‹ Souvenirs intimes du temps de l'empireChapitre 25 sur 52 · EN ESPAGNE · texte numérisé non relu

EN ESPAGNE

— Colonel, je vous le répète, interrompit le général, depuis tout à l'heure vingt ans que je fais la guerre, je ne me suis jamais inquiété ni des chevaux ni des hommes; d'ailleurs je n'aime pas les observations. »

Il fallut obéir, et nous repartîmes à dix heures du soir.

Notre colonel avait parlé de subsistances, parce que depuis que nous avions quitté le quartier-général, nous ne vivions que d'oignons crus et de cigarettes, ce qui n'est pas très-nutritif, et qu'il n'aurait pas été fâché de passer une bonne nuit chez quelque alcade du voisinage, tandis qu'il en passa un très-mauvaise.

Des guérillas s'étaient embusqués de ce côté, et, à peine avionsnous fait trois quarts de lieue, que nous fûmes brusquement réveillés de dessus nos chevaux par une fusillade assez vive. Du milieu des buissons, du fond des ravins, des fentes de rochers qui bordaient la route, les balles sifflaient au-dessus et à côté de nos têtes comme une bénédiction de l'enfer. A de courts intervalles, nous voyions dans l'obscurité luire au loin un éclair, et, avant que le bruit de la détonation fût parvenu jusqu'à nous, un homme tombait; une douzaine des nôtres restèrent ainsi en chemin. Cette ennuyeuse sérénade ne cessa que vers le point du jour. Accablé de fatigue, mourant de soif etde faim, aveuglé par la poussière, je commençais a m 'assoupir sur mon cheval, lorsque des cris, des éclats de rire m'éveillèrent tout à fait.

« Oh ! bravo ! bravo ! disait un de nos jeunes lieutenants, c'est un coup d'œil magni6que.

— Les habitants sont enterrés, la ville est en deuil, la marmite et les logements sont encore enfoncés pour aujourd'hui ! répétait un vieux maréchal-dcs-Iogis. Tiens, regarde donc, mauvais cavalier! »

Ces derniers mots s'adressaient à un hussard couché sur l'arçon de sa selle, les pieds d'aplomb sur les étriers, et tenant d'une main une poignée de crins. Le camarade ne répondit pas; une balle espagnole l'avait frappé droit au cœur : il était mort.

Les hussards n'en criaient pas moins en buttant des inaius :

— Oh ehî oh ch ! les habitants sont enterres, la marmite est enfoncée!... »

J'avais ouvert les yeux et je dormais encore. Devant nous, audessus des bandes bleues et rouges de l'horizon, se dessinait une masse noire, irrégulière, semblable à la carcasse brûlée d'un grand feu d'artifice : c'était Torquemada, jolie petite ville de la province de Biscaye, abondante en blés et en bestiaux, heureusement située et traversée par la petite rivière de la Célada, au dire du Dictionnaire géographique portatif que j'avais dans ma sabretache. H était facile de voir que la division Lasalle y avait fait un séjour.

a Pays de malheur! dit le vieux maréchal-des-logis , pressé de répéter ce qu'il avait entendu dire à des officiers de l'état-major ; l'endroit a déjà été incendié quatre fois, et celle-ci fait cinq ; apparemment qu'il était habité par le grand-inquisiteur, car ça sent diablement le roussi. »

Cependant nous approchions.

Auprès du pont, des palissades brisées, quelques cadavres çà et là étendus, dépouillés et verdâtres, prouvaient que les Espagnols avaient défendu le passage. On eût dit alors que la paix était faite, car le plus grand calme régnait dans la ville. Aux sons des trompettes du régiment qui sonnaient le défilé, point d'Espagnols aux balcons pour saluer, à coups d'escopette, notre entrée triomphale; personne dans les rues, aucune femme aux fenêtres ; des maisons sans portes : toute la population avait battu en retraite.

J'ai souvent remarqué, au début d'une campagne, quelle singulière expression produit sur un régiment la vue des premiers morts qu'il rencontre : silence subit dans les rangs, recueillement religieux en songeant malgré soi à son pays natal. A cette espèce d'avertissement, les animaux même semblent réfléchir ; le cheval s'arrête et renâcle. Dès le lendemain on y est accoutumé, et si un conscrit fait encore attention aux cadavres semés sur la route, c'est pour jurer contre eux quand ils n'ont pas de bottes qu'on puisse leur prendre. Mais en entrant dans une ville complètement aban-

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