‹ Souvenirs intimes du temps de l'empireChapitre 18 sur 52 · TOME IL · texte numérisé non relu

TOME IL

Lorsque, quelques années après, Napoléon, oublié à Sainte-Hélène, faisait au comte Bertrand l'honneur d'échanger sa montre contre la sienne, il savait encore trouver le moyen de rattacher à ce troc un souvenir de gloire pour son grand-maréchal.

a Tenez, Bertrand, lui dit-il, cette montre sonnait deux heures de la nuit, à Rivoli, lorsque j'ordonnai à Joubcrt d'attaquer, »

C'est ainsi que savait donner l'Empereur.

es victoires de l'Empire ont placé si ^-^S^ VCRt n°s soldats dans des positions excepfoj^p^tionnelles, qu'il est naturel qu'ils aient conservé de ce temps un souvenir presque f^W-^j^ magique , et que vingt-cinq ans écoulés S^^^JJ^^^j n'aient pu déraciner encore les espérances

fantastiques de nos vieux grognards. L'histoire suivante, qui, commencée en 1806, ne se dénoua à Tours que vingt'ans plus tard, c'est-à-dire en 18 20 et au milieu de toute une population étonnée, ne fit qu'augmenter et fortifier ces sentiments.

En 1806, la garde impériale comptait au nombre des grenadiers de son second régiment Moreau, recrue de vingt ans, que sa taille et sa tournure martiales tirèrent du dépôt pour l'acheminer vers la Prusse, où l'Empereur concentrait ses troupes pour l'ouverture de la campagne.

Moreau était mieux qu'un joli homme, c'était un homme remarquablement beau, grand, bien pris, la figure animée, l'œil fier; un sculpteur n'aurait eu qu'à couvrir sa noire chevelure d'un casque

LE KÉVK RÉALISÉ. 131

grec pour en faire à son gré ou Hector ou Ajax. Horeau ignorait ses avantages ; fils d'un cultivateur tourangeau, il était au village trop jeune et trop naïf pour comprendre les agaceries des jeunes filles; il partit donc sans exciter de regrets que parmi ses compagnons. Arrivé à Bamborg, ville de Bavière où fut établi le premier quartiergénéral de la grande armée, Morcau se trouva sur le chemin de l'Empereur, qui fut frappé de sa figure et surtout de sa belle tenue, et dit, en le désignant du doigt :

• Celui-ci est pour ma garde. »

A ces simples paroles, le jeune soldat crut entendre remuer dans sa giberne le bâton de maréchal de France.

On était alors dans les premiers jours d'octobre ; la terre était durcie par le froid , et la seule verdure qui vînt récréer l'œil du soldat était celle de quelques bruyères, de quelques haies, de tamarins épars ça et là dans la campagne, jalons naturels pour les régiments pendant le jour, et abris des sentinelles pendant la nuit ; mais la gaieté grave de la garde s accommodait de tout et trouvait à tout des contrastes ; les plus vieux soldats, sous le ciel pesant et brumeux de l'Allemagne, reportaient leurs souvenirs sur les campagnes riantes de l'Égypte, le soleil ardent de Thèbes, le puits du désert et la datte qui se balance sur les larges feuilles de palmier, et qui attendait jadis, pour mûrir, l'arrivée des demi-brigades ; Horeau, accroupi devant le feu du bivouac, se serrait dans son manteau et écoutait avidement tous ces discours .

a Et tout cela n'était rien, ajoutait un vieux soldat ; car du soleil, l'eau d'un fleuve et des fruits, cela se rencontre à peu près partout ; mais des sultanes!... tout le monde en a eu en Egypte; mon caporal en avait trois, avec leurs coffrets remplis de diamants, de perles et de pastilles du sérail. »

Ce fut donc au milieu du récit de toutes ces bonnes fortunes réservées à l'armée française que Moreau parcourut une partie de la Prusse et entra dans la vaste plaine d'Jéna. Ce que l'armée y fit le 15 octobre, cette grande bataille d'Iéoa qui livra Berlin à l'Empc-

reur n'a aucun rapport avec l'histoire de Moreau; seulement, nous dirons qu'il y montra une valeur digne des grenadiers an milieu desquels il combattait; et nous rappellerons qu'à la suite de cette bataille l'Empereur décréta qu'un temple de la gloire serait élevé à la grande armée sur la place de la Madeleine, et que ce monument n'est autre que l'église de la Madeleine, achevée aujourd'hui et dont on a changé seulement le nom et la première destination.

Après la victoire, l'armée marcha sur Berlin, en établissant des garnisons sur tous les points militaires; le bataillon dont Moreau faisait partie s'arrêta à Weimar, et lui-même fut envoyé, avec un billet de logement, à un petit château distant de Weimar d'un quart de lieue à peu près.

C'était chose curieuse à voir que la bonne mine et l'air gai de Moreau, arpentant une des routes larges et droites de la Saie; il marchait légèrement, sans se soucier ni du poids de son sac ni de son fusil; il repassait dans son esprit les chances diverses de sa vie de six mois : en mai, paysan; en octobre, soldat et grenadier de la garde! Sa compagnie avait perdu beaucoup de monde, elle avait fait des prodiges de valeur; on nommerait des sous-officiers, on donnerait des croix, il pouvait être fait caporal 1 il pouvait être décoré!... Toutes ces réflexions le conduisirent jusqu'au château ou, pour mieux dire, à la maison de plaisance qu'il devait occuper militairement.

Il sonna, la porte s'ouvrit si rapidement qu'il se trouva dans, la cour presque sans s'en douter : c'était un piège de l'ennemi. Deux dogues furieux l'assaillirent et cherchèrent à lui faire payer cher l'hospitalité qu'allaient lui donner leurs maîtres.

«A bas, Médor!... Ici, César!... Tout beau... Ho!... ho!... Si vous ne retenez pas vos chiens, je vais être forcé de vous en débarrasser malgré moi. »

Mais les gens de la maison faisaient la sourde oreille, et les chiens, semblables aux molosses qui attaquèrent le vieil Homère, allaient mettre en pièces le soldat, lorsque Moreau, avec la crosse de son fusil,

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