EN ESPAGNE
«Quand je vous jurerais que ce n'est pas moi, dit Nunez avec calme, vous ne me croiriez pas; alors c'est moi.
— Toi seul? c'est impossible.
— Pardonnez-moi, seigneur général ; les Français ont trouvé une outre d'eau-de-vie, ils se sont enivrés hier au soir. Cet enfant les vit tous endormis ici dans cette salle ; il vint m'en prévenir; je leur coupai le cou à tous, et, ce matin, il m'a aidé à les enterrer. Mais tandis qu'avec ce couteau (et i| tira de sa poche un navaja qui avait au moins un pied et demi de long) je vengeais ma patrie, Pcrico (c'était le petit garçon) était là haut, auprès de mon frère. S'il y a crime, c'est moi seul qui l'ai commis.
— Frère! s'écria sévèrement le vieux alcade, vous n'avez agi que par mes ordres.
Puis, se levant avec effort :
— Tuez-nous tous les deux, ajouta-t-il, et que tout véritable Espagnol nous imite.
— Alcade, dit le colonel en bâillant, vous serez pendus vous et votre frère.
— Je le crois» , dit froidement Nunez.
De l'autre côté de Torquemada, sur la route de Valladolid, il y avait une grande croix entourée d'un bouquet d'arbres ; ce fut le lieu du supplice. Au milieu d'une escorte de vingt-cinq hussards, l'alcade marchait, la tête haute et d'un pas assez ferme, malgré les douleurs que lui causait la goutte. Nunez le soutenait, et Pérîco, servant ses maîtres jusqu'à la (in, portait une petite échelle et un paquet de cordes. Arrivé au pied de la croix, l'alcade se mit à genoux. Pendant qu'il priait, Nunez s'approcha de l'adjudant chargé de présider à l'exécution :
« C'est mon frère aîné, c'est l'alcade de cette ville, lui dit-il ; à
ce double titre je lui dois respect et honneur ; empêchez, je vous prie, qu'aucun de vos hommes ne porte la main sur José de Quintana ; je me charge de lui, moi.
— Arrangez-vous comme vous voudrez, lui répondit l'adjudant j mais dépêchons-nous, parce que je n'aime pas ces sortes d'expéditions. »
Nunez embrassa son frère et le pendit lestement.
Mais, pour pendre Nunez, ce fut une autre affaire. Aucun de ces hussards, si furieux une demi-heure auparavant, ne voulut servir de bourreau.
a Ce n'est pas mon métier, dit l'un.
— Je n'ai jamais pendu personne, dit un autre.
— Qu'on le fusille, c'est différent, je le veux bien» , dit un troisième.
Pendant cette discussion, Nunez attendait au haut de l'échelle ; et interprétant mal les scrupules des hussards, il leur cria :
« N'ayez pas peur, je ne remuerai même pas. »
Puis, s'étant passé lui-même la corde au cou, il appela Périco, qui monta à l'échelle, accrocha la corde au clou, et le lança, comme on dit, dans l'éternité.
Il y avait là de braves soldats, mais pas un bourreau. Nous repartîmes tristes et silencieux. Périco nous suivit en rapportant l'échelle.
« A quoi bon te fatiguer? lui dis-je d'un ton d'humeur, laisse là cette échelle. »
Le jeune garçon me regarda, posa l'échelle contre un arbre, se signa et monta.
a Que fais-tu donc? lui dis-jc impatienté; il n'y a plus personne à pendre.
— Ah !... reprit-il tranquillement, je croyais que c'était à mon tour.
— Non, mon pauvre Périco, on ne veut pas te pendre, toi.
— Comme il plaira à vous et à Dieu ! »
LE PETIT CHIEN DE L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE. 237 Il descendit, revint avec nous à Torquemada, où il nous aida à remettre dans le trou ce malheureux Romeuf, son brigadier et leurs camarades.
Le lendemain, avant le jour, Périco avait pris la fuite, en emportant avec lui le couteau de Nunez.
n sait qu'en 1810 le maréchal Berthier fut chargé par Napoléon d'aller chercher à Vienne la future impératrice Marie-Louise, pour l'amener à Paris. Or, lorsque toutes les cérémonies d'étiquette furent terminées (ce qui n'est pas un chapitre médiocrement long à la cour d'Autriche), on songea au départ; mais tout le temps que durèrent les préparatifs, Marie- Louise ne fit que pleurer en songeant qu'elle allait être séparée de sa famille. Elevée dans les principes de Marie-Thérèse, la fille de François II pleurait à la pensée, non-seulement de quitter ses sœurs, ses frères, son père, peut-être même sa bellemère, mais encore à celle d'être forcée de vivre auprès d'un homme qu'elle ne connaissait pas, et qui ne devait être pour elle qu'un objet de terreur, car ses oncles n'avaient cessé de lui répéter que Napoléon avait tenté deux fois d'anéantir leur maison. Cependant le jour fixé pour le départ arriva. Marie-Louise, après avoir reçu les adieux de sa famille, se retira dans son appartement afin d'y pleurer plus à son aise en attendant Berthier qui, d'après le cérémonial prescrit, devait la conduire à la voiture. Au moment où on l'introduisit dans le cabinet de sa nouvelle souveraine, il la
23g SOUVENIRS INTIMES.
trouva donc tout en larmes. Enfin, après un moment de silence, elle lui dit d'une voix brisée par les sanglots :
a Prince, ma douleur n'est-elle pas excusable ? jetez les yeux autour de vous : je ne suis entourée ici que de choses qui me sont chères et précieuses : ces dessins sont de mes sœurs , cette boîte d'ivoire est l'ouvrage de mon frère Ferdinand ; c'est mon oncle Charles qui a peint ce tableau, et ce coussin en tapisserie m'a été donné par ma mère, qui l'avait brodé de ses mains.»
Et Marie-Louise, continuant sur ce ton l'inventaire de son cabinet, il ne fut pas jusqu'à un tapis de pieds, usé, qui ne lui eût été donné par une main amie. Et puis vint le tour des fleurs artificielles qui garnissaient de magnifiques vases de porcelaine de Saxe; des oiseaux d'Amérique, emprisonnés dans une volière à réseaux d'argent; du perroquet juché sur son bâton d'acajou, etc. Mais, de toute la collection, la pièce la plus importante et la plus regrettée était un petit épagneul à longs poils, de pure race anglaise, qui faisait à lui seul plus de bruit que le perroquet dans son bavardage austro-russe.
Au palais, on n'avait pas laissé ignorer à la jeune archiduchesse combien les chiens de l'Impératrice Joséphine, à commencer par Fortuné, qui eut l'honneur de faire la première campagne d'Italie, d'où il ne revint pas, jusqu'à Fox, qui suivit sa maîtresse à Malmaison, après son divorce, avaient déplu à Napoléon. Aussi , en père prudent, François II avait-il prévenu sa fille qu'il lui faudrait laisser à Vienne son chien, son perroquet, ses oiseaux, et n'emporter avec elle, à Paris, aucune des jolies bêtes qu'elle aimait tant.
Mais, pour l'intelligence de ce qui doit suivre, il nous faut ici interrompre un moment ce récit, pour parler, selon leur mérite, de Fortuné et de Fox, ces deux petits chiens de Joséphine, qui occupèrent une place importante dans la vie intime des Tuileries. J
Fortuné était un petit chien chauve, fort laid et très-hargneux, qui avait été donné à Joséphine, avant son mariage, par Mme Tallien, l'une de ses bonnes amies. Devenue M"' Bonaparte, Joséphine
se brouilla avec Mme Tallien; mais elle conserva à Fortuné une affection si tendre, que, ne se sentant pas le courage de vivre un jour séparée de lui, elle remmena en Italie lorsqu'elle alla y rejoindre son mari, en 1797. Flattée, caressée par tous les officiers de l'étatmajor, la petite bôte devint un personnage vraiment important du quartier-général, au grand déplaisir de Napoléon, qui détestait Fortuné, parce qu'il avait, entre autres habitudes, celle de mordre les jambes de ceux qui s'approchaient trop près de sa maîtresse.
Un jour, cependant, dans une arrière-cour du palais de Passeriano, que Napoléon occupait alors, Fortuné ayant attaqué avec plus d'acharnement que de coutume le chien du chef de cuisine du général en chef, dogue énorme, mais calme et patient comme tout ce qui est fort et puissant sur la terre, ce Gargantua à quatre pattes, poussé à bout, se vengea enGn d'un seul coup de dent, et pour toujours, des mépris et des imprudentes agressions de Fortuné, qui, les reins broyés, ne survécut que quelques heures à ces funestes représailles.
Le chef de cuisine tâcha de justifier la conduite de son chien en prétendant que « c'était toujours monsieur Fortuné qui dévorait son dogue d ; et, dans la crainte qu'on ne l'empoisonnât, il le cacha avec soin. Napoléon dissimula le mieux qu'il put la secrète joie que lui causa l'événement ; quant à Joséphine, elle pleura beaucoup son chéri. Les courtisans, pour plaire à la femme de leur général, donnèrent des larmes à l'infortuné Fortuné, comme ils lavaient appelé après sa catastrophe ; il n'y eut pas jusqu'à un grenadier qui ne s'avisât de pleurer comme certains de ses chefs, dans l'espérance d'obtenir les galons de caporal. C'était toujours un pas de fait vers le maréchalat. Napoléon vint à passer devant ce grenadier, qui était en faction dans l'intérieur du palais; il remarqua ses yeux pleins de larmes, et s'arré tant devant lui :
a Pourquoi pleures - tu ? lui demanda-t-il avec bienveillance; est-ce que ta mère serait morte ?
— Non, moo général..., c'est le petit chien... »
Aces roots, Napoléon fronça le sourcil.
« Ah ? toi aussi, tu fais de la sensiblerie, reprit-il sévèrement. Eh bien ! tu iras passer vingt-quatre heures à la salle de police ; les grandes douleurs ont besoin de calme et de solitude. »
Cependant Fortuné n'avait pas tardé à être remplacé par un carlin de race anglaise, appelé Fox, qui hérita bientôt de tous les droits de son prédécesseur dans l'affection de Joséphine, ainsi que dans l'aversion de Bonaparte, malgré la précaution qu'elle avait prise de lui donner un nom anglais. Aussi Bonaparte ne laissait-il échapper aucune occasion de le taquiner, soit en l'agaçant, soit en lui appliquant à l'improvistc, sur le museau, une énorme prise de tabac qui faisait éternuer Fox pendant un quart d'heure, et cela, lorsqu'il était sur les genoux de sa maîtresse, qui disait à son mari d'un air suppliant :
«Mon Dieu! Bonaparte, que tu es méchant! Ne vois-tu pas que la pauvre bête ne demande pas mieux que de se laisser caresser par toi?
— Hum ! je ne m'y Gérais pas, répondait celui-ci en riant ; c'est un Anglais. »
Un jour que Fox, qui n'avait pas de rancune, sautillait autour de Bonaparte pour qu'il le fît jouer, celui-ci, de meilleure humeur que de coutume, s'assit dans un fauteuil, et, se baissant pour frapper de sa main sur le tapis de pied, appela à lui le carlin en disant :
« Ici, monsieur! venez à ce maître..., là..., tout de suite! »
Le chien obéissant arrive; mais lentement et l'oreille basse, comme s'il eût deviné que les avances qui lui étaient faites cachaient un piège. Bonaparte le place entre ses deux jambes, et d'une main le saisit par la nuque. Le chien, placé comme dans un étau» se met à grommeler.
a Hein!... qu'est-ce que c'est? dit Bonaparte en le secouant doucement; vous n'êtes pas content, je crois? Encore!... Taisezvous, monsieur; taisez-vous, ou sinon... »
Mais Fox continue de manifester sa mauvaise humeur.
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