‹ Souvenirs intimes du temps de l'empireChapitre 24 sur 52 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

Et toujours entouré de ceux qui ne l'ont pas quitté un instant, il parvient à arracher sa femme à une mort qui eût été certaine, s'il eût tardé quelques minutes de plus à l'entraîner dans le jardin.

a La voiture est-elle arrivée? demanda-t-il alors.

— Oui, sire, lui répond un de ses écuyers ; elle est devant la petite porte, à l'extrémité du jardin.

— Monsieur, ce n'est pas là l'ordre que j'avais donné : faites-la conduire devant la grande porte de l'hôtel ; c'est par là que je suis entré ici, c'est en présence de tous ceux qui s'y trouvent que je veux en sortir avec l'Impératrice... Hâtez-vous. »

Quand la voiture eut pu percer la foule compacte de laquais, de soldats, des officiers de police et des curieux qui encombraient les abords de l'hôtel, il partit, en disant à un de ses aides de camp :

«Restez ici pour voir ce qui se passe; je vais revenir, n'en dites rien. »

Arrivé sur la place Louis XV, il fit arrêter la voiture et dit h sa femme :

« Ne te tourmente pas, ma pauvre Louise, je reviendrai bientôt ; mais tu sens que dans une circonstance si critique, il faut que l'on me voie chez l'ambassadeur de ton père. Allons, adieu, et tranquillise-toi.»

Napoléon descend de voiture, donne Tordre au premier écuyer de reconduire l'Impératrice à Saint-Cloud, entreaux Tuileries, demande ses chevaux à l'instant même, remplace sa fine chaussure par des bottes à l'écuyère, endosse sa redingote grise, et, accompagné seulement d'un écuyer, revient en toute hâte sur le lieu de l'incendie pour diriger les secours. Cette fois il rentre chez le prince de Schwartzemberg par la petite porte du jardin.

La présence inattendue de Napoléon, revêtu de son costume populaire, à la lueur des décombres embrasés, dont la teinte livide éclairait sa figure ordinairement si pâle, mais si calme dans le danger, produisit sur la foule un effet électrique : ce fut comme une fantastique apparition.

Pendant la courte absence de l'Empereur, l'incendie avait fait d'immenses progrès dans Môtel de l'ambassadeur. Une demi-heure avait suffi pour consumer entièrement les frêles constructions de la salle provisoire de bal. Quelques minutes après l'arrivée des pompiers, la toiture d'une partie de cette salle s'écroulait avec fracas* au milieu d'imprécations, de cris de douleur et de l'épouvante générale.

La présence du chef de l'Etat avait d'abord contenu la foule; mais, dès qu'il avait été parti, elle s'était ruée sur un seul point, ce qui avait rendu son écoulement presque impossible. Le parquet de l'un des salons ne pouvant résister à un poids si considérable, auquel se joignit un trépignement de pieds continuel, vint à craquer dans plusieurs endroits et s'entr'ouvrit... De nouvelles victimes furent bientôt dévorées par les flammes qui les enveloppèrent.

D'autres scènes non moins sinistres se passaient dans le jardin. ♦ La mère appelait sa fille, les femmes leurs maris, les sœurs leurs frères. Tout à coup, au milieu des débris fumants, on vits'élancer une femme jeune et belle, couverte de diamants, poussant des cris inarticulés ; c'était la princesse de Schwartzemberg, belle-soeur de l'ambassadeur. La malheureuse mère allait chercher au milieu des flammes ses enfants qui, à son insu, étaient restés dans le jardin à l'abri de tout danger. Comme elle entrait dans cette fournaise, un lustre lui tomba sur la tète et lui fracassa le crâne : on ne la vit plus reparaître. Le prince Eugène avait eu le bonheur de remarquer une petite porte dérobée, pratiquée derrière le trône de Leurs Majestés, pour faciliter le service des rafraîchissements. Ce fut par ce dégagement qu'il sortit avec la vice-reine.

La reine de Noples étant tombée, fut quelque temps foulée aux pieds, et ne fut redevable de son salut qu'au grand-duc de WurUbourg, qui lui fit un rempart de son corps.

La reine de Westphalie dut à son époux, comme la princesse Auguste, d'ôtre arrachée à une mort certaine. Le roi Joseph, frère

de l'Empereur, portant dans ses bras sa femme évanouie, s'élança sur les degrés déjà embrasés : l'escalier s*écrouIa sous lui ; le prince Kourakin et une foule d'autres personnes furent précipitées en même temps. Beaucoup de dames furent atteintes par le feu dans leurs vêtements de gaze, et blessées mortellement, tandis que d'autres couraient ça et là dans le jardin comme frappées de vertige. L'une de ces dernières fut trouvée à cheval sur le chaperon du mur qui séparait le jardin de la rue, n'osant descendre d'un côté ni de l'autre, et oe pouvant expliquer comment elle s'était trouvée ainsi portée.

Mais enfin, lorsque l'Empereur reparut, l'ordre se rétablit peu à peu, et chacun reprit courage. Des renforts de troupes de la garde arrivèrent successivement; Napoléon leur indiqua les postes qu'ils devaient occuper. Le général Hullin, commandant la place de Paris, et le préfet de la Seine, accoururent auprès de lui, et lui firent un rapport où il fut question du préfet de police et du colonel des pompiers, lesquels, dans cette circonstance, n'avaient point apporté, disait-on, toute l'activité qu'on était en droit d'attendre d'eux.

a Je sais, je sais, disait l'Empereur d'un ton courroucé ; mais ce n'est ici ni le lieu, ni le moment de faire de la morale. Demain je leur laterai la tête à tous comme ils le méritent.»

Cependant les flammes venaient d'entamer les bâtiments de l'hôtel. Il s'agissait d'empêcher que ce nouvel incendie se propageât. Napoléon organisa sur-le-champ une chaîne. Les grenadiers s'alignèrent à cet effet sur deux rangs. Napoléon se plaça parmi eux et prit part à la manœuvre des seaux. Cet exemple produisit l'effet qu'il en attendait; en un instant tous les grands personnages présents, qui jusqu'alors s'étaient bornés à donner des conseils, rois, princes, ducs, barons, Français et étrangers, tous mirent habit bas, retroussèrent leurs manches de chemise et se joignirent à la chaîne, qui se prolongeait jusque dans la cour de l'hôtel de M. Regnault de Saint- Jean-d'Angély, situé en face de celui de l'ambassadeur, de l'autre côté de la rue de Provence, où un service de tonneaux avait été orga-

nisé. Or, dans un de ses mouvements, le jet d'une pompe atteignit l'Empereur au milieu de la poitrine, et le renversa dans le mélange de boue et de cendres fumantes où il stationnait.

« Ce n'est rien, dit-il en se relevant avec agilité à ceux qui s empressaient autour de lui ; j en ai vu bien d'autres !»

Malgré toute l'activité que sa présence avait imprimée aux secours, les flammes continuaient de faire des progrès; on ne devait plus espérer rien sauver, lorsque heureusement un orage, qui couvait dans le ciel depuis la veille, éclata tout à coup, comme un puissant auxiliaire, sur cette vaste fournaise. La pluie qui tomba longtemps par torrents fit plus que tout le reste pour étouffer complètement l'incendie; Napoléon ne se retira qu'à quatre heures du matin, et lorsqu'il se fut assuré que le dernier tison était éteint.

La foule des étrangers qui n'avaient point quitté l'hôtel de l'ambassadeur s'écoula peu à peu après lui, et bientôt il ne resta plus, sur ces ruines fumantes, que des soldats et quelques fonctionnaires, chargés de maintenir l'ordre et de faire procéder aux recherches. On ne saurait dire la quantité d'objets précieux, de décorations de tous les ordres de l'Europe, de montres, de tabatières d'or, de bijoux, de diamants, qu'on retrouva dans les décombres. D'après les ordres de l'Empereur, les soldats de la garde furent chargés des fouilles, et tous les objets retrouvés furent fidèlement déposés par eux entre les mains du duc de Rovigo. Ce nouveau ministre de la police avait fait entourer l'hôtel d'un cordon de troupes, et avait donné la consigne de laisser sortir du cercle tous ceux qui le voudraient, mais de n'y laisser entrer aucune personne inconnue. Cette mesure était sage , car, dès le commencement de l'incendie, un grand nombre d'adroits filous s'étaient introduits chez l'ambassadeur, et, sous le prétexte de porter des secours, avaient fait main basse sur tout ce qu'ils avaient trouvé à leur convenance. Ce fut ainsi que le prince Kourakin, ambassadeur de Russie, fut porté évanoui, par ces industriels, dans une arrière-cour de l'hôtel, et que là, tandis que les uns éteignaient avec l'eau du ruisseau le feu qui s'était attaché à ses

vêtements, les autres enlevaient ses boutons, ses épaulettes, ses ordres en brillants. On dit que ce prince avait sur lui pour plus de 800,000 francs de diamants, qu'on lui vola de cette façon.

ZUez le comte Regnault de Saint-Jean d'Angély, les appartements du rez-de-chaussée, ainsi que l'office et tous les ustensiles de la cuisine, furent pillés ; dans la loge du suisse, on ne laissa que les quatre murs et une vieille hallebarde.

Quand l'orage eut entièrement cessé et que les personnes blessées (plus de deux cents l'étaient très-grièvement) eurent été transportées chez elles, en un mot, lorsqu'il n'y eut plus rien à craindre, la garde impériale, qui avait fait preuve de tant de zèle, prit enfin un peu de repos. Quelques grenadiers se réunirent dans un des vestibules de l'hôtel, dont les murs avaient été noircis et lézardés par l'action du feu. Certes, jamais vins plus exquis et chère plus délicate n'avaient été distribués à ces braves. Les rafraîchissements et les comestibles, disposés pour la fête dans les caves de l'hôtel, étaient les seules choses qu'eût épargnées la flamme. Les fatigues de la nuit ne devaient pas peu contribuer à letfr faire faire bon accueil, et, tout en devisant à leur manière sur les déplorables incidents dont ils avaient été témoins, les grognards dévoraient les galantines de volaille, les suprêmes à la financière, les gelées au marasquin, etc.

« Je voudrais bien connaître, disait un jeune grenadier, la bouche pleine de massepains à la vanille, le facétieux pompier qui s'est amusé à seringuer le petit Caporal au milieu de l'estomac. Ce pékin-là ! je me donnerais volontiers le plaisir de le faire passer, à sec, par le robinet de sa pompe , pour lui apprendre à badiner devant ses chefs avec des armes à feu.

— Laisse donc ! lui répondit un camarade, qui achevait d'avaler sa huitième glace framboisée, il ne l'a pas fait exprès. Est-ce qu'il l'aurait osé ?... N'est-ce pas, caporal Ploquet, que ce n'est pas de sa faute à cet infirme de pompier?

— Hein ! fit le caporal Hoquet, qui fumait tranquillement sa

pipe, enfoncé jusqu'aux épaules dans un édredon de satin cramoisi à franges d'or, sur lequel il s'était assis, les jambes croisées à la manière des Turcs ; qu'est-ce qui parle ?

— Quand le petit Caporal est tombé là-bas? reprît le grenadier.

— Ah oui ! contre cette petite estatue de Cupidon qui n'a pluï qu'un bras... je sais, je sais... Eh bien ! je n'y étais pas ; j'étais ei train, avec le Méconnais, de tirer par les jambes une princesse batave qui s'était incrustée sous une masse de banquettes, et qui flambait avec ; n'est-ce pas, Méconnais?

— Laissez-le donc dormir, caporal Ploquet! dit un autre; le Méconnais est malade, il a trop mangé hier au soir après sa faction.

— De quoi, de quoi ! s'écria alors un vieux soldat dont les moustaches étaient entièrement brûlées et qui s'était étendu par terre, la tète appuyée sur le coffre brisé d'un nécessaire en bois des îles.

— Vous êtes un peu malade, n'est-ce pas? lui dit-on.

— C'est vrai que je suis indisposé. C'est cette drogue dont m'a fait manger un grand flandrin en culotte jaune, avec son sac de taffetas noir derrière la tète. Il me demanda ce que je voulais. — Histoire de casser une croûte, lui réponds-je; du vin à vingt, et n'importe quoi de ce qu'il y aura à la cuisine. Cet esclave m'apporte une espèce d'oie, plus grosse que mon bonnet à poil et bourrée en dedans de petites pommes de terre noires, dures et biscornues, qui avaient un goût de moisi* que cinq cent millions de diables en auraient pris les armes, et il me dit en allemand : — Voilà ! c'est ce que nous avons de plus excellent.

— Méconnais, vous n'êtes encore qu'un conscrit, reprit le caporal Ploquet d'un ton de suffisance ; c'étaient des truffles, tout ce qu'il y a de plus cher au monde ; il y en a de toutes les couleurs et de toutes les grosseurs. Moi qui vous parle, j'en ai mangé des boisseaux à Berlin, l'année dernière, chez une vieille Berlingeoise, riche (orame une Crésus, où je faisais des mirotons dans ses marmites d'argent, et où je buvais plusieurs gouttes tous les matins dans de grands verres de diamant. Maçonnais, vous n avel jamais fréquenté

2i4 SOUVENIRS INTIMES.

la bonne société ; vous ne connaissez pas ce qui est bon. Les truf/kt?... Mais il n'y a que les maréchaux de l'Empire qui ont le droit d'en manger en fricassée.

— -* C'est possible, répondit le Méconnais en faisant la grimace, mais j'aime mieux les haricots rouges de l'ordinaire. »

A ces mots, le caporal Ploquet lança au Maçonnais un regard de pitié, tout en bourrant sa pipe qu'il avait achevé de fumer.

Un roulement de tambour mit fin à cette conversation. La garde impériale se rassembla dans la cour de l'hôtel , et après avoir été relevée par la garde de Paris, elle retourna à son quartier de l'Ecole-Militaire.

Dans cette déplorable circonstance, les pompiers étaient arrivés trop tard , et leurs pompes étaient en si mauvais état, qu'il leur avait fallu plus d'un quart d'heure de dispositions avant de pouvoir les faire agir avec efficacité.

L'Empereur, qui sut toutes ces particularités, vraies ou fausses, fit appeler le colonel des pompiers le lendemain, à Saint-Cloud, et le destitua. Quant au préfetde police, qu'il manda de même, après lui avoir reproché très-vivement son peu de prévoyance, il ajouta :

a Monsieur, je vous remplacerai dès que j'aurai trouvé un homme sur lequel je puisse compter; retirez-vous. »

Les accidents causés par l'incendie étaient innombrables ; parmi ceux qui en souffrirent le plus, on signala le prince Kourakin , sur le corps duquel la foule avait passé. Pendant trois mois il fut obligé de garder le lit. Plus de trente personnes avaient trouvé la mort dans cette funeste soirée. Plusieurs femmes s'étaient noyées dans un petit bassin fort peu profond, situé au milieu du jardin, soit qu'elles y fussent tombées par accident, soit qu'elles s'y fussent précipitées elles-mêmes pour éteindre la flamme qui s'attachait à leurs vêtements.

La malheureuse princesse de Schwartzemberg ne fut retrouvée que le matin, dans le cratère refroidi de la salle de bal : ce n'était plus qu'un cadavre informe, rétréci et carbonisé. On ne la reconnut

LE BAL, L'INCENDIE ET LE BOL'f.ET DE CANON. 225 qu'à une chaînette d'or, passée autour de son cou et à laquelle étaient attachés plusieurs petits cœurs en pierres précieuses, formant un mot cabalistique, comme c'était alors la mode d'en porter. Paris fut plongé dans la consternation ; les plus riches familles se comptaient avec effroi, tremblant de se trouver incomplètes. On se rappela que, dans une circonstance à peu près semblable, les fêtes du mariage de Louis XVI, encore dauphin, avec l'archiduchesse d'Autriche Marie- Antoinette, avaient été changées en un jour de deuil ; la superstition s'empara de ce rapprochement.

Le souvenir de cette catastrophe poursuivit longtemps l'Empereur lui-même : il en parlait à tout propos. Son imagination avait été frappée; et, comme il était un peu fataliste, il se persuada que cet incendie et que ce violent orpge étaient un avertissement providentiel, et que tôt ou tard il fallait un holocauste au destin. La gravité des événements politiques qui vinrent à se succéder si rapidement-put seule affaiblir ce pressentiment.

En effet, trois années avaient suffi pour faire descendre la France de cet apogée de gloire et de puissance où elle était parvenue; ce même prince de Schwartzemberg, qui s'était trouvé trop heureux de ce que Napoléon avait daigné, trois ans auparavant, honorer ses fêtes en y paraissant, était devenu depuis son ennemi le plus acharné. Il commandait un des corps de l'armée des coalisés ; la plupart des princes, naguère ses alliés et qu'un seul de ses regards faisait alors trembler, avaient enfin tourné leurs armes contre lui.

On était aui derniers jours du mois d'août 1813. L'Empereur attaquait Dresde. Depuis quarante-huit heures on se battait avec une égale furie de part et d'autre : la bataille continuait. L'Empereur fit redoubler le feu ; la ligne de nos batteries gagna du terrain; elle entoura les collines environnantes, et forma devant lui comme une ceinture de flamme. Le fracas de tant de bronzes avait fini par faire crever les sombres nuées qui, depuis le matin, enveloppaient le champ de bataille.

La lueur des éclairs permit de distinguer ou loin, sur les hauteurs

de Nottnilz, de nombreux chevaux de main. Le quartier-général des alliés est rassemblé sur ce point ; tous les souverains de l'Europe sont encore une fois en présence. Le prince de Schwartzemberg est ( avec eux : l'Empereur le sait. Sur ces entrefaites, une batterie de i la garde, placée dans un bas-fond, avait ralenti son feu, puis l'avait tout 5 fait cessé. Napoléon court à cette batterie ; il apprend qu elle est découragée par l'inutilité de ses coups.

« N'importe! dit-il au commandant, il faut attirer l'attention de l'ennemi de ce côté; faites recommencer le feu.

Puis, s'adressant aux canonniers, il ajoute :

« Eh ! vous autres, de l'ensemble ! Ne foulez pas trop : vous fatiguez vos pièces inutilement; c'est aux pointeurs, c'est aux servants à faire attention! Que diable! reprend-il après avoir braqué sa lorgnette sur Nottnitz, je vois du monde là-bas, beaucoup de monde qui ne devrait pas y être; il ne tient qu'à vous de l'en chasser. Allons, en batterie!... Surtout ne vous pressez pas, si vous voulez faire de bonne besogne. »

Quelques secondes sont à peine écoulées, que ces vieux artilleurs recommencent un feu si bien nourri que Napoléon sent la terre trembler sous les jambes de son cheval ; il le flatte de la main, il caresse sa crinière :

«A la bonne heure! s'écrie-t-il , voilà qui est bien; continuez ainsi, et on verra! »

Mais au même instant un mouvement extraordinaire a lieu sur cette hauteur : un personnage important vient sans doute d'être frappé par un de nos boulets. Le plateau est évacué presque aussitôt, la pluie redouble, les éclairs se succèdent plus vifs au milieu de la fumée du canon qui s'élève lentement. . « Cette fois, nous n'avons pas fait chou blanc, dit un vieux pointeur en passant son gant sur la lumière de sa pièce pour l'essuyer.

— J'en étais sûr ! reprend l'Empereur qui avait constamment tenu sa lor<;nuUc braquée sur le même point ; votre serviteur, je ne vois plus personne.»

LE BAL, L'INCENDIE ET LE BOULET DE CANON. 227 Et ii partit au galop. Le soir, on amena à son bivouac un paysan du village de Nottnitz, où les souverains avaient eu leur quartiergénéral pendant les deux jours qu'avait duré cette première bataille ; il le fit interroger par le duc de Vicencc. Cet homme raconta qu'en effet un grand personnage avait été blessé par un de nos boulets, sur les trois heures de l'après-midi, au milieu de l'état-major des alliés. Il l'avait vu, ce devait être un général du premier rang; mais il ignorait son nom. Il était à cheval à côté de l'empereur de Russie au moment où il avait été atteint. Alexandre paraissait lui porter un vif intérêt; on s'était hAté de le transporter hors de la portée de nos canons. Le chirurgien particulier de l'empereur d'Autriche était venu aussitôt lui faire l'amputation; puis on l'avait transporté sur des piques de Cosaques jusqu'à Dippoldiswald.

En apprenant ces détails. Napoléon se persuada que c'était le prince de Schwartzcmbcrg qui avait été frappé.

« Ah! ah! monsieur l'ambassadeur d'Autriche, dit-il en hochant la tôle, il y a trois ans, à pareille époque, vous me donniez le bal à Paris ; je me rappellerai longtemps ce funeste bal ! Je vous le rends aujourd'hui à Dresde, avec cette différence que vous m'aviez courtoisement invité au vôtre, et que Dieu m'est témoin que ce n'est pas moi qui vous ai convié à celui-ci. Vous y êtes venu de votre plein gré et sans que rien vous y forçât!... Vous n'avez que ce que vous méritez, monsieur de Schwartzemberg ! . . . »

Et, comme honteux de s'être laissé aller à un premier mouvement peu généreux, qui était loin de s'accorder avec ses sentiments naturels d'humanité, il reprit aussitôt :

a Cependant c'était un brave homme, je le regrette. J'ai toujours eu dans l'esprit le souvenir de ce bal comme un pressentiment sinistre. II est bien évident maintenant que c'est à lui que le présage s'adressait et non à moi : je suis plus tranquille. »

Mais le lendemain on apprit d'un officier russe, fait prisonnier pendant la nuit, que le prince était sorti sain et sauf des derniers combats, et que c'était lui qui avait présidé à la retraite des alliés.

« En ce cas, qui donc a été frappé? dit l'Empereur avec une sorte d'anxiété; je donnerais volontiers mon meilleur cheval pour le savoir! »

Une circonstance fortuite vint enfin éclaircir ce mystère. Un magnifique lévrier, qui suivait le brancard du personnage blessé, fut pris et amené au roi de Saxe, qui envoya le collier de l'animal au prince de Neufchâtcl. Napoléon était avec quelques-uns de ses maréchaux et le général Bacler-d'Albc, occupé à suivre sur une immense carte la marche de l'ennemi, lorsque le major-général de l'armée entra précipitamment dans sa tente et lui dit avec émotion ;

«Tenez, Sire, regardez; voici le mot de l'énigme que Votre Majesté avait tant à cœur de deviner ce matin. »

Napoléon prend le collier que Berthier lui présente, l'examine attentivement, tressaille et s'écrie d'une yoîx retentissante :

« C'était donc lui!... Et par un boulet de la garde!... Tenez, messieurs, il est facile de le deviner à l'étiquette du sac... Ah! la Providence est juste ! tel est le châtiment qu'elle réserve aux traîtres, à ceux qui portent les armes contre leur patrie ! C'était celui-là qui devait purger la fatalité du bal de l'ambassadeur d'Autriche! »

Autour de ce collier, en cuir de Russie, on lisait ces mots gravés sur une petite bandelette d'argent : J'appartiens au général Moreau.

BIT SSPAOXTa.

jonsieur le colonel, répondit d'un ton d'humeur le général qui avait bien dîné, je n'admets pas le besoin de subsistances.

— Mais..., permettez..., mon général, reprit notre colonel avec une sorte d'hésitation j si les hommes et les chevaux...

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