CONSÉQUENCES DE L'ENTHOUSIASME
Rentrés dans le corps-de-garde, les soldats ne s'entretinrent plus que de cette revue de l'Empereur, qui aimait à se faire voir à ses compagnons du champ de bataille pour connaître leurs besoins. La brusque franchise et la familiarité naïve de ces braves ne lui déplaisaient pas ; il paraissait même ne pas s'apercevoir des expressions impropres ou inconvenantes qui échappaient quelquefois à ceux qui lui répondaient. 11 n'eût jamais souffert aux Tuileries que ces expressions devinssent un sujet de plaisanterie, parce qu'il savait que dans son armée on l'aimait jusqu'à l'idolâtrie, et qu'un entretien sans importance avec un soldat faisait époque dans la vie de ce dernier. Et puis, il semblait élever jusqu'à lui, pour un moment, ceux dont il recherchait ainsi les communications familières. Il n'aurait pas voulu non plus que rien de ce qui venait de lui, ou se rattachait à lui, pût être considéré sous un point de vue peu favorable à la dignité impériale, d'autant moins que la plupart de ses
grands officiers avaient jadis porté le mousquet, et que presque tous étaient sortis des rangs les plus infimes de la société.
La présence inattendue de Napoléon avait donc produit une heureuse diversion dans le poste, et rien n'annonçait plus que la petite querelle, qui avait été sur le point d'éclater entre le sergent Bonneville et le tambour Romeuf, dût avoir des suites, lorsqu'une circonstance puérile vint la rallumer tout à coup.
« Il n'y a pas d'eau dans le bidon, dit Bonneville, dont la sueur inondait le visage ; il faut en aller chercher. Quel est celui d'entre vous qui est de corvée? »
Personne ne répondit à cette demande.
« Messieurs! est-ce qu'on ne m'a pas entendu? reprit Bonneville en plaçant lui-même le seau de fer-blanc sur la table. Allons ! qu'on aille remplir le bidon à la fontaine... là-bas, dans la cour... »
Aucun des chasseurs ne bougea de place.
« Les décorés sont exempts de corvées » , dit Romeuf comme à la cantonade.
Cette réponse dut être poignante pour Bonneville; il tressaillit, et, s'adressant au tambour :
« Eh bien! vous qui, en votre qualité, êtes ici le dernier de tous, allez chercher de l'eau.
— Moi ! s'écria Romeuf en se levant avec vivacité ; vous voulez rire, sergent! Si j'y allais, ce serait une faveur que je ferais aux camarades, et vous savez bien qu'on ne nous en fait pas, à nous autrès. Le petit Caporal l'a dit lui-même tout à l'heure. »
L'allusion était cruelle pour le sergent. Aussi comprit-il cette fois qu'il fallait frapper un coup d'autorité, et, sans montrer ni colère ni emportement, il répondit avec un calme qui cependant n'était qu'apparent :
« L'obéissance à un supérieur est le premier devoir du soldat; c'est de préférence à ceux qui portent sur la poitrine l'insigne de l'honneur à donner l'exemple de cette obéissance, et c'est pour persuader au tambour Romeuf cette vérité que je le punis de deux jours
de salle de police, à laquelle il se rendra demain, immédiatement après le relevé de la garde.
— Comment ! interrompit le tambour en serrant les dents, moi I .. . à la salle de police parce que je n'ai pas soif?...
— Et je l'avertis, poursuivit Bonneville avec la plus grande tranquillité, qu'un mot de plus lui vaudra une journée de cachot. »
A ces mots, Romeuf s'était remis à sa place, et, les deux bras appuyés sur la table, avait répondu d'une voix sourde :
« Je ne m'y rendrai pas, attendu que ce serait une injustice... Voilà ma manière de voir. »
Ce fut alors que Bonneville, poussé à bout et ne pouvant maîtriser plus longtemps les sentiments qui l'agitaient, se retourna brusquement vers Romeuf et, les lèvres blanches de colère, lui dit :
« Puisqu'il en est ainsi, tambour, levez-vous et rendez-vous de suite au violon, où vous resterez jusqu'au moment où on viendra nous relever demain. Allons, vivement, ajouta-t-il; on n'a plus besoin de vous au poste. Caporal, reprit le sergent en s'adressant à Marteau, prenez la clef du violon et faites votre devoir.
— La clef a déserté, dit une voix.
— Elle n'a jamais figuré sur le contrôle du mobilier du corps de garde», dit un autre.
Et comme le sergent voyait que Romeuf ne s'était même pas levé de son banc, exaspéré, il s'élança sur lui, et, le saisissant par ses buflleteries :
a C'est donc moi qui vais vous y conduire » , s ecria-t-il en le secouant rudement.
Furieux à son tour, Romeuf étreignit Bonneville de ses petits brns vigoureux, en balbutiant avec exaspération :
«-Sergent!... je suis décoré..., et vous osez porter la main sur moi! Nous nous verrons dans les terres labourées Vous n'êtes qu'un... rien du tout..., un... pas grand 'chose... Tenez!... voilà le cas que je fais de vous ! ... »
1 C'est-à-dire sur le terrain les armes à la main.
Et, su (Toqué qu'il était, ne pouvant trouver d'expression pour exprimer sa fureur, Romeuf s'était cramponné aux épaulettes de Bonneville, et tâchait de les lui arracher.
Les camarades, qui jusqu'alors étaient demeurés impassibles, intervinrent et se précipitèrent à leur tour sur le tambour pour s'opposer à un acte où il y allait pour lui do la vie.
« Romeuf! s'écrièrent-ils, vous perdez la boule. Romeuf, lâchez donc le sergent ! »
Au même instant, un officier des chasseurs de la garde, qui faisait sa ronde, entra dans le corps-de-garde. A la vue de cette lutte, il parut stupéfait :
« Qu'est-ce que cela! s'écria— t— il avec un horrible jurement; un tapin qui ose se colleter avec son supérieur ! Chasseurs, empoignezmoi cet homme, et conduisez-le immédiatement au poste des Grandes-Ecuries, tandis que je vais faire mon rapport au colonel. »
A ces mots, Romeuf sembla foudrové.
« Bion lieutenant, ce n'était qu'histoire de rire, dit le caporal Marteau, plus pâle que les autres, et comme pour donner le change à l'officier; mais celui-ci en avait vu assez pour savoir à quoi s'en tenir.
— Pour rirel reprit-il en haussant les épaules, c'est possible ; mais, en attendant, vous, sergent, vous garderez les arrêts pendant huit jours. Quant au tambour, son affaire ne sera pas longue. Eh bien ! chasseurs, s'écria-t-il de nouveau, en voyant les soldats hésiter à s'emparer de Romeuf, ne m'avez-vous pas entendu? Quinze jours de salle de police à qui n'obéira pas. »
Deux chasseurs prirent chacun Romeuf par un bras, et, précédés du caporal Marteau, conduisirent le tambour au poste des Grandes- Ecuries, sans qu'il opposât la moindre résistance, sans même qu'il prononçât une syllabe : il venait de se passer chez lui comme une révolution. En un instant, il avait compris toute l'énormité de la faute qu'il avait commise et les conséquences terribles qui devaient
LE TAMBOUR DE WAGRAM. 39 en résulter. Pâle, abattu, il ne dit que ces mots pendant le trajet : «Fusillé! Ça doit être la manière de voir de mes chefs. »