LE RÊVE RÉALISÉ
le plan de la famille de Drucken, et l'arrivée an château du jeune grenadier jeta dans le cœur de Diana une passion imprévue; car, il faut l'avouer, ta jeune comtesse répondit à l'amour de Morenu ; il était jeune, beau, vainqueur; on pouvait pli» mal choisir.
L'amant heureux voyait un avenir brillant se dérouler devant lui. Il aimait véritablement, et ce fat sans aucune arrière-pensée d'ambition ou de fortune qu'il proposa sa main à la jeune veuve.
« Je ne suis, lui dit-il, qu'un des soldats de l'empereur Napoléon; mais c'est parmi eux qu'il choisit ses capitaines, et je sens que je le deviendrai. D'ailleurs, maintenant que vous m'aimez, votre patrie est la France. »
On pouvait faire plus d'une objection à ce raisonnement; mais la comtesse, soit amour, soit dissimulation, acquiesça a cette demande, ou le feignit du moins.
a II faut, répondit le soldat, que j'en parle au gros-major, qui en dira deux mots à l'Empereur, et tout s'arrangera. »
Il était temps que Moreau fit sa demande et acquit la certitude de voir s'éterniser le bonheur dont il jouissait. L'armée allait se porter en avant, et les détachements échelonnés dans les divers cantonnements reçurent l'ordre de rejoindre le quartier-général. Moreau partit baigné des pleurs de la nouvelle matrone d'Ephèse; l'espérance d'un prochain retour adoucit cependant ses adieux. La comtesse jura d'être fidèle; le jeune soldat promit de ne pas se faire tuer et de revenir avec la croix d'honneur et l'épaulette d'officier. Il reprit son fusil, il croisa de nouveau sur sa poitrine ses blanches buflleleries, et en descendant le chemin qui l'avait conduit au château, il s'arrêtait parfois pour fixer son regard sur la plate-forme élevée, et voir la jeune comtesse agitant un blanc mouchoir en signe d'adieu. Son imagination complaisante s'égaraitvolontiers en mille espérances probables; les riches fermages qui l'entouraient, les bois, les vergers, les prairies, tout était à lui. L'amour de la comtesse lui donnait tout. Ses vassaux seraient Allemands, il est vrai ; n'importe, il serait bon prince. Le but de sa vie était changé, son ambition s e-
tait déplacée. Ce n'était plus le bâton de maréchal qu'il entendait braire dans sa giberne vide, mais le parchemin du ministre scellé du grand sceau de l'Empire qui l'autorisait à épouser celle qu'il aimait, sa vie, son amour, la comtesse Diana de Drucken enfin.
Moreau rejoignit son régiment ; il se garda bien de parler de sa bonne fortune à ses camarades ; mais il alla trouver le major et lui Gt sa conGdence.
«Ah! ah! grenadier, lui dit celui-ci, nous avons donné dans l'œil à une Allemande... Très-bien ! mon garçon; mais le conjungo n'est pas à l'ordre dans le régiment ; d'ailleurs l'aumônier est au dépôt ; on ne peut lui parler qu'après la campagne. »
Le régiment de la garde dont Moreau faisait partie arriva à Postdam quelques heures seulement après l'Empereur, et se rangea en bataille sur la place qui avoisine le palais de Sam-Souci, pour être immédiatement passé en revue. Napoléon traversa les rangs, monté sur un cheval blanc, le visage gai et souriant aux braves vainqueurs d'Iénaqui, dans quelques jours, allaient occuper Berlin ; quand il fut devant Moreau, celui-ci sortit des rangs, et, présentant les armes, il demanda la faveur de dire un mot à son Empereur.
« Parle, lui dit Napoléon.
— Sire, je voudrais me marier, si c'était votre bon plaisir.
— Au milieu d'une campagne î... Et quelle est la cantinière qui t'a séduit?
— Sire, ce n'est pas une cantinière, c'est une dame des environs d'Iéna, qui est belle comme une payse et qui est plus riche que la femme du maire de Tours. »
L'Empereur sourit, et le jeune soldat continua : « Cette femme me veut absolument pour son mari ; et moi, je lui ai promis d'avoir un jour la croix et d'être capitaine.
— Son nom ? dit l'Empereur.
— La comtesse Diana de Drucken. »
Le front de Napoléon devint soucieux.
« Fi donc! dit-il, un soldat français, et de ma garde encore, s'ou-
LE REVE RÉALISÉ. 137 blter ainsi, se dégrader, s'allier à une étrangère, épouser une ennemie de la France ! une mésalliance !... Va 1 rentre dans ton rang. »
Et l'Empereur, en souriant, piqua les flancs de son cheval et courat au galop vers un autre point.
La campagne s'acheva; a celle de 1806 succéda celle de 1807, puis une troisième, et, la guerre toujours se ranimant d'elle-même, nous conduisit ainsi jusqu'à cette funeste campagne de Russie, qui précéda la campagne de France, dont le déplorable dénoûment eut lieu à Fontainebleau.
Moreau était devenu sergent, il avait la croix; mais toujours enchaîné au drapeau, il blanchissait sous le harnais, et le doux souvenir s'éloignait de ses rêves sans que son amour diminuât. Il écrivait à Weimar, il écrivait à la comtesse Drucken; mais la poste était infldèle ou la comtesse parjure. Il ne recevait pas de réponse, pas un mot, pas un souvenir. Enfin avec les Bourbons vint une paix coûteuse ; Moreau revit son vieux père et le clocher de son village. On voulut le marier avec une jeune et jolie fille ; une grosse meunière aurait volontiers mis son moulin sous la protection de son briquet et de sa croix d'honneur ; mais il était fiancé de la comtesse, et il refusa tous les partis, attendant toujours la calèche armoriée qui devait le conduire dans ses terres. Las un jour de ne voir rien venir sur la grande route, il emprunta quatre trimestres de sa pension de légionnaire, et le havresac sur le dos, avec un bâton à la main, il prit un matin le chemin de la Prusse.
Moreau n'était plus ce beau grenadier, Jesle, frais et dispos, qui, sur les pas de l'Empereur, courait de victoire en victoire ; mais c'était un homme rassis, dont le front était sillonné de rides et le dos un peu voûté ; par une disposition particulière aux soldats de l'Empire, il avait conservé toutes les illusions et toutes les espérances de la jeunesse.
Il arrive à Weimar, il gravit le chemin qui conduit au château de
la comtesse : Diana avait disparu, les nouveaux propriétaires ne
connaissaient pas cette dame, et si cette fois il ne fut pas accueilli TOMI iu is
par des dogues irrités, il put du moins se convaincre qu'on entendait peu le français en Allemagne.
Tours le vit revenir quatre mois après, pauvre, obscur, et toujours nourrissant une espérance que ses compatriotes regardaient avec raison comme une de ces idées fixes, l'une des avenues de la folie, lorsqu'on 1836 les pavés do la grande rue de Tours retentiront tout à coup sous les pas de six chevaux de poste, attelés à une superbe berline de voyage; un jeune homme en descendit et demanda aux premiers individus qu'il rencontra si Moreau, ancien grenadier de la vieille garde, vivait encore, et s*il habitait Tours... Le vieux soldat de Napoléon était là, assis tristement sur un banc de pierre, les deux mains appuyées sur un bâton, et réchauffant sa tête blanchie aux rayons printaniers du soleil. L'accent allemand du jeune homme parvient jusqu'à ses oreilles, il s'élance :
« C'est moi, Moreau , dit-il, second régiment, premier bataillon, seconde compagnie, que l'Empereur, à Postdam, empêcha de se marier... Ma fiancée m'appelle?... Diana m'envoie chercher?... Me /•ilà!»
C'était chose attendrissante, que de voir ce vieillard à cheveux blancs relever sa tète et épanouir son visage à un souvenir d'amour.
a C'est vous? lui dit le jeune homme en l'embrassant; montci dans cette voiture, je suis chargé de vous conduire au château de Drucken. »
Et la berline repartit au grand galop, emportant le vieux grenadier, et laissant les Tourangeaux dans l'admiration.
Madame la comtesse Diana de Drucken avait voulu effectivement épouser le joune grenadier ; mais sa famille, après le départ des Français, trouva facilement les moyens de l'en empêcher, sans pouvoir la déterminer néanmoins à prendre un autre mari : le motif de ses refus était assez légitime pour arrêter la volonté d'une famille entière ; la faute de la comtesse, sa faiblesse pour un de nos beaux compatriotes avait eu des suites ; sans s'en douter, Moreau avait un (ils au château de Drucken. Tout ce qu'on avait obtenu de la coin-
Le rèvo réalisr.
tesse, c'était de ne jamais rappeler Moreau auprès d'elle; l'enfant avait été élevé sous le nom de sa mère et sous ses yeux.
Il est un moment où toutes les considérations humaines tombent et s'eflacent devant les devoirs. La comtesse, au lit de mort, fit venir son fils, et lui déclara le nom de son père. Le jeune homme courut à Tours et enleva le vieux soldat, pour le faire jouir en Prusse d'une fortune nouvelle. Moreau, en arrivant au château de Druckcn, au lieu d'accomplir des fiançailles, ne put que prier sur un tombeau : la comtesse était morte !...
En ce moment, ce brave homme achève doucement sa vie sous les yeux de son fils, au milieu d'une aisance et d'un luxe qu'il n'avait pas connus jusqu'alors ; mais cet événement naturel, quoique peu commun, a laissé des traces profondes chez les bons Tourangeaux, et surtout chez les vieux soldats qui habitent ce pays : ils sont persuadés que le grenadier de Napoléon a été enlevé par une jeune" et belle princesse d'outre-Uhin, et qu'avec une couronne sur le front et un sceptre d'or en main, il règne sur cent millions d'Allemands.
Ifs n soirderétédel839,jemepromenais g dans le bois de Vincennes, non loin du fort, lorsque je remarquai à quelques pasde moi, planté sur une seule jambe, un homme d'une taille élevée, qui s'ét irait d'une seule béquille placée sous son bras droit. Il contemplait cette cnu onne de petites tourelles à demi ruinées qui servent de parure au donjon. J'examinai attentivement cet homme, car ses traits ne m'étaient pas inconnus. C'était un de mes
anciens camarades du lycée Impérial, plus âgé que moi de quatre ou cinq ans. Je l'abordai et lui dis mon nom : il se le rappela parfaitement, mais sans reconnaître mes traits; il y avait trente ans que nous ne nous étions vus. La reconnaissance une fois terminée, nous nous rappelâmes mutuellement avec un vif plaisir ces souvenirs de collège qui ne s'effacent jamais de la mémoire.
a Et Saint-Lourenl? lui deraandai-je, celui de nos camarades avec qui vous étiez si intimement lié qu'on ne vous appelait que les inséparables, q a est-il devenu?
— Il a été bien heureui! il est mort pendant la campagne de 1814; mais mort général, tandis que moi...
— Lui, général! m'écriai-je avec surprise; n'avait-il pas quitté le lycée avec vous, en 1807, pour entrer à Soint-Cyr?
— C'est vrai ! et tous deux nous en sommes sortis, en 1809, lieutenants d'artillerie, de la même promotion ; mais il a marché plus vite que moi, qui ne marche plus du tout, comme vous voyez. Messieurs les Espagnols ne m'ont pas même laissé de quoi me faire ajuster une jambe de bois : j'en suis réduit à la béquille. Quant à lui, c'est à l'aventure la plus extraordinaire, la plus incroyable qu'il dut un avancement rapide. Je veux vous la raconter un de ces jours, ajouta-t-il en me serrant la main cordialement, si vous me faites l'amitié de venir me demander à dîner sans façon, dans cette petite maison blanche que vous apercevez encore là-bas, à l'extrémité de la place du château. Depuis huit ans je m'y suis retiré tout à fait. »
Je le lui promis, et la semaine suivante, entre le café et le cigare, mon ancien camarade de collège satisfit ma curiosité en ces termes :
«Puisque vous savez, me dit-il, qu'en 1807, Saint-Laurent et moi nous étions encore, avec vous, au lycée Impérial que dirigeait alors cet excellent père Champagne, notre proviseur, vous devez savoir également qu'à cette époque notre carrière était tracée d'avance : nous ne sortions du lycée que pour entrer à l'Ecole Polytechnique ou h Saint-Cyr, ou enfin dans un régiment de ligne, en
PRÉDICTIONS. 141 qualité de sous-officier, ce qui était la pire de toutes les perspectives. Ces trois catégories étaient justes cependant : c'était à chacun selon ses œuvres et sa capacité, bien que le saint-simonisme ne fût pas encore inventé. Malgré nos trois années de mathématiques, Saint- Laurent et moi, n'ayant pas été admis à l'Ecole après nos eiamens, nous dûmes nous rabattre sur Saint-Cyr : notre admission eut lieu d'emblée. Nous y restâmes deux ans.
Nous comptions déjà parmi les vétérans de la section d'artillerie, et cependant nous n'entendions pas encore parler de tirer nos guêtres 1 , lorsque l'Empereur mit secrètement à la disposition du général Bélavenne, notre commandant, deux cent cinquante brevets d'officiers, en lui laissant la faculté de choisir parmi ses élèves ceux des sujets de l'Ecole dignes de recevoir I'épaulette. Vingt-cinq seulement furent désignés pour prendre rang dans l'artillerie ; les deux cent vingt-cinq autres allaient être incorporés dans l'infanterie de bataille. Notre équipement devait être livré six jours après, et le septième nous devions quitter l'Ecole. On nous accordait une permission de huit jours pleins pour aller embrasser nos parents et leur faire des adieux qui trop souvent devaient être les derniers. Nous ignorions encore, à l'Ecole, les intentions de l'Empereur et les dispositions prises à notre égard, lorsqu'un matin on nous range en bataille dans la cour; nos tambours battirent un ban, nous présentâmes les armes, le général Bélavenne arriva en grand uniforme et fit lui-même aux élèves la lecture du décret impérial. Un cri étourdissant de vite V Empereur! accueillit celte communication. Puis notre commandant remit à chacun des titulaires son livret, sa feuille de route, et l'embrassa. Cette promotion dura plus de deux heures : nos tambours durent avoir les poignets disloqués, car ils avaient battu un ban pour chacun de nous en particulier.
Notre vieil adjudant-major nous conduisit à Versailles, où ce brave officier, fatigué de nos embrassades et de nos poignées de
• C'esl-a-dire sortir de l'école. Les élèves de Saint-Cyr employaient invariablement cette locution.
mein, nous donna ce qu'il appelait la volée, en faisant pour notre avancement des vœux qu'il terminait toujours par ces paroles :
« Et surtout tâchez de ne pas vous faire tuer inutilement. »
Dons cette ville, nous nous séparâmes pour aller, par sections, faire un excellent dîner et boire du Champagne à la santé de l'Empereur et de nos maîtresses futures; après quoi nous nous quittâmes. Bref, six années ne s'étaient pas écoulées, que des deux cent cinquante officiers de la levée de 1800, il n'en restait pas dix; encore n'étaient-ils plus, comme moi, que des débris de combattants.
Quand nous fûmes arrivés à Paris, Saint-Laurent me proposa de passer avec lui le peu de jours que nous avions à y rester. Mes parents habitant la Basse-Bretagne, j'acceptai son offre plutôt que d'aller vivre chez mon correspondant, ancien émigré de l'armée de Condé, qui ne cessait de médire de la jeunesse et de critiquer le mode d'éducation qu'elle recevait dans les lycées et dans les écoles militaires. La famille de mon omi m'accueillit parfaitement. Nous employâmes le temps à parcourir les promenades, à nous montrer dans les cafés, dans les théâtres; nous voulions, comme on disait alors, jouir de noire reste et délustrer nos uniformes. Et puis il est si agréable de se voir porter les armes à chaque pas ! Tout le monde nous regardait : les jeunes gens enviaient notre sort, les mères seules nous plaignaient.
La famille de Saint-Laurent ayant projeté d'aller le dimanche à Tivoli, je fus de la partie. On se sépara pour visiter par petits groupes ce jardin, qui était alors fort à la mode. Je restai avec Soint- Laurant. Il donnait le bras à sa cousine Eulalie. Ils avaient été élevés ensemble. Je savais qu'ils s'aimaient. Eulalie était ravissante de simplicité et de grâce; ce soir-là, surtout, elle semblait encore plus jolie que de coutume avec sa robe do mousseline à pois et le petit fichu de soie qui cachait ses épaules. Ses cheveux, d'un blond cendré, étaient emprisonnés dans un chapeau de paille sous lequel brillaient des yeux dont l'éclat exprimait le bonheur. Une impératrice eût été jalouse d'Eulalic.
PREDICTIONS. 148
En passant devant on bosquot sous lequel il signor Mirobolando, physicien et astrologue patenté de Tivoli, avait élu domicile, Eulalic pressa le bras de son cousin en lui disant de ce ton qui ne peut admettre de refus :
« Oh! je t'en prie, fais-moi dire ma bonne aventure!
— Est-ce que tu n'as pas peur que ce tireur de cartes te prédise un sinistre avenir? répondit Arthur.
— Bon ! en sait-il quelque chose? Il me dirait qu'un jour lu viendrais à ne plus m'ai mer, que je n'en croirais rien.
— Et s'il te disait qu'un jour je serai tué â l'armée? »
A ces mots, Eulalie éprouva un léger frisson, puis ello répondit en affectant une feinte gaieté ;
« Oh ! je suis sûre que non ! Tu reviendras colonel, général peutêtre, qui sait! Nous nous marierons et nous serons heureux, car je t'aimerai toute la vie, moi ! »
Nous nous approchâmes du nécromancien; il y avait presse autour de lui. Nous attendîmes notre tour; enfin le long tuyau acoustique fut placé à la hauteur de l'oreille d'Eulalie. Tandis que Mirobolando lui débitait son répertoire, elle so prit à rire, rougit, puis devint rêveuse. Bientôt une gaieté folle éclata chez ollo, et, enchantée des confidences que lui avait faites le devin, elle s'élança au bras de son cousin, qui commençait à s'impatienter, et nous nous éloignâmes de la foule.
o Eh bien ! que t'a dit ce Rotomago? lui demanda Arthur.
— Je ne puis le confier qu'à toi, répondit Eulalie en me lançant un regard.
— Mon cher, dis-je aussitôt à Saint-Laurent en abandonnant son bras, la valse que j'entends me semble charmante : je vais me rapprocher pour mieux l'écouter; je vous retrouverai tout à l'heure.
— Non pas! nous allons y aller ensemble. Reste donc. Eulalie sait bien qu'entre frères d'armes il ne peut y avoir de secret. » Et, se penchant vers sa cousine, il ajouta : « N'est-ce pas, que personne ici n'est de trop? »
La jeune fille répondit avec une petite moue charmante: < Gomme tu voudras.
— Voyons, parle, et ne te flatte pas trop, reprit Arthur.
— Le magicien m'a dit d'abord que tu étais mon premier amoureux.
— Quant à cela, je ne le croirais pas de tout autre, parce que les jeunes filles ne disent jamais la vérité sur ce chapitre. Et après?
— Après, il m'a dit... Tiens, mon ami, je crois que les cartes ne disent pas toujours la vérité. Il m'a dit que tu m'aimais beaucoup.
— Il n'est pas besoin d'être sorcier pour deviner cela. »
Ici il y eut une pression de mains. La jeune fille reprit avec un gros soupir :
« Il m'a dit que nous nous quitterions dans huit jours.
— M. Hirobolando s'est trompé de six; n'importe!
— Que tu deviendrais général, qu'un de mes parents serait tué sur le champ de bataille par un boulet de canon, et qu'il aurait la croix.
— Avant, ou après sa mort? » demanda Arthur d'un ton goguenard. Et, se retournant de mon côté en souriant : « Le boulet sera pour moi, et la décoration pour toi. L'astrologue aura confondu tout cela dans sa barbe. Continue, dit-il à sa cousine.
— Il m'a dit aussi que quelqu'un de ma connaissance ferait un grand voyage.
— Parbleu! je le crois bien : nous allons en Bavière,
— Et que je ferais un mariage superbe.
— J'en accepte l'augure. Va toujours.
— Il m'a dit encore que la personne que j'aimais, toi par consé quent, aurait un entretien particulier avec un grand monarque de la terre, relativement à une princesse étrangère, et qu'il mourrait ensuite comblé d'honneurs et de richesses, sans enfants.
— Décidément, M. Mirobolando n'est qu'un imbécile et un mauvais plaisant ! Ensuite ?
— Ensuite il m'a dit toutes sortes de choses dont je ne me souviens pas bien : que j'aurais des diamants, des cachemires et une calèche. Ah! j'oubliais, dit Eulalie en changeant d'inflexion de voix, que je deviendrais veuve avant l'âge, que je serais duchesse, en6n une foule de niaiseries auxquelles on ne peut croire. Quel bonheur cependant si tout cela pouvait se réaliser un jour!
— Même le veuvage! s'écria Arthur d'un ton comique. Eh bien! merci de la prédiction! celle-ci est un peu trop forte! Toi, duchesse! Mais c'est voler effrontément l'argent du public ! Je deviendrais donc duc, moi?
— Ne te fâche pas : le magicien n'a pas parlé de toi.
— Tu as raison ; mais alors je te demande d'avance ta protection.
— Et moi de même, mademoiselle» , dis-je en m'inclinant. Deux jours après cette promenade, Saint-Laurent et moi nous
prenions la malle-poste pour aller à Munich où était le dépôt de notre régiment. Nous y arrivâmes un mois avant que le traité de paix entre la France et l'Autriche fût signé. Nous étions à la fin de 1809, année de prodiges pour la grande armée qui avait illustré à jamais les plaines de Wagram. Rien n'avait manqué à sa gloire. Elle se reposait de ses fatigues dans les environs de Vienne, où Napoléon l'avait concentrée. Notre division était venue prendre ses cantonnements dans les villages qui avoisinaient Ncuwsiedell, à peu de distance d'un antique château, bâti sur une éminence, à une quinzaine de lieues tout au plus de Schœnbrunn, où l'Empereur avait établi son quartier-général. Ce vieux manoir, quoique dans la position la plus pittoresque, avait été entièrement abandonné depuis la mort de Joseph H, frère de la reine Marie-Antoinette et oncle de l'empereur d'Autriche. Il était même devenu un lieu d'effroi pour les habitants des environs qui racontaient mystérieusement que, la nuit, l'ombre de Joseph II, enveloppée de son linceul, en parcourait les longues galeries désertes, une torche à la main. Dix, vingt, cent personnes l'avaient vu; elles avaient parfaitement reconnu l'ancien monarque.
TOUS il. 19
La plupart des officiers de notre régiment logeaient et prenaient leurs repas chez un nommé Spielmann, brave homme d'un caractère fort superstitieux. Un jour que nous attendions le dîner, notre hôte, pour nous faire patienter, ayant amené la conversation sur le château de Neuwsiedell, nous raconta quelques-unes des apparitions merveilleuses dont il avait été le théâtre, avec un ton de bonhomie tel, qu'il produisit un grand effet sur l'esprit de Saint-Laurent, naturellement porté au mysticisme. 11 avait gardé le silence pendant ce récit que nous avions fréquemment interrompu, moi surtout, par des exclamations ironiques et de bruyants éclats de rire. Saint- Laurent, seul, avait écouté attentivement Spielmann. Lorsqu'il eut achevé de parler :
« Eh bien ! lui dit-il le regard animé, si vous voulez m'indiquer le chemin du château, je me fais fort d'y passer une nuit et de prouver aux habitants de ce pays que feu S. H. Joseph II ne revient que dans leur imagination. Je ferai plus : si, comme je le suppose, le spectre n'est qu'un adroit coquin, en chair et en os, qui ne cherche qu'à exploiter à son profit la crédulité des honnêtes gens, je m'engage à lui couper les deux oreilles et à vous les apporter, comme preuve de ce que j'avance.
— Oh! mon officier, répliqua vivement Spielmann, renoncez à ce projet, car il pourrait vous en arriver malheur. Heideloff, jeune et brave soldat, a voulu tenter de voir seulement le revenant... Hélas ! il ne l'a que trop bien vu , le pauvre garçon ! Il en a perdu la raison : aujourd'hui, il est fou à lier.
— Bah 1 fit Arthur, j'ai la tête bonne, moi ! et mon parti est pris. Demain soir, sans remise, j'irai faire connaissance avec l'oncle illustre de l'empereur d'Autriche. »
Nous défiâmes notre camarade d'exécuter ce projet; il se contenta de nous répondre d'un ton résolu :
« Eh bien ! vous le verrez; seulement, attendez vingt-quatre heu* res encore, n
Le lendemain, après notre dîner, Saint-Laurent fit tousses pré-
paratifs; il prit son épée avec une paire de pistolets, se munit de bougies, d'une bouteille de rhum, de tout ce qu'il fallait pour faire un punch, et nous pria de l'accompagner jusqu'à la porte du château, ce que nous fîmes en passant h travers les ronces et les broussailles qui obstruaient le chemin depuis le milieu de la côte, car l'avenue qui aboutissait à Centrée du manoir avait cessé depuis longtemps d'être fréquentée. Le jour baissait lorsque nous parvînmes à la grande porte. Saint-Laurent battit le briquet , alluma une torche et nous souhaita le bonsoir. Il entra d'un pas hardi sous la voûte qui conduisait à la cour d'honneur, et bientôt nous le perdîmes de vue.
Il était nuit close. Nous regagnâmes notre gîte sans crainte pour notre camarade : nous connaissions sa bravoure et sa présence d'esprit. Parvenus à mi-côte, nous tournâmes la tête et nous vîmes distinctement la lueur de la torche briller à travers les vitraux brisés du premier étage du château, et puis la lumière disparut à nos yeux. Mois arrivés à notre logement, nous trouvâmes MBCSpielmann livrée au plus grand désespoir. L'intérêt qu'elle portait à Saint-Laurent n'avait échappé à aucun de nous. J'avais été un des premiers à en plaisanter, non que je fusse jaloux des prévenances et des petits soins de notre hôtesse pour mon ami ; mais lorsque je l'entendis me reprocher amèrement ce qu'elle appelait mon ingratitude à son égard, je l'avoue, je ne pus m'empêcher de m'accuser d'imprudence pour l'avoir ainsi poussé à tenter cette folle entreprise. Je me retirai en laissant a H. Spielmann le soin de consoler et de calmer sa femme.
A peine fit-il jour que je pressai deux de nos camarades de venir avec moi à la recherche de Saint-Laurent. M"* Spielmann était déjà sur pied. Elle joignit ses instances aux miennes.
« Allons-y en masse ! s'écria l'un de nous.
— Emmenons Spielmann! dit un autre, il nous guidera. »
Mais celui-ci s'en défendit opiniâtrément.Toutefois, dans la crainte de nous voir abandonner notre généreuse résolution, il alla chercher
à la cave quelques bouteilles de vin du Rhin que nous commencions a vider à la santé de Saint-Laurent, lorsque tout à coup, du seuil de la porte, nous l'aperçûmes qui revenait tranquillement. Mœ' Spiel— mann, ne pouvant maîtriser sa joie, nous entraîna au-devant de lui.
Le visage de Saint-Laurent, quoique calme, était d'une affreuse pâleur : il avait les cheveux et les vêtements en désordre. Nous l'accablâmes de questions. Mais s'étant assis devant la cheminée de notre hâte, la tète appuyée dans les deux mains , il ne répondit d'abord à personne.
« Enfin, as-tu vu Joseph II? lui demandai-je avec plus d'insistance.
— Oui, me répondit-il froidement, sans changer de posture ; je l'ai vu cPil m'a parlé. »
Puis il retomba dans sa rêverie. Cet aveu de Saint-Laurent, fait du ton d'un homme qui reviendrait de l'autre monde, provoqua un éclat de rire général. Quant à lui, après avoir levé lentement la tète, il se contenta de nous regarder d'un air de dédain qui provoqua de nouveaux quolibets de notre part. Le père Spielmann y mit un terme en nous servant un excellent déjeuner. Enfin, au dessert, Saint-Laurent, pressé de nouvelles questions, se décida à nous répondre autrement que par des regards équivoques, et nous dit avec l'accent d'une profonde conviction :
« Libre à vous, messieurs, de me traiter de visionnaire, puisque cela vous amuse. Hier je faisais avec vous l'esprit fort, mais aujourd'hui il ne m'est plus permis de partager votre incrédulité. Je vous demande au moins quelque indulgence, puisque vous exigez que je vous fasse le récit de ce que j'ai vu et entendu. »
Ici chacun comprima son envie de rire. Saint-Laurent, à qui cette condescendance n'échappa pas, parut nous en savoir gré, et poursuivit ainsi :
« Lorsque j'eus traversé la sombre voûte d'entrée où vous m'aviez laissé, je me trouvai dans une cour d une vaste étendue, entièrement couverte de broussailles et de hautes herbes qui avaient
pris racine entre les interstices des pierres et des pavés. Le bruit de mes pas, la lueur de la torche que je tenais élevée au-dessus de ma tète, épouvantèrent les oiseaux de nuit qui habitaient les créneaux du manoir. Les cris les plus étranges partirent à la fois de tous côtés, et vinrent frapper mon oreille comme une harmonie diabolique. Je me dirigeai vers une porte placée au centre du bâtiment principal. Aux premiers efforts que je fis pour l'ouvrir elle céda en sifflant sur ses gonds; aussitôt, la longue et solitaire galerie qui s offrit à ma vue retentit d'un bruit sourd et solennel : le silence le plus complet lui succéda immédiatement. Je monte les degrés du grand escalier situé à l'extrémité de cette galerie. Arrivé au premier étage, je parcours une suite d'appartements qui me paraissent n'avoir pas été habités depuis un demi-siècle; enfin, parvenu dans une grande chambre à cheminée dont la tapisserie tombait en lambeaux , mais dont les portes me paraissaient encore solides, je me décide à y passer la nuit. Je dépose sur une table mes armes et mes provisions, j'allume des bougies, et je commence à examiner minutieusement mon nouvel appartement. Une douzaine de fauteuils vermoulus, quelques meubles délabrés, composent tout le mobilier. Je vais ramasser dans les pièces qui avoisinent ma salle de réception des fragments de lambris tombés de vétusté. Je les amoncelle dans la cheminée, où bientôt une flamme pétillante s'élève. A l'aide des meubles, je barricade la porte par laquelle je suis entré, et, tout en fumant un cigare, je prépare mon punch. Le rhum était excellent, et, enfoncé dans un fauteuil que j'avais traîné devant le feu, j'attends paisiblement minuit, heure à laquelle, comme vous savez, les revenants donnent la préférence pour nous rendre visite. ,
« La nuit était calme. Le silence mystérieux qui régnait autour de moi n'était interrompu que par le frémissement des vitraux que le vent du nord venait heurter. Déjà ma montre avait marqué minuit et demi; je commençais, malgré moi, à me laisser aller au sommeil, tout en réfléchissant à la crédulité générale des hommes et à leur
penchant pour les choses surnaturelles. Mes yeux se couvraient d'un léger nuage, mes bougies ne jetaient plus dans l'appartement qu'une lueur douteuse, à cause de la fumée de tabac qui s'y était répandue. Enfin j'allais m'endormir tout à fait, lorsqu'un bruit lointain de pas mesurés arrive distinctement à mon oreille. Ce bruit augmente. . . , j'écoute respirant à peine; les pas semblent se diriger de mon cdté; je saute sur mes pistolets que j'arme. Tout à coup la porte principale, vigoureusement ébranlée, cède et tombe avec fracas, en faisant rouler devant elle, comme une avalanche, les meubles qui m'avaient servi a la barricader ! »
A ces mots de Saint-Laurent, Mm* Spielmann, qui s'était placée à côté de lui, sans doute pour mieux l'entendre, se rapprocha encore davantage, comme entraînée par un sentiment de peur. Son mari, au contraire , assis en face d'elle, fit un soubresaut en arrière. Tous, le cou tendu, la bouche béante, les yeux fixés sur notre ami, nous avions écouté ce récit avec une anxiété qui avait succédé à notre envie de rire.
« Eh bien! continue donc, lui dit l'un de nous ; tu t'arrêtes justement au plus intéressant !
— Est-ce que l'apparition du spectre aurait été retardée par indisposition d'acteur?
— Non, répondit Saint-Laurent après un silence, et il reprit: « Le spectre paraît, s'avance d'un pas grave, puis s'arrête à quelque distance de moi. Ce fut alors que, revenu de ma première surprise, je pus l'examiner à mon aise : un linceul blanc à larges plis le couvrait de la tête aux pieds. D'une main il tenait une sorte de bougie phosphorique qui réflétait sur sa personne une teinte blafarde ; par intervalles il appuyait l'autre main sur le coté gauche de sa poitrine, comme s'il eût ressenti une vive douleur. Son visage, quoique décharné, gardait encore des traces de beauté et de noblesse. Ses grands yeux noirs offraient un mélange de colère et de bonté ; enfin l'ensemble de ses traits avait un caractère de ressemblance avec les portraits des princes* de la maison d'Autriche que vous avez tous été à