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LES PETITS CADEAUX ENTRETIENNENT L'AMITIÉ. 1*T

campagne, achetez-la tout de suite, dès demain, il le faut, je le veux. »

Le lendemain, après la séance du Conseil d'État, que Napoléon avait lui-même présidée et à laquelle Réal avait assisté :

« Eh bien ! lui demanda l'Empereur, avez-vous enfin trouvé une campagne- à acheter?

— Eh! mon Dieu, Sire, ce ne sont pas les campagnes à acheter qui manquent, ce sont les acheloirs.

— Le mot est nouveau, reprit Napoléon en riant; mais, n'importe, cherchez toujours.

— Sire, j'aurais beau chercher, Votre Majesté sait aussi bien que moi que, grâce à elle, nous ne sommes plus au temps où les propriétés se donnaient pour rien.

— Qui sait! cherchez bien, vous dis-je; les bonnes idées viennent quelquefois en dormant. »

Le lendemain, à son réveil, Réal recevait un bon de 400,000 fr. payables à vue au Trésor et destiné uniquement à l'acquisition d'une maison de plaisance. C'est ainsi que ce conseiller devint propriétaire de la délicieuse habitation de Boulogne, que possède au-* jpurd'hui M. le baron Rothschild.

Il arrivait quelquefois qu'un général avait besoin de se remonter, ou qu'un célèbre manufacturier éprouvait une gêne momentanée dans son commerce, ou enfin qu'un grand dignitaire voulait payer ses dettes; en ce cas, il suffisait de demander une audience particulière à l'Empereur pour lui faire un emprunt qu'il ne refusait jamais lorsque le solliciteur était digne d'intérêt. Après avoir écouté le réclamant, Napoléon faisait formuler à l'instant même par un de ses secrétaires une ordonnance sur sa cassette particulière de cent, deux cent, trois cent mille francs, plus ou moins, selon les besoins exprimés, remettait lui-même cette ordonnance au solliciteur. Puis , séance tenante, il «e faisait faire par ce dernier une simple recon~ naissance ou bien un billet à ordre de la valeur de la somme avancée,

après lui avoir fait la recommandation inévitable de donner on bon emploi à cet argent.

Un matin, à l'heure ordinaire de sa visite, Corvisart entre fort ému dans la chambre à coucher de l'Empereur.

« Qu'avez-vous donc aujourd'hui, docteur? lui demande le maître de ce ton goguenard qu'il avait toujours avec son premier médecin , vous avez la physionomie bouleversée : auriez-vous tué quelqu'un avec préméditation?

— Pardon, Sire, mais je n'ai pas sujet de rire ; je viens de voir une chose qui m'a vivement affligé.

— Quoi donc!... Tous vos malades seraient-ils sur pied?

— Au contraire, Sire. Le pauvre Laville-Leroux vient de tomber frappé d'apoplexie, ici même, au bas du grand escalier de Votre Majesté.

— Gomment! chez moi, docteur, s'écria l'Empereur; c'est une perte véritable pour le sénat. Diable!...

— Sire, j'ai prodigué au comte tous les soins, mais il était trop tard.

— C'est cela! toujours le même refrain, reprit l'Empereur avec un mouvement d'impatience; vous voyez bien, docteur, que vous avez tort de ne pas vouloir coucher ici; mais vous êtes d'un entêtement! Ce pauvre Laville-Leroux ! c'était un brave homme; seulement il n'avait pas assez d'ordre. Tenez, Corvisart, ajouta l'Empereur avec bienveillance, puisque vous l'avez assisté à ses derniers moments, il est juste que vous soyez un de ses héritiers. Je lui ai prêté, il y a deux ans, cent vingt-cinq mille francs; il m'a fait son billet que j'ai là; je vais vous le donner, il servira à établir une sorte de compensation pour les personnes auxquelles vous avez sauvé la vie et qui ne vous ont payé que d'ingratitude. »

Corvisart apprend bientôt que le pauvre sénateur est mort insolvable, et que ses héritiers légitimes ont renoncé à la succession. En revenant le lendemain aux Tuileries comme de coutume, il dit spirituellement à l'Empereur :

LES PETITS CADEAUX ENTRETIENNENT L'AMITIÉ. 129 « Sire, hier Votre Majesté a oublié une chose essentielle en me donnant le billet du comte Laville-Leroux.

— Quoi donc ? docteur, répondit l'Empereur d'un air étonné.

— Oh! presque rien, Sire, une petite formalité. Votre Majesté n'a pas songé qu'il fallait que ce billet fût endossé par elle et passé à mon ordre pour être régulier.

— Ah! je comprends, s'écria l'Empereur en riant et en tirant une oreille à son médecin. C'est juste, docteur : vous faites bien de ne vouloir pas courir le risque d'un protêt. »

Et l'Empereur écrivit de sa main ces mots en travers du billet : a Bon pour cent vingt mille francs, à valoir sur mon compte du prochain trimestre, que le comte Estève payera à vue au baron Corvisart.

a Napoléon. »

Le même jour, à peine l'Empereur avait-il fini de déjeuner, que Talma fut introduit. Il avait fait appeler le grand artiste pour le consulter sur l'effet que produirait le rôle d'une tragédie que la Comédie-Française remettait au répertoire. Après une demi-heure d'entretien. Napoléon montra au célèbre tragédien un magnifique camée antique qu'il avait reçu d'Italie : c'était une tête d'empereur romain dont le travail était admirable.

« Comment le trouvez-vous, Talma? lui demanda-t-il avec intérêt.

— Fort beau, Sire.

— Est-ce que vous n'y voyez rien de particulier? Regardez-le bien.

— Sire, en l'examinant avec attention, il me semble que ce profil a une grande ressemblance avec celui de Votre Majesté.

— C'est vrai, et je suis enchanté que vous vous soyez aperçu de cette ressemblance, parce que ce camée, comme bijou, eût été une bagatelle que je n'aurais pas osé vous offrir, tandis que, comme portrait, c'est un souvenir qui vous plaira et que vous ne pouvez vous dispenser d'accepter de moi. » Et puis, il ajouta, comme d'habitude, en souriant : « Talma, les petits cadeaux entretiennent l'amitié. »

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