‹ Souvenirs intimes du temps de l'empireChapitre 28 sur 52 · IV. 1PST3T ÊîMOflElW · texte numérisé non relu

IV. 1PST3T ÊîMOflElW

a II te mordra» je t'en préviens» dit Joséphine, qui semble plus impatientée que son carlin.

— Ah ! parbleu 1 je voudrais bien voir cela!

— Tu le verras.

— Qu'il s'en avise seulement! »

Et Napoléon serra le chien plus fortement encore entre ses jambes. Le chien» voulant s'affranchir de cette étreinte, fit un effort décisif en aboyant plus fortement ; Bonaparte Ikhe prise alors, et, d'un coup de pied, envoie le carlin à dix pas. Joséphine se précipite, le prend dans ses bras et s'écrie :

« Ah ! pauvre bète !

— Mais il m'a mordu, réplique Bonaparte en portant la main à sa botte.

— Ne te l'avais-je pas dit? Tu ne trouves de plaisir qu'à faire souffrir cette pauvre bête. Depuis qu'elleest ici, tu lui as changé le caractère.

— Il est affreux, ton chien.

— Tant mieux , je ne l'en aime que davantage.

— Oh ! voilà bien les femmes! »

Quelques instants après celte petite scène, Bonaparte étant sorti, rencontra au bas d'un petit escalier son chef de cuisine. « A propos! as-tu encore ton gros chien? lui dcmauda-t-il.

— Mais..., général... »

Et l'artiste culinaire, craignant que cette question n'eût d'autre but que de venger la mort de Fortuné, hésitait à répondre.

« Je te demande, répète Bonaparte, si tu as encore ton gros chien ; c'est oui ou non.

— Eh bien..., oui, général, répond celui-ci en baissant les yeux et en roulant dans ses mains son classique honnet de colon.

— En ce cas, reprend Bonaparte, tâche qu'il rencontre M. Fox comme il a rencontré M. Fortuné..., tu sais..., par hasard...; lu me rendras un grand service. . . Tu peux compter sur une récompense honnête. »

lu» r il. 31

Et maintenant revenons à Marie-Louise.

I! y avait certainement dans les regrets de la jeune archiduchesse une preuve de bonté de cœur que comprit parfaitement Berlhier. En voyant une pareille douleur, là où il ne s'attendait à trouver que de la joie, il dit à sa nouvelle souveraine :

«Madame, je venais au contraire prévenir Votre Majesté qu'elle ne pourra se mettre en route que dans deux hèures, et qu'en conséquence je lui demande la permission de la quitter jusqu'au moment de son départ. »

Et, se retirant aussitôt, le prince de Ncufchâtel alla trouver l'Empereur d'Autriche, à qui il conGa le plan qu'il avait conçu. François II comprit ce qu'on lui demandait et donna des ordres en conséquence. <

Enfin, la jeune Impératrice quitta Vienne et arriva bientôt en France. Les fêtes qui l'accompagnèrent sur toute sa route commencèrent à lui faire oublier un peu l'épagneul et le perroquet qu'elle avait semblé tant regretter. Nous avons raconté dans un de nos Souvenirs comment sa voiture fut arrêtée à quelques lieues en avant de Compiègne; comment un homme y monta sans façon et prit place à côté de celle qui n'était encore que sa fiancée. Enfin comment, arrivé à Paris, l'Empereur, prenant la main de cette jeune femme qu'il croyait être un gage de paix et d'éternelle alliance, traversa, en présence de toute la cour impériale rassemblée, la grande galerie du Louvre, où les cris de vive l'Empereur et de vive Marie-Louise ébranlèrent la voûte du vieux palais de Catherine de Médicis. Alors l'Impératrice oublia tout à fait sa petite ménagerie de Vienne, au milieu desenivremente de ce glorieux bonheur. Puis, le lendemain, au balcon du pavillon de l'Horloge des Tuileries, Napoléon présenta lui-même sa femme aux Parisiens, et, comme la veille, cent mille voix crièrent vive l'Empereur, vive Marie-Louise! Quanta lui, le cœur ivre de joie, il ne pouvait répondre à la foule que par des saluts. Lorsqu'il se retira, il dit à sa femme, les larmes aux yeux:

« Viens, ma bonne Louise, que je te paye de tout le bonheur que tu m'as donné. »

Et, la conduisant par un de ces sombres corridors du palais qui, môme en plein jour, sont constamment éclairés par des lampes, il la fit marcher à grands pas.

« Sire, où me conduisez-vous ? demanda la jeune femme ; j'ai peur ici, ajouta-t-elle en serrant le bras de Napoléon.

— Viens toujours, te dis— je, est-ce que tu as quelque chose à craindre avec moi ! »

Mais tout à coup l'Empereur s'arrête devant une porte fermée.

« Louise, écoute! » lui dit-il en prêtant l'oreille.

Aussitôt une voix qui semblait n'avoir rien d'humain, etlesclapissements d'un chien se font entendre. L'animal avait senti plutôt qu'entendu ceux qui s'étaient approchés, et de ses pattes grattait de l'autre côté de la porte. Napoléon l'ouvre et pousse doucement l'Impératrice dans une pièce très-éclairée, où l'éclat du jour empêche d'abord celle-ci de distinguer ce qui s'offre à sa vue. Bientôt les objets deviennent plus distincts. Alors un délicieux frémissement, causé par la surprise, vient agiter la jeune femme. Elle veut parler, les paroles expirent sur ses lèvres ; elle ne peut que pencher sa tête, en pleurant, sur la poitrine de Napoléon.

C'est que, dans cette chambre, Marie-Louise, impératrice et reine, rassasiée, pour ainsi dire, des pompes triomphales qu'elle a partagées avec un époux, le plus puissant souverain du monde, Marie-Louise retrouvait tout à coup, grâce à lui, ces joies de l'enfance, ces souvenirs de la patrie qu'elle avait tant regrettés quelques jours auparavant. Outre son chien, son perroquet et ses oiseaux, cette chambre renfermait, rangés dans le même ordre qu'à Vienne, tous les objets qu'elle y avait laissés en partant, tout, jusqu'à la boîte d'ivoire façonnée par son frère, jusqu'au petit coussin que l'impératrice, sa mère, lui avait donné.

Lorsqu'elle fut un peu remise d'une émotion si douce, Napoléon lui dit:

« Tu es contente, ma bonne Louise? Eh bien ! moi aussi, et je crois qu'en ce moment je recevrais avec indifférence la nouvelle d'une victoire. »

Cependant l'Impératrice parcourait avec ravissement ce cabinet, tandis que ses oiseaux gazouillaient dans leur volière, que son perroquet s'agitait sur son bâton, et que son chien pleurait de joie. La pauvre petite bête semblait craindre d'approcher de son ancienne maîtresse. Alors Napoléon appela l'épagneul et le caressa :

« A la bonne heure, lui dit-il en le flattant 4e la main ; tu es gentil, bien élevé; tu ne ressembles pas aux autres chiens, toi, à M. Fortuné, à M. Fox. Aussi, je ne te recommanderai pas aux rencontres fortuites de leur ennemi mortel. »

Cependant le perroquet restait muet, contre l'habitude des oiseaux de sa bruyante espèce.

«Monsieur Jacquot, vous me faites l'effet d'être un peu bête, dit en riant Napoléon.

— Je suis malade ! » répondit tout à coup le perroquet d'une voix gutturale et d'un air piteux.

A ces mots, Napoléon laissa échapper un éclat de rire vraiment homérique.

Lorsque cet accès fut passé, il demanda à l'Impératrice quel avait été, à Vienne, le précepteur de ce perroquet. Cellerci répondit , en souriant, que son éducation avait été un peu négligée.

a Mais, Sire, ajouta-t-elle, il n'y avait que J|. de Metternich qui lui parlât français, et malheureusement il n'a pu lui apprendre que cette seule phrase, qu'il prononce très-bien, comme vient d'en juger Votre Majesté. »

Napoléon et Marie-Louise se prirent à rire de plus belle, et comme les larmes sont bien près du rire, celle-ci, pour le remercier de tant d'aimables attentions, se jeta avec attendrissement dans ses bras. Il était alors près de Ja fenêtre, et la foule, rassemblée dans la cour des Tuileries, vit du dehors ce mouvement. Aussitôt des battements de mains et des acclamations à faire trembler les murs du Palais,

forent poussés par le peuple qui, sans doute, assignait à cette scène d'intérieur quelques motifs de haute politique. Au même moment, un léger bruit se fit entendre du côté de la porte, restée entr'ouverte, et la tète du prince deNeufchàtel se laissa voir.

« Berthier, vous pouvez entrer, lui dit l'Empereur. Et allant audevant de lui, il le prit par le bras et le présenta à l'Impératrice, en disant :

« Tiens! ma bonne Louise, c'est lui qui, à Vienne, a eu l'idée, en voyant tes larmes, de farre transporter ici tout ce que tu vois, pour tâcher d'adoucir un peu des regrets qui prouvent en faveur de ton cœur. Berthier mérite bien que tu le récompenses, n'est-ce pas? Embrasse-le, ma chère amie. »

A cette proposition inattendue, Marie-Louise, naturellement timide, baissa la tête sans mot dire. Berthier, retenu plus encore par le respect que par les convenances de l'étiquette, restait comme cloué à sa place.

« Allons, mon cher, dit l'Empereur en touchant légèrement le coude du prince, est-ce que pour la première fois vous ne voudriez pas m'obéir?

— Sire...

— Allons, allons, ce devrait être déjà fait. »

Alors Berthier avança de deux pas et prit respectueusement la main de l'Impératrice pour la porter à ses lèvres. Mais Napoléon, qui devina son intention, se récria; et, poussant doucement le prince vers Marie-Louise :

a Non, non, mon vieil ami, lui dit-il avec des larmes dans la voix, ce n'est pas cela : embrasse-la, te dis-je, je le veui. »

Voilà l'homme que, quatre ans plus tard, l'un devait abandonner, et dont l'autre allait répudier même le glorieux nom.

2iG

n était à la fin d'août 1812. L'affaire de Smolensk avait eu lieu. Napoléon continuait son mouvement en poussant toujours devant lui les Russes qu'il avait battus. Le 4e corps, sous les ordres du prince Eugène , formant l'extrême gauche de la grande armée, était obligé, pour se maintenir à la hauteur de ceux du centre, de marcher par des routes qui n'avaient jamais été fréquentées. Ces chemins, étroits et coupés par de nombreux ravins, étaient souvent si resserrés, qu'ils ressemblaient à ces sentiers que l'on trace en France pour marquer la division des propriétés. Les nuits étaient alors très-courtes, et la chaleur du jour tellement insupportable, que l'Empereur, malgré l'impatience qu'il avait d'atteindre Moscou, était forcé d'accorder à ses troupes plus de repos qu'il ne l'aurait voulu. Tous ceux qui avaient fait la guerre d'Egypte assuraient que le soleil de celte contrée n'était pas plus brûlant que celui de la Russie. Les soldats dont les bivouacs étaient éloignés des rivières souffraient cruellement de la soif. Pour se procurer un peu d'eau, ils étaient obligés de creuser la terre avec leurs baïonnettes, et lorsqu'ils avaient le bonheur d'en trouver, cette eau était si bourbeuse, qu'il leur fallait, avant de la boire, la tamiser au moyen de leurs mouchoirs.

Arrivé à Makaïlowskoé , petite ville où se trouvaient quelques maisons bâties en pierre, le vice-roi y laissa un poste de correspondance et passa outre pour établir son camp sur un plateau situé 6 peu de distance d'un bois de bouleaux et d'un château qu'on apercevait distinctement par delà d'autres bouquets de bois, bien qu'il fût éloigné de trois ou quatre lieues au moins. Ce petit camp offrit bientôt un coup d'œil pittoresque. Eugène ayant fait dresser sa tente au milieu d'un bosquet formé par la nature, les officiers généraux allèrent dormir dans leur voiture ; ceux qui n'en avaient pas 6rent abattre des arbres avec lesquels on leur improvisa des cabanes. Quant aux soldats, les uns s'occupèrent de préparer leurs aliments, les autres de nettoyer leurs armes; le plus petit nombre proGta du restant du jour pour se livrer à la maraude et faire la guerre aux volailles échappées à la voracité des Cosaques qui rôdaient dans les environs.

Les soldats ne souffraient point encore de la disette, parce que l'ordre et la discipline étaient sévèrement maintenus, et que les distributions avaient lieu assez régulièrement; cependant, lorsqu'on faisait séjour, on était forcé d'avoir recours à la maraude pour se procurer du fourrage, dans un pays où cèux qui fuyaient à notre approche dévastaient, pillaient ou brûlaient tout ce qu'ils rencontraient sur leur passage ; mais du moins cette maraude se faisaitelle avec une sorte d'ordre.

Le soir, au moment où les soldats du camp allaient se livrer au repos, le général qui commandait la brigade de cavalerie légère du 4e corps donna l'ordre au colonel du 9" chasseurs d'envoyer un capitaine avec une cinquantaine d'hommes au château dont on ignorait le nom, pour tâcher d'y faire des approvisionnements; il se plaignit en même temps à cet officier supérieur de la mollesse qu'un de ses escadrons avait montrée à la dernière affaire contre les Russes.

En effet, les chevaux de ce régiment, épuisés par la chaleur et les longues marches, n'avaient exécuté que faiblement leur charge. De retour à son bivouac, le colonel ût appeler le plus ancien des

capitaines de l'escadron désigné, et lui rapporta, mot pour root, les reproches qui lui avaient été faits, en ajoutant d'un ton d'humeur :

o Eh bien ! qu'avez-vous à répondre?

■ — J'ai à répondre, mon colonel, répliqua naïvement le vieux capitaine, que nos chevaux n'ont pas de patriotisme. Qu'ils aient ou non quelque chose dans l'estomac, nos chasseurs se battent toujours de même; mais ces maudites bétes normandes ne veulent rien faire quand elles n'ont pas le ventre plein.

— Raison de plus, ajouta le colonel en souriant, pour que vous vous acquittiez bien de la mission dont il s'agit : soyez prudent, ne vous aventurez pas, et faites en sorte surtout que vos hommes ne commettent aucun dégât; vous connaissez sur ce point la sévérité du prince. Partez donc, et revenez le plus tôt possible. »

A neuf heures du soir, le capitaine, un lieutenant, quatre sousofficiers et cinquante chasseurs quittaient le camp de Makaïlowskoé pour aller enlever poliment tout ce qui pouvait se trouver de subsistances dans ce château. Il fallait agir avec promptitude et pousser droit au but avant que l'ennemi eût le temps de surprendre cette poignée d'hommes. Un juif, qui devait servir de guide pendant la nuit, fut placé entre le capitaine et le lieutenant, et bientôt au cliquetis des armes succéda le calme des champs. Le canon qui grondait au loin sur la droite rappelait seul la présence des deux armées. Deux chasseurs détachés en avant, la carabine au poing, examinaient avec précaution le terrain qui se développait devant eux. Le détachement marchait ainsi depuis une heure, engagé dans un petit bois : ils allaient en sortir, lorsque le lieutenant adressant la parole au capitaine : •

a N'entendez-vous rien? » lui demanda-t-il avec inquiétude.

Après avoir écouté attentivement, celui-ci se retourna vers sa troupe.

a Halte! » commanda-t-il à demi-voix.

En effet, un bourdonnement sourd retentissait dans le lointain : presque aussitôt les deux chasseurs de vedette se replièrent. « Qu'est-ce donc? leur demanda le capitaine avec curiosité.

— La nuit est noire, capitaine, répondit un des éclaireurs ; nous n'avons rien vu, mais nous avons entendu : il y a quelque chose, c'est sûr.

— Ce sont les Cosaques! dit le lieutenant.

— Eh ! non, c'est le vent! répliqua un vieux brigadier.

— Silence donc! » reprit le capitaine impatienté.

Tout le monde se tut et prêta l'oreille : chacun cherchait à percer du regard dans l'obscurité.

« Mon capitaine, entendez-vous ce bruit régulier? reprit le lieutenant, c'est de la cavalerie; encore ces damnés Cosaques! »

Et machinalement le jeune officier porta la main à la poignée de son sabre.

« Croyez-vous qu'ils viennent à nous? demanda le capitaine après un silence.

— Ma Toi..., je ne sais; mais si ce sont eux, eh bien! nous les recevrons. Peut-être passeront-ils derrière nous, ajouta le lieutenant. Si nous poussions en avant?...

— Oui, au trot, et serrons la botte ! » dit le vieux brigadier dont le cheval, qui avait senti l'éperon, s'était mis à caracoler.

Le capitaine allait commander : En avant ! lorsque le bruit augmenta sensiblement, et le hennissement d'un cheval retentit dans la plaine.

a II est trop tard, dit à voix basse un maréchal-des-logis ; si nous avançons maintenant, nous risquons de tomber au milieu des Russes sans connaître leur nombre.

— Vous avez raison ! Pied à terre!... commanda aussitôt le capitaine â voix basse ; éloignez-vous les uns des autres, tenez la

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fourreau Je vos sabres , restez devant vos chevaux, et silence ! Quant a loi, njouta-t-il en s'adressant au juif, si tu dis un mot, si tu fais un geste, tu es mort! »

En prononçant ces paroles, le capitaine avait dirigé la pointe de son sabre sur la poitrine de l'israélite qui était resté immobile comme une statue.

A peine ces ordres étaient-ils exécutés, que la cavalerie ennemie apparut tout auprès. Le plus profond silence régna dans la petite troupe, et chacun attendit l'événement avec cette résignation qui caractérise les vieux soldats.

En effet, un régiment de Cosaques réguliers, après avoir poussé une reconnaissance sur la gauche de l'armée française, regagnait son cantonnement ; leurs éclaireurs, s'engageant de l'autre coté du bois, passèrent à trente pas des chasseurs que les arbres et l'obscurité dérobèrent à leurs regards. Cette cavalerie chemina silencieuse et serrée; mais la lune venant à se dégager tout à coup des nuages qui la voilaient, l'œil put voir cette masse noire onduler scion les accidents du terrain, et briller le fer des lances que les cavaliers tenaient élevées. Peu à peu le bruit diminua, et les Cosaques disparurent derrière un coteau.

a Et d'un ! s'écria le vieux brigadier.

— Nous tremperons la soupe demain matin, dit un chasseur dont la lèvre supérieure n'était pas, comme celle de la plupart de ses camarades, ombragée d'une épaisse moustache.

— Tais-toi, conscrit! répliqua un vieux soldat décoré de trois chevrons, les blancs-becs n'ont pas la parole ù cette heure. »

Le jour commençait à poindre lorsque le détachement arriva au château. Depuis deux jours ceux qui l'habitaient l'avaient abandonné; mais un régisseur fidèle y était resté pour agir suivant les circon-

L'ATTAQUE UU CONVOI. 251 stances. Les chasseurs mirent pied à terre , et après que le capitaine eut expliqué à l'intendant la mission dont il était chargé, tout If monde s'occupa de rassembler les provisions de bouche qui pou-* vaient être emportées. En un instant deux chariots en furent chargés; puis les soldats se répandirent dans les appartements, et, pour se dédommager de leurs longues privations, se mirent à boire les vins exquis qui garnissaient les caves , et à dévorer ces délicates pâtisseries que les nobles russes ont toujours en grande quantité; puis ils furetèrent partout , poussés par un sentiment de curiosité assez naturel chez des hommes pour qui tout cela était nouveau. Quelques-uns allaient pénétrer dans une petite pièce qui servait de pharmacie, lorsqu'un sous-ofGcier essaya de les en détourner , en leur disant :

« Camarades ! c'est ici l'ambulance des propriétaires : respect aux localités!

— ■ Laissez donc, brigadier, reprit un chasseur à moustache grise , je connais cela , moi î C'est ici que les bourgeois cachent leurs plus fameuses liqueurs ! Ces bocaux de toutes les couleurs ne sont remplis que d'excellentes choses , et ce que vous voyez là de verdâtre est de la véritable absinthe suisse; ce qui est rouge, làbas dans le coin, doit être du parfait-amour, et le grand bocal blanc, ici présent sur la table, n'est rempli que de kirsch-wasser première qualité , avec lequel les Russes et les Prussiens ont coutume de faire le punch au rhum. J'en suis certain , c'était la boisson ordinaire du régiment lorsque nous étions à Berlin il y a cinq ans ; au surplus , vous allez voir. »

En disant ces mots , le vieux chasseur s'était emparé d'un flacon rempli d'une matière épaisse et jaunâtre et l'avait porté à ses lèvres... C'était en effet de l'hydromel, liqueur dont les Russes font un usage habituel.

« Parbleu! je le disais bien ! s'écria-t-il dès qu'il eut repris sa

respiration; c'est le ratafia des princes du pays ! »

Aussitôt les chasseurs vidèrent dans leurs gourdes la liqueur con-

tenue dans la plupart des bocaux , sans même épargner celui que le vieux soldat prétendait être du kirsch, bien que ce ne fût que df l'eau de Cologne.

Sur un ordre du lieutenant t tous les chasseurs étaient descendus dans la cour, où le capitaine, après avoir examiné la manière dont les chariots avaient été chargés , et s'être assuré que les chevaux avaient mangé, partit avec sa troupe et reprit , au grand jour, la route qu'il avait parcourue quelques heures auparavant dans les ténèbres. On h&ta le pas , et l'on marcha pendant quelque temps en silence.

« Au moins nos camarades auront de quoi se refaire ce matin, dit enfin le capitaine au vieux brigadier placé près de lui ; nous sommes sûrs d'être bien reçus cette fois.

— Oui , capitaine; d'autant plus que nous allons arriver à Moscou, et que l'Empereur voudra y entrer tout de suite, histoire de voir comment les rues y sont faites. Cependant, je crois que nous pourrions bien avoir des mots avec les Russes auparavant.

— Pourvu que nous arrivions assez à temps , dit le vieux chasseur, car je n'aime pas qu'on jase quand je n'y suis pas.

— Soyez tranquille , l'ancien , fil le lieutenant en souriant , tout le monde pourra se mêler de la conversation. »

Cet officier allait continuer, lorsqu'il en fut empêché par les chuchotements des soldats qui se retournaient sans cesse sur leur selle pour regarder derrière eux.

« Capitaine, nous sommes poursuivis ! dit-il.

— Oui , mon lieutenant , ajouta le premier chef de file; c'est positif. Tenez, regardez tout là-bas, à droite de ce petit monticule.»

On distinguait à une certaine distance une masse mobile qu'on

L'ATTAQUE DU CONVOI. 253 reconnut pour de la cavalerie à la rapidité de sa marche. Le capitaine, dont le but était de regagner le camp avec les provisions qu'il avait faites , donna Tordre aux conducteurs des chariots, qui étaient Russes, d'avancer le plus rapidement possible, et le délachement se mit au trot ; mais à chaque instant ces lourdes voitures étaient arrêtées par les difficultés du terrain ; il fallait marcher à travers champs, les obstacles se multipliaient.

Deux fois déjà la roue du premier chariot, mal Gxée sans doute , avait quitté l'essieu et était allée en tournoyant tomber sur ellemême à quelques pas. Le capitaine , craignant quelque trahison , s'était avancé sur le conducteur et lui avait appliqué le canon de son pistolet sur le front, en lui disant avec un gros juron :

« Je crois que tu le fais exprès ! S'il arrive encore quelque chose à ta guimbarde, je te brûle la cervelle. »

Le Russe n'avait pas entendu le sens de ces paroles; mais au geste il les avait parfaitement comprises : aussi avait-il stimulé son attelage à l'aide de son knout, qui avait produit un effet merveilleux. Cependant la colonne ennemie approchait : il fallut abandonner une des voitures pour sauver l'autre, à laquelle un renfort de chevaux fut ajouté. Bientôt on put distinguer un pulck de Cosaques quatre fois plus nombreux que la petite troupe.

a Poussez en avant ! s'écriait le capitaine en s'adressant aux conducteurs, nous ne sommes pas éloignés du camp. »

Puis, après avoir recommandé à ses soldats de se serrer les uns contre les autres et de faire bonne contenance, il attendit l'ennemi de pied ferme. Il était temps : les Cosaques venaient de se déployer, leurs cornets sonnaient la charge, ils s'étaient élancés ventre à terre en poussant des hourras prolongés. En un instant ils avaient entouré les chasseurs et s'étaient rués sur eux; nos soldats se défendirent en désespérés , les lances volèrent en éclats, des coups terrib es furent échangés de part et d'autre. Le jeune lieutenant avait été tué d'un coup de pistolet; le capitaine, atteint l'un des premiers d'une balle à la tète, était gisant aux pieds de son cheval; le vieux

brigadier seul, invulnérable au milieu de celle mêlée sanglante, encourageait de la voix et de l'exemple le jeune maréchal-des-Iogis, qui faisait de véritables prouesses à ses côtés.

« Tenez ferme, major!... lui criait le brigadier, si vous ne voulez que nous laissions notre cuir à ces mougiks... Vive l'Empereur!... Tiens , pare-moi celle-ci , (oi, le bonnet pointu... Enfoncé! Vive l'Empereur! Et le commandant de la bande ennemie , remarquable par la longueur de sa barbe rousse, atteint d'un coup de pointe, était tombé dans les bras de ses Cosaques.

Cependant ce qui restait de cette valeureuse petite troupe, cerné et poussé de toutes parts, allait être infailliblement massacré, car le pulek avait été trop maltraité pour qu'il se contentât de la faire prisonnière, lorsqu'un escadron de hussards, envoyé en reconnaissance, fut attiré dans cette direction par le bruit des coups de feû. Le commandant fit sonner la charge, l'escadron partit au galop, les sabres brillèrent, mais déjà la mêlée avait cessé. A la vue du péril qui les menace , les Cosaques se sont dispersés et ont fui de toute la vitesse de leurs chevaux , en emmenant avec eux le chariot abandonné, et bientôt ils disparaissent dans la plaine.

Le capitaine respirait encore; on le plaça, ainsi que ceux qui avaient été le plus grièvement blessés, sur le chariot que les Cosaques s'étaient contentés de piller, n'ayant pas eu le temps de l'emmener avec l'autre; puis les corps du lieutenant, d'un sousofficier et de douze chasseurs, morts glorieusement dans celte rencontre , furent enterrés au pied d'un bouquet de bois. Une même fosse les ensevelit. Le cortège se remit en route, escorté par les hussards; et, après une demi-heure de marche, il arriva aux avantpostes. Ce détachement était attendu avec impatience. On accourut ù sa rencontre, et l'on se réjouissait d'avance à la vue d'un chariot qui paraissait si bien chargé; déjà quelques officiers du 9e chasseurs s'approchaient de la troupe pour féliciter le capitaine du succès de son expédition... Leur joie fut courte en apprenant ce qui s'était passé. On entoura le chariot, on s'empressa pour en

ÏRIGAU1) ET K0B1L1NSKI. £>3

descendre le capitaine; un chirurgien était accouru; mais le brave ofOcier était mort pendant le trajet.

Alors seulement le vieux brigadier fut forcé de convenir qu'il était blessé. 11 avait reçu deux coups de sabre et trois coups de lance.

« Oh! oh ! dit-il en souriant au chirurgien occupé à le panser , quand je disais que ces sauvages-là ne sont propres à rien. Est-ce que je me suis amusé à les blesser, moi?... Allez le demander à leur cornac , qui avait un bonnet en forme de pain de sucre! H n'a que faire maintenant de se peigner la barbe, elle ne poussera plus!

et épisode du grand drame de 1812 aurait passé inaperçu comme tant d'autres traits isolés de courage et de dévouement, si un témoin n'en eût recueilli le souvenir. C'est de sa bouche môme que nous tenons les détails suivants :

Après être sorti de Moscou, le 18 octobre 1812, Napoléon, accompagné du maréchal Davoust qui commandait le premier corps, commença cette longue retraite si désastreuse pour la grande armée. A la suite d'une marche que rendaient plus difficile encore l'état marécageux des chemins et une pluie continuelle , l'Empereur était arrivé le 23 à Borowsk avec son quartier-général et y avait passé la nuit. Le lendemain matin, comme il indiquait l'ordre de marche à suivre pour gagner Malo-Jaroslawetz et Ouvarowshé, où il comptait faire séjour, il apprit que, devant lui i à quatre lieues de dislance, la division Delzons, du qua-

trième corps, sous les ordres du prince Eugène, avait trouvé inoccupée par les Russes (a ville de Mato-Jaroslawetz, ainsi que les hauteurs et les bois qui la dominent. Cette position était importante ; Kutusof, qui marchait parallèlement avec les colonnes françaises , pouvait encore s'en emparer et nous couper la route de Kalouga. Songeant aussitôt à assurer par sa présence la libre possession de ce point, l'Empereur se porte du côté où il suppose devoir être le général russe , et malgré une pluie battante , il examine tranquillement le terrain qui , peut-être , va devenir un champ de bataille. Tout à coup le bruit lointain d'un combat, qui semble vif, arrive jusqu'à lui. Il s'inquiète, et, pressant son cheval, il court se placer sur un petit monticule d'où il espère tout voir ; mats le rideau de bois qui l'entoure l'empêche de rien distinguer. Il écoute plus attentivement : le bruit augmente :

«Les Russes nous auraient-ils prévenus? demanda-t-il à Davoust qui ne l'a pas quitté; n'aurions-nous pas mis assez de rapidité dans notre marche ! Je ne voulais que dépasser le flanc gauche de Kutusof.

— Sire , répond le prince d'Eckmùl, peut-être y a — t— il eu de la part des troupes, dans la manœuvre prescrite par Votre Majesté, un peu de cet engourdissement qui suit toujours un long repos après de grandes fatigues.

— Croyez-vous, monsieur le maréchal? Cependant nous avons déjà fait plus de seize lieues.

— Il est vrai, Sire, mais Moscou n'est séparé de Malo-Jaroslawetz que de cent dix werstes tout au plus; quatre journées suffisaient pour franchir cet espace , on en a mis six; Kutusof nous aura devancés.

— Est-ce donc une bataille? s'écrie de nouveau Napoléon ; car le bruit de la mousqueterie parvient à son oreille plus distinct et plus rapproché. Allons, Davoust, allez et pressez vos troupes, ajouta— t— il d'un ton d'humeur; car il s'agit maintenant, non plus de conquérir, mais seulement de conserver. »

Malgré l'empressement que mit le maréchal à exécuter les ordres

TRIGAUD ET KOBILINSKI. 257 de Napoléon , il n'arriva sur le champ de bataille que lorsque le succès de la journée était assuré. Cependant on se battait encore avec acharnement à l'extrémité de la ville, et lorsque la deuxième division du premier corps, commandée par le général Friant, vint prendre position sur une des hauteurs de Malo-Jaroslawetz, le canon de l'ennemi tira avec une nouvelle ardeur. Davoust dépêcha aussitôt un de ses aides de camp , le colonel Kobilinski, au prince Eugène; mais en traversant la ligne de bataille , cet officier supérieur fut atteint par un boulet en plein fouet qui lui emporta la cuisse et le laissa pour mort sur le terrain.

Le soir de ce brillant combat, dont le succès appartient tout entier au quatrième corps , selon l'expression du Bulletin, le prince d'Eckmûhl, qui ignorait encore le sort funeste de son aide de camp, parcourait, dans l'espoir d'en avoir des nouvelles, le champ de bataille qui présentait le spectacle le plus horrible. Tout en s' in formant de Kobilinski, il s'était arrêté un moment à l'endroit où , quelques heures auparavant, Delzons, jugeant la victoire assurée, l'annonçait à ses soldats , lorsqu'une balle russe l'atteignit au front. Son frère , général comme lui, le couvrant de son corps, avait voulu l'arracher de la mêlée ; mais une seconde balle avait frappé celui-ci au cœur, et tous deux étaient morts en se tenant étroitement embrassés. Davoust, ému à ce récit , donnait des éloges à l'héroïsme des deux frères, lorsqu'un homme couvert de sang, se soulevant avec effort du milieu d'un monceau de cadavres, fit entendre ces mots prononcés d'une voix dolente :

«Hélas! mes amis, me laisserez-vous mourir sans secours?»

Cette voix est celle de Kobilinski : Davoust l'a reconnu. Il saute a bas de son cheval, se précipite sur le corps de son aide de camp, le soulève dans ses bras, lui parle, cherche a le ranimer et envoie chercher des chirurgiens. Ceui-ci arrivent et examinent la blessure. Le malheureux Polonais a eu la cuisse emportée un peu au-dessous de la hanche , son état est désespéré. Un des praticiens a échangé avec le maréchal un de cet coups d'œil qui ne laissent aucun espoir.

TOMl II. 33

« N'importe , dit Davoust à voii basse, il faut tâcher de le sauver ; messieurs, faites votre devoir. »

L'effet du boulet avait occasionné un tel désordre dans les chairs, qu'une nouvelle amputation fut jugée nécessaire. Un chirurgienmajor la pratiqua aussitôt en présence môme du prince d'Eckmùhl, qui tenait une des mains de Kobilinski. Le brave Polonais supporta cette opération avec un courage stoïque. Le premier appareil posé, Davoust adressa encore dos paroles d'espérance et de consolation à son aide de camp, l'embrassa avec une tendre effusion, et, après l'avoir recommandé aux soins de ceux qui l'entouraient, il remonta à cheval pour aller rejoindre l'Empereur, qui l'attendait avec impatience.

Pendant le combat et tout le reste du jour, Napoléon était resté en observation , à droite de la grande route de Moscou à Malo-Jaroslawetz, sur le bord du ruisseau le Ghorodina, dans la chaumière d'un pauvre tisserand. C'était dans une chambre infecte , partagée en deux pièces au moyen d'un rideau de grosse toile, que le sort de la grande armée et le succès de la retraite se décidaient. Lorsque Davoust y arriva, Napoléon était avec Murât, Eugène, Bessières, Berthier, Rapp. Celte chétive demeure renfermait ainsi un empereur , deux rois , trois maréchaux et un général. On avait déjà discuté avec chaleur sur le plus ou moins de sécurité qu'il y aurait à faire prendre à l'armée telle ou telle direction. Cette discussion stratégique s'était échauffée et aurait infailliblement dégénéré en personnalités, comme cela n'arrivait que trop souvent , lorsque Napoléon y mit fin en disant d'une voix brève :

« Assez, messieurs! je me déciderai. »

Puis il s'était assis devant une petite table, la tôte appuyée dans ses deux mains, sans doute pour cacher l'anxiété peinte sur son visage. Tous les assistants avaient respecté le silence imposé par le maître, lorsque Mural, qui n'agissait jamais que par boutade , le rompit en voyant entrer Davoust. Depuis le commencement de la campagne , une rivalité animait ces deut chefs l'un contre l'autre;

TIUGAUD ET K0B1L1NSKI. 259 le combat qui venait d'avoir lieu et auquel Murât n'avait pris aucune part avait encore aigri sa jalousie. Jetant donc un regard plein d'audace au maréchal, il s'écria en gesticulant vivement, selon son habitude :

a Eh bien ! qu'on m'accuse encore d'imprudence et de témérité ! Je prétends, moi, qu'à la guerre les circonstances sont tout, et que parfois la véritable prudence , c'est la témérité. Sire, donnez-moi seulement la cavalerie dont peut disposer M. le prince d'Eckmiihl , et je promets qu'avec elle je refoulerai jusque dans leurs forêts ces bataillons russes dont nous sommes, dit-on, entourés, et qui voudraient couper h Votre Majesté la route dcKalouga. »

Napoléon, prévoyant un nouvel orage , leva la téte et Gt tomber toute cette jactance de son beau-frère, en disant froidement:

«C'est assez de témérité, vous dis-je; on n'a que trop fait pour la gloire ; il est temps de songer au salut de l'armée. »

Davoust se contint et dit avec calme , sans même regarder le beau-frère de l'Empereur :

«Sire, Votre Majesté devrait déshabituer le roi de Naples de ces attaques inutiles qui ne font que fatiguer et appauvrir la cavalerie. Croyez-moi, Sire, elle est bonne à conserver dans une retraite comme celle qui se prépare.

— Monsieur le prince d'Eckmûhl a trouvé un excellent moyen pour cela, répliqua Murât avec dédain ; c'est d'empêcher ses soldats de se battre, comme il l'a fait ce matin. Cette recette , j'avais cru jusque-là qu'il la gardait pour lui seul. »

Davoust, qui avait prouvé tant de fois sa bravoure, piqué au vif du reproche injuste qui lui était adressé, répondit aussitôt , mais cette fois en se contenant à peine :

o Sa Majesté le roi de Naples sait très-bien que si le premier corps n'a pris aucune part au glorieux combat de ce matin , c'est que Son Altesse Impériale le vice-roi n'a besoin du secours ni des conseils de personne quand il agit; et cependant, à cette heure , ajouta-t-il avec émotion en se retournant vers l'Empereur , j'ai à

regretter la perte d'un des plus braves officiers de Votre Majesté. Oui» Sire, mon aide de camp, le colonel Kobilinski, a été frappé par uo boulet en traversant la ligne de bataille. Au surplus, je doute que Sa Majesté le roi de Naples, même à la tête de la cavalerie, eût été d'un grand secours à Malo-Jaroslawetz; Son Altesse Impériale le vice-roi et d'autres, Sire (le maréchal appuya sur ce mot), ont prouvé qu'en présence des ennemis de Votre Majesté ils savaient se passer du roi de Naples. »

A ces paroles, Murât, exaspéré, allait répliquer, lorsque Napoléon, qui jusqu'alors avait semblé indifférent à ces débats, se leva brusquement de l'escabeau sur lequel il était assis, en disant d'un accent d'autorité qu'il ne prenait que rarement, mais qui était irrésistible.

a Encore une fois, assez, messieurs! Seul je puis disposer comme bon me semble des troupes que je place sous le commandement de chacun de vous. Personne ici n'a d'ordres à recevoir que de moi , de moi seul , entendez-vous bien 1 Quant à vous , monsieur le prince d'Eckmùhl, reprit-il d'un ton plus doux , vous allez former l' avantgarde avec le premier corps. Vous vous retirerez par Medy, sur Smolensk, par où doit désormais s'opérer la retraite : vous m'y attendrez si vous y arrivez avant moi. Allez, monsieur le maréchal , allez rejoindre vos divisions; votre présence doit être nécessaire à vos soldats. »

Davoust , satisfait de ces paroles, se retira à son quartier-général; mais avant de congédier Murât, qui bouillait décolère, Napoléon prévint doucement son beau-frère que si ses interminables querelles avec le prince d'Eckmùhl se renouvelaient encore une seule fois, il le mettrait, lui , roi de Naples et des Deux-Siciles , à l'ordre de l'armée et qu'il le renverrait dans ses Etats.

Déjà les deux premières divisions du premier corps exécutaient le mouvement ordonné par l'Empereur, lorsqu'un officier d'étatmajor que Davoust avait envoyé s'informer de l'état de Kobilinski, vint lui annoncer que, contre toutes les prévisions, cet officier vi-

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vnit encore. Le maréchal en eut une grande joie ; mais les ambulances étaient restées en arrière : qu'allait donc devenir le pauvre blessé? Une soudaine résolution vint éclairer l'esprit du maréchal. Se portant aussitôt vers le front du 48e régiment de ligne qui défilait, il s'adresse à la compagnie de grenadiers dudeuxième bataillon, qui s'arrête à sa voix :

a Grenadiers ! leur dit-il , mon aide de camp, le colonel Kobilinski, a eu hier la cuisse emportée par un boulet en vous donnant l'exemple de l'obéissance et du courage : c'est un Polonais. Le laisserez-vous au pouvoir des Russes ?

— Non ! non ! vivent les Polonais ! s'écrièrent en masse les soldats.

— Vive l'Empereur ! crièrent ceux qui avaient mal compris ou qui n'avaient point entendu les paroles du maréchal.

— Voyons donc ! reprit Davoust en promenant ses regards sur cette compagnie qui avait conservé toute la sévérité de la tenue ; y a-t-il parmi vous quatre hommes de bonne volonté?»

A cette invitation, un grenadier sort précipitamment de son rang, o Voilà, dit-il en se redressant. »

Il est immédiatement suivi d'une douzaine d'autres : toute la compagnie fait de même ; alors le maréchal s' adressant au grenadier qui le premier a donné l'élan :

«Ton nom? lui demanda-t-il.

— Joseph Trigaud.

— Bien !... Trigaud, c'est à toi que je confie mon aide de camp. C'est un dépôt sacré, entends-tu! Toi et tes camarades vous me répondez de lui. Et vous autres, soyez-lui en garde comme à votre drapeau !

— Oui! oui!... Vive l'Empereur!... Nous en répondons! » s'écrièrent tour à tour les grenadiers.

Un brancard est dressé à l'instant, et le Polonais est porté au centre de la compagnie, qui suit lentement le mouvement rétrograde de l'armée.

Cependant cette retraite, commencée d'abord en bon ordre, allait, par suite de l'intensité du froid, présenter un aspect effrayant de désorganisation, d'égoïsme et de misère. La compagnie de grenadiers cheminait lentement, et pour ainsi dire isolée, au milieu des plaines immenses couvertes de débris de l'armée. Tantôt formée en cercle autour du brancard de Kobilinski, elle repoussait avec la baïonnette les charges échelonnées et régulières des dragons de Miloradowitch, ou bien, à l'aide d'un feu roulant, les hourras inattendus de l'hetman Platow. Tantôt, reprenant l'offensive, mais toujours calme, silencieuse et inébranlable, elle se faisait jour, après une brusque attaque, à travers les masses ennemies. Toutefois, le 30 novembre, à Viasma, le 1er corps avait déjà perdu dix mille hommes, et la compagnie de grenadiers du 48e était réduite de moitié... Hais pourquoi ces braves, pour ainsi dire abandonnés à eux-mêmes, ne conservaient-ils pas moins, au milieu du découragement général, cette force morale qui maîtrise les événements? C'est que ce n'était plus leur vie qu'ils défendaient, c'est qu'un des plus illustres maréchaux de l'empire, un des premiers lieutenants de leur Empereur leur avait dit : «Je confie mon aide de camp à votre honneur, à votre bravoure, vous me le ramènerez. » Aussi, après trois semaines de luttes continuelles, le peu d'hommes qui restaient encore de cette héroïque compagnie repoussaient-ils comme un outrage la prière du Polonais qui, se voyant l'objet de tant de sacrifices et de souffrances, suppliait ceux qui veillaient à sa conservation, non de l'abandonner, mais de l'achever.

« Il faut, disait-il a Trigaud dans ses accès de découragement, que tu sois bien lâche pour ne pas oser me brûler la cervelle!

— Mon colonel, répondait celui-ci avec sa stoïque tranquillité, vous avez beau me chercher des raisons injustes, je m'en moque. Mort ou vif, il faut que nous vous rapportions à Smolensk : c'est la consigne du maréchal, qui ne badine pas avec le service.

— Que ne m'avez-vous enseveli dans la neige, hier, quand ces Cosaques vous ont attaqués! aujourd'hui je ne souffrirais plus.

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— Ils vous auraient écorché vif, répondait Trigaud qui, pendant ïe hourra de la veille, avait fait un rempart de son corps au blessé, et avant que des mangeurs de chandelles jouissent de votre peau, il leur faudra avoir pris la mienne : c'est convenu; mais pour cela je leur conseille de choisir une autre paire de mitaines que celles de leur grande tenue d'hiver. Oh! les vilains sauvages...

— Vous n'avez pas de cœur ! répétait le Polonais dans son transport fiévreux en s'agitant sur son brancard.

— Fixe et du calme, mon colonel ; vous savez que les carabins du maréchal disent que c'est de première nécessité a ceux qui se trouvent indisposés comme vous. Voilà pourquoi vous avez tort de de nous dire des choses désagréables; quant à moi, ça m'est égal, je ne vous réponds pas : c'est comme si vous chantiez la Mère Camus; mais vous en prendre aux soldats du centre dans leur position, vraiment c'est peu délicat de votre part! »

Celui qui parlait ainsi faillit, le 0 septembre suivant, être englouti avec tous ses camarades an passage du Vop, en protégeant le précieux dépôt qui lui était confié. Les eaux de ce torrent s'étaient métamorphosées, dans l'espace de vingt-quatre heures, en glaçons massifs et tranchants, et beaucoup de grenadiers périrent dans cette circonstance. A quelques jours de là, Trigaud se réveillait, lui cinquième de sa compagnie, de l'engourdissement qui avait causé la mort de ses camarades, pendant une de ces fatales nuits de désastre et de deuil qui ont laissé dans nos annales militaires tant d'horribles souvenirs. Vers le soir on avait découvert à l'horizon brumeux, dans la direction de la route de Wolodimérowa, jalonnée de distance en distance par des cadavres dépouillés, un rideau de maisons : c'était Smolensk, cette terre promise, celte nouvelle Capoue, avec ses délices tant désirées : du feu, un abri, de la paille et l'espoir d'un peu de pain. Un cri de joie avait ranimé le courage des cinq braves qui soutenaient encore le brancard sur lequel gisait le colonel Kobilinski... Trois cependant tombent morts en vue du faubourg de la ville ; un quatrième fait quelques pas encore..., puis un seul, un seul gre-

nadier, Trigaud, dispute aux éléments déchaînés le corps inanimé du Polonais. Ne pouvant seul le porter, il le traîne; il rampe avec lut... Puis un horrible silence suivit jusqu'au moment où, apercevant au loin quelques hommes isolés, qu'on appelait encore pompeusement la 2e division du 1er corps, il cria au secours, il supplia... Ses prières furent écoutées; on lui vint en aide. Enfin, un dernier cri de victoire est poussé par le grenadier, car il est dans Smolensk, après vingt-deux jours de combats, de fatigue et de misère. Il est entré seul de sa compagnie, il est vrai ; mais n'importe, il a rempli religieusement la promesse qu'il a faite au prince d'Eckmùhl.

Le lendemain, Trigaud, apprenant que l'Empereur est à Smolensk depuis le 10 octobre, s'informe du maréchal, qui a dû y arriver peu de temps après. (On était au 15.) Il parcourt cette ville devenue un vaste hôpital protégé par le bivouac plus vaste encore qui l'entoure. Des squelettes, des chevaux disséqués jusqu'aux os, sont étendus çà et là dans les rues ; les portes et les fenêtres des maisons ont servi à alimenter les feux dont on foule aux pieds les charbons mal éteints. C'est dans une de ces maisons du faubourg que le prince d'Eckmùhl a établi son quartier-général. Le grenadier retourne sur ses pas, et, aidé de quelques soldats de son régiment qu'il rencontre sur son chemin, il transporte le Polonais moribond jusqu'au logement de Davoust, et le dépose à la porte sur un peu de paille; puis il entre dans la maison, et, s'adressant à un olïicier enveloppé d'un lambeau de manteau de cuirassier et accroupi dans une première chambre, il demande à parler au maréchal.

« Vous a-t-il fait appeler? lui répond celui-ci sans changer de posture; que lui voulez-vous?

— Je viens lui rendre compte de la mission dont il m'a chargé à Malo-Jaroslawetz, et lu/ remettre le dépôt qu'il m'a confié.

— Le prince tient un conseil en ce moment, vous ne pouvez lui parler ni même rester ici.

— C'est juste, dit Trigaud; mais alors, mon commandant, ajoula-t-il avec une sorte de tristesse, voudriez-vous lui faire con-

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