fait aujourd'hui, vous ayez besoin de repos, d'un peu de distraction, qu'il vous faille respirer le grand air, à une ou deux lieues tout au plus de Paris, parce que vous comprenez à votre tour que si j'ai besoin de vous, vous n'avez besoin que d'un quart d'heure pour être ici : il vous faut donc acheter une autre campagne, c'est évident.
— - Sire, je comprends très-bien ce que Votre Majesté daigne m'expliquer; mais, règle générale, pour acheter il faut de l'argent.
— Eh bien, monsieur, n'avez-vous pas d'assez beaux traitements?
— Sire, je me fais honneur de la générosité de Votre Majesté; mais je ne fais pas d'économies.
— Et vous avez tort. Au surplus, faites tout ce que vous voudrez, arrangez-vous comme bon vous semblera , mnis achetez une autre