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DUCHESSE DE SAINT-LEU

S octobre 1837.

Mais nous devons des faits au lecteur, et ces noms, ces qualités, ne sont qu'un éloge.

Nous laissons à des historiens plus habiles et plus éloquents le soin d'écrire une si noble vie. Quant à nous, les faits ont aussi leur éloquence, et la relation la plus 6dèle devient le meilleur panégyrique.

Hortense-Eu génie de Beauharnais, reine de Hollande, duchesse de Saint-Leu, était née à Paris, le 10 avril 1783, dans la maison qu'habitait Mae Renaudin, tante de sa mère, Joséphine Tascher de La Pagerie, qui avait épousé le vicomte Alexandre de Beauharnais.

Quelques années plus tard, c'est-à-dire en 1787, une sorte de rupture ayant éclaté entre M*" de Beauharnais et son mari, Joséphine, que son aïeule désirait revoir, partit pour la Martinique et emmena sa fille, qui n'était encore qu'une enfant. A cette époque, les hommes de couleur annonçaient hautement la résolution de reconquérir leurs droits naturels; une crise terrible et prochaine semblait inévitable. Un soir, les cris : Au feu! aux armes! viennent tout à coup jeter l'alarme dans l'habitation de Joséphine ; des détonations d'armes à feu lui font deviner le danger qui la menace ; elle enlève précipitamment sa fille du berceau où elle dormait, l'enveloppe à la hâte dans un rideau, s'élance hors de la maison et court, à peine vêtue, jusque sur le port où un capitaine français, touché de compassion, consent à la recevoir sur son bord.

M"6 de Beauharnais revint donc à Paris vers la fin de Tannée 1790, et se logea à l'hôtel des Asturies, rue d'Anjou-Saint-Honoré. C'est là que les griefs que le vicomte croyait avoir contre sa femme disparurent devant la justification pleine de franchise et de dignité que lui donna Joséphine, et jamais la petite Hortense ne passa de moments plus heureux que ceux qui suivirent cette réconciliation ; mais ils furent de courte durée. Sa mère fut bientôt traînée en prison et son père à l'échafaud. Hortense, restée seule avec son frère, allait se trouver sans appui, sans moyens d'existence, caries biens de leurs parents avaient été séquestrés et le scellé immédiatement apposé partout, lorsque Mma Holstein, ancienne voisine de campagne de MM de Beauharnais, qui avait vu élever les deux enfants, les

LA REINE HORTENSE. 165 recueillit chex elle; et, toat le temps que dura la détention de leur mère, leur prodigua les soins les plus touchants. Ces premières épreuves du sort préparèrent de bonne heure la jeune Hortense à supporter courageusement les revers qui devaient l'assaillir un jour.

M"" de Beauharnais, ayant enfin recouvré la liberté, plaça sa fille dans le célèbre pensionnât de Saint-Germain, dirigé alors par M"* Campan, tandis qu'Eugène fut placé à Paris, chez H. Verdière, instituteur. Quelques mois après, M"' Campan avait été chargée d'apprendre aux deux enfants que leur mère allait devenir Mme Bonaparte, et, dans leur ignorance de l'avenir , ceux-ci se montrèrent fort affligés de savoir qu'ils allaient avoir un beau- père. Hortense resta à Saint- Germain pendant le voyage que 6t sa mère en Italie, en 1796, où elle accompagna son mari qui venait d'être nommé général en chef; Eugène, quoiqu'a peine âgé de quatorze ans, suivit son beau-père en qualité d'aide de camp.

Dès son arrivée chez MBC Campan, Hortense avait captivé l'amitié de ses compagnes. C'est là qu'elle trouva celte amie de sa vie, M11* Cochelet, qui naguère encore était sa lectrice, et cette sœnr véritable, cette âme tendre et pure, Adèle Auguié, sœur de la maréchale Ney, qui, dans la suite, épousa H. de Broc, et devint sa dame d'honneur lorsque le royaume de Hollande lui échut en partage.

Après les événements du 18 brumaire, Hortense sortit de pension et ne quitta plus sa mère; elle vint avec elle habiter, aux Tuileries, un petit appartement meublé le plus simplement du monde. Transportée si jeune encore au milieu d'une cour nouvelle, toute remplie de la gloire du premier Consul, son beau-père, elle ne changea rien à ses habitudes laborieuses et à ses utiles délassements. Le fragment d'une lettre de Mm' Campan, écrite à cette époque à son élève chérie, ainsi qu'elle l'appelait, est curieux à lire aujourd'hui, comme développement des belles qualités de l'âme et de la simplicité de caractère de son auguste élève.

« J'aime à me rappeler, cher ange, lui disait cette femme célèbre, vos premières et sages alarmes sur cet élan que prit votre fortune;

j'aime à les rappeler à vous-même. Elles étaient un pressentiment trop justifié depuis. Vous souvenez-vous de cet air si abattu avee lequel vous nous disiez, à la pauvre Adèle (Mmode Broc) et a moi : « Mon beau-père est une comète dont nous ne sommes que la queue; « il faut le suivre sans savoir où il nous porte. Est-ce pour notre « bonheur? est-ce pour notre malheur? » Et ce jour, en regardant une jolie figure qui représentait la roue de la fortune, vous me dites : « Il faut toujours avoir les yeux là-dessus : tantôt en haut, « tantôt en bas. » Et cette impatience de votre tendre mère, de ce que vous ne descendiez pas pour le moment du dtner, à la Malmaison, le premier Consul étant déjà entré dans la salle à manger, ce qui la fit monter à votre appartement, où vous Taisiez ce beau paysage, pour vous gronder et vous demander si vous comptiez gagner votre pain en artiste pour travailler avec une telle ardeur; et votre réponse si philosophique pour votre âge : « Ma chère maman, dans le siècle- « où nous sommes nés, qui peut nous répondre que cela ne sera « pas? » etc.

Déjà la fille de Joséphine avait été recherchée par ce que la France comptait alors de plus riche et de plus illustre : mais elle avait constamment refusé les partis qu'on lui avait offerts. Napoléon, qui regardait son frère Louis comme un fils, parce qu'il l'avait en quelque sorte élevé, désirait vivement lui donner sa belle-fille en mariage; les enfants qui naîtraient de ces deux personnes, également chères, devant être adoptés par lui. Dans cette union, la politique et les convenances étaient peut-être plus écoutées que les sentiments secrets des jeunes gens; quoi qu'il en soit, ce mariage se fit le 7 janvier 1802, à une heure du matin, dans la chapelle des Tuileries, en présence de Napoléon, de Joséphine et des consuls Lebrun et Cambacérès. Louis avait à peine vingt-quatre ans; aV* de Beauharnais n'en comptait pas plus de dix-huit, et cependant cette naion* bien que convenable en apparence, n'en fut pas moins, pour M"* louis surtout, une source de longs chagrins dont elle semblait se consoler en cherchant à faire le plus de bien possible. »<. ^ * .

Ce fut aux prières et aux sollicitations de la princesse Louis que, dons les premiers jours de l'Empire, Armand dePolignoc, le marquis de Rivière et Lojôlais, tous trois impliqués dans la conspiration de Georges Cadoudal, et condamnés à mort, furent redevables de-la vie.

De son mariage avec le frère de Napoléon, UT Louis eut un premier fils, puis ton second, qui fut baptisé à Fontainebleau par le pape Pie VII, après le sacre. Jusque-là ces deux enfants étaient destinés à succéder à l'Empire, avenir bien magnifique sans doute ; mais dansée progrès si rapide de la fortune, Hortense demeura la même : ces pompes impériales, par lesquelles le génie même de Napoléon s'était laissé éblouir quand sa gloire en avait si peu besoin, la trouvèrent toujours modeste, naturelle et corrigeant, par la simplicité de son àme, cette grandeur extérieure qui lui était i ni po sé e .

En 1806, le sort ayant placé M"" Louis sur le trône de Hollande, elle fut malheureuse de son élévation même, et ne le cacha pas, car il lui fallait quitter la France et sa mère. Son départ fut encore marqué par un bienfait : M. de Montmorency vînt la supplier d'intercéder auprès de l'Empereur en faveur de Mw de Gesvres, que Fouché avait exilée de Paris. La reine se rend à Saint-Cloud, représente à l'Empereur l'extrême rigueur de son ministre qui avait expatrié une femme âgée de plus de quatre-vingts ans, sans fortune et dernière descendante de Duguesclin. Napoléon, étonné, lui répond :

a Écrive» à l'instant à M. de Montmorency que, non-Seulement Mm de Gesvres peat revenir à Paris, mais que, comme seule descendante de Duguesclin, dès ce moment je lui accorde sur ma cassette 6,000 fr. de pension, avec le rappel d'Une année. De mon côté, je vais écrire au ministre de la police en conséquence. »

Hommage éclatant rendu par l'Empereur à la valeur patriotique, et qu'elle méritera toujours, à quelque temps, à quelque cause «jubile appartienne.

En Hollande, au mois de mai 1807, la plus grande infortune qui puisse briser le coeur d'une mère vint frapper celui de la reine. Son fils aîné mourut. Jamais on ne vit l'Impératrice Joséphine en proie à un chagrin plus concentré. 11 semblait que la menace d'un divorce était dans chacune des larmes de sa 61 le. Il nous serait impossible de bien peindre le naturel charmant de cet enfant. L'infernale méchanceté qui a poursuivi Napoléon jusque dans ses affections les plus saintes a fait, de la ressemblance morale que le jeune prince avait avec lui, à cause de la fermeté qu'annonçait déjà son caractère et de la fierté de son jeune cœur, un sujet de calomnie tellement infâme, ou plutôt si absurde, que nous croirions nous manquer à nous-mème si nous voulions seulement essayer de le réfuter. Aussi arriva-t-il plus d'une fois à Napoléon de sourire à l'avenir de la France en contemplant cet enfant. Un jour qu'il venait de passer une revue, il avait déposé son épée et son chapeau sur un des sièges de son cabinet. Le petit prince, accoutumé à être gâté par son oncle qui le laissait toucher à tout dans son cabinet, s'empare de Cépée, la passe en bandoulière autour de son cou, place sur sa tête le fameux chapeau, qui lui descend jusqu'au menton, et se met à marcher derrière l'Empereur avec beaucoup de gravité, en faisant avec sa voix, qu'il tâche de grossir, un rrrran plan plan de tambour, qui rappelle une des marches des grenadiers de la vieille garde. Napoléon fut singulièrement touché de cette scène, et embrassa tendrement le petit tapageur.

La reine quitta la Hollande pour chercher, non pas des consolations (quelle est la mère qui se console de la mort de son enfant!) mais au moins un adoucissement au désespoir qui la tuait. Elle se rendit aux eaux de Cauterets, ou elle se fit adorer, ainsi que partout où on avait le bonheur de la posséder. Et comment n'eût-elle pas été chérie? Elle rachetait les conscrits et dotait les jeunes filles pauvres. Dans son palais, la calomnie n'eut jamais de prise auprès d'elle, sans doute parce qu'elle avait été beaucoup calomniée ellemême, et que, mieux que personne, elle savait tout ce que la haine peut inventer de faux pour perdre un ennemi. N'aimant pas à en—

tendre parler mal des autres, il arriva un jour qu'une de ses dames hollandaises voulut faire quelques caquets sur des femmes qu'elle recevait, et que cette dame qualifiait d'orangisles et de révolutionnaires, la reine lui répondit froidement :

* « Madame, je suis ici étrangère à tous les partis ; je reçois tout le monde également bien, parce que j'aime à penser du bien de tout le monde, et que je n'éprouve d'impression défavorable que de ceux qui me disent du mal des autres. »

L'instant du divorce approchait; le courage de Joséphine allait être misé la plus forte épreuve. L'Impératrice, sentant qu'elle aurait besoin des consolations de sa 611e pour supporter le coup affreux qui devait la frapper, elle et sa famille, l'appela auprès d'elle. Une fois Joséphine descendue du premier trône du monde, ses petits-hïs n'avaient plus l'espoir d'y monter ; ils perdaient, sinon le présent, du moins l'avenir. Eh bien! dans les délibérations si pénibles qui préparèrent ce grand événement, pas une réQexion pour le retarder, pas un mot pour retenir cette couronne qui échappait à ses enfants ne sortit de la bouche de la reine. La noblesse du sacrifice en égala l'étendue ; mais aussi, dès ce moment , devenue plus nécessaire à sa mère qu'à son mari, sa santé d'ailleurs devenant de plus en plus chancelante, elle se sépara du roi. Louis lui-même désirait cette séparation; depuis quelques années, les chagrins s'étaient trop accumulés dans le cœur de la reine pour qu'ils ne dussent pas consumer sa vie.

Au printemps de 1813, elle partit pour les eaux d'Aix, en Savoie, après avoir laissé ses enfants à la Malmaison, bien que ces sortes de séparations fussent toujours pour cette tendre mère un grand sujet d'alarmes.

Dn matin, après le déjeuner, c'était le 10 juin, la reine monte en calèche avec quelques dames de sa maison et se dirige vers la jolie cascade de Grésy, située à deux lieues d'Aix. Bientôt la voiture est laissée sur la route, et l'on s'approche du moulin que desservent les eaux du torrent. Pour le bien voir, il fallait passer

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sur une planche posée en travers d'un petit bras d'eau qui allait d'une vitesse effrayante ; la reine, avec la légèreté d'une sylphide, touche à peine le pont mobile qu'elle est déjà de l'autre côté ; Mme de Broc la suit, mais le pied lui manque et elle diiparatt dans le gouffre. La reine, qui est seule sur le rocher de l'autre bord, pousse un cri» affreux et, ne pensant qu'à son amie, arrache son châle de dessus ses épaules, le jette dans le gouffre en eu retenant un des bouts, et appelle à grands cris celle qui ne peut plus lui répondre. La planche ayant été entraînée, la reine, au risque de sa vie, s'élance sur l'autre bord Rappelle du secours : on, arrive de toutes parts, on veut l'emmener parce qu'on craint l'état de torpeur dans lequel elle est plongée... j

« Nonl s'écrie-t-elle, j'y suis décidée, je ne quitterai pas d'ici qu'on, n'ait retrouvé son corps. »

Et, s'asseyant au pied d'un arbre, la tète dans ses mains qu'elle inonde de, larmes, n'ayant plus ni force ni espoir, elle répète d'une voix entrecoupée :

« Mon Dieu ! que vous ai-je fait pour me traiter si cruellement? N'étais-je pas déjà assez malheureuse? »

Enfln, après des efforts inouïs, on parvint à retrouver le corps de Mmc de Broc, qui n'était plus qu'un lambeau. Rien ne saurait peindre le désespoir de la reine ; sa douleur ne trouva de consolation que dans de nouveaux bienfaits : de retour à Àix, elle crut ne pouvoir mieux consacrer la mémoire de son amie qu'en fondant un hôpital pour les pauvres de la ville.

A Rapproche des alliés, en 18H* elle rejoignit l'Impératrice sa mère à Navarre. Là, une femme fort honorable, Mmc de La Colinièrc, vint la supplier de s'intéresser à un de ses neveux, M. de Charrette, qui s'était soustrait au service des gardes d'honneur et avait été impliqué dans le procès intenté à ceux de ses camarades qui avaient attenté aux jours de M. Philippe de Ségur, leur colonel. Ce jeune officier dut à la reine de ne pas être fusillé.

Il est un spectacle qui contriste l'âme et la révolte : c'est celui de

LA RÊINE HORTENSE. itl

la patrie envahie. Nul n'en souffrit d'an cœnr pins français qu'Hortense, quel qne fût d'ailleurs le respect des coalisés pour elle. Le 28 mars, la maréchale Ney était venue la chercher pour aller aux Tuileries; à une heure du matin, la reine revint à son hôtel de la rue Cérntti avec une expression de physionomie qu'on ne lui avait jamais vue. Tout était fini.

a La faiblesse, la lâcheté dont je viens d'être témoin sont inouïes ! s'écria~t-elle. Le crolra-fr-on? on part!... On perd la France et l'Empereur!... Oh! dans les grandes circonstances, les femmes seules ont du courage!... Lorsque le sort nous a élevés, et que les destinées d'un pays dépendent de la nôtre, n'est-ce pas un devoir de se maintenir aussi haut que la fortune nous a placés? »

La reine répéta alors à ceux qui l'entouraient ce qu elle avait dit a Marie-Louise :

« Ma sœur, vous devez savoir qu'en quittant Paris vous neutralisez sa défense, et qu'ainsi vous perdez votre couronne et la notre. Je vois que Votre Majesté fait ce sacrifice avec beaucoup de résignation. »

La fille de Pempereur d'Autriche lui avait répondu : « Vous avez raison; mais ce n'est pas ma faute; le Conseil l'a décidé : l'archifchancelier prétend que je ne puis pas faire autrement.»

Hortense n'avait pu s'empêcher de sourire de colère et de pitié. Le lendemain, elle était à Navarre.

Le fi avril, Joséphine et sa fille reçurent toutes deux dé l'empereur Alexandre l'invitation de revenif à la Malmàison, a si elles ne préféraient, leur disait-il, recevoir sa Visite à Nàvârre même. » Cette demande était aussi flatteuse que délicate*; le monarque s'autorisait de tout le bien qu'il avait entendu dire de ces princesses, èt semblait plus heureux de les connaître que fier de les protéger. Hortense «rusa. Lë plus difficile n'est pis toujours J'obéif' à son devoir, mais de' choisir de deux devoirs également pressants. Placée entre deux impératrices, Fuhè sa mère, l'autre sa souveraine, elle n'hésita

point, parce qu elle s'était dit d'avance que sa place était avec la plus à plaindre, et elle se rendit è Rambouillet où Marie-Louise était prisonnière. L'empereur d'Autriche ayant décidé que sa fille irait à Vienne, Horteose revint à la Malmaison où la rappelait la douleur de sa mère, inconsolable de l'infortune de Napoléon.

L'intérêt qu'inspira à tous les souverains alliés la noble conduite de la fille de Joséphine fut tel, qu'ils voulurent la séparer de la famille de son mari et lui assurer un sort indépendant; mais elle repoussa le privilège de n'être pas aussi malheureuse que les autres. Quels motifs doue lui firent accepter, en 1814, les biens assignés par le traité de Fontainebleau, et dont on formait le duché de Saint- Leuî L'avenir de ses enfants, objets trop chers pour ne pas servir d'eicuse à une mère, au moment où ce même traité de Fontainebleau venait de les dépouiller.

Un immense chagrin lui était bientôt réservé. Quand le sort frappe une fois, il se platt a répéter ses coups. Sa mère mourut le 19 mai 1814. Cette perte la priva du seul appui qui lui restait. Elle eût pu être heureuse encore si tous ceux qui lui devaient la vie, la liberté, se fussent contentés de l'oublier; mais la plupart se changèrent en autant d'ennemis qui, pour la perdre, en firent une suspecte et bientôt une coupable. Quant à elle, plus elle avait fait d'ingrats, moins elle aurait voulu être ingrate. Croyant avoir è remercier Louis XVIII de ce qu'il avait consenti à un arrangement favorable à ses enfants, elle lui fit une visite d'étiquette après son deuil. Le roi la reçut très-bien et la loua hautement devant les femmes de la nouvelle cour. Celles-ci eussent passé sur un simple accueil , elles ne purent pardonner l'éloge. Elles dénoncèrent la duchesse de Saint-Leu comme l'auteur de tous les mécontentements qui, plus tard, se dénouèrent par le retour de l'Ile d'Elbe, comme si les prodiges s'opéraient par l'intrigue!...

Le »?ir du 19 mars 1815, une des femmes de la reine rentra précipitamment à l'hôtel et remit à sa maîtresse une lettre que Fouché lui avait fait tenir pour elle. La reine ouvre le billet mystérieux et

•U avec effroi que le matin des chouans ont endossé l'uniforme des chasseurs de la garde impériale pour aller au-devant de Napoléon et l'assassiner.

«Grand Dieu, est-ce possible! s'écrie-t-elle comme anéantie; maiscomment prévenir l'Empereur? où trouver quelqu'un qui veuille se dévouer? Quiconque serait arrêté porteur d'une lettre pour lui serait perdu, a moins que Vincent ne veuille s'exposer! »

La soirée était déjà très-avancée, on eut beaucoup de peine à trouver ce valet de chambre de la reine, qui consentit avec joie à se charger de la mission et à exposer sa vie pour son Empereur.

« Va, lui dit Hortense en lui remettant le billet de Fouehé, prends un de mes chevaux et ne perds pas un moment. »

D'abord, arrêté à Villejuif par les troupes du duc de Berry f elles ne lui permettent de continuer sa route que le lendemain matin. A la Cour de France, il rencontre Deschamps, fourrier de l'Empereur, qui lui donne l'assurance qu'il rejoindra Sa Majesté à Essonne. Vincent ne peut aller aussi vite qu'il le voudrait, parce que la population accourue de toutes parts encombre la route. Enfin il distingue au loin, à travers un nuage de poussière, une berline escortée par des lanciers polonais : c'est Napoléon ! Il est accompagné du grandmaréchal Bertrand, du général Drouotetdu duc de Vicence. Vincent s'acquitte de la commission.

« De quelle part? demande l'Empereur avec vivacité.

— Sire, de la part de Sa Majesté la reine de Hollande, répond Vincent en pleurant de joie.

— Ah! ah! cette pauvre Hortense!... Se porte-t-elle bien?

— Oui, Sire.

— Paris est-il tranquille?

— Oui, Sire.

— C'est bon! nous allons voir ça. »

A six heures du soir, le 20 mars 1815, Hortense se rendit aux Tuileries, accompagnée de sa belle-sœur la reine Julie. Napoléon y arriva à huit heures. Les deux reines allèrent à sa rencontre dans

les grands appartements, non sans courir plusieurs fois le risque

d'être étouffées par la foule. Ayant pénétré jusqu'à l'Empereur, la

reine se précipita à ses genoux sans pouvoir prononcer une parole. Napoléon la releva aussitôt avec bonté, l'embrassa affectueusement, et lui demanda où étaient ses enfanta.

a Sire, ils sont en sûreté, répondit-elle suffoquée par les larmes.

— Madame, reprit Napoléon avec une sorte de froideur, quoique vivement ému lui-même, vous ave* placé més neveui dans une fausse position, au milieu de mes ennemis. .. Je compte sur votre frère; je pense qu'il viendra, je lui ai écrit de Lyon... Et votre procès avec Louis, où eh est-il ?

— Ah ! Sire* s'écria la reine, le retour de Votre Majesté me te fait gagner! »

Les Bourbons s'étaient enfuis précipitamment de Paris la nuit qui précéda la rentrée de Napoléon. La duchesse d'Orléans, mère de Louis-Philippe, qui s'était cassé la jambe quelques jours auparavant, fit savoir à Hortense son état de souffrance. Aussitôt celle-ci fait dire à la princesse qu'elle se trouve heureuse de pouvoir la prendre sous sa protection, et le jour suivant elle fetourne aux Tuileries, intercède pour la princesse, et ne quitte l'Empereur qu'après avoir obtenu pour la duchesse d'Orléans la permission de rester à Paris tant qu'elle le jugera convenable, avec la certitude d'y êtré traitée selon son rang. Une semblable autorisation fut également accordée à la duchesse de Bourbon ; et comme Napoléon ne faisait jamais les choses à demi, il fixa a la première une rente de cinq cent mille francs, et à la seconde une pension de deux cent cinquante mille.

La nouvelle officielle des désastres de Waterloo était parvenue dans la capitale qu'on en doutait encore ; Mais Napoléon revint à Paris, et le voile fut déchiré. Le 25 juin 1815, Hortense, croyant avoir accompli son triste devoir jusqu'au bout, quitta la Malmaison, qu'elle ne devait plus revoir, après avoir adressé à l'Empereur un adieu qui devait être éternel et l'avoir supplié d'accepter la seule fortune dont elle pût disposer : un collier estimé deux cent mille

francs, le même dont Napoléon» dès son arrivée à Sainte-Hélène^ confia la garde à M. Las Cases, dans la crainte qu'on ne lelui enlevât, comme déjà on avait fait de son argent et de ses bijoux.

Cependant, les haines déchaînées contre la duchesse de Saint-Leu menaçaient d'aller jusqu'à la violence. A peine était-elle de retour à son hôtel, qu'elle reçut un ordre brutalement confci et signé Muffling, gouverneur Paris, qui lui enjoignait de quitter la capitale dans les vingt-quatre heures, et lui accordait trois1 jours pour sortir de France. 'Apres ; tant d'agitations, le repos étant devenu Tunique besoin de la reine, elle tourna ses yeux vers la Suisse, et résolut d'aller s y. réfugier. A Dijon, des émissaires s envoyés on no sut jamais par qui et embusqués sur la route, tentèrent de l'enlever pour la retenir prisonnière. A Genève, on ne Voulut lui permettre ni de rester en ville, ni de passer outre* Elle se souvint alors de l'hospice qu'elle avait fondé à Aix : ses habitants ne l'Avaient pas oubliée. Elle y attendait la décision qu'il plairait aux puissances alliées de prendre à son égard,' lorsque > tout à' coup un envoyé du roi son mari se présente, porteur d'un jugement par lequel elle se voit contrainte de se séparer de son (ils aîné. Il lui fallut encore * obéir. Enfin, elle obtint un passe-port qui lui permit de traverser la Suisse et d'aller s'établir sur les bords du lac de Constance. >

Là, daus une modeste retraite appelée Arenenberg, un fils, digne de celle dont le nom s'était mêlé à toutes les grandeurs de l'Empire, un petit nombre d'amis demeures fidèles, parfois quelques habitants des châteaux voisins, tels étaient les hôtes habituels du château/ Dans leurs conversations du soir, ils aimaient à évoquer les souvenirs d'un passé qui, quoique récent encore, a déjà pris les proportions colossales que l'histoire lui donnera un jour.

Le fils aîné de la reine, Napoléon-Louis, venait d'épouser s# cousine, seconde fille du roi Joseph, et vivait près de son père à Flor rence. Il était rempli de feu et dévoré do besoin de dépenser se* facultés pour le bonheur des autres; malgré les grandeurs qui avaient environné son enfance et dont sa mère avait tant redouté

l'influence pour l'éducation qu'elle voulait lai donner, il avait adopté les maximes qu'elle lui répétait souvent : « Qu'il faut être homme avant d'être prince ; que l'élévation du rang n'est qu'une obligation de plus envers ses semblables, et que l'infortune noblement supportée rehausse encore de nobles qualités. » Mais les malheurs sans nombre de sa famille devaient être pour lui la meilleure des leçons. Son frère, Louis-Napoléon, avait les mêmes sentiments et le même caractère. La révolution de Juillet trouva l'aîné au milieu de ses travaux industriels, et le plus jeune à l'école militaire de Thun, dans le canton de Berne, n'ayant qu'un désir, celui d'obtenir un jour son retour en France. Les yeux toujours tournés vers sa patrie, qu'il chérissait, occupé sans cesse des institutions qui pouvaient la rendre heureuse et libre, toute son ambition était de la servir, même comme simple soldat. L'un et l'autre ne purent rester indifférents aux destinées de la France, lorsque son glorieux réveil, aux jours de 1830, vint faire palpiter leur cœur d'enthousiasme et de sympathie. Le peuple de Paris avait lavé en trois journées les affronts de quinze ans : les mènes de Napoléon durent en tressaillir d'orgueil.

Les deux fils d'Hortense, les neveux de Napoléon, furent tes premiers à courir aux armes, et figurèrent comme simples volontaires dans les rangs des patriotes italiens. On sait l'issue de cette insurrection. La reine, dévorée d'inquiétude, s'était précipitamment mise en route pour l'Italie, n'ayant plus qu'une idée, celle de voler auprès de ses enfants. Cependant, à chaque poste elle entend ces mots affreux que le peuple répète : « Napoléon mort!... Napoléon mort! » Elle les entend et ne peut y croire. Enfin elle arrive à Pesaro, dans le palais d'un de ses neveux, où on la porte inanimée, et c'est. là que son plus jeune fils vint se-précipiter dans ses bras et lui apprendre, en fondant en larmes, qu'il ne lui reste plus que lui au monde, puisqu'il vient de perdre son frère.

Le désespoir d'une mère est éternel ; rien ne calme Hortense : son unique consolation est dans l'espoir de ne pas survivre à la mort

de son enfant; mais l'état inquiétant où elle retrouvait l'autre pot seul soutenir son courage dans cet affreux moment; malgré les souffrances du prince Louis, elle entreprend de traverser la France en passant par Paris pour s'embarquer à Calais. Les instants étaient précieux ; chaque minute de retard pouvait diminuer les chances du succès; toute son irrésolution cessa lorsque son fils lui dit d'une voix tremblante :

« Ma mère, s'il faut mourir, mieux vaut que ce soit en France; j'aurai du moins la satisfaction d'avoir revu ma patrie.

Elle partit.

En arrivant à Paris, son premier soin fut de demander un médecm , puis elle écrivit à M. d'Houdetot, aide de camp du roi, pour lui annoncer son arrivée. Par une coïncidence toute fortuite, elle était logée à quelques pas de la place Vendôme. On était au 5 mai, jour anniversaire de la mort de Napoléon. Une foule immense s'était rassemblée sur cette place; des hymnes avaient retenti, des couronnes d'immortelles et des lauriers avaient été déposés au pied de la colonne. Hortense n'eut pas la force de résister à la puissance des souvenirs, et, malgré le strict incognito qu'elle s'était imposé, elle se mit un moment au balcon, se croyant reportée à ces beaux jours de l'Empire où l'allégresse des Parisiens célébrait quelque nouvelle victoire. Elle répandit alors de douces larmes.

M. d'Houdetot vint rendre visite à la reine le lendemain, et lui dire que le roi, à qui elle avait également écrit la veille pour lui demander l'autorisation de rester quelques jours à Paris, ayant des ministres responsables, n'avait pu cacher son arrivée au président du Conseil, et qu'en conséquence M. Casimir Périer allait venir la voir. Entre autres particularités de la longue conversation qu'eut avec elle ce dernier, la reine lui ayant dit :

« Je sais bien que j'ai transgressé une loi : j'en ai pesé toutes les conséquences; vous auriez le droit de me faire arrêter : ce serait juste. »

Le ministre interrompit la reine en lui disant:

TgHB II. 23

« Juste, non; légal, oui. »

Enfin, sa réserve officielle ayant disparu, il accorda l'audience que la reine demandait. Le lendemain elle fut menée aux Tuileries par M. d'Houdetot. Le roi la reçut très-bien, et lui parla de sa famille en lui disant :

« Je connais toutes les douleurs de l'exil ; il ne tient pas à moi que le vôtre ait déjà cessé. Je sais aussi que vous avez de légitimes réclamations à faire, et que vous en avez vainement appelé à la justice de tous les ministères précédents. Ecrivez une note de tout ce qui vous est dû : vous ne l'enverrez qu'à moi seul ; je m'entends en affaires, et je m'offre volontiers pour votre chargé. »

Puis, lui ayant demandé si elle voulait voir sa femme et sa sœur, il les amena toutes les deux, et se retira.

Quelques jours après, il fut arrêté dans le Conseil que la reine irait à Londres, et que là elle écrirait au roi une Jettre ostensible pour demander l'autorisation d'aller prendre les eaux de Yicby au lieu de celles de Plombières, qu'elle préférait comme étant sur fa route de Suisse, ce que le président du Conseil avait repoussé par la crainte de l'agitation qu'il croyait que la présence de la reine Hortense, de la belle-sœur de Napoléon, pourrait produire dans un pays où l'Empire avait encore laissé de puissants souvenirs. M. Casimir Périer terminait ses instructions à la reine en lui disant :

« Quant à vous personnellement, on s'habituera peu à peu à vous voir ; mais pour votre fils, son nom y serait un obstacle : il faudrait qu'il le quittât. Nous sommes obligés de ménager les puissances étrangères ; nous avons tant de partis différents en France que la guerre nous perdrait. »

Quand la reine rendit compte à son fils de sa conversation avec M. Casimir Périer, le prince Louis s écria avec véhémence en faisant un effort pour se lever de son lit de douleur :

« Quitter mon nom, moi ! Et on a pu vous faire une telle proposition * Ah! retournons dans notre modeste retraite. Vous aviez raison, ma mère! »

Trois jours encore avaient été accordés à la reine; dès le second elle partit pour l'Angleterre avec son fils : elle y séjourna trois mois ; et, le 7 août 1831, elle se rembarqua avec lui pour retourner à Arenenberg, en traversant la France, sans toutefois passer par Paris.

Depuis deux ans déjà, la reine Hortense était atteinte de la cruelle maladie qui devait insensiblement la conduire au tombeau. Lorsque les événements de Strasbourg eurent lieu, elle n'en eut connaissance que par la voix publique ; à peine sut-elle que son fils était arrêté, qu'elle prit la poste en toute hâte et, dans le plus strict incognito, arriva jusqu'à Vitry, chez la duchesse de Raguse, son amie, afin d'être plus à portée d'intercéder pour le prince; mais aussitôt qu'elle eut fait connaître son dessein, elle reçut l'ordre de repartir sur-lechamp. En vain Mmo Salvage de Faverollcs, qui l'accompagnait, représenta-t-eile à M. Molé, président du Conseil, que le chagrin, l'inquiétude, les fatigues d'un voyage fait avec tant de rapidité, avaient déterminé chez la reine une violente souffrance qui exigeait au moins quelques jours de repos et le secours immédiat de médecins; cette fois on fut inflexible, et on lui enjoignit de hâter son départ. Enfin, dans les derniers temps, la maladie de la reine prit un caractère de violence tel, qu'elle résista à tous les secours de l'art, et le 5 octobre 1837 elle rendit le dernier soupir dans les bras de son fils.

Toujours simple au milieu des grandeurs, toujours courageuse au milieu de ses adversités, toujours bonne et compatissante, Hortense peut aujourd'hui rendre à Dieu bon compte d'une prospérité éphémère, dont elle ne profita que pour les autres. La France seule excita constamment ses regrets, et son unique ambition fut toujours de songer qu'elle conservait quelque chose qui vaut mieux qu'une couronne : des amis.

apoléon était convaincu qu'un héritier de son sang était nécessaire à l'avenir de la France, et l'Impératrice Joséphine n'ayant pu lui donner cet enfant qu'il désirait si vivement , l'Empereur dut songer au divorce ; mais ce ne fut qu'avec les plus grands ménagements qu'il tâcha de décider sa femme à ce douloureux sacrifice; il en appela à la raison de Joséphine, qui se soumit avec courage. Quoiqu'une telle séparation brisât son cœur, elle sut trouver une sorte de consolation dans l'idée que son dévouement consolidait la puissance de l'homme qu'elle chérissait plus que tout au monde. Elle fit plus encore : lorsque plus tard elle apprit la naissance du roi de Rome, elle oublia toutes ses souffrances pour ne songer qu'au bonheur de Napoléon. Mais aussi il faut dire que, de son côté, l'Empereur conserva pour elle la plus tendre amitié, et qu'il la combla d'égards et de bienfaits.

Il n'y a aucun doute sur ce fait, qu'avant 1809 Napoléon s'était déjà déterminé à rompre un mariage contracté pourtant par des motifs d'affection et de reconnaissance. Plus d'une fois il avait pensé à faire cette communication à sa femme, sans jamais oser lui en parler. Il craignait pour elle, et peut-être pour lui, le désespoir de Joséphine, dont les larmes trouvaient toujours le chemin de son cœur. Ce fut l ouché qui, le premier, eut la hardiesse de toucher

ouvertement cette corde délicate. Depuis longtemps il avait été assez clairvoyant pour deviner celui de tous ses projets que l'Empereur cachait peut-être avec le plus de soin : jugeant que le moment était venu, il profita de l'absence de Napoléon, qui était alors à Schœnbrunn, pour aller, sans mission officielle, conseiller à l'Impératrice de dissoudre son mariage. Cette habile démarche ne causa pas moins de chagrin à Joséphine que de colère à l'Empereur ; et s'il ne retira pas sur-le-champ à Fouché son portefeuille, qu'il devait du reste lui retirer un peu plus tard, ce ne fut pas, comme on l'a prétendu, à la sollicitation de sa femme, mais bien parce que lui-même avait secrètement résolu d'accomplir ce grand acte politique.

La veille du jour où Fouché Gt cette ouverture à Joséphine, celleci avait écrit à sa fille Hortense, qui était alors à Paris avec l'aîné de ses enfants, de venir la voir à Saint-Cloud. En y arrivant, la reine de Hollande rencontra dans la cour du palais la prophétessc Lenormand, dont sa mère payait les avis mystérieux un prix exorbitant. L'Impératrice passait quelquefois des journées entières à se faire tirer les cartes et à chercher à deviner l'avenir dans du marc de café ou dans des blancs d'oeufs. Il paraît que les prédictions avaient été sinistres ce jour-là, car Joséphine était profondément triste. Après une heure d'entretien, la reine se disposait à retourner a Paris, lorsque sa mère lui dit d'un ton de reproche :

a Tu pars déjà, Hortense?

— Ma chère mère, la santé de mon fils m'inquiète ; je reviendrai demain.

— Tous mes amis s'éloignent de moi, reprit-elle avec mélancolie; mes enfants eux-mêmes m'abandonnent au moment où ma mort semble prochaine...

— Ah! quelle idée!... chassez-la, elle vous ferait mal. Est-ce que par hasard votre sorcière vous aurait fait une semblable prédiction?... Elle reposerait, comme toutes les autres, sur des mensonges ou des niaiseries.

— Je sais ce que je dis, ma chère enfant, un grand malheur me

menace; mes jours sont comptés; ma vie doit finir avec la prospérité de la France.

— Alors vous me tranquillisez, car vous vivrez encore longtemps.» La reine embrassa tendrement sa mère et prit congé.

Une chose digne de remarque, c'est que les pressentiments de Joséphine l'ont rarement trompée. Le lendemain, en arrivant à Saint-Cloud, la reine la trouva on ne peut plus souffrante et le visage abattu. Il était facile de voir qu'elle avait beaucoup pleuré.

« Ah! tu arrives bien à propos, lui dit-dle tout d'abord en se précipitant dans ses bras. Si tu savais!... Fouché sort d'ici ; devine ce qu'il a osé me dire?... Cet homme est un monstre.

— - Que s'est-il donc passé, ma chère mère?... Vous m'effrayez !

— H m'a dit qu'il me fallait donner à la France et à Bonaparte un grand témoignage de dévouement; que l'Empereur devait, après lui, laisser des enfants qui pussent lui succéder, et qu'on ôterait ainsi à l'ancienne famille royale qui, comme tu sais, est en Angleterre, tout espoir de retour.

— Mais enfin où en voulait-il venir? demanda la reine avec une impatience qu'elle ne pouvait maîtriser.

— Eh bien! il a ajouté que j'étais le seul obstacle, mais qu'il ne tenait qu'à moi de me montrer plus grande que l'Empereur n'était grand lui-même, en m'imposant un généreux sacrifice... Enfin, il ma parlé de divorce...

— L'Empereur ne consentira jamais à une pareille séparation ; je connais trop son attachement pour vous et pour nous, qui sommes ses enfants adoptifs.

— Tu te trompes, Hortense ; mais laisse-moi achever. Fouché m'a donc dit que l'histoire me tiendrait compte de ce dévouement qui passerait à la postérité, et que ma place serait désormais marquée au-dessus des femmes les plus illustres qui aient occupé les trônes du monde!...

— Je le reconnais bien là avec ses grandes phrases! Que lui avezvous répondu?

— J'étais si déconcertée par ses discours, que d'abord je n'ai pu trouver une parole. Cependant, je lui ai dit que je réfléchirais à cela, et que dans quelques jours je lui donnerais ma réponse. Mais il l'attendra longtemps... Voyons, conseille-moi donc, ma chère enfant; car il n'y a que toi, toi seule, à qui je puisse confier mes chagrins : qu'en penses-tu?

— Hélas ! ma chère maman, il faut qu'il y ait quelque chose de bien affreux dans tout ceci.

— Crois-tu que Fouché ait été envoyé par Bonaparte et que mon sort soit déjà décidé?

— D'après ce que vous me dites, je le crains ; cependant...

— Et moi, j'en ai la certitude, interrompit Joséphine. .. Descendre d'un trône est peu de chose pour moi; qui sait mieux que toi combien j'ai répandu de larmes pour y être montée? Mais perdre du même coup celui à qui j'ai consacré mes plus chères affections... Tiens, Hortense, ce sacrifice est au-dessus de mes forces. Je sens là que j'en mourrai. »

En disant ces mots, Joséphine avait posé la main sur son cœur et était devenue affreusement pâle. La reine pensa avec sa mère que Fouché était d'accord avec l'Empereur (il n'en était rien cependant), parce qu'il ne fallait pas beaucoup réfléchir pour être convaincu que, soit que cette étrange proposition eût été faite par son ordre, soit que le ministre de la police voulût le premier avoir la gloire d'opérer une telle combinaison, cette intrigue présentait trop d'avantages aux membres de la famille de l'Empereur, leurs ennemis communs, pour être abandonnée. Tôt ou tard il fallait que ce grand sacrifice fût exigé et consommé.

« Ma chère maman, reprit la reine, le seul conseil que je puisse vous donner à présent, c'est de ne parler de cette confidence a qui qae ce soit, et d'attendre l'Empereur avec conGancc, vous verrez ce qu'il vous dira. Quand espérez-vous son retour?

— A la fin du mois. 11 m'a donné rendez-vous à Fontainebleau.

Il faudra bien qu'il me parle de ce projet, et certainement je me garderai bien de lui en ouvrir la bouche la première. »

Ce conseil de la reine de Hollande convenait à Joséphine : elle le suivit; mais la catastrophe ne se fit pas attendre longtemps.

Napoléon avait effectivement écrit de Schœnbrunn à l'Impératrice qu'il se rendrait directement de Munich à Fontaineblau. De son côté, M. de Lucey, premier préfet du palais, avait reçu du grandmaréchal une lettre qui le prévenait que l'Empereur voulait que la maison impériale se trouvât réunie à Fontainebleau le 28 octobre au plus tard, parce qu'il comptait y arriver le 29 ou le 30. Mais Napoléon, selon son habitude, voyagea avec une telle rapidité, qu'il arriva quatre jours auparavant, c'est-à-dire le 26, à une heure de l'après-midi. A l'exception de Duroc, avec qui il avait voyagé, du courrier qui allait toujours en avant et du concierge du château, il ne trouva même pas en descendant de voiture un valet de pied pour le recevoir.

Cet isolement lui causa beaucoup d'humeur, à en juger par la manière dont il se mit à siffler, qui ne ressemblait nullement cette fois à celle qui lui était habituelle. Cependant, il n'adressa aucun reproche au grand-maréchal, et il se contenta d'envoyer sur-lechamp à Saint-Cloud le courrier qui avait précédé sa voiture pour annoncerà l'Impératrice son arrivée à Fontainebleau. Puis il visita les nouveaux appartements du château. On avait restauré par son ordre le bâtiment situé dans la cour du Cheval-Blanc, où était précédemment l'école militaire qui venait d'être installée à Saint-Cyr. Cette aile du palais avait été agrandie, décorée et meublée pour servir d'appartements d'honneur, et dans le seul but, avait-il dit, d'occuper les manufactures de Lyon, et de donner de l'ouvrage aux ouvriers de Paris. 11 est certain que l'Empereur avait tiré ce palais de l'état de ruine dans lequel on l'avait laissé depuis le commencement de la Révolution, et qu'il se trouvait alors, comme par enchantement, rétabli avec une magnificence égale à celle des beaux jours de Louis XV.

Sur les cinq heures du soir, quelques officiers civils de la maison

LE DIVORCE. 185 impériale arrivèrent à Fontainebleau. Dès que Napoléon aperçut leur voiture, il descendit, alla au-devant deux, et tandis qu'un valet de pied ouvrait la portière :

« Et l'Impératrice? demanda-t-il brusquement à ceux qui étaient encore dans la voiture.

— Sire, répondit à tout hasard un officier de bouche, nous avons l'honneur de précéder Sa Majesté l'Impératrice de dix minutes; peut-être même sera-t-elle ici auparavant.

— C'est fort heureux ! » reprit l'Empereur, en rentrant dans l'intérieur du palais; et, tout en marchant, il ne cessa de marmotter entre ses dents des paroles que personne n'eût pu comprendre.

Enfin Joséphine arriva. Il était plus de six heures. C'était peutêtre la première fois de la vie qu'elle manquait à ces espèces [de rendez-vous, qu'elle considérait moins comme des ordres que comme un devoir qu'il lui était doux de remplir. Cette fois, Napoléon l'avait précédée de plusieurs heures, et, contre son ordinaire, il n'alla pas au-devant d'elle dans le vestibule. Il était assis dans la petite bibliothèque au moment où l'Impératrice entra après l'avoir cherché elle-même dans les appartements.

« Ah! ah! lui dit-il d'un ton froid, vous voilà donc enfin, madame?... Il est bien temps : j'allais partir pour Saint-CIoud. »

Joséphine, déjà peinéedece retard involontaire, fut cruellement affligée de cet accueil glacial après une aussi longue séparation; elle resta stupéfaite; cependant elle chercha à s'excuser.

« Mais, Bonaparte, lui répondit-elle d'un ton charmant de reproche, c'est ta faute... Tu nous fais dire que tu ne seras ici que dans trois ou quatre jours, et tu arrives aujourd'hui comme si tu tombais des nues. Comment donc es-tu venu?

— - C'est toujours moi qui ai tort, s'écria Napoléon en marchant avec agitation. C'est encore par ma faute que ceci est arrivé..., ajouta-t— il avec un sourire amer. Madame, je suis venu, comme à mon ordinaire, dans ma voiture. Ne vous avais-je pas prévenue depois plus de quinze jours? Avec vous c'est toujours à recommencer. »

Ces reproches, auxquels l'Impératrice n'était point accoutumée, moins peut-être que la circonstance dans laquelle ils lui étaient adressés, lui firent venir les larmes aux yeux. L'Empereur, continuant sur le même ton, et ne ménageant pas assez une sensibilité qu'il n'avait que rarement mise à l'épreuve, blessa Joséphine au cœur. Irritée a son tour de ce qu'elle appelait avec raison une injustice, elle laissa échapper quelques paroles piquantes; l'Empereur lui répondit avec plus de vivacité encore, et, pour la première fois, le mot séparation fut prononcé par lui. Ce fut alors que la malheureuse Joséphine, prête à se trouver mal et joignant les mains, ne fit entendre que ces mots entrecoupés par des sanglots :

ail est donc vrai? Oh!... non; non, mon ami!... Bonaparte, je t'en supplie, écoute-moi I grand Dieu! c'est impossible!... »

Elle tomba sur ses genoux et elle tendit des mains suppliantes vers Napoléon, qui s'aperçut enfin qu'il était allé trop loin. Honteux de s'être laissé entraîner par un tel mouvement de colère, il se rapprocha de sa femme, la releva, et, prenant ses mains dans les siennes, il lui dit d'un ton mêlé de tendresse :

« Eh bien! non; cela ne sera pas; pardonne-moi, jamais je ne te quitterai; viens...»

Et il l'attira doucement à lui pour l'embrasser. Un sourire se montra sur les lèvres de Joséphine, qui ne répondit pas, mais qui n'opposa aucune résistance aux douces étreintes de son mari.

«Allons, c'est vrai! reprit-il; je suis de mauvaise humeur aujourd'hui : qu'il n'en soit plus question ; mais une autre fois pressetoi davantage. »

Joséphine sécha ses larmes, promit tout ce que l'Empereur voulut, et le quitta pour aller changer de toilette avant le dîner.

«Mes pressentiments ne m'avaient point trompée, se dit-elle; Fouché avait raison* »

Le lendemain, comme elle causait familièrement avec une de ses femmes, après quelques discours insignifiants, elle lui dit :

« J'ai confiance dans l'attachement dont vous m'avez donné tant

de preuves, et c'est pour cela que vous allez répondre, je l'espère, avec franchise à la question que je vais vous adresser. »

Cette dame assura l'Impératrice de son empressement à satisfaire à ses questions. Sa franchise devait être d'autant plus facile, que personne oe lui avait fait aucune conGdence qui pût l'engager au silence.

« Eh bien! reprit Joséphine, pourquoi la communication particulière de mon appartement à celui de l'Empereur a-t-elle été fermée?

— Madame, je l'ignore, lit cette dame avec un étonnement qui n'avait rien que de naturel; c'est Votre Majesté qui me l'apprend.

— Il Y a une raison : cherchez bien.

— Madame, il est à ma connaissance, comme à celle de toutes les femmes qui ont le bonheur de servir Votre Majesté, que de grandes réparations étaient commencées dans le château , même avant le départ de Sa Majesté l'Empereur pour l'Allemagne. Les architectes, ne prévoyant pas que LL. MM. viendraient sitôt résidera Fontainebleau, n'auront pas eu le temps de remettre toutes choses en état. »

Joséphine fît un petit mouvement de tête en signe d'incrédulité. « Votre Majesté peut voir par l'ameublement de son appartement que ces réparations ne sont pas terminées, reprit cette dame.

— Ma chère amie, il y a là-dessous quelque mystère que je crains d'approfondir, mais que je ne devine que trop maintenant ; ne faites part de mes réflexions à personne. »

Et cette conversation s'arrêta là.

Le roi de Saxe arriva à Paris avec le prince Eugène, que Napoléon fit venir d'Italie, sans doute pour consoler sa mère lorsque le moment fatal serait arrivé... LL. MM. quittèrent Fontainebleau le 14 novembre pour retourner aux Tuileries. Les jours suivants, tous les princes de la confédération rhénane arrivèrent successivement dans la capitale; le roi et la reine de Bavière, le roi de Wurtemberg, etc., etc., en un mot, tout ce qui portait la couronne fermée. Les uns furent logés à l'Elysée-Bourbon, les autres dans des hôtels particuliers que Napoléon loua exprès pour eux. Tous les jours ces

princes étaient magnifiquement traités au chAteau des- Tuileries, sur les murs duquel on placarda pendant la nuit une petite affiche avec ce peu de mots : « Dépôt de la grande fabrique de sires. » Ce mauvais calembour lit rire tout le monde, excepté l'Empereur. Son premier soin en arrivant à Paris avait été de soumettre à l'oflicialité de Paris le désir que son mariage avec Joséphine fût déclaré nul. Cette délicate négociation se traita dans le mystère de la chancellerie. Napoléon mit une seule personne dans la confidence de cette négociation, le grand-maréchal Duroc, qui était discret comme la tombe, et qui certes n'en dit rien à personne. Cependant toute la cour en fut bientôt instruite : il en est de certains événements comme de certaines affections, qui ne peuvent demeurer longtemps cachées.

Quoique les souverains étrangers vinssent rompre tous les soirs la monotonie qui régnait à la cour, l'ennui de Napoléon avait augmenté en proportion de l'inquiète préoccupation de Joséphiue. Voulant, à quelque prix que ce fût, procurer à celle-ci de la distraction et peutêtre aussi en profiter lui-même, l'Empereur fit prévenir le prince de Neufchâtel qu'il irait avec l'Impératrice, un jour de la semaine qu'il lui désignerait, chasser et coucher à Grosbois.

a Monsieur le grand-veneur, lui dit-il avec gaieté, je veux que vous nous donniez, après la chasse, les violons et la comédie, comme on agissait autrefois..., dans le bon temps », ajouta-t-il avec un sourire sardonique.

Berthier fit sur-le-champ toutes ses dispositions pour offrir à ses augustes hôtes une fête digne d'eux. Pour qu'elle fût complète, il imagina de faire venir chez lui la troupe des Variétés. Le choix du spectacle fut laissé à Brunet, qui manifesta l'intention de jouer la pièce de son répertoire la plus en vogue, intitulée Cadet Roussel, maître de déclamation. Berthier, n'ayant jamais vu Cadet Roussel, ne trouva pas d'inconvénient à ce qu'un vaudeville, qu'on disait trèsgai, fût représenté de préférence à un autre qui pouvait être fort ennuyeux. 11 accepta donc la pièce sans exaraeu préalable. L'Empe-

reur avait dressé lai-même la liste des personnes de la rour qu'il voulait avoir à cette fête; et, malgré un froid des plus rigoureux, pas une des femmes qui avaient été invitées ne manqua de s'y trouver.

La chasse fut triste. Tout le monde avait remarqué l'accablement de l'Impératrice dès son arrivée ; mais lorsqu'il fallut se parer pour le dîner et pour le bal qui devait succéder au spectacle, sa douleur se montra avec toute son amertume, de sorte que les illustres convives ne furent pas plus gais pendant le repas qu'ils ne l'avaient été durant la chasse. Napoléon, à qui rien n'échappait, s'était aperçu, un des premiers, de la contrainte qui régnait autour de lui ; pour y mettre un terme, il crut bien faire de dire, avant de sortir de table pour passer dans la salle de spectacle :

«Ah ça ! j'entends qu'on s'amuse et qu'on rie plus qu'on ne l'a fait jusqu'à présent. Je ne veux ni gêne ni étiquette : nous ne sommes pas ici aux Tuileries ! »

On sait ce que produisent ordinairement de pareils ordres de la part d'un souverain, ils achèvent de paralyser tout à fait ceux qui ne le sont encore qu'à moitié. Mais qu'on juge de la stupéfaction des spectateurs lorsqu'ils entendirent, dès le commencement de la pièce, Cadet Roussel se plaindre amèrement de ce que sa femme ne lui avait pas donné d'héritiers 1

a 11 est douloureux pour un homme tel que moi, disait Brunei, a de n'avoir personne à qui transmettre l'héritage de sa gloire ! « Décidément, je vais divorcer avec M** Cadet Roussel pour épouser « une femme dont j'aurai des enfants. »

La plupart des autres scènes roulaient sur cette idée, et le mot divorce y était répété vingt fois. Chercher à peindre l'embarras de tout le monde serait chose impossible : celui de Berthier surtout était inimaginable. Joséphine ne se contenait qu'avec peine, à tout moment elle était sur le point de se trouver mal. Quant à l'Empereur, il n'avait l'air que de s'occuper de la pièce et essayait de rire ; mais ce n'était que du bout des lèvres et en grimaçant. Personne n'osait

le regarder, de peur de paraître faire une application ; on s'attendait à chaque instant à une explosion. Il n'en fut rien, grâce à Berthierqui, placé derrière l'Empereur, usait largement du droit octroyé par Napoléon, en disant entendre par intervalles un bruyant éclat de rire qui contrastait bizarrement avec sa physionomie consternée, car, s'il en avait eu le choix, il eût mieux aimé être à cent pieds sous terre.

La représentation terminée, Napoléon se leva avec vivacité, et, prenant le bras du grand-maréchal, il lui dit avec un accent animé, quoique à demi-voix :

« Duroc, je vois que vous avez bien gardé le secret de mon divorce, car s'il eût été connu, personne n'eût été assez hardi pour se permettre avec moi une pareille impertinence. »

Sur l'invitation de l'Empereur, Eugène entra pâle et la douleur peinte sur le visage. Il venait d'apprendre de la bouche de sa mère tout ce qui s'était passé dans la soirée. Cette confidence l'avait accablé, et, comme s'il n'eût pu ajouter Toi à cette terrible révélation, il était venu trouver l'Empereur, pour qu'il la lui confirmât de sa bouche.

En le voyant entrer, Napoléon lui tendit la main, et, sans bouger de son fauteuil, il se contenta de répondre par un signe de téle affirmatif aux questions que lui adressa respectueusement son fils adoptif.

« Alors, Sire, dit Eugène en baissant les yeux, permettez que dès ce moment je quitte Votre Majesté.

— Comment cela, Eugène? demanda Napoléon , en se levant tout à coup.

— Oui, Sire, le fils d'une femme qui n'est plus impératrice ne peut rester plus longtemps vice-roi. Il est de son devoir de suivre sa mère dans la retraite que vous choisirez...

— Ah! Eugène!... est-ce bien toi qui menaces de me quitter? répliqua Napoléon avec un accent attendri. Ne sais-tu pas combien sont impérieuses les raisons qui m'ont forcé de prendre un tel

parti?... Ta mère ne te les a donc pas expliquées?... Et si je l'ob* tiens ce fils, objet de mes plus chers désirs, qui me remplacera auprès de lui lorsque je serai absent?... qui lui servira de père?... qui l'élèvera? en un mot, qui en fera un homme?... Ah! Eugène!..* je te l'avoue, j'avais compté sur toi ; car enfin, ne t'at-je pas servi de père, moi ? à toi et à ta sœur ! ... »

Ici, Napoléon n'en put dire davantage; les larmes qui vinrent à jaillir de ses yeux étouffèrent sa voix. Le prince, ne pouvant lui-même mattriser son émotion, se précipita sur la main que l'Empereur lui abandonnait et la pressa plusieurs fois sur ses lèvres avec là plus vive effusion. Mais Napoléon l'attira doucement à lui et l'embrassa avec la plus grande tendresse.

« Oui..., répète-moi que lu ne me quitteras pas, murmura-t-il d'une voix inintelligible.

— Jamais, Sire, jamais!... »

Et l'Empereur, ayant détourné la tête pour cacher ses pleurs, fit à Eugène un signe de la main pour lui faire comprendre qu'il avait besoin d'être seul.

A dater du jour où sa nouvelle destinée lui avait été révélée par l'Empereur, Joséphine n'était presque pas sortie de ses appartements et n'avait paru que très-rarement au cercle des Tuileries, Madame mère avait fait les honneurs de la cour. Cependant Napoléon voulut que l'Impératrice assistât au Te Deum chanté à Notre-Dame deux jours après (le 2 décembre), pour lés anniversaires du couronnement, de la bataille d'Austcrlitz, et en commémoration de la signature du traité de paix de Vienne, dont les conséquences étaient devenues si tristes pour elle.

Joséphine y parut dans une tribune, entourée de toutes les princesses de la famille impériale, et Napoléon se rendit seul, en grande cérémonie, à la métropole. Le lendemain, l'Impératrice fut encore obligée d'assister à la fête que donna la ville de Paris à cette occasion.

L'Empereur avait demandé que cette fête commençât de bonne

heure, parce quï/ voulait voir tout le monde, et surtout le moins de robes de cour possible.

« J'en vois tous les jours aux Tuileries, avait-il dit à M. de Rérousat. Puisque c'est la ville de Paris qui me donne une fête, ce sont les habitants de Paris que je veux trouver sur mes pas avant tout. »

Ce bal fut magniGque. La salle du trône, entre autres, était resplendissante de fleurs, de lumières, de diamants et de femmes, toutes plus parées les unes que les autres ; on eût dit une féerie. Joséphine arriva la première ; jamais sa toilette n'avait paru si éblouissante, jamais sa physionomie , toujours si douce, mais ce jour-là empreinte d'une profonde tristesse, n'avait eu une expression aussi sublime de résignation. Lorsque arrivée dans la grande salle, après avoir passé sous les yeux des premiers magistrats et de l'élite de sa bonne ville, elle s'avança lentement vers ce trône sur lequel elle allait s'asseoir pour la dernière fois, ses yeux se fermèrent à demi, ses genoux faiblirent, et elle fut obligée, pour ne pas tomber, de s'appuyer sur les bras de Mme de Larochefoucault, sa femme d'honneur.

«Je n'aurai jamais la force d'arriver jusque-là, lui dit-elle d'une voix éteinte; je me sens mourir.

— Un peu de courage, madame, lui répondit celle-ci à demivoix. Tous les regards sont dirigés sur Votre Majesté.

— Oh! qu'une couronne pèse, dit-elle encore bien bas; et, faisant un dernier effort, elle se mit à sourire : f Empereur t'avait voulu, »

Un moment après on battit aux champs pour annoncer l'arrivée de Napoléon. Il s'avança d'un pas rapide, accompagné de sept rois qui marchaient à sa suite f , et vint s'asseoir à côté de l'Impératrice, après avoir parlé à la plupart de ceux qui s'étaient trouvés sur son passage. La fête commença. Napoléon, qui voulait être aimable, se

* Les rois d'Espagne, de Hollande, de Wcstphalie, de Naples, de Bavière et de Wurtemberg.

leva bientôt de son fauteuil pour aller faire ce qu'il appelait sa tournée; mais avant de descendre de l'estrade, il s'était penché ▼ers Joséphine et lui avait dit quelques mots à l'oreille, probablement pour l'engager à raccompagner, car celle-ci se leva à l'instant.

M. de Talleyrand, qui, en sa qualité de grand-chambellan, se tenait debout derrière l'Empereur, se précipita pour le suivre ; mais il s'embarrassa dans la queue du manteau de l'Impératrice et manqua de la faire tomber et de tomber lui-même. Une fois dégagé, il rejoignit Napoléon, sans même adresser la moindre excuse à Joséphine. Il faut croire que le prince de Bénévent n'avait aucune intention d'insulter au malheur de l'Impératrice ; mais il n'ignorait aucun des secrets du grand drame qui était en train de se jouer; il savait que le dernier acte allait s'accomplir; et, certes, lui si poli envers qui que ce fût, n'eût pas agi de la même façon un an auparavant.

Quant à Joséphine, elle s'arrêta, et, avec une dignité remarquable, elle sourit à M. de Talleyrand, comme d'une maladresse qui aurait été commune à tous deux ; mais en même temps ses yeux se remplirent de larmes, et ses lèvres devinrent blanches et tremblantes de colère.

Arrivés à l'extrémité de la grande galerie, LL. MM. se séparèrent. Napoléon prit à droite et l'Impératrice à gauche. Tout le monde se porta de son coté pour la voir, car elle était adorée de la bourgeoisie et même des femmes de la cour, qui toutes se plaisaient à la proclamer bonne et indulgente; aussi cette triste promenade produisit-elle une forte impression sur la foule. Ce fut la dernière fois que l'Impératrice parut en public.

Les formalités religieuses, dont le pape avait exigé la stricte observation, une fois remplies, et la procédure prescrite par les canons de l'Église terminée, la sentence fut rendue par M. de Boisièvre, grand-officier de l'archevêché de Paris. Le mariage de Napoléon fut dissous, et lui-même condamné à une amende de six francs envers les pauvres. L'officialité métropolitaine le releva bientôt de cette

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condamnation , parce qu'en se soumettant à ce jugement de pure forme, qui le fit beaucoup rire, il envoya le même jour cent vingt mille francs aux maires de Paris pour qu'ils les distribuassent, chacun dans leur arrondissement, aux plus nécessiteux.

« En ma qualité d'Empereur, diUi, je dois cette fois payer plus if 1er que les autres. »

A cette occasion on pourra se faire une idée de la soumission de l'Empereur aux lois de l'Empire dans les actes de sa vie privée. Cette procédure ecclésiastique avait entraîné des avances assez considérables, tant pour les honoraires des assistants que pour les droits d'enregistrement d'une foule d'actes devenus nécessaires; non-seulement ces frais furent payés au fisc et rentrèrent au Trésor, mais encore ce fut Napoléon qui les acquitta avec les fonds de sa cassette particulière.

Une circonstance non moins dramatique que toutes celles de cet épisode du divorce, fut que le prince Eugène, dont on connaissait la vive tendresse pour sa mère, remplit les fonctions de conseiller d'État auprès du sénat, c'est-à-dire que ce fut lui qui porta le message dans lequel Napoléon expliquait au premier corps de l'État les motifs qui le forçaient à se séparer de sa femme.

a Les larmes de l'Empereur, dit à cette occasion le noble jeune homme, suffiraient seules à la gloire de ma mère. *>

Et les siennes 1 Elles furent brûlantes lorsque le jour fatal arriva.

C'était le 16 décembre 1809. Déjà toute la famille impériale, ainsi que les grands dignitaires de la couronne, se trouvaient réunis aux Tuileries dans la galerie de Diane qui avait été disposée à cet effet. Napoléon s'assit sur le fauteuil qui lui avait été préparé, à droite de l'archichancelier. Il était immobile comme une statue, les mains croisées l'une sur l'autre, et il tenait constamment les yeux fixés sur la porte des appartements intérieurs. Tout à coup les deux battants sont ouverts ù la fois; deux pages se rangent chacun d'un coté, et un huissier annonce à haute voix :

« Sa Majesté l'imoératrine et reine. »

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