‹ Souvenirs intimes du temps de l'empireChapitre 26 sur 52 · EX ESPAGNE · texte numérisé non relu

EX ESPAGNE

donnée, on est toujours saisi d'un sentiment de tristesse et de terre.ur. Chose étrange, en effet, que l'absence de la vie, le désert au milieu de cet amas de maisons à demi brûlées! Le silence ordinaire des tombeaux est moins lugubre que le retentissement des pas des chevaux dans ces rues sans peuple, dans cette solitude contre nature. J'aime mieux les cris des blessés sur le champ de bataille.

J'entrai au hasard dans une maison que je croyais inhabitée. Du haut en bas, pas un meuble; à en juger par quelques inscriptions charbonnées sur les murs et un tableau de la Vierge avec des moustaches noires et une pipe à la bouche, il était probable que des Français avaient bivouaqué au milieu de cette pièce.

En pénétrant dans une salle basse (la cuisine sans doute, car il y avait une cheminée, seule chose qui indique une cuisine en Espagne), quelle fut ma surprise de trouver deux vieillards et un jeune garçon d'environ onze ou douze ans, accroupis devant le feu î Au bruit de mon sabre traînant sur les dalles, l'enfant retourna la téte, fit un signe de croix comme s'il eût vu le diable, et se glissa derrière un grand fauteuil de bois, placé au-dessous d'une madone.

L'un des hommes me regarda ûèrement ; et, sans se lever, sans même ôter son chapeau :

a Seigneur Français, me dit-il, je me nomme Antonio Nudez; voici l'ancien alcade de cette ville, mon frère aîné. Trop vieux et trop malade pour suivre nos compatriotes, il a voulu mourir dans sa maison. Je suis resté pour le soigner; quant à ce petit garçon, c'est lui qui nous sert.

— Pourquoi les autres ne sont-ils pas restés comme vous? lui demandai-je.

— Je ne sais; ils aiment les montagnes quand les nuits sont belles.»

Et un demi-sourire éclaira la face maigre du malade.

Dans ce moment une grande rumeur se fit au dehors. Je vis sur la place , eu milieu d'un groupe de soldats, un capucin à cheval, jurant en bon français, et damnant l'Espagne et les Es-

pagnols en termes fort peu catholiques. Son capuchon cachait un aide de camp du général. Je le conduisis au colonel, que nous trouvâmes déjà endormi sur un lit de paille. Après quelques questions à l'aide de camp :

i o Le diable emporte l'Espagne, le Portugal et toute la damnée boutique! s'écria-t-il en me regardant; voilà qu'on a besoin de nous du côté de Palencia. A cheval ! Romeuf restera ici avec dix hussards et un brigadier, pour le service des estafettes, s'il en vient. »

Romeuf fit une grimace diabolique. Romeuf était le vieux mnréchal-des-logis qui n'aimait pas les villes brûlées.

« Pays de malheur ! répéta— t— il en retroussant sa moustache rousse ; pas seulement des pommes de terre crues !... pas d'eau à boire. »

Et il montrait du doigt à son brigadier les bords desséchés de la Célada, dont les maudits Espagnols, disait-il, avaient emporté l'eau pour les faire crever de faim.

Je lui indiquai la maison de l'alcade, et je me hâtai de rejoindre le régiment, guidé par le bruit de la fusillade; nous marchions aussi vite que lorsque nous avions passé sous les espingoles des guérillas.

Nous arrivâmes trop tard; l'affaire était à peu près terminée; seulement, vers la gauche, un régiment d'infanterie espagnole, formé en carré, tenait encore bon. De loin on eût dit un régiment d'infanterie légère. Je pensai que le choc serait rude ; mais, à la première charge, toutes ces barbes noires se débandèrent sans combat, firent de grands signes de croix, tournèrent les talons, et se mirent à fuir à toutes jambes en recommandant leur âme à la Sainte Vierge. Nous les suivîmes, la pointe du sabre haute, jusqu'au bout de la plaine, en taillant quelques croupières, par-ci, par-là; mais un mur de cinq pieds, masquant un ravin profond, nous arrêta court et devint un sûr asile pour les fuyards. Ils en

EN ESPAGNE. "33 profitèrent, disparurent de l'autre côté, en nous laissant tout ébahis d'une victoire si facile.

Un fait cependant réhabilita un peu les Espagnols à nos yeux : un jeune tambour, qui n'avait pu courir aussi vite que les autres, sentant la pointe de nos sabres, s'arrête, et, pour demander grâce de la vie, agite en l'air son shako, en criant : Viva Napoléon ! A cette exclamation, un officier de son régiment (je le vois encore avec ses énormes favoris noirs et son petit chapeau à plumet blanc), qui déjà était à cheval sur le mur, et, pour ainsi dire, hors de danger, redescend de notre côté, s'élance sur le jeune tambour, et lui passe son épée à travers le corps, en s'écriant à son tour avec indignation et les yeux flamboyants : Muera el traidor ! (Meure le traître !) et il tombe lui-même haché de coups. Tel était ce peuple : parfois un de leurs régiments ne valait pas un homme, un de leurs hommes valait tout un régiment. Hais nous devions bientôt avoir une autre occasion de prouver quelle force d'Ame, quel mépris de la vie peut montrer un Espagnol isolé et agissant pour son compte.

Le lendemain, lorsque nous revînmes à Torquemada, Romeuf n'y/tait plus. Le colonel, le croyant parti en avant avec ses douze hussards et son brigadier , alla se coucher ; moi, j'entrai chez l'alcade.

« Où sont donc nos hussards? lui demandai-je. — Bien loin, tous ensemble, » me répondit Nunezd'un ton emphatique.

Et, comme pour éviter de nouvelles questions, il se hâta d'ajouter selon la formule espagnole :

u Toute la maison est & votre disposition ; mais il n'y a rien dans la maison. »

Heureusement que les hussards sont doués d'un instinct menreil-

leux pour trouver quelque chose dans ces maisons où il n'y a rien. Ils s'étaient déjà répandus comme une nuée de fourmis dans tous es coins de la ville, explorant caves et greniers, déterrant les plu? jecrètcs cachettes. De la cuisine où j'étais, je les apercevais dans le "nrdin, fureter, s'arrêter, sonder le terrain avec la baguette de leur carabine. Tout à coup, au-dessous de la fenêtre où j'étais, les bras appuyés, dans un angle où la terre semblait fraîchement remuée : « Un trésor 1 un trésor l crie un hussard; c'est moi qui l'ai trouvé î »

Aussitôt les autres d'accourir et de se ranger en demi-cercle, et de creuser à grands coups de bêche. Bientôt un des travailleurs rencontre un obstacle; tous s'élancent à la fois, et le plus heureux serre dans sa main une main froide... ; puis un bras sort, puis une tête, puis un hussard tout entier , deux , trois , quatre hussards, le détachement complet, y compris Romeuf et son brigadier. Ils y étaient tout ensemble, l'Espagnol avait dit vrai, tous la gorge coupée.

Qu'on s'imagine la stupeur , la rage de nos soldats ! J'examiuai la figure de mes hôtes. Nunez fumait tranquillement une cigarette, en regardant cette scène avec l'indifférence d'un fossoyeur qui déjeune dans le cimetière. Le petit garçon attisait le feu, et, sur un banc de pierre, l'alcade, au teint mauresque, en manteau brun, immobije et impassible, semblait une vieille statue de bois enfumée.

En un instant la maison se remplit de hussards ; elle retentit de malédictions et de menaces. Sans moi, à la place des morts, l'alcade son frère et l'enfant, étaient enterrés tout vivants. J'eus peine à les protéger, jusqu'à ce qu'on eût été réveiller le colonel. Alors, dans la cuisine même, en présence de ce monceau de cadavres, une Cour martiale improvisée commença le procès des Espagnols.

a Qui a égorgé ces hussards ?»

L'alcade ne daigna pas répondre.

« Qui a égorgé ces hussards?» répéta le colonel d'une voix terrible.

L'enfant resta muet

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