e Divonv
A ces mots, il se fait dans la salle un mouvement bientôt snivi dn plus profond silence. Tous les regards sont dirigés du même côté : l'Empereur se lève ; Joséphine parait. Elle est vêtue d'une robe de mousseline unie; un petit peigne d'écaillé blonde a pris cette fois la place de la couronne dentelée qui encadre ordinairement le chignon de ses cheveux d'ébène ; toute sa toilette est remarquable de simplicité : elle ne porte pas un seul bijou ; seulement un pelit médaillon de forme carrée, passé dans un cordonnet de soie noire, est suspendu ù son cou; c'est le portrait de Napoléon, lorsqu'il n'était encore que général en chef de l'armée d'Italie. Elle s'avance lentement, appuyée sur le bras de la reine de Hollande aussi pâle que sa mère. Eugène, debout à côté de l'Empereur et le regard fixe, semble éprouver un tremblement violent. Napoléon se rapproche de lui, cherche sa main, et la serre à plusieurs reprises avec émotion :
« Point de faiblesse, lui dit-il à voix basse, encore un peu de courage.
— J'en aurai, Sire. »
Et le trouble du prince augmenta tellement, qu'on s'attendait à le voir défaillir. Pendant ce temps, Joséphine était venue s'asseoir devant une table recouverte d'un velours vert à crépines d'or, placée un peu en avant et à gauche de Cambacérès. Napoléon fit un signe gracieux de la main en regardant autour de lui, comme pour engager les grands dignitaires à se rasseoir.
Alors le procureur impérial, M. Regnault de Saint-Jean- d'Angely, donna d'une voix mal assurée lecture de l'acte de séparation. Il fut écouté dans un religieux silence. Une vive anxiété était peinte sur tous les visages; Joséphine seule semblait être calme : le bras posé négligemment sur la petite table qui était devant elle, la tête penchée, de grosses larmes coulaient de temps en temps sur ses joues. Sa fille, debout derrière elle, les coudes appuyés sur le dossier du fauteuil de sa mère, ne cessa de sangloter en cachant sa tête dans ses mains. Quant à l'Empereur, ses regards étaient presque égarés, et il semblait souffrir mille fois plus que l'Impératrice.
La lecture de l'acte achevée, Joséphine se leva, essuya ses yeux, et, d'une voix ferme, prononça les courtes paroles d'adhésion qui avaient été formulées à l'avance; puis, ayant pris la plume que Cambacérès lui présentait, elle signa l'acte que M. Regnault de Saint-Jean-d'Angely avait posé devant elle, et aussitôt, couvrant ses yeux de son mouchoir, elle se retira silencieusement, soutenue par sa fille, et sans même regarder autour d'elle. Sur un signe de Napoléon, Eugène s'était élancé vers sa mère; mais les forces lui manquèrent, et il tomba sans connaissance entre les deux portes de la galerie ; l'huissier, avec le secours des aides de camp du prince qui l'avaient suivi, le releva et le porta dans le salon de service. Là, tous les soins que réclamait une position si douloureuse lui lurent prodigués. On conduisit ensuite Napoléon en grande cérémonie jusque dans ses appartements intérieurs, où il demeura morne et silencieux le reste du jour.
Cambacérès et Talleyrand étaient restés seuls impassibles tout le temps qu'avait duré cette scène de famille à la fois si poignante et si pleine de dignité. Les gens qui observent tout remarquèrent que pendant cette triste solennité, et malgré la saison, une horrible tempête éclata sur f aris. Des torrents de pluie, d'effroyables coups de vent portèrent l'épouvante dans les esprits ; on eût dit que le ciel voulait manifester sa réprobation de l'acte qui détruisait le bonheur de Joséphine. Chose non moins extraordinaire, le semblable phénomène se reproduisait à Milan le même jour et à la même heure.
Oppressé par les diverses émotions de cette cruelle journée, Napoléon se coucha de bonne heure. Il était au lit lorsque l'aide de camp de service se présenta pour recevoir ce qu'on appelait l'ordre. Les valets de chambre de l'Empereur étaient encore occupés de quelques arrangements dans l'appartement faiblement éclairé, lorsque la porte s'ouvrit tout à coup et laissa entrevoir comme un fantôme blanc. C'était l'Impératrice, seule, les cheveux en désordre, les traits horriblement contractés. A cette vue, Napoléon terrifié se mit sur son séant, les assistants se retirèrent aussitôt au fond de la
chambre. Joséphine s'avança d'un pas chancelant. Arrivée près du lit, elle tomba sur les genoux, et, sans proférer une parole, elle étreignit Napoléon de ses deui bras en pleurant d'une manière déchirante. Napoléon lui parla avec la plus touchante affection, loi prodigua les caresses les plus tendres et pleura comme elle. L'émotion des assistants était à son comble.
« Allons, ma bonne Joséphine , lui disait-il d'une voix entrecoupée, sois donc plus raisonnable... Tu sais bien que je serai toujours ton ami... Je suis plus à plaindre que toi, mais laisse-moi. Je ne puis avoir de courage pour deux... »
Suffoquée de sanglots, Joséphine ne répondait rien. II y eut alors une scène muette pendant laquelle leurs larmes confondues en dirent plus que les plus éloquentes paroles. Joséphine s'étant un peu calmée, l'Empereur sortit de son accablement comme d'un rêve, et s'aperçut seulement alors qu'il était resté du monde dans sa chambre. Il repoussa doucement l'impératrice, croisa les bras sur sa poitrine , et, s'adressant à ses serviteurs, il leur dit d'une voix brève et sévère, quoique altérée par l'émotion :
o Que faites-vous ici, messieurs? Ne puis-je donc être un moment seul chez moi? Sortez à l'instant! »
Tout le monde se retira en osant à peine respirer.
Un quart d'heure après, Joséphine sortit de chez l'Empereur, l'air plus abattu que jamais. Napoléon n'ayant ni sonné ni appelé personne, l'aide de camp de service, selon les devoirs de sa charge, se hasarda à rentrer dans la chambre à coucher, malgré le conseil qu'on lui donnait de n'en rien faire.
« Sire, dit-il respectueusement, je viens prendre l'ordre de Votre Majesté pour la nuit. »
L'Empereur ne répondit pas, mais l'aide de camp crut remarquer que l'édredon placé sur le lit remuait comme si on l'eût soulevé avec impatience.
L'officier renouvela sa demande après s'être approché davantage ;
mais Napoléon s'était enfoncé tellement dans son lit qu'il ne lai vit même pas le visage.
Il se retira doucement, et ne vint se coucher sur le lit de camp préparé pour lui dans le salon de service, que lorsqu'il eut fait, comme de coutume, sa ronde dans le château. Cette nuit, le palais fut silencieux comme la tombe.
Le lendemain matin, d'après les convention» arrêtées, Joséphine quitta les Tuileries pour aller habiter la Malmaison.
Les personnes attachées au service de LL. MM., que leur occupation ne retenait pas dans l'intérieur des appartements, s'étaient rassemblées dans le vestibule du pavillon de l'Horloge, pour voir encore une fois celle qui avait été pendant dix ans leur souveraine. On se regardait tristement sans oser se parler. Enfin, à onze heures, Joséphine parut, appuyée sur le bras deMme Darberg, l'une de ses dames d'honneur ; mais elle était voilée et enveloppée dans un cachemire qui la déguisait entièrement. Alors ce fut un concert de lamentations inexprimables; elle traversa le court espace qui la séparait de sa voiture, et elle franchit précipitamment le marchepied, sans même jeter un regard sur ce palais qu'elle ne devait jamais revoir. Les stores une fois baissés, les chevaux partirent avec la rapidité de l'éclair.
Pendant la première semaine, la route de Paris à la Malmaison fut couverte d'une foule de personnages de tous rangs, qui regardèrent comme un devoir sacré de se présenter encore une fois au moins à celle qui, bien que privée de la couronne, n'en avait pas moins conservé le titre d'Impératrice. Quant à l'Empereur, qui, de son côté, était allé «s'établir à Trianon, il fit son possible pour s'accoutumer h y vivre seul ; mais il envoya tous les jours savoir des nouvelles de Joséphine ; il y serait allé lui-même s'il l'eût osé.
Le divorce était consommé. Joséphine était définitivement relé-
guée à la Malmaisoo ; et il n'y avait que quelques jours que Napoléon avait abandonné Trianon pour revenir aux Tuileries, lorsqu'il convoqua un conseil extraordinaire, où furent appelés, indépendamment des ministres et des grands officiers de la couronne, tous ceux des membres de la famille impériale (son frère Louis excepté) qui se trouvaient à Paris. L'Empereur exposa do nouveau les graves raisons d'Etat qui l'avaient déterminé, pour raffermissement de VErapire, à chercher dans une autre union l'espérance depuis longtemps perdue de transmettre son trône à une postérité directe; puis il fît entendre qu'il était maître de choisir sa nouvelle épouse, soit dans la maison d'Autriche, soit dans celle de Russie, soit enfin dans les cours souveraines de l'Allemagne. Tous ceux qui faisaient partie de ce conseil, probablement instruits de la secrète détermination de l'Empereur, donnèrent leur assentiment au choix d'une princesse autrichienne. Le prince Eugène, entre autres, fut de cet avis, alléguant pour motif principal la religion catholique dans laquelle l'archiduchesse était née; mais Murât, contre son ordinaire, s'avisa de faire de l'opposition, et se prononça pour une princesse rosse. Il motiva son opinion sur l'avantage que présentait une alliance avec le souverain le plus puissant de l'Europe, et combattit énergiquement celle de l'Autriche par tous les souvenirs de l'histoire et les leçons d'une triste expérience ;
« Sire, vous le savez, ajouta-t-il, une alliance de famille avec l'Autriche a toujours été fatale à la France ; vous serez obligé de supporter toutes les fautes de ce gouvernement et d'en partager le pesant fardeau.
— Bah l s'écria l'Empereur, est-ce que les souverains ont des parents, lorsqu'il s'agit des intérêts de leurs peuples?
— Je parie, reprit Hurat, que si jamais nous avons besoin de l'Autriche comme alliée, nous ne trouverons en elle ni énergie, ni ressources, ni fidélité.
— Prévention, que tout cela 1
—Soit; mais au moins Votre Majesté sera-t-elle forcée dV
vouer qu'une alliance avec la Russie ne présente aucun des dangers que j'ai signalés. »
Ces observations, toutes sensées qu'elles étaient (et toutes justifiées qu'elles furent par la suite), ne purent rien contre une résolution bien arrêtée. L'empereur d'Autriche avait offert à Napoléon sa fille, son enfant chéri, selon son expression, et Napoléon se regardait déjà comme l'époux de l'archiduchesse. En conséquence, le soir même de la tenue du conseil, l'arrangement définitif du mariage fut conclu par le prince Eugène avec le prince deSchwartzemberg; ainsi, le fils de Joséphine dut encore signer l'acte politique qui déshéritait sa mère.
Le prince de Wagram se rendit immédiatement à Vienne pour épouser Marie-Louise, au nom et par procuration spéciale de l'Empereur son maître. Toutes les dispositions ayant été prises et arrêtées d'avance, l'exécution en fut menée si vite, que, le soir même de l'arrivée du prince de Neufchàtel à Vienne, le contrat de mariage de l'Empereur et de l'archiduchesse fut dressé et signé.
L'Empereur avait lui-même dicté le programme du cérémonial.
Ce programme fut ponctuellement suivi par tout le monde, excepté par lui.
11 avait donné au chevalier de Beaubarnais des instructions particulières par lesquelles il lui était enjoint de ne point user des prérogatives de sa charge, c'est-à-dire de ne point offrir sa main à l'Impératrice lorsqu'elle aurait à monter ou à descendre les escaliers. Napoléon était-il jaloux à ce point qu'il ne voulût pas qu'un autre que lui pût toucher la main de sa femme, ou bien cette recommandation ne lui fut-elle inspirée que par un sentiment de convenance et de délicatesse? Plus tard on sut à quoi s'en tenir: Napoléon était déjà jaloux et très-jaloux de Marie-Louise, et, dans la suite, il le devint encore davantage. Toutefois, cette recommandation intime ne lui profita guère; car, dès que le prince de Trautt* mansdorff eut demandé à la tille de son souverain la permission de lui baiser la main, en prenant congé d'elle à Braunau, non-seule-
ment cette faveur lui fut accordée sans difficulté, mais elle le fut de même à toutes les personnes qui composaient sa nouvelle maison, à celles qui faisaient partie de l'ancienne, et jusqu'aux serviteurs des rangs les plus inférieurs.
Napoléon n'avait encore que quarante ans: Marie-Louise entrait à peine dans sa dix-neuvième année. Elle était blonde, d'une taille élevée, et, sans être jolie, se présentait parée des grâces qui accompagnent ordinairement la jeunesse.
L'Empereur fut dès ce moment, avec tout le monde, plus affable encore que de coutume; il redoubla de soins pour sa personne; je crois même qu'il devint coquet , car il chargea ses valets de chambre de renouveler entièrement sa garde-robe, de lui faire faire ses habits plus justes et d'une coupe moins antique, de lui choisir du linge plus beau, et enfin de lui commander un chapeau neuf!... Depuis huitjonrs il posait devant Isabey, et ne se plaignait pas trop de la longueur des séances. Son portrait achevé, il l'envoya à Marie- Louise, qui lui donna le sien en échange. En un mot, il fit, pour plaire à sa nouvelle épouse, plus de frais qu'il n'en fit jamais pour quelque femme que ce fût, sans même en excepter Joséphine : on va en juger.
Un soir qu'il était au salon avec son beau-frère Murât, la reine Hortense et la princesse Stéphanie, sa nièce, celle-ci lui demanda malicieusement s'il savait valser.
m Ma foi, répond Napoléon un peu étonné de la demande, je n'ai jamais pu aller au delà d'une première leçon, parce qu'après deux ou trois tours il me prend des éblouissements qui m'empêchent de continuer. Biais à quoi bon cette question?
— Sire, reprend la princesse, c'est qu'il est fâcheux que Votre Majesté ne sache pas valser : les Allemandes étant folles de la valse, l'Impératrice devant nécessairement partager le goût de ses compatriotes, et ne pouvant avoir d'autre cavalier que Votre Majesté, se trouvera privée d'un grand plaisir..
-«Ah! mon Dieu! vous avez raison, Stéphanie, il fout absolu-
ment que je sache valser; mais comment vais-je faire?... Si vous vouliez être assez bonne pour me l'apprendre, vous me donneriez une leçon tous les jours. Te net, commençons tout de suite, afin que je vous donne une idée de mon savoir-faire. »
L'Empereur se lève, enlace de ses bras la taille de sa nièce, et fait quelques pas avec elle en fredonnant la fameuse valse de la reine de Prusse; mais à peine a-t-il fait assez gauchement deux outrais tours dans le salon, que la tète lui tourne, et que, n'y voyant plus, il est obligé de s'arrêter et de s'appuyer contre une console pour ne pas tomber. Murât l'ayant aidé à s'asseoir, lui diteo souriant :
« Sire, en voilà bien assez pour nous convaincre que vous ne serez jamais qu'un mauvais écolier; Votre Majesté est faite pour donner des ordres, et non pour en recevoir.
— Ma foi, mon cher, reprend l'Empereur tout essoufflé et s'essuyant le front, ne pouvant faire valser ma femme, je tâcherai de la faire danser ; j'ai pour moi la monaco, ce n'est pas difficile. Il est vrai que c'est toujours In mémo chose , mais il faudra bien qu'elle s'en contente. »
L'Empereur n'avait voulu s'en rapporter qu'à ses propres yeux du soin déjuger si la corbeille et les présents de noces étaient dignes de Marie-Louise. Toutes les parures, les fleurs, les étofles, les dentelles et les pierreries avaient été, par son ordre, apportées aux Tuileries et étalées sous ses yeux dans l'ancien cabinet de toilette de Joséphine, pour être ensuite emballées en sa présence. Au moment où un des emballeurs plaçait plusieurs paires de souliers de satin dans une caisse particulière. Napoléon prit un de ces souliers, et après l'avoir examiné curieusement et retourné en tous sens :
«Voilà, s'écria— t— il, un soulier de bon augure! Il n'y a pas, je crois, beaucoup de pieds aussi jolis que celui-là. » ,
Puis, appliquant un petit coup de la semelle sur la joue d'un de ses pages qui avait, en souriant, avancé la tète pour juger.» lui
LE DIVORCE. 203 aussi, de la petitesse do pied de sa souveraine, il lui dit moitié gaiement et moitié sérieusement :
«Tiens, attrape!... voilà, monsieur, ce que l'on gagne à ètro trop curieux et à oser se permettre de rire de ce que je dis. »
Marie-Louise ne voyageant qu'à petites journées, une fêle l'attendait dans chaque ville qui se trouvait sur son passage. Tous le: jours l'Empereur lui écrivait une lettre de sa main ; elle lui était portée par un de ses pages qui allait à franc étrier et rapportait la réponse de l'Impératrice.
A Strasbourg, Marie-Louise se reposa deux jours. Après avoir . passé par Châlons, elle déjeuna à Sillery, chez le comte de Valence, traversa Reims et arriva au dernier relai qui devait la conduire à Soissons, où elle devait passer la nuit et suivre ainsi toutes les dispositions prescrites par le programme. L'entrevue ne devait avoir lieu que le lendemain, à Gompiègne; mais l'impatience de Napoléon dérangea tout le protocole. Un peu en avant de Soissons, l'Impératrice fut, pour ainsi dire, enlevée d'autorité et menée d'un seul trait jusqu'à Compiègne. Voici comment, dans les salons du château, le fait fut raconté.
L'Empereur, qui apprit par les estafettes échelonnées sur la route que Marie-Louise n'était plus qu'à dix lieues de Soissons, appela son premier valet de chambre :
« Constant 1... vite, vite, allez commander la petite calèche, et venez m'habiller. »
Napoléon, en eflet, veut surprendre sa fiancée et se présenter à elle sans se faire annoncer; il rit tout seul comme un enfant de l'effet que cette première entrevue va produire ; il soigne sa toilette avec plus de recherche que de coutume, et , par une coquetterie de gloire, recouvre le tout de la petite redingote grise qu'il portait à Wagram; puis, accompagné seulement de Murât, il s'échappe furtivement par une porte du parc et monte dans cette calèche sans armoiries, qui est conduite par des gens sans livrée.
Cette escapade a pour but non-seulement de satisfaire le senti-
ment de curiosité auquel il n'a pas la force de résister, mais encore de simplifier l'article relatif au cérémonial do lendemain , qui disait :
« Lorsque LL. MM. se rencontreront dans la tente du milieu (où « elles devaient entrer en même temps , chacune par le côlé op- « posé), l'Impératrice s'inclinera pour se mettre à genoux ; l'Enroe- « reur la relèvera, l'embrassera, et LL. MM. iront s'asseoir en face « l'une de l'autre, sur les trônes disposés à cet effet. »
Quelle que soit la déférence qu'un mari puisse exiger de sa femme, il eût été un peu dur pour la fille des Césars de satisfaire à cet article peu galant du cérémonial. La brusque entrevue de Napoléon et de Marie-Louise rendit inutile cette exigence de pure étiquette.
L'Empereur avait déjà dépassé Soissons et était arrivé à Courcelles au moment où les premiers courriers de l'Impératrice s'occupaient de faire préparer les relais. Jugeant inutile d'aller plus loin, il descend de sa calèche, la fait ranger de côté, et comme la pluie continuait de tomber par torrents, il alla s'abriter sous le porche de l'église, située hors du village, à moitié d'une petite côte qui domine toute la route.
Il y avait un quart d'heure qu'il se tenait ainsi à l'écart avec le roi de Naples, lorsqu'il aperçoit la première voiture du cortège de Marie-Louise. Sur-le-champ il rebrousse chemin, et au moment où l'on s'apprête à changer de chevaux, Napoléon se précipite seul vers la berline dans laquelle est l'Impératrice.
L'écuyer de service, M. de Saluées, qui le reconnaît et qui n'est pas dans le secret de Y incognito, s'empresse de mettre pied à terre pour déployer le marchepied, en annonçant : f Empereur! mais Napoléon ne lui en laisse pas le temps : il escalade la voiture, se jette au cou de Marie-Louise et l'embrasse à plusieurs reprises. Celle-ci , qui n'est nullement préparée à cette brusque visite , demeure tout interdite; elle se débat et pousse des cris. La reine de Naples, qui est avec elle, la rassure en lui répétant :
«Mais, madame, c'est l'Empereur!... »
Marie-Louise veut alors se mettre aux genoux de Napoléon qui devine son intention et s'oppose par un nouveau baiser à cette marque de respect à laquelle il tient fort peu ; enfin il donne Tordre de pousser en toute hâte et directement vers Compiègne.
Onze heures sonnaient à l'antique horloge du château lorsque la voiture de LL. MM. entrait au grand galop dans la cour d'honneur. Ce soir-là il n'y eut pas cercle : chacun se retira immédiatement après que l'Impératrice fut entrée dans ses appartements.
Le lendemain matin, Napoléon fit honneur à un succulent déjeuner qu'il fit apporter à onze heures près du lit de Marie-Louise. Il ne fut servi que par les femmes de l'Impératrice, qui ne se leva que fort tard. Cette matinée dut être doublement fatigante pour elle, en ce que des personnes qu'elle connaissait à peine lui en présentèrent une foule d'autres qu'elle ne connaissait pas du tout. Après ces présentations d'étiquette, LL. MM. partirent pour Saint-Cloud où un nombre prodigieux de personnes de toutes conditions attendirent les nouveaux époux.
La cérémonie du mariage civil eut lieu le surlendemain dans la grande galerie du château.
A cet effet, on avait dressé une estrade à l'extrémité de cette galerie, et on y avait préparé une table recouverte d'un riche tapis, avec deux fauteuils magnifiques pour Napoléon et Marie-Louise ; des chaises et des tabourets en forme d'X étaient destinés seulement aux princes et aux princesses delà famille. L'archichancelier Cambacérès était assis devant une table sur laquelle était un énorme registre, relié en maroquin vert, doré sur tranches; M. Regnault de Saint- Jean-d'Aogely, placé à côté de lui, devait remplir les fonctions de secrétaire de l'état civil. L'Empereur, s'étant assis, invita, par un geste de la main, l'Impératrice et tous ceux qui avaient droit à une chaise ou à un tabouret à faire de même; puis, ayant aspiré une prise de tabac, il fit un signe au grand-maitre des cérémonies, qui fit approcher de l'estrade tous ceux qui formaient le cercle. Alors l'archichancelier se leva, et saluant l'Empereur:
« Sire, Votre Majesté a-t-elle intention de prendre pour légitime épouse S. A. I. madame l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche, ici présente?
— Certainement, monsieur y répondit Napoléon, qui ne put s'empêcher de sourire.
— Madame, continua Cambacérès en s'adressa nt à l'Impératrice, est-ce la libre volonté de Votre Altesse impériale de prendre pour son légitime époux l'empereur Napoléon, ici présent?
— Oui, monsieur, répondit-elle en baissant les yeux.
— Au nom de la loi et des constitutions de l'Empire, continua Cambacérès, S. M. l'empereur Napoléon et S. A. I. madame l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche sont*inisen mariage. »
Un cri général de vive V Empereur! vive V Impératrice ! éclata dans la galerie.
Aussitôt M. Regnault de Saint-Jean-d'Angely présenta l'acte à signer è l'Empereur qui, se pressant trop de prendre de l'encre, avec la plume qu'il avait pour ainsi dire arrachée des mains de Cambacérès, fit un gros pâté sur le papier au moment d'y apposer son nom, circonstance qui fit sourire quelques-uns des assistants ; d'autres la regardèrent comme d'un fâcheux augure. Marie-Louise signa d'une main qui paraissait mal assurée; puis vint le tour des membres de la famille impériale et des nombreux témoins : l'oncle de l'Impératrice, le grand-duc de Wurtzbourg, signa le dernier, après avoir placé sur son long nez une petite paire de lunettes sans branches, dont il essuya très-longuement les verres auparavant.
Le môme jour, à sept heures, il y eut au palais grand dîner d& famille. Contre son ordinaire, Napoléon but du vin de Champagne au dessert.
A huit heures on passa dans les grands appartements où, cette fois, il y eutcercle : il était peu nombreux, mais très-brillant. On chanta différentes scènes italiennes; Cressentini répéta, entre autres, celle du tombeau de Roméo et Juliette ; c'était l'Empereur qui l'a-
vait demandée; on trouva qu'il avait fait là un singulier choix pour un jour de noce9. Les valets de chambre jetèrent exprès des cartes sur les tables de jeu, mais ce ne fut que pour la forme, car LL. MM. se retirèrent à dix heures et demie. Beaucoup de personnes imitèrent leur exemple, et à onze heures il n'y avait plus une seule bougie d'allumée dans le château.
Le lendemain vit une cérémonie d'une imposante magnificence. Dès le petit jour toutes les personnes du château qui devaient y prendre une part plus ou moins active étaient debout et habillées.
Vers les neuf heures du matin, il pleuvait à verse ; mais au moment où le canon des Invalides annonça le départ de LL. MM., soudain, comme par l'effet magique d'un coup de baguette, les nuées se dissipèrent et le soleil brilla de manière à faire croire qu'il ne se croyait pas moins obligé que les autres, par le programme de M. de Ségur. Napoléon et Marie-Louise partirent de Saint-Cloud dans la même voiture, attelée de huit chevaux blancs. Une autre voiture vide, égaloment attelée de huit chevaux, la précédait : c'était celle destinée à l'Impératrice ; mais elle n'était là que pour la représentation.
Quarante voitures à glaces et à fond d'or, les vingt premières à six chevaux, les vingt autres à quatre seulement, mais toutes magnifiquement attelées, précédaient le cortège. Elles étaient remplies de rois, de reines, de princes, de princesses, de grands officiers, de grands dignitaires, de grands diplomates, etc. Toute la garde impériale à cheval, dans une tenue magnifique , ouvrait la marche; la maison militaire de l'Empereur, son état-major, ses aides de camp, ses écuyers, ses pages, étaient groupés autour de sa voiture ; ce cortège, terminé par un détachement de tous les régiments de l'armée, défila dans le plus grand ordre, et toujours au pas, depuis Saint-Cloud jusqu'aux Tuileries, en traversant le bois de Boulogne, la porte Maillot et les Champs-Elysées, déboucha sur la place Louis XV, et passa sous l'arc de triomphe que l'on avait construit sur la grille môme de l'entrée du jardin des Tuileries.
Depuis la grille do château de Saint-Cloud jusqu'à la terrasse qui borde les Tuileries, les deux côtés de la route étaient encombrés par une foule innombrable de spectateurs.
Le long des Champs-Elysées on avait établi, de distance en dis* tance, des orchestres qui exécutaient des fanfares.
Lorsque tout le monde fut arrivé au palais, le cortège se forma en ordre dans la galerie de Diane, et gagna la grande galerie du Musée, dans laquelle il pénétra par la porte qui est à son extrémité, du côté du pavillon de Flore. Là s'offrait aux regards un spectacle plus éblouissant encore ; les deux côtés de cette voûte immense étaient garnis d'un bout à l'autre d'un triple rang de femmes appartenant à la haute bourgeoisie de la capitale : c'est une des plus jolies revues auxquelles je me souviens d'avoir assisté. Le vaste salon carré qui est à l'autre extrémité avait été disposé en chapelle : on avait établi dans tout son pourtour un dooble rang de tribunes magnifiquement décorées.
Aussitôt que LL. MM. furent arrivées, la cérémonie religieuse commença.
La messe fut célébrée par le cardinal Fesch, oncle de l'Empereur, aidé dans ses fonctions épiscopales par tous les musiciens et les chœurs de l'Opéra.
Le ministre des cultes avait convoqué à la cérémonie tout le haut clergé, tant français qu'italien. Presque tous ces ecclésiastiques y assistèrent en habits sacerdotaux; il n'y manqua que les cardinaux. Arrivé à l'autel. Napoléon s'en aperçut au vide des sièges qu'on leur avait préparés. Il 6t un mouvement qui indiquait assex tout son déplaisir. Le lendemain, sa foudre tomba sur ceux des princes de l'Église qui avaient refusé d'assister à la messe célébrée pour un excommunié tel que lui, car ce fut là le seul motif de leur absence ; il leur fit défendre de porter désormais le costume rouge, et dès ce moment ils furent désignés sous le nom de cardinaux noirs, en raison de la couleur de leur soutane de pénitence.
Le soir de ce même jour eurent lieu dans Paris des illuminations
d'une magnificence sans égale. Chaque maison particulière rivalisait de lumières avec les édifices publics. La Seine même était chargée de petits batelets ornés de verres de couleur et remplis de musiciens. Nul accident ne troubla cette admirable soirée, tant la police, sous l'Empire, était soigneuse à tout prévoir.
Une seule voiture non armoriée circula lentement ce soir-là au milieu des cinq ou six cent mille personnes qui piétinaient sur les quais, dans les rues et sur les places qui avoisioent les Tuileries. Cette voiture portait deux augustes époux en simple costume bourgeois : aucune suite ne les accompagnait.
Le cadeau que la ville de Paris offrit è Marie-Louise dans cette circonstance, consistait en une toilette complète en vermeil, de la plus grande richesse. Les plus grands talents avaient été appelés à fournir les dessins de ce présent de noces. Celui qui fut fait à Napoléon consistait en un magnifique service de table, aussi en vermeil, estimé huit cent mille francs ; c'est le même qui servit par la suite dans les grands couverts, et qui fut revendiqué, en 1814, par le Trésor royal, comme faisant partie du mobilier de la couronne.
Tous les autres arts rivalisèrent en même temps pour célébrer l'union de Napoléon avec la fille des Césars. L'Empire tout entier prit part à ces solennités. Chaque ville, chaque bourgade eut sa féte. Pendant plus d'un mois les grands corps de l'Etat se donnèrent des bals et de splendides banquets, et chaque jour, au palais, les officiers de la maison firent couler des flots de Champagne à la santé de Leurs Majestés. Ces acclamations étaient si bruyantes et répétées si souvent, que Napoléon fut enfin obligé de mettre un terme à la manifestation d'un enthousiasme infiniment trop prolongé, disait-il en souriant. Il donna donc aux contrôleurs du palais l'ordre de pousser un peu moins à l'ivresse générale, parce que, ajouta-t-il encore gaiement, ces messieurs me brisent la tête avec les meilleures intentions du monde.
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fOM U. - 27
LE BAL, L'IHCEBBIS ET II BOtJLS? DS BilSI.
ers les premiers jours du mois de juin 1810, au retour d'un voyage que Napoléon et Marie-Louise avaient fait en Belgique, il y eut à Paris, à l'occasion de leur mariage qui avait été célébré deux mois auparavant, une suite de fêtes dont les plus remarquables furent sans contredit celle que la ville de Paris offrit à Leurs Majestés à l'Hôtel-de-Ville, et celle qu'elles acceptèrent de l'armée, représentée par les maréchaux, à l'ÉcoIe-Militaire. Malheureusement tous ces plaisirs devaient se terminer par la plus épouvantable catastrophe.
Le prince de Schwartzemberg, ambassadeur d'Autriche, voulant à son tour célébrer dignement le mariage de la fille de son souverain, annonça un bal à l'hôtel qu'il occupait rue de Provence, au coin de la rue du Mont-Blanc (l'ancien hôtel Monthesson). Cette fête avait été fixée au dimanche 1er juillet. Selon l'usage, et pour se conformer à l'étiquette, le prince, accompagné de tous les secrétaires de l'ambassade d'Autriche, était allé quelques jours auparavant à Saint-Cloud, en grande cérémonie, inviter l'Empereur qui lui avait gracieusement répondu :
a Oui, prince, j'accepte votre invitation, désirant ainsi prouver à mon beau-père, votre souverain, l'amitié que je lui porte dans la personne de son ambassadeur, dont je fais le plus grand cas; seulement, avait-il ajouté en souriant, je dois vous prévenir que je n'ai jamais été un beau danseur, et qu'il est défendu à l'Impératrice , par ordonnance du médecin, de se livrer au plaisir du bal. (La grossesse de Marie-Louise avait déjà été annoncée officiellement dans
le Moniteur.) Ce sera une grande privation pour elle; mais, en revanche, nous nous promènerons, nous causerons.
— En ce cas, Sire, je prie Votre Majesté de fixer elle-même le jour où mes nombreux compatriotes auront le bonheur de la voir et de la posséder.
— tEh bien! le plus tôt possible... Dimanche prochain, si cela vous arrange; ce jour-là, personne n'a rien à faire. »
Le prince de Schwartzemberg avait envoyé des invitations à tout ce que Paris comptait de plus éminent dans les grands corps de l'État, et parmi les étrangers de distinction qui se trouvaient à Paris. Chacun avait brigué la faveur d'être admis à une fête dont à l'avance on vantait la somptuosité; plus de quatre mille personnes de tout rang s'y rendirent avec une indicible joie.
On avait élevé dans le jardin de l'hôtel une immense salle de danse , les appartements n'étant pas assez' vastes pour contenir tous les invités. Cette salle improvisée était construite en planches, recouvertes de toiles peintes à l'huile; de riches tentures d'or et de soie décoraient l'intérieur, et des draperies de gaze brodées d'argent flottaient aux portiques extérieurs de ce temple, sur lequel brillait un large écusson d'azur aux armes de France et d'Autriche ingénieusement mariées.
Afin d'éviter l'encombrement, on avait décidé que l'hôtel aurait trois entrées : la première était accessible seulement aux têtes couronnées et aux Altesses impériales et royales ; les autres invités devaient entrer par la seconde, et la troisième, conduisant directement dans l'intérieur de l'hôtel, était réservée aux familiers de la maison et aux gens de service ; dès le matin, toutes les mesures de sûreté avaient été prises pour faciliter la circulation et prévenir tout accident. Dans l'après-midi, une compagnie de grenadiers de la vieille garde vint prendre possession de l'hôtel de l'ambassadeur, parce qu'il était d'usage, lorsque l'Empereur devait honorer de sa présence un des théâtres de la capitale, ou assister à une fête, qu'il so fit précéder par uo détachement de grenadiers de sa garde
Slî SOUVENIRS INTIMES.
qui desservaient ce qu'on appelle les postes d'honneur. Dans ce cas, on choisissait (es pins beaux hommes d'an bataillon, et de préférence ceux qui étaient décorés. Cette fois, Napoléon l'avait recommandé, comme s'il eût mis nn malicieux amour-propre à montrer aux militaires de toutes les nations de l'Europe, qui ne pouvaient manquer de se trouver à cette fête, un échantillon des soldats qui les avaient vaincus tant de fois.
« Rapp, avait-il dit à l'aide de camp de service, n'oublie pas de donner l'ordre au major-général de la garde de fournir aujourd'hui un poste chez l'ambassadeur d'Autriche; une compagnie entière, entends-tu? Il n'y a pas de mal que les autres voient que mes vieilles moustaches ont encore bon pied et bon œil , et, ajoutat-il gaiement en frappant sur l'épaule de son aide de camp, qu'ils sont toujours solides au poste. » «
La fête fut précédée d'un grand dtner diplomatique auquel tous les ministres français et les ambassadeurs des puissances étrangères avaient été invités.
L'ancien hôtel Monthesson et ses dépendances brillaient, bien avant la nuit, d'une illumination magnifique; peu à peu les voitures arrivèrent de Jtous cotés sur plusieurs Gles, et quoiqu'elles n'allassent qu'au pas, elles avaient beaucoup de peine à se frayer un passage à travers la multitude qui encombrait les abords. Ce fut alors que les postes furent conGés à la garde impériale : des factionnaires furent posés à toutes les portes extérieures, avec des consignes très-rigoureuses. Or, sur les neuf heures du soir, l'affluence était devenue tout à coup si considérable, on avançait avec tant de difficultés, que beaucoup de hauts personnages descendirent de voiture dans les environs, au risque de se faire écraser par les équipages qui se pressaient, et achevèrent leur course à pied.
Déjà nombre de rois et d'altesses impériales et royales s'étaient présentés à l'entrée principale de l'hôtel, et les factionnaires les avaient laissés passer en présentant les armes, grâce à la précaution que prenaient leurs laquais de jeter leur nom comme à la
cantonade. Le rot de Saxe se présente à son tonr; un de ses valets de pied le nomme ; mais un des grognards de faction, ne pouvant croire à la réalité de tant de rois et de princes, s' imaginant en6n qu'on se joue de lai pour éluder sa consigne, s'écrie d'une voix formidable :
« Halte là 1... Les bourgeois n'entrent pas par ici! »
Le cocher, qui connaît les usages, veut avancer : le factionnaire croise brusquement la baïonnette devant ses chevaux, en ajoutant :
a Encore un roit... Ce n'est pas possible, on me fait la queue! en voilà plus de trente que je compte 1 assez de rois comme cela! Allons! arrière I...
— Mais, grenadier, lui crie le cocher qui avait arrêté court ses chevaux, c'est Sa Majesté le roi de Saxe que je mène.
— C'est une \lague!... Il ne passera pas. Libre à ce monarque d'aller prendre la file comme les simples particuliers qui ne sont pas couronnés. »
* Durant ce colloque, le roi avait mis la tête à la portière. Quelques personnes le reconnurent alors et essayèrent de faire entendre raison au grognard ; mais ce dernier ayant mis tranquillement l'arme au bras , s'était contenté de leur répondre avec un froid laconisme :
a C'est la consigne. >
Les valets de pied du roi vinrent à leur tour pour témoigner de l'identité de la personne de leur maître; mais le vieux grognard resta inflexible :
a Quand ce serait le roi des Maroquins ou de n'importe quoi, leur dit-il, il ne passera pas ! tout ça c'est des monarques de contrebande; et d'ailleurs, je n'en connais qu'un : c'est l'Empereur Napoléon et son auguste épouse, la fille à François. Quand il se présentera, lui, ou tous les deux ensemble, je les laisserai entrer ; mais quant au reste, bien fâché de la peine, ni vu ni connu!... Allons, au large! »
Et le grognard croisa de nouveau la baïonnette sur le groupe qui l'entourait et qui recula prudemment.
Au dire de ceux qui ont assisté à cette fête, on aurait cru, en entrant dans la salle de bal, assister à l'une des fêtes dont nous parlent les contes de fées. C'étaient des fleurs avec leurs parfums enivrants, c'était une musique délicieuse, c'étaient surtout des femmes ravissantes de jeunesse et de beauté; tout cela éclairé par des milliers de girandoles dont lecristal reflétait tous les feux du prisme.
À dix heures, le bruit des tambours et des fanfares annonça la présence de l'Empereur et de l'Impératrice. Leurs Majestés arrivaient de Saint-Cloud. L'ambassadeur alla à leur rencontre, accompagné de toute la famille des Schwartzemberg et d'un grand nombre d'Autrichiens de distinction, parmi lesquels se faisait remarquer M. de Metternich par l'énorme quantité de décorations dont il avait déjà la poitrine bariolée. Ce cortège s'avança au-devant des augustes invités et leur adressa les compliments d'usage. Napoléon, donnant le bras à Marie-Louise, traversa assez rapidement les appartements et le jardin , sans donner beaucoup d'attention aux ingénieuses surprises et aux flatteuses allégories qu'on avait accumulées sur son passage. Lorsqu'il fut entré dans la salle de bal, on fut frappé de la gaieté de son visage. Il avait quitté l'Impératrice et l'avait laissée avec ses dames et le prince de Schwartzemberg, pour commencer ce qu'il appelait sa tournée. Le bras familièrement passé sous celui du roi de Saxe, qu'il venait de rencontrer et qui sans doute lui racontait, comme il l'avait dite à tout le monde, la plaisante algarade que lui avait faite la sentinelle à son arrivée, il se montra partout, parla à tout le monde, et accorda, avec une bienveillance charmante, toutes les faveurs qui lui furent demandées ; grondant doucement ceux des jeunes invités qui ne dansaient pas; en un mot jamais il n'avait semblé plus satisfait, lorsque tout à coup, au détour d'un pilastre, s'étant trouvé face à face avec un étranger vêtu d'un riche uniforme, sa Ggure devint sérieuse ; il fronça le sourcil : ses regards étaient courroucés. Ce militaire était un ancien compa-
gnon d'armes de Moreau, qui avait donné sa démission à l'issue du fameux procès de ce général, et était allé le rejoindre plus tard en Amérique, où il avait choisi son lieu d'exil. Cet officier l'avait quitté ensuite pour aller prendre du service dans l'armée suédoise, où il occupait un grade élevé. Napoléon, qui n'avait ignoré aucun de ces détails, lui dit d'un ton sévère :
« Ah ! ah ! monsieur ! vous ici ! ... Par quel hasard, et que venezvous y faire?
— Sire, répondit ce dernier sans se déconcerter, j'ai obtenu de mon souverain un congé pour venir en France visiter ma famille, que je n'ai pas vue depuis longtemps.
— Ah 1 oui 1 votre souverain actuel, reprit Napoléon avec une inflexion de voix qui faisait facilement deviner l'intention qu'il mettait à ses paroles; il vous a engagé à veuir à Paris, assister au bal de l'ambassadeur d'Autriche, persuadé que vous vous y trouveriez en pays de connaissance, n'est-ce pas?
— Sire... »
L'Empereur ne le laissa pas achever et l'interrompit en disant : u Ceux qui vous ont conseillé de venir ici aujourd'hui ont fait
une bélise; et vous, monsieur, vous avez fait une ëoUi$e en vous y
trouvant. »
Puis il lui tourna le dos et passa outre.
Après avoir fait quelques pas en silence, car pendant ce court incident, la foule qui n'avait cessé d'entourer les deux souverains s'était tenue à l'écart par convenance. Napoléon dit au roi en se penchant à son oreille :
«Me faire trouver nez à nez avec l'ancien confident de Moreau! Conçoit-on une pareille balourdise 1 »
Le roi de Saxe hasarda quelques mots pour calmer l'Empereur, que cette brusque rencontre avait singulièrement contrarié; Napoléon reprit avec iroriie :
« Et ce monsieur qui a renié sa patrie et qui vient ici se pavaner, revêtu d'une casaque étrangère! En vérité, j'admire son aplomb. Il
s'attendait peut-être à ce que je lui parlasse de son ancien patron, que je m'informasse de l'état de sa santé!... Ah! mon Dieu! la pauvre tête!... Il aurait mieux valu pour la gloire du vainqueur de Hohenlinden, qu'il ne fût jamais venu au monde. » Et l'Empereur avait accompagné ces derniers mots d'un sourire forcé, qui aurait donné beaucoup k penser a tout autre qu'à cet excellent roi de Saxe. « Tenez, mon frère, reprit-il en baissant la voix et en pressant le bras du roi, ne me parlez pas d'un homme qui se laisse mener par sa femme, parce qu'alors cet homme n'est ni lui, ni sa femme : il n'est rien du tout. N'est-ce pas Mnc Moreau qui poussa son mari de façon à ce qu'il vînt se casser le nez sur les marches du palais?... Avec un caractère comme le sien, cet homme doit nécessairement finir mal ! Quant à ce monsieur de tout à l'heure, je ne suis pas assez Autrichien pour croire qu'il soit venu à Paris rien que pour s'amuser à voir danser des ronds-de-ronchat$. Demain je parlerai à Savary ; je veux savoir à quoi m'en tenir sur son compte. . . Mais ne parlons plus de cela, et faisons un tour dans le jardin, car il fait bien chaud ici. i
En effet, la chaleur était excessive; mais les danses n'en continuaient pas moins. On avait ouvert toutes les fenêtres de la salle de bal, et beaucoup de personnes, les femmes surtout, avaient suivi l'Empereur dans le jardin pour le voir plus facilement et pouvoir respirer plus à leur aise.
Il était alors minuit. Un vent léger qui s'éleva tout à coup vint agiter les draperies extérieures ; un rideau de gaze, flottant au gré de ce courant d'air, s'engagea dans une girandole de bougies et s'enflamma. Un aide de camp du prince Berthier accourt, s'élance, atteint la draperie, l'attire à lui pour l'arracher; mais elle se déchire par la moitié : une partie reste dans ses mains, tandis que l'autre va communiquer le feu à deux autres draperies. La flamme se propage avec rapidité le long des guirlandes de fleurs artificielles; le comte Dumanoir, M. Trobriant, le comte de San-Miguel, beaucoup d'autres personnes, essayent vainement d'éteindre le feu : il
gagne les plafonds de papier, et en quelques secondes l'incendie, comme une longue traînée d'artifice, s'empare de toute la salle. Bientôt au silence d'un premier moment de stupeur succède le cri terrible : le feu!... le feu!... Et la foule se précipite en désordre de la salle de bal dans le jardin, et se réfugie dans les appartements de l'hôtel. A ces clameurs sinistres, la terreur devient générale; on ne songe qu'à soi et à ceux qu'on aime : on veut fuir, on se heurte, on s'entasse, et les flammes continuent leurs progrès.
Quoique séparée de l'Empereur, Marie-Louise eût pu se sauver facilement; mais par une sorte d'héroïsme dont cette princesse n'a donné en sa vie que cette seule preuve, elle se dirigea tranquillement vers le trône qui avait été disposé pour Napoléon et pour elle, y monta, et attendit avec une dignité imposante que l'Empereur vînt lui-même la chercher.
Dès le commencement de l'incendie, les officiers de la maison de Leurs Majestés s'étaient mis à la recherche de l'Empereur dans le jardin. Ils l'avaient enfin trouvé dans un bosquet écarté, occupé à jouer avec de petits enfants qu'il faisait danser en rond autour de lui ; aussitôt il leur donna l'ordre de faire avancer sa voiture.
« Messieurs , venez avec moi, ajouta-t-il. »
Et à ces mots, il se dirige précipitamment vers la salle de bal, agité par l'appréhension secrète que tout cela n'est peut-être qu'un attentat dirigé contre sa personne. La rencontre fortuite d'un ancien confident de Moreaudans les salons de l'ambassadeur lui semble justifier ses appréhensions ; il se garde bien toutefois de communiquer cette idée que partagent quelques-uns de ses officiers. Ceuxci, craignant également pour l'Empereur une trahison, se pressent autour de lui, la main sur la garde de leur épée. Heureusement qu'il n'était rien de tout cela. Napoléon s'élance dans la salle de bal en exhortant la foule qui s'y trouve à agir avec prudence et générosité; il escalade les degrés du trône, enlève l'Impératrice dans ses bras, en lui disant à demi-voix :
« Louise, je t'en prie, viens vite, car ceci devient sérieux. •