‹ Souvenirs intimes du temps de l'empireChapitre 2 sur 52 · LE PETIT POSTE DE LA MANUFACTURE · texte numérisé non relu

LE PETIT POSTE DE LA MANUFACTURE

f\fl Bguère il existait sur la route qui W\l conduit de Saint-Cloud à Sèvres, et J I nresque au coin du chemin qui mène village de Bellevue, une bicoque

:omposée de deux corps de bâtiments sépares, quoique formant l'angle.

Le premier donnait sur une cour carrée, ayant vue sur la montée de Bellevue; le second faisait face a la chaussée de Sèvres et à l'une des portes du parc de Saint-Cloud, qui ressemblait alors à une forêt vierge. Ce dernier appendice de l'édifice dont nous parlons était une grande masure assez mal assise, ornée de fenêtres à guillotine, dans le style architectural de l'époque, et d'une porte à serrure rouillée qui ouvrait sur la route. Cette masure, n'ayant qu'un rez-de-chaussée et un premier correspondant par une espèce de poterne à la cour qui la séparait du bâtiment, servait, il y a cinquante ans, de magasins aux frères Séguin pour y déposer les cuirs qu'ils faisaient tanner dans l'île de la Seine qui porte encore leur

n SOUVENIRS INTIMES.

nom aujourd'hui, et qu'ils vendaient ensuite aux fournisseurs de la République pour l'équipement des quatorze armées qu'elle entretenait aux frais de l'étranger.

Lorsque Bonaparte, parvenu au consulat, choisit Saint-Cloud pour sa résidence d'été, on jeta les yeux sur cette bicoque pour on faire un poste de cavalerie et un corps-de-garde d'infanterie. L'achat en fut bientôt fait; on répara les bâtiments tant bien que mal, et dès l'année 1802, un piquet de guides ou de grenadiers u cheval s'établit dans le corps de logis le plus spacieux, en môme temps qu'un poste de grenadiers ou de chasseurs à pied fut installé dans la masure. Ce lieu, se trouvant a une portée de fusil de la manufacture de Sèvres, prit le nom de pelil poste de la Manufacture, et le conserva jusqu'en 1815, époque néfaste où les Prussiens de Bliichcr y commirent tant de dégâts, que la liste civile de Louis XVIII ne jugea point à propos de le restaurer. Le bâtiment demeura abandonné et inoccupé, tel qu'on le voit encore aujourd'hui.

Au temps du Consulat et de l'Empire, ce corps-de-gardc était loin déjà de ressembler à ces corps-de-garde hollandais si pittoresquement retracés sur la toile par Wouvermans et Vanderroeulen. Quatre murailles lézardées et recouvertes de devises et de grossières ligures dessinées au charbon ; un poêle de tôle, un râtelier d'armes vermoulu, une table boiteuse qui servait tout à la fois à ranger les gamelles et à écrire le rapport de chaque jour ; un lit de camp noir et poli comme de l'ébène, mais assez semblable au lit fabuleux de Procuste, tant il était court et étroit; une longue tablette enfumée destinée à placer le bidon, la caisse du tambour et les capotes, deux bancs en bois blanc et une chaise d'église dépaillée pour le chef du poste, composaient l'ameublement de ce repaire enfumé, digne d'une bande de voleurs plutôt que d'une escouade de braves soldats.

Il y avait encore à l'extrémité de la cour, qui, de ce côté, n'était séparée des jardins de la manufacture que par des barricades de planches, une fontaine, et ù quelques pas de cette fontaine, un chenil qualifié du nom de violon, destiné ù séquestrer, dans l'occasion, le

cavalier ou le fantassin qui se serait montré récalcitrant envers un supérieur ou qui se serait enivré, éventualités si rares dans les régiments de la garde, que, depuis la création de ce poste, le violon n'avait été occupé par personne ; on prétendait que la clef de la porte n'avait jamais existé.

Le piquet de cavalerie, qui se tenait dans le bâtiment principal, était composé de trente hommes commandés par un lieutenant. Les chevaux étaient toujours sellés et bridés ; ils ne sortaient que sur un ordre eiprès de l'aide de camp de service, et seulement comme relais d'escorte ; on ne posait même pas de sentinelle à la porte de l'écurie. Quant au piquet de fantassins, il était fourni chaque jour par le bataillon de service à Saint-Cloud, et se composait de douze hommes commandés par un sergent et un caporal, auxquels on adjoignait un tambour, parce qu'il était d'ordonnance que, dans un poste d'infanterie, quelque peu fourni qu'il fût, les soldats prissent les armes et que le tambour battit aux champs quand l'Empereur venait à passer.

Par une chaude journée de juillet 1806, le sergent Bonneville, de la 2* compagnie du V bataillon de chasseurs à pied de la vieille garde, se trouvait investi du commandement du petit poste de la Manufacture. Ce commandement ne laissait pas que d'avoir quelque importance à cause de sa proximité du parc de Saint-Cloud, où Napoléon aimait à se promener le jour et souvent même la nuit. Plus d'une fois, dans le cours de ses pérégrinations nocturnes, accompagé seulement de Duroc ou de l'aide de camp de service, il se fit ouvrir la grille du parc placée vis-à-vis de ce poste, et vint visiter ses grognards. Ces apparitions n'étaient pas fréquentes, mais elles étaient toujours possibles, et le chef du poste maintenait avec une inflexible rigueur la consigne qui interdisait aux soldats de dépasser de dix pas, soit en long, soit en large, la façade du corps-de-garde.

Bonneville, que nous pourrions appeler de Bonneville, car il appartenait à une ancienne famille dont les chefs avaient émigré en 1702, Bonneville, disons-nous, était un soldat sévère à l'endroit

du service, mais d'un sens droit et d'un esprit cultivé, comme la vieille garde comptait ù cette époque beaucoup de sous-officiers. Bien qu'il parût jeune encore, deux chevrons, placés horizontalement sur la manche gauche, au-dessus d'un double galon d'or, insigne de son grade, attestaient ses services, et cependant il n'était pas décoré. Si cette absence de distinction était rare chez ces soldats d'élite, elle était en quelque sorte exceptionnelle chez un de leurs sous-officiers.

Le visage du sergent, halé par le soleil de toutes les contrées de l'Europe, offrait cette maie beauté qui appartenait à nos vieux soldats de la République et de l'Empire. Il y avait, dans le regard et dans le rare sourire qui soulevait sa moustache grisonnante, quelque chose de dédaigneux qui contrastait avec la simplicité, nous dirons même l'espèce de candeur guerrière qu'on remarquait sur la physionomie des autres chasseurs du poste. Bonneville était remarquable surtout par la régularité de sa tenue. Du reste, il était peu aimé dans la compagnie ; mais ce manque de sympathie provenait moins peut-être de sa sévérité devenue proverbiale, que de son peu d'ancienneté dans le régiment. Aussi quand, après s'être installé dans le corps-de-garde , il eut fait connaître la consigne à ses hommes, en leur disant : «Messieurs f, je vous déclare que deux jours de salle de police puniront ceux d'entre vous qui contreviendraient à l'avertissement, en dépassant les limites de la promenade

1 Dans la vieille garde, un sous-offleier n'adressait jamais collectivement la parole à ses subordonnés qu'en employant la qualification de messieurs. Il régnait dans ce corps d'élite une sorte d'aristocratie qui venait de l'idée de supériorité que chacun croyait avoir sur son camarade. Les soldats ne se tutoyaient pas non plus entre eux, comme dans les autres régiments de l'armée, à moins qu'ils ne fussent parents ou amis intimes, ou enfin qu'ils n'eussent été jadis camarades de lit. Dans ce dernier cas, le tu était de rigueur, tandis que le vous eût été pris, par celui auquel il se fût adressé, pour une insulte ou tout au moins pour un signe de désaffection. Napoléon seul usait largement du privilège de tutoyer les soldats de sa garde, ceux surtout qui avaient fait les premières campagnes d'Italie avec lui et ceux qu'il appelait ses Egyptiens; mais il tutoyait rarement un officier; il fallait, pour qu'il lui donnât celte marque de bienveillance, qu'il le connût de longue date. Aussi disait-il en plaisantant que ses grognards étaient un peu collets monté* entre eux*

fixées » , une légère rumeur circula parmi ces soldats, dont la plus jeune moustache datait de In première campagne d'Italie. Mais celui de tous qui manifesta le plus ouvertement sa mauvaise humeur, fut le tambour Romcuf qui, déjà décoré quoiqu'à peine âgé de vingtcinq ans, ne se donna même pas la peine de dissimuler ses impressions.

a Eh bien! excusez! dit-il assez haut pour que Bonneville l'entendit ; il est encore bon là le sergent non décoré ! Nous prend-il pour des lézards, de vouloir nous faire promener par un soleil qui ferait fondre le dôme des Invalides! Quel rafraîchissement!... Cependant, si c'est sa manière de voir... »

Or, ces mots : sa maniéré de voir, étaient le refrain du tambour, le résumé de toutes ses déterminations, la péroraison de tous ses discours. Seulement il variait la façon de prononcer ce dicton habituel selon les individus, les circonstances et le sentiment qui l'agitait. Était-il content, sa figure s'épanouissait, ses yeux devenaient brillants, et il disait d'un ton ému : a Voilà ma manière de voir ! » Était-il de mauvaise humeur, un de ses chefs avait-il passé devant lui sans le regarder, ou un supérieur lui avait-il fait une observation agaçante pour sa susceptibilité, Romeuf devenait sombre, ses sourcils se rapprochaient, il baissait la tète et répétait, en étouffant un soupir : « C'est sa manière de voir. »

Bonneville avait parfaitement entendu les réflexions du tambour; mais, comme il ne voulait pas être obligé de sévir contre Un décoré, il avait lait la sourde oreille et s'était borné à jeter un regard sévère à Romeuf qui, assis nonchalamment sur sa caisse, s'était mis ù battre la marche du drapeau sur le banc qui se trouvait à sa portée.

Romeuf était le fils naturel d'une cantinière de l'ancien régiment de royal-dragons. Sa mère était morte quelques mois après l'avoir mis au monde, sans avoir voulu déclarer le nom du père de son enfant. Les dragons avaient trouvé le marmot dans la cantine, couché sur un sac de pommes- de terre et criant comme un cavalier à pied. Le père ayant continué à garder l'incognito, le régiment avait

adopté l'enfant. Un vieux brigadier, qui jadis avait été tambour dans le régiment de Champagne, l'avait sevré et s'était chargé gratis de son éducation.

Dès l'âge de huit ans, le petit bonhomme avait débuté dans la carrière en qualité de fifre, puis il avait monté en grade et était devenu tambour. Plus tard, il avait suivi le général Bonaparte en Italie, où son courage lui avait valu des baguettes d'honneur : la décoration était venue ensuite. Enfin, il était entré dans la garde consulaire lors de sa création, et avait passé dans la vieille garde, toujours en qualité de tapin, comme on appelait alors les tambours de petite taille. Brave jusqu'à la témérité, ambitieux comme un maréchal de l'Empire, raisonneur jusqu'à l'insolence, Romeuf était fier et humilié tout à la fois : fier d'aVoir la croix et de servir dans la vieille garde à un âge où il n'était pas permis d'y prétendre; humilié de ce que son ambition se trouvait sans cesse déçue à cause de son manque total d'instruction.

Au milieu des campagnes qu'il avait faites, Romeuf n'avait jamais eu le loisir d'apprendre à lire ni à écrire. Cette ignorance excitait sa jalousie contre ceux qui, étant instruits, avaient plus de chances de parvenir. Mais, malgré ce caractère hautain et frondeur, le tambour était excellent soldat, et par-dessus tout bon camarade. Il était gai et original dans ses discours remplis d'une foule de réflexions à tournure presque philosophique, et de mots qui n'appartenaient qu'à lui. D'une taille petite, mais bien prise; d'une figure narquoise, mais franche, il portait dans toute sa personne les signes de la force, unie à l'intelligence du singe et au courage du lion.

Après le sergent Bonneville et le tambour Romeuf, le plus remarquable des hommes de garde ce jour- là au petit poste de lu Manufacture, était, sans contredit, le chasseur Trubert que, dans le bataillon, on appelait le Balafré, à cause de la profonde cicatrice qui lui traversait diagonalement le visage, etqui, de bleuâtre qu'elle était à l'état de calme, devenait noire lorsque Trubert était vivement impressiouné. Le Balafré était fort honoré parmi ses camarades;

LE TAMBOUR DE WAGRAM. - 29 sans ambition même, il ne voulait être que ce qu'il était, soldat. Grand et maigre, ce digne représentant de la vieille garde avait une physionomie militaire et inspirait à ses camarades un véritable respect. Napoléon lui-même ne passait jamais devant le Balafré sans mesurer de l'œil avec intérêt cette longue entaille qui partait de la tempe droite pour aller se perdre sous la partie gauche du menton.

Après l'avertissement donné par le sergent et les tours de faction indiqués aux chasseurs, le calme avait succédé à l'espèce de rumeur que la sévérité de la consigne avait provoquée, et chacun avait repris ses habitudes. Romeuf continuait ses exercices de ra et de fia plus ou moins étudiés ; le Balafré, assis a cheval sur le banc et la tête baissée, massait gravement dans le creux de sa main du tabac haché qu'il se préparait à triturer dans sa bouche, comme une dose d'opium. Bonneville, qui jamais n'avait ni chiqué ni fumé, mais qui faisait grande consommation de tabac à priser, se promenait dans le corps-de-garde en faisant rouler dans ses doigts une petite tabatière d'argent. La conversation s'était généralement engagée parmi les hommes du poste au sujet d'une rencontre qui avait eu lieu tout récemment entre deux capitaines de grenadiers, à propos d'une préférence du colonel pour l'un d'eux ; et le sergent, tout en ayant l'air de ne prêter aucune attention à ces discours, ne perdait pas un mot de ce qui se disait.

c Mais cette affaire, réplique un soldat en s'adressent au caporal, n'avait rien de commun avec celle de Houarne et de Lamourette.

. — Non, répondit le caporal Marteau, puisque j'étais le témoin de Houarne. Mais cela n'empêche pas que Lamourette ne fût qu'un mauvais farceur, tandis que le capitaine Vaudembourg... Oh! celui-là!...

— Caporal, racontez-nous donc la chose, interrompit Romeuf, car à cette époque j'étais cloué au Gros-Caillou 1 par les fièvres.

— Le fourrier Lamourette était très-aimable en société, dit le

• l/hôpilal de la g mie impériile

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caporal Marteau; seulement il aimait trop à rire, tandis que le sergent Houarne ne riait que tout juste, lui. Ce fut un soir, au billard des sous-officiers et à propos d'un carambolage incertain, qu'advint la querelle; de mots en mots, la partie dut se terminer le lendemain matin sur le terrain. Lamourette était brave ; Houarne ne lui cédait en rien sur l'article ; mais il était bien plus solide que lui, le sabre à la main. Aussi, en sa qualité de supérieur, n'accepta-t-il la proposition de Lamourette que pour loi donner une solide leçon en lui laissant sur la figure un souvenir d'amitié. Quand ils furent en garde, le sergent porta à Lamourette un coup de sabre sur le pied : ce n'était qu'une feiute, car, tandis que le fourrier arrivait a la parade, de la pointe de son sabre Houarne lui rasa si vivement le visage, que la pipe que Lamourette tenait à sa bouche vola en éclats. Aussitôt le fourrier, rompant d'une semelle, mit la pointe basse en nous disant avec le sérieux que vous lui connaissez : a Messieurs, je remets la suite du combat à demain, et j'aurai soin d'apporter un masque, parce que, comme vous le voyez, le sergent Houarne, que je respecte, est un maladroit qui finirait, comme hier soir au billard, par me faire un raccroc en me crevant un œil. » Cette blague, ajouta le caporal, nous fit rire, et la chose ne se prolongea pas.

— C'était peut-être sa manière de voir, dit Roraeuf ; ce qui me fait présumer qu'à Austerlitz si Lamourette avait pu parler après avoir eu la tète emportée en fumant sa bouffarde, il aurait dit que la plaisanterie du brutal n'était pas de jeu.

— Oh ! répliqua Marteau, c'est que le sergent Houarne était un lapin qui en mangeait!

— C'est juste! celui-là ne ressemblait pas à quelques-uns de ses collègues, qui n'ont jamais faim de cet ordinaire-là » , dit Romeuf en jetant sur le sergent un regard narquois.

Bonnevillc, qui n'avait point eu l'air de comprendre l'allusion, n'en continuait pas moins sa promenade dans le corps-dc-garde, lorsque tout à coup on entendit dans le lointain un bruit de tambour. Le sergent s'arrêta, et, prêtant l'oreille :

— Chut! fit-il; attention, messieurs!

— Ce n'est rien, mon sergent, dit le caporal, c'est le tambour du poste des Grandes-Ecuries 1 qui bat aux champs, parce que l'Empereur va se promener; c'est l'heure.

— Il n'y a plus que cela à faire maintenant, poursuivit Romeuf, et il y en a qui ne sont pas fâchés de se promener comme lui, les bras croisés ou les mains dans les poches, ajouta-t-il en lançant encore un regard railleur au sergent, parce que la guerre use les guêtres et rouille les bassinets. »

Cette fois, le sarcasme était trop directement adressé au sergent pour que celui-ci ne répondît pas; aussi, se retournant tout à coup vers Romeuf, et, le regardant fixement, il lui dit d'un ton sévère :

a Si c'est à moi que vous adressez vos plaisanteries, tambour Romeuf, vous avez tort. J'avais fait campagne et je m'étais battu déjà lorsque vous n'étiez qu'en nourrice. Et puis, je vous dirai que depuis quelque temps je remarque que vous prenez avec moi un ton qui ne convient pas ; que ce soit, je vous prie, la dernière fois que je vous fasse cette observation.

— Sergent, vous avez l'air de vous fâcher pour un mot, répliqua Romeuf avec émotion ; je n'ai pas eu l'intention de vous offusquer; cependant, si c'est votre manière de voir...

— Une fois pour toutes, silence, tambour ! s'écria Bonneville avec un accent de colère concentré.

— Aux armes!... l'Empereur... » interrompit la voix du factionnaire qui était en dehors du corps-de-garde.

A ce cri, les soldats se précipitèrent sur le râtelier, saisirent leurs fusils, et, pour parler le langage technique de la théorie militaire, vinrent se ranger à la hâte en bataille devant les armes.

a Alignement! Portez armes !.. . Présentez armes!...» commanda le sergent, qui s'était placé en serre-file aussitôt qu'il avait aperçu devant son peloton l'Empereur à cheval avec les officiers qui l'accompagnaient.

1 Près desquelles, a Saiot-Cloud, casernait le bataillon de service.

Romeuf avait eu à peine le temps d'accrocher sa caisse; il allait battre aux champs, lorsque d'un geste de la main Napoléon lui fit signe de rester en repos ; et puis il eût été trop tard. Quand l'Empereur entrait dans la cour d'un palais, à peine sa garde avait-elle eu le temps de prendre les armes, qu'il montait déjà l'escalier d'honneur. Même chose venait d'arriver au petit poste de la Manufacture. Napoléon avait mis pied à terre, et les mains croisées sur le dos, regardait le peloton aligné tant bien que mal.

« Où est donc l'officier? demanda-t-il en parcourant des yeux ces quelques hommes qui ressemblaient à des statues.

— Sire, dit Bonneville , en faisant un pas en avant et en présentant les armes, ce poste n'a jamais d'officier; c'est un sergent qui le commande.

— Alors, sergent, faites mettre l'arme au bras. » Le mouvement fut exécuté.

«Pourquoi te permets-tu de rire sous les armes devant moi? demanda Napoléon au Balafré en lui saisissant la moustache.

— Je ris de joie, mon Empereur, parce que je suis content de vous voir », répondit celui-ci à demi-voix.

Napoléon sourit è son tour, et continua son inspection. Arrivé en face du sergent :

« Pourquoi n'êtes-vous pas décoré? » lui demanda-t-il brusquement.

En effet, et comme nous l'avons dit , de tous les hommes qui composaient ce peloton, Bonneville était le seul qui n'eût pas la croix.

« Sire, répondit celui-ci en baissant les yeux, je ne crois pas avoir encore suffisamment mérité cette faveur. Cependant...

— Sergent, interrompit Napoléon plus brusquement encore, lorsque j'accorde la décoration à quelqu'un de vous, ce n'est jamais une faveur, mais une justice, et, pour peu que vous n'en soyez pas persuadé, demandez-le à vos soldats ! »

A ces mots, un sourire imperceptible passa sor les lèvres de Romeuf, placé à quatre pas plus loin que Bonneville.

« Depuis combien de temps êtes-voos dans ma garde? A quel corps apparteniez-vous avant d'y entrer? reprit Napoléon, toujours avec sa même inflexion de voix.

— Sire, répondit Bonneville un peu troublé, il y a un an. Jo son du 8V de ligne, où j'étais sergent de grenadiers.

— Eh bien, ià est la faveur, car vous ne devriez être que simple chasseur. N'est-ce donc rien que d'être sous-officier dans ma garde? dit-il en jetant un coup d'oeil aux soldats, qui retenaient leur respiration pour mieux entendre les paroles de l'Empereur. Je connais de braves lieutenants du 84* qui voudraient bien être à votre place. »

Et Napoléon passa; mais il s'arrêta devant Romcuf, dont la tenue et la désinvolture parurent le charmer.

Napoléon fixa son regard sur la poitrine du tambour, où brillait J'insigne de la bravoure.

«Je suis certain, dit-il, que celui-ci l'a bien gagnée. Combien d'années de service?

— Vingt-huit 1 répondit Romeuf en imprimant à son corps un léger balancement.

— Comment, vingt-huit! s'écria Napoléon en voyant la figure si jeune du tambour, tu en as à peine vingt-cinq.

— C'est vrai, mon Empereur ; mais vous savez bien que les années de campagne comptent pour deux, quoiqu'il y en ait qui devraient compter pour trois, d'après ma manière de voir.

— A quelle époque es-tu entré dans ma garde, toi ?

— Avant sa naissance, mon Empereur.

— J'entends, tu étais déjà dans la garde des consuls? ,

— Oui, mon Empéreur.

— Décoré & quelle affaire?

— A l'affaire de la grande fournée du camp de Boulogne, mon Empéreur.

— Ah! tu appelles cela une fournée?

— Mon Empéreur, c'est ma manière de voir.

— Voilà un drôle d'original, dit Napoléon en s'adressant è ses officiers. Comment se fait-il que je n'aie jamais conno ce gaillard-là? Ton nom? reprit-il.

— Mon Empéreur, je suis Raymond Romeuf, dit Rossignolet, né natif de Rcvourdin, département du Rhône» »

A ces mots, Napoléon ne put réprimer un sourire a cause de l'espèce de roulement que le tambour avait produit en parlant, enr il avait singulièrement appuyésur les r en faisant cette nomenclature de noms; mais reprenant bientôt son sérieux :

« Alors, c'est différent : je ne te connais pas du tout, reprit-il sèchement.

— Oh î pardonnerez, mon Empéreur, vous me connaissez suffisamment; c'est moi que j'ai passé à la nage le pont d'Arcole que les Autrichiens avaient un peu endommagé. Vous savez bien? è preuve que vous m'en avez donné vous-même le certificat qui est dans mon sac. Et la-bos, en Egypre, c'est encore moi que je suis entré un des premiers dans Alexandrie, à preuve derechef que j'ai reçu sur la tète une dégringolade de briques qui ont défoncé mon shako. C'est moi que, l'année dernière, j'ai battu le fameux cotillon 1 généralement demandé la veille d'Âustrelich... Vous savez bien... C'est moi encore que. . .

— Soit, interrompit Napoléon impatienté; mais je ne me le rappelle pas. Maintenant c'est différent, je me souviendrai de toi. »

Puis, s'adressant encore à ses officiers, il leur dit en souriant, sans doute pour faire allusion à la taille exiguë du tambour :

« Si cet homme n'a pas grandi davantage sous le drapeau, ce n'est pas sa faute, il a vu le feu de bonne heure. Allons, tambour, vous êtes ici à bonne école.

— Mon Empéreur, répondit encore Romeuf, c'est aussi ma manière de voir. »

Napoléon était revenu au Balafré, auquel il dit avec bonté : 1 Batterie de tambour en signe de réjouissance.

LE TAMBOUR DE WAGRAM. 35 a Est-ce que tu n'as rien à me demander, mon vieux brave ?

— Rien pour le quart d'heure, Sire, mais plus tard.,, un boulet ou une petite place aux Invalides...

— Eh bien! le plus tard possible » , répliqua Napoléon, comme attristé de la réflexion du vétéran. Et, remontant lestement à cheval, il dit : Allons, au revoir.

— Vive l'Empereur! » cria le peloton.

Et cette fois Romcuf battit aux champs.

Mais bientôt des flots de poussière dérobèrent aux regards du petit poste Napoléon et les officiers de sa suite, qui gravirent au galop la côte qui conduit à Bclicvue.

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