‹ Souvenirs intimes du temps de l'empireChapitre 21 sur 52 · Scène nocturne · texte numérisé non relu

Scène nocturne

Prédiction* )

PRÉDICTIONS. 151 même de voir. « Vous êtes officier français? s'écria le fantôme d'une voix qui n'avait rien de terrestre ; auriez-vous peur d'un faible vieillard?» Et, en disant ces mots, ses regards s'étaient portés sur les pistolets que j'avais encore dans les mains. « Je l'avouerai, lui répondis-je, à la façon un peu brusque dont vous vous êtes introduit ici, à votre aspect inattendu, je n'ai pu me défendre d'un premier mouvement de terreur. » Alors, soit par déférence, soit par générosité, soit par un sentiment que je ne saurais expliquer, je déposai mes armes sur le manteau de la cheminée : je n'avais plus aucune crainte. Le spectre parut touché de cette marque de confiance. « Je suis Joseph II, empereur d'Allemagne, poursuivit-il, et je sais qui vous êtes ; je sais pourquoi vous êtes venu dans ce château, dont j'ai tant aimé le séjour pendant ma vie. Le but de cette visite est louable. Eh bien ! jeune homme, pour vous en récompenser, je veux que cette rencontre vous soit utile, qu'elle serve à votre fortune et qu'elle contribue à la gloire de votre Empereur que j'admire ; je veux enfin qu'elle puisse assurer bientôt la paix de l'Europe. Ecoutez-moi... »

Ici Saint-Laurent se tut de nouveau, comme fâché de nous en avoir dit autant, et parut réfléchir profondément.

a Va donc ! lui dis— je ; nous aussi, nous écoutons.

— Messieurs, répliqua mon ami, je ne puis vous en rapporter davantage.

— Pourquoi? lui demandai-je.

— Parce qu'il y a là un secret qui touche à de si graves intérêts politiques, qu'il n'est qu'une seule personne au monde à qui je puisse le confier.

— Et à qui donc? nous écriâmes-nous.

— A l'Empereur, messieurs ! »

A ce nom magique ; l'Empereur! au ton d'inspiration avec lequel Saint-Laurent l'avait prononcé, continua mon acien camarade de collège, nous nous regardâmes en silence. Les uns souriaient d'un air d'incrédulité, les antres hochaient la tête en signe deconviction naissante; MM Spielmann se pinçait les lèvres de dépit de n'en pas ap-

prendre davantage, et son mari semblait enchanté de la réserve de son hôte, comme s'il avait pu craindre qu'une indiscrétion vînt le compromettre aux yeux des autorités françaises qui régissaient alors la contrée. Quant à moi, ne sachant trop que penser de tout cela, je dis à Arthur, en m 'efforçant de sourire :

« Soit! nous ne te demanderons plus à connaître le secret que feu sa Majesté autrichienne fa communiqué, puisque tu ne peux le confier qu'à l'Empereur, qui ne badine pas en matière de secret: mais nous diras-tu comment s'est terminée cette étrange entrevue": Le spectre ne t'aurait-il pas aussi chargé de quelques commissions pour nous autres?

— Je vous dirai, pour terminer, répondit Saint-Laurent, que le spectre ayant cessé de parler, me fit, en signe d'adieu, une légère inclinaison de tète, se dirigea vers une petite porte qui avait échappé à mes recherches et disparut, a J'ai bien l'honneur de vous saluer; au plaisir de vous revoir » , dit un de nos camarades en s'inclinant d'une façon burlesque. Le bruit de ses pas, qui se perdait dans l'éloignement, poursuivit Arthur, retentit encore quelque temps à mon oreille ; puis, je n'entendis plus rien. Je m'enveloppai dans mon manteau, et je m'endormis paisiblement jusqu'à l'aube. Vous savez le reste. »

Cette aventure singulière s'ébruita bientôt dans l'armée, où elle provoqua contre Saint-Laurent une foule de plaisanteries. Le général Sorbier s'indigna même qu'un officier aussi distingué que l'était notre camarade accréditât si longtemps une fable absurde ; il le lit appeler pour le tancer de ce qu'il appelait une honteuse mystification; mais Saint-Laurent soutint son dire avec autant de fermeté que de convenance. Sorbier conta tout à Berthier. Ce dernier invita Saint-Laurent à déjeuner et le questionna vivement; mais le jeune officier se montra inébranlable.

Or, à quelques jours de là, Berthier raconte lui-môme à l'Empereur la visite que Saint-Laurent a faite au château de Neuwsiedel, ainsi que l'eutretien qu'il prétend avoir eu avec Joseph II, mortdc-

PRÉDICTIONS. 153 pois près de vingt ans. L'Empereur qui, sans y croire, aime beaucoup le merveilleux; se plaît au récit de Berthier. Le lendemain, un officier d'ordonnance arrive dans notre cantonnement, porteur d'un ordre qui enjoint au lieutenant d'artillerie Saint-Laurent de se rendre à Schœnbrunn. On l'introduit dans le cabinet impérial.

« Ah ! ah î monsieur, lui dit Napoléon, c'est donc vous qui n'avez pas craint de nouer des relations avec les revenants? Vous avez vu l'empereur Joseph? m'a-t-on dit, et vous lui avez parlé? ajoute- 1- il en appuyant sur ces derniers mots.

— Oui, Sire.

— Vous êtes bien heureux ! réplique Napoléon en faisant un effort pour garder son sérieux. Et ce n'est qu-'à moi, avez-vous dit, que vous pouviez confier le secret important qu'il vous a dévoilé?

— Oui, Sire, à Votre Majesté seule.

— En ce cas, je vous écoute.

— Pardon, Sire, dit respectueusement Arthur, en jetant les yeux autour de lui ; j'ai l'honneur de répéter à Votre Majesté que c'est à elle seule...

— C'est juste, je n'y songeais plus. »

Et sur un signe de l'Empereur, toutes les personnes présentes sortirent du cabinet. Saint-Laurent lui raconta d'abord la scène nocturne du château ; et Napoléon, prenant ce visage sévère qui faisait trembler les plus hardis, regarda fixement Arthur en lui disant d'un ton bref :

« A propos, monsieur, je suppose que vous n'avez pas l'intention de me faire croire à des contes de bonne femme?

— Sire, je jure sur l'honneur de mon épaulette que je ne dirai à Votre Majesté que l'exacte vérité : ma raison s'y perd, je l'avoue ; mais ce que je vais vous apprendre, Sire, s'est passé sous mes yeux; je l'ai entendu, parfaitement éveillé. »

Saint-Laurent continua ainsi en laissant parler le spectre :

« Vous servez un grand homme. Devant lui s'ouvre un immense

avenir de gloire! Si l'ambition ne le porte pas à de folles entre- Tous ii. sa

prises, il peut surpasser, comme législateur, les plos grands hommes de l'antiquité et des temps modernes, comme il les surpasse déjà par les armes. »

En écoutant ces paroles, Napoléon avait fait un mouvement; ses sourcils s'étaient rapproches, ses yeux lançaient des éclairs.

« Pardon, Sire, se hâta d'ajouter mon ami, ce sont les eïprcssions textuelles dont s'est servi Joseph II à l'égard de Votre Majesté* Et..., 8irc..., ce n'est pas tout.

— Continuez, monsieur; il me semble que je ne vous ai pas interrompu.

— Un enfant, exalté par un faux patriotisme, essayera d'attenter à la vie de Napoléon ; mais* la Providence veille sur lui. »

Ici l'Empereur haussa les épaules en disant à voix basse : « Cela ne me regarde pas : c'est l'affaire du ministre de la police. Qu'il s'arrange.

— Bientôt une fille des Césars recevra de ses mains la couronne impériale de France. Un fils viendra perpétuer sa dynastie.

— Ah! ah! interrompit l'Empereur en so frottant les mains, le revenant a dit cela?

— Oui, Sire.

— Au fait, il doit en savoir plus long que moi, il est de la famille : continuez.

— Mais qu'après ce grand événement il dépose le glaive, qu'il laisse l'Allemagne en paix, qu'il consolide sa puissance, et qu'il continue ù faire le bonheur de ses sujets. Autrement... »

Saint-Laurent s'arrêta, l'Empereur reprit avec vivacité : « Autrement... Pourquoi ne continuez-vous pas?

— Sire, je n'ose, répondit mon ami.

— Et moi, monsieur, je veux tout savoir ! je veux voir jusqu'où a été poussée cette mascarade. Ne craignez pas de me déplaire; parlez, je vous l'ordonne.

— Autrement, continua Arthur d'une voix émue, que votre Em-

pereur tremble de mourir encore plus malheureux que l'infortuné Charles XII!

— Diable! s'écria Napoléon d'un ton moqueur, votre revenant ne me prédit pas un avenir couleur de rose. Est-ce tout?

— Ou\x Sire, tout.

— Eh bien ! répliqua-t-il en se frottant les mains, c'est ce que nous verrons. Quant à vous, monsieur, je vous défends de parler de cela à personne. Je saurai si vous êtes discret. Je ne veux pas non plus quo vous retourniez au château de Neuwsicdell. Je ne vous oublierai pas dans l'occasion. »

De retour chez notre hôte, Saint-Laurent ne nous dit pas un mot de son entrevue avec l'Empereur, et ce ne fut que bien longtemps après que les détails de cette entrevue me furent Connus. Le mariage de Napoléon avec la fille de l'empereur d'Autriche, au commencement de l'année suivante, donna lieu à de nombreuses promotions : Saint-Laurent passa en qualité de capitaine dans l'état-major. Dès lors nous nous perdîmes de vue. J'appris, par la suite, qu'à l'époque de la naissance du roi de Rome, il avait été décoré; qu'au commencement de la campagne de Russie, Napoléon l'avait appelé auprès de sa personne comme ofGcier d'ordonnance; et, qu'en ouvrant celle de 1813, il avait été nommé colonel, officier de la Légion-d'Honneur, et enfin, après Leipsick, général de brigade, baron...

— Un moment! dis-jc ici à mon ancien camarade en l'interrompant. Je sais qu'on avançait vite en ce temps-là ; mais dans tout ce que vous venez de me raconter, il me semble que rien n'a encore eu le moindre rapport avec les prédictions du magicien de Tivoli.

— Un peu de patience, m'y voici! Dans le court intervalle de la campagne de Moscou à celle de Saxe, Saint-Laurent obtint un congé d'un mois pour venir à Paris épouser MUe Eulalie, que Napoléon dota après avoir signé au contrat. Pendant ce temps, mon régiment avait été dirigé sur l'Espagne et incorporé dans une des divisions du général Suchct. J'étais au siège de Taragone. Suchet trouva son

bâton de maréchal sur les remparts de la place, et moi je perdis ma jambe dans la tranchée. Je fus amputé, décoré et réforme.

Je revins en Bretagne, dans ma famille, que je n'avais pas vue depuis mon entrée au lycée Impérial, et pendant longtemps je n'entendis plus parler de Saint-Laurent.

Napoléon était revenu de l'île d'Elbe. J'accourus à Paris dans l'espoir d'obtenir un emploi que j'avais longtemps sollicité et qui avait été donné au commencement de la Restauration à un vicomte ; cet emploi était devenu vacant par l'abandon volontaire qu'en avait fait le titulaire, qui n'était autre que le vieil émigré de l'armée de Condé, mon très-honoré correspondant à l'époque où j'étais à l'école militaire de Saint-Cyr.

Un matin, ayant mis mon placet dans la poche de mon ancien uniforme, je m'acheminais lentement sur ma jambe vers l'hôtel du ministre de l'intérieur, lorsque je fus accoste dans la rue du Rac par un homme que j'avais connu en Espagne. Nous nous étions perdus de vue depuis ma sortie du service. Il m'apprit qu'il était entré dans la maison civile de l'Empereur. Je lui fis part de mes espérances.

« Avcz-vous quelques bonnes recommandations? me dit-il.

— Je n'en ai d'autres que mes services, mes blessures et mon dévouement bien connu à l'Empereur. N'est-ce pas assez?

— Non. Votre demande dormira trop longtemps, comme beaucoup d'autres, dans les cartons. Voici un meilleur moyen : ce soir il y a spectacle au palais ; j'ai justement un billet d'entrée dont je puis disposer. Venez. 11 est impossible que dans le nombre des officiers généraux avec lesquels vous vous trouverez, vous ne rencontriez pas un ancien frère d'armes. Donnez-lui votre pétition. S'il veut la remettre lui-même & l'Empereur, je réponds du succès. Depuis son retour, Sa Majesté n'a encore rien refusé. Quant à vous, ajouta mon nouveau protecteur en jetant sur ma jambe un œil de compassion, vous réussirez, je vous le certifie.

— Ah! si mon ami Saint-Laurent n'était pas mort! m'écriai-jc.

PREDICTIONS. 157

— Qu'est-ce que ce Saint-Laurent? N'était-ce pas un ancien officier d'ordonnance de l'Empereur?...

— Oui!

—Celui-là a eu du crédit, c'est vrai ; mais d'autres lui ont succédé qui n'en ont pas moins que lui. Veuez ce soir.

— Dans quel costume?

— Parbleu! comme vous voilà. En uniforme, avec votre décoration et vos béquilles. C'est une tenue qui sera enviée par plus d'un de vos voisins. »

Le soir, la petite salle de spectacle des Tuileries offrait à mes yeux un tableau d'une variété et d'une richesse incomparables. L'Impératrice étant indisposée, l'Empereur occupait seul une grande loge située en face de la scène. Derrière lui se tenaient debout le grandmtfréchal, le major-général de la garde, les aides de camp de service, les chambellans et les pages. Dans les loges de côté les plus rapprochées de celle de Napoléon, se trouvaient les princes et les princesses de la famille impériale; à droite de la scène était la loge des ambassadeurs ; à gauche et en face, celle des ministres français. Les autres loges étaient occupées par les dames de la cour, resplendissantes de fleurs et de diamants. Les femmes des maréchaux, des sénateurs, des membres du corps diplomatique, des ministres, des hauts fonctionnaires, etc., y faisaient assaut de grâce, de jeunesse, de beauté ét de parure. Le parterre était rempli de généraux et de grands officiers de la maison civile et militaire de l'Empereur. Quant aux secondes loges et au cintre, toutes les places étaient occupées par des personnes qui, comme moi, avaient obtenu des billets. Les huissiers du palais faisaient l'office de contrôleurs. MM. les pages remplissaient les fonctions d'ouvreuses. Pendant lesentr'actes, qui furent très-courts, des valets de pied, en grande livrée, circulèrent partout, distribuant avec profusion des glaces, des gâteaux et du punch.

Dès le commencement du spectacle, qui avait été pour moi la chose la plus indifférente, une femme jeune encore avait attiré toute mou

attention. Sa ressemblance avec M"" Eulalic, avec la veuve de mon ami Saint-Laurent, veux-je dire, m'avait intrigué. Quoique cette dame me parût avoir pris de l'embonpoint, je ne pouvais douter que ce ne fût elle. Je m'adressai à mon voisin de droite, que je jugeai être un chambellan de LL. MM., à son habit rouge brodé d'argent.

« Celte dame, lui dis-jc, n'est-ce pas la baronne de Saint-Laurent?

— Non, monsieur, c'est la duchesse de Gatziano.

— Ah! je croyais cette dame veuve d'un officier général que j'ai beaucoup connu autrefois.

— Elle a été veuve en effet, mais elle s'est remariée l'année dernière avec le duc de Gatziano, ministre plénipotentiaire du royaume d'Italie. »

J'étais assis à l'entrée du parterre, où je m'étais placé en ma qualité d'officier amputé; je sortis pendant l'cntr'acle pour prendre l'air. Je rencontrai dans le couloir l'obligeant ami qui le matin m'avait donné le billet. Il me demanda si jeji'avais pas fait quelques bonnes rencontres relativement à ma pétition.

a Oui, lui dis-jc, mais il y a trop longtemps que j'ai perdu de vue celte personne ; je n'oserais m'adresser à elle.

— Qu'importe ! ne soyez pas si scrupuleux. D'un jour à l'autre un ordre de l'Empereur peut la renvoyer à son corps,

— C'est une duchesse!

— Vraiment! laquelle donc?

— La duchesse de Gatziano, la veuve de mon ancien ami le général Saint-Laurent, dont je vous parlais ce matiu.

— C'est l'Empereur qui l'a mariée en secondes noces à l'île d'Elbe. Je me charge de vous présenter. Après le spectacle, trouvez-vous dans le salon d'attente qui précède le grand vestibule. La duchesse , est très-rieuse, très-obligeantç; clic a un grand crédit, Avez-vous votre placct?

— 11 est dans ma poche.

— Très-bien ! Au revoir, »

PRÉDICTIONS. m

Le spectacle achevé, je suivis la duchesse de Gatziano qui, arrivée dans le salon d'attente, s'assit auprès de quelques femmes en attendant qu'on vînt lui annoncer sa voiture; mon protecteur me conduisit en face d'Eulalie et lui dit :

« Madame la duchesse me permettra-t-elle de lui ramener un réfractai re? »

Je saluai avec la grôced'un homme qui n'a qu'une jambe. Eulalie m'accueillit avec bienveillance. Je lui remis mon placct ; clic s'en chargea en m'assurant qu'elle me recevrait avec plaisir le lendemain matin.

Rentré chez moi, je réfléchis à ce qui venait de m'arriver, et je me rappelai alors les prédictions du magicien de Tivoli, qui se trouvaient réalisées à la lettre. Tout cela me préoccupa tellement, que toute la nuit je ne rêvai que magicien, apparitions, boulet de canon, duchesse et diableries.

Le lendemain, je me présentai à l'hôtel de la duchesse de Gatziano, faubourg Saint-Honoré. Elle me reçut dans un négligé à la mode du temps : de* pantoufles de tricot de soie, un peignoir de cachemire blanc qui dissimulait sa taille devenue un peu forte, et un petit voile d'angleterre posé en marmotte sur sa tète blonde. Elle s'excusa avec une spirituelle coquetterie de ce qu'elle n Vivait pas encore trouvé le moment de se faire ôter ses papillottes par sa femme de chambre..

a Je vous reçois en ami » , ajouta-t-ellc avec un sourire bienveillant; puis elle regretta beaucoup que le duc, son mari, fût absent (l'Empereur l'avait chargé d'une mission), parce qu'elle aurait été charmée de me présenter à lui. Je l'écoutais avec ravissement; mais malgré le respect que son titre et sa position dans le monde devaient naturellement m imposcr, je Pintcrrompiâ tout à coup au milieu d'une phrase par un éclat de rire inextinguible qui dut lui paraître fort inconvenant. Je venais de lire distinctement sur une de ses papillotes ma signature, et sur l'autre ces mots : Monseigneur.,, de votre exeell... Plus de doute ! ma supplique avait été employée en papillotes.

Il me fallut cependant expliquer cet excès de gaieté : je le fis avec franchise. Eulalie rougit un peu, mais comme elle avait de l'esprit, elle en rit avec moi. Ses papillotes lui rappelèrent ainsi que la veille je lui avais remis un placet à la sortie du spectacle de la cour. J'aurais longtemps cherché une transition pour l'en faire souvenir si en arrivant j'eusse été assez malheureux pour la trouver coiffée.

II est une chose surtout que je ne trouvai ni l'occasion ni la volonté de lui rappeler, c'est l'ancienne amitié qui m'unissait à son premier mari. De son côté, Eulalie ne me parla pas pfus de Saint- Laurent que s'il n'eût jamais existé!

Bref, huit jours ne s'étaient point écoulés après celte visite que j'avais obtenu du ministre, je ne sais comment, l'emploi que je désirais. »

A cet endroit de son récit, mon ancien camarade fit une pose et m'offrit un porte-cigare.

« J'espère, lui dis-je en allumant celui que j'avais accepté, que vous dûtes enfin croire aux prédictions?

— Moi? fit-il en chargeant une vieille pipe d'écume de mer, au contraire, j'y crois moins que jamais. Je ne vous ai pas encore tout dit.

— Il me semble que \ous venez de me donner la morale : cette rencontre à la cour avec la veuve de Saint-Laurent devenue duchesse; la place obtenue par sa protection...

— Vous n'y êtes pas ; la véritable morale, la voici. Je ne voulus pas quitter Paris sans rendre une visite d'adieu au brave général Daumesnil, alors gouverneur de Vincennes, qui m'avait toujours témoigné beaucoup d'intérêt, peut-être à cause de l'espèce de conformité qui existait entre nous, veufs l'un et l'autre de la même jambe. Je vins ici. Dans notre conversation, il fut question de Saint- Laurent, qu'il avait beaucoup connu, lorsqu'il faisait partie de l'étatmajor de l'Empereur.

— C'est bien malheureux, dis-je au général, qu'il soit mort en 1814 ; il serait certainement maréchal de France aujourd'hui. »

A ces mots Daumesnil me regarda d'un air ironique.

« Que me dites-vous là, mon cher? Il est très-heureux au contraire qu'il ait rencontré un boulet sur son chemin, car autrement savei-vous où il serait allé tôt ou tard ?..# Aux galères.

— Je ne vous comprends pas, mon général*

— Croyez-vous que l'Empereur soit homme à se laisser mystifier impunément comme l'a mystifié Saint-Laurent, tout brave et eicellent officier qu'il était? Et cependant, si jamais quelqu'un a été comblé de faveurs, c'est lui. Vit-on jamais dans l'armée un avancement plus rapide? Ce serait scandaleux, si ce n'était bouffon. Que voulez-vous! l'Empereur n'en fait jamais d'autres lorsqu'il s'engoue

— Mais, mon général, répliquai-je, l'avancement de Saint-Laurent n'eut d'autre cause, dit-on, que les avertissements qu'il donna à l'Empereur, d'après les révélations qui lui avaient été faites par Joseph H. J'ai ouï dire à des personnages haut placés dans la confiance de Sa Majesté, que Napoléon avait voulu récompenser dans la personne de Saint-Laurent celui qui l'avait averti du danger qu'il courait à Schœnbrunn avant que Straaps tentât de l'assassiner; celui peut-être qui, le premier, lui inspira l'idée d'épouser Marie- Louise; celui enfin qui lui avait prédit la naissance du roi de Rome.

— Laissez-moi donc, mon cher, interrompit brusquement Dauroesnil en haussant les épaules; et vous avez pu croire à de semblables sornettes, vous?

— Mais..., oui, mon général, et je n'ai pas été le seul.

— Je ne vous dirai qu'un mot, reprit-il : ces révélations, ces apparitions, tout cela, dis— je, n'a jamais existé que dans la tête fêlée de Saint-Laurent.

— Cependant, mon général, répliquai-je froidement, j'étais du nombre de ceux qui, le soir, le conduisirent au château de Neuwsiedel, où il passa la nuit. J'étais présent, le lendemain matin, lorsqu'il revint nous (aire le récit de son entrevue avec l'ancien monarque autrichien :je lésais bien peut-être î

mu ii. it

— D'accord t mais ce que tous ne savez pas, c'est qu'avant de s'endormir dans ce château, comme il le fit fort tranquillement et sans être dérangé par personne, il but la bouteille entière de rhum qu'il avait apportée aveoMuî ; il se grisa et rêva tout ce qu'il vous débita depuis ainsi qu'à l'Empereur.

— Serait-il possible! m'écriai-je.

— C'est l'exacte vérité, reprit-il en riant de mon étonnement. Parbleu! je dois le savoir, puisqu'il me l'avoua avant de mourir, et que cette idée d'avoir pu tromper l'Empereur sans le vouloir, car il était alors de bonne foi, attristait encore ses derniers moments. Soit amour-propre, soit crainte, il n'avait jamais osé démentir la fable enfantée par son cerveau dans un moment d'hallucination.

— Et l'Empereur a su la vérité?

— Je lui en parlais encore avant son départ pour l't le d'Elbe; Il se contenta de me répondre froidement : « C'est possible, mais Saint-Laurent a bien deviné. Toutes ses prévisions ont été justifiées par l'événement. » Puis il a changé subitement de conversation *

— Voilà, mon cher ami, ce que le général Daumesnil m'a dit, à moi, en 1815, répliqua mon vieux camarade en secouant dans la paume de sa main les cendres de sa pipe. Et il ajouta d'un air triste : « Ce n'était pas le seul imposteur que l'Empereur eût dans son entourage; mais par malheur, de tous les menteurs auxquels il eut affaire, ce fut le seul qui lui dit la vérité. »

A ces mots, je lui tendis la main en signe de remerciement, et je m'apprêtai à le quitter : il était tard.

« Revenez quelquefois à Vincennes, me dit-il encore en me serrant cordialement la main dans les deux siennes, j'ai bien d'autres choses à vous conter. »

Je le lui promis

LÀ R33I1TB K0RTSU3S.

ESQUISSE BIOGRAPDIQUB.

« Lrt morts pour qui l'on prie

Ont sur leur lit de terre une herbe plus lleuric, Ils entendent du cjel le cantique lointain. »

Victor Hugo.

I y a des noms et des événements que leur solennité même semble soustraire à l'histoire contemporaine, et qui attendent, non pour être appréciés, mais pour être consacrés comme ils doivent l'être, une époque lointaine de recueillement et de maturité.

La louange des plus hautes qualités auxquelles l'humanité puisse s'élever est un écueil pour l'histoire tant qu'elles ornent encore la terre : juste, elle paraît exagérée au lecteur froid ou partial ; modérée, elle est imparfaite pour le lecteur sensible.

Si nous n'avions consulté que notre cœur, ou un sentiment respectueux des convenances, nous nous serions contenté d'écrire ici :

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