‹ Souvenirs intimes du temps de l'empireChapitre 29 sur 52 · TRIGAUD ET K0BIL1NSKI · texte numérisé non relu

TRIGAUD ET K0BIL1NSKI

naître que les grenadiers du 2e du 48e de ligne, division Friant, premier corps, entre les mains desquels il avait déposé son aide de camp, le colonel Kobilinski, natif de Pologne, en Pologne, ont rempli leur mission, et que la compagnie est venue pour réclamer de passer son inspection ? »

Au nom de Kobilinski, Davoust, qui avait entendu le colloque, s'élança d'une pièce voisine, et, s' avançant vers le grenadier qu'il a peine a reconnaître dans son nouvel accoutrement, il lui demanda avec vivacité :

« Où est mon aide de camp?

— Ici à côté, mon maréchal.

— Et ta compagnie?» se hâta d'ajouter le prince.

A ces mots, Trigaud, prenant la position du soldat sans armes, plaça les talons sur une même ligne, arrondit les bras, et, la poitrine en avant, répondit d'une voix grave :

a Présente, mon maréchal !

— Je te demande où est la compagnie de grenadiers du 48*, reprend le prince d'un ton d'impatience.

— J'ai répondu : Voilà ! »

Et Trigaud avait porté le revers de la main à son front. « Mais tes camarades, te dis— je ?

— Ah ! c'est différent, mon maréchal, réplique le grenadier avec un sang-froid imperturbable. C'est-à-dire que vous médites : Dismoi où tu as laissé tes camarades, n'est-ce pas? »

Davoust fit un signe de tété affirmatif et frappa du pied. « Eh bien ! là-bas 1 ... au fin fond du Vop, et ici près, sous la neige. * Tous.

— Comment! tous?

— Tous, et au grand complet » , répliqua le soldat d'une voix sourde et en roulant autour de lui des yeux hagards.

Le prince d'Eckmûhl ne put réprimer un mouvement de terreur et de pitié ; il avait saisi la main de Trigaud qu'il serrait convulsivement, et répétait d'un ton sinistre :

îoiic il. 01

«Tou9! dis-tu?...

— Oui, tous!... eicepté moi qui en suis le résidu. »

Sans njouter une parole, Davoust quitta le grenadier et s'élança hor9 de la maison, tandis que Trigaud désignait de la main la place où il avait déposé l'aide de camp qui vivait encore, quoique agonisant et raidi par le froid. Et Trigaud répétait avec orgueil : a II est là, le Polonais!... C'est moi qui l'ai apporté! »

deux shar^es de gttxrassier3.

arhubert était un de ces braves et beaux jeunes gens qui chaque année sortaient de l'Ecole militaire de Saint-Germain pour aller prendre rang d'officier dans nos braves régiments de cavalerie. Il arriva le 6 mai 1813 à Lunéville, où se trouvait le dépôt du régiment de cuirassiers auquel il venait d'être attaché. Varhubert fut reçu par ses nouveaux camarades avec cette cordialité franche qui de tout temps a fait du corps d'officiers comme une famille; sa bienvenue fut largement fêtée dans un banquet dont la prévoyance d'une tendre mère lui avait permis de faire les frais en garnissant lourdement sa bourse. Chacun se félicita de l'acquisition que faisait le corps d'un officier paraissant aussi distingué ; deux ou trois des plus anciens cependant, par suite de ces traditions routinières que l'on a toujours eu peine à faire disparaître des régiments, se proposèrent in petto de voir si le nouveau venu était aussi franc du collier qu'à table ; l'occasion,

du reste, ne pouvait pas tarder à se présenter, et aux façons résolues que Varhubert avait témoignées, on pouvait juger qu'il suffirait d'un propos piquant, du moindre sarcasme pour être en mesure de le tâter. Dès le lendemain on sut à quoi s'en tenir sur la bravoure du jeune officier, et en môme temps sur son esprit, sa gaieté et sa bonne camaraderie.

Après le déjeuner, pris à la pension des officiers, mais arrosé de quelques bouteilles de vin du Rhin, toujours à la santé du nouveau venu , une partie d'impériale s'engagea , et celui qui jouait avec Varhubert ayant perdu plusieurs fois de suite , laissa échapper quelques jurons énergiques , et Gnit par dire à son partner qu'il ne pouvait jouer plus longtemps avec lui; qu'à n'en pas douter il était Normand et que Ton devait compter dans sa famille quelque pendu dont il avait de la corde en poche.

« Vous avez tort , monsieur, de plaisanter les morts, répondit Varhubert sans s'émouvoir ; qui sait si vous n'irez pas bientôt leur tenir compagnie?

— Tout beau , tout beau , monsieur le frais émoulu des bancs de l'école, répondit l'officier de cuirassiers; vous n'avez sans doute pas la main aussi assurée pour manier l'épée que pour caresser la dame de pique?

— C'est ce que vous apprendrez quand vous voudrez, monsieur le beau joueur.

— Messieurs , dit en se levant son adversaire, vous êtes sans doute aussi curieux que moi de voir à l'œuvre cet habile homme ; je viens de succomber sous ses coups à la triomphe, peut-être n'estil pas d'une égale force à tous les jeux. »

Tont le monde se leva gaiement.

«Où allons— nous?» demanda un des témoins.

— Derrière le rempart, mon enfant, dit le plus vieux de la compagnie : je connais un endroit délicieux d'où nous n'aurons pas deux cents pas à faire pour arriver au Grand-Canard dont les salmis sont si justement renommes.

— 11 parait , dit Varhubert, que monsieur a consulté sa bourse et son estomac, et qu'il en a reçu un bon conseil.

— Que dit-il donc? Plaît^-il? est-ce que c'est moi qui me bats?... Ce serait tant pis, mon garçon , car j'ai plus d'un bon coup à votre service; mais je dé6e le plus madré de me faire trouver un écu... Au reste, l'usage est là , et les nouveaux venus...

— L'usage , reprit vivement Varhubert, est la loi des sots : les anciens peuvent s'en accommoder, mais les nouveaux venus de ma trempe s'en moquent.

— Bravo! s'écria l'ancien , voilà un bon mot qui pourra bien te coûter une laide grimace ; mais , d'honneur , je serais fâché que la leçon fût trop forte, car j'aime les lurons comme toi. »

Cependant on marchait toujours, et l'on arriva bientôt au lieu désigné. L'ancien réclama l'honneur de donner ce qu'il appelait l'initiation au nouveau, et les deux champions mirent aussitôt l'épée à la main. Varhubert, calme, décidé, attaqua tout d'abord son adversaire avec beaucoup de vigueur.

a Bien cela, disait le vieux soldat... Plus haut le fer... ferme!... Effacez la poitrine... et parez ce coup de seconde... Ce gaillard-là a un poignet de fer... nous en ferons quelque chose ; mais il ne faut pas trop le fatiguer pour la première fois... Allons, seulement une égratignure de six lignes... »

Et cette dernière parole était à peine prononcée, que Varhubert se sentait atteint au bras droit; la blessure n'avait pas une ligne de plus ni de moins que ne l'avait annoncé le vieux sabreur. Le jeune homme ne voulut pas même qu'on le pansât, et il pressa son second adversaire de se mettre en garde. Les témoins firent de justes observations : ils ne voulaient pas que le blessé engageât sitôt un nouveau combat ; mais ce dernier insista si vivement qu'il fallut bien que son premier agresseur se rendît à ses pressantes injonctions.

Le combat fut plus long cette fois; mais pour Varhubert l'issue n'en fut pas plus heureuse. Le fer de son adversaire l'atteignit au côté droit , glissa sur les côtes, et sortit un peu au-dessous de l'épaule.

DEUX CHARGES DE CUIRASSIERS. 269 a Diable , s'écria Varhubert, je n'ai pas la main heureuse.» Tandis que les témoins s'empressaient autour de lui , on reconnut avec joie que la blessure n'était pas assez grave pour que cette affaire n'eût pas la suite qu'avait prévue le vieux sabreur ; bon gré , mal gré, il fallut que Varhubert se laissât porter à l'auberge du Grand- Canard, où la bande joyeuse commença à faire bombance, sans s'inquiéter de savoir quel serait, en définitive, le généreux amphitryon.

.La réconciliation avait été plus prompte encore que la querelle , et non-seulement personne ne gardait rancune à Varhubert , mais il était en quelque sorte le héros de la féte. Porté dans un large fauteuil , soutenu de deux moelleux oreillers, il figurait fort gravement une sorte de présidence, tandis que ses joyeux amis buvaient à son prompt rétablissement avec un enthousiasme si sincère qu'en un instant la table présenta le glorieux aspect d'un champ de victoire jonché de morts et de débris. On mangea comme des écoliers, on but comme des tambours, et la soirée était déjà fort avancée avant que personne songeât à retourner au quartier.

On retardait ainsi le quart d'heure de Rabelais, auquel chacun s'était bien gardé de penser d'abord; il vint enfin. La carte était étourdissante : vingt bouteilles de bordeaux, vingt de Champagne , le reste à l'avenant ; puis enfin , pour clore dignement le bulletin de cette courte campagne, une majestueuse addition dont le total effrayant s'élevait au delà de cent écus.

Or, toutes les poches des convives sondées , fouillées, pressurées, retournées , à peine pouvait-on parfaire le tiers de la somme.

a Quel parti prendre cependant? On connaissait de longue main l'hôte du Grand-Canard, et l'on savait qu'il n'était pas homme à entendre raison sur le chapitre crédit; à minuit, il n'était, d'ailleurs, pas facile de trouver quelque expédient pour sortir de ce mauvais pas. La gaieté des convives était sensiblement diminuée , et déjà le remords saisissant nos écervelés à la gorge, en menaçait plus d'un d'une indigestion, quand Varhubert s'écria :

a Allons, mes amis , puisqu'il le faut , je me dévoue, et je tous tirerai d'embarras.

— Toi ? mais tu as dix écus à peine , et il en faut cent?

— Aussi n'est-ce pas de mon pécule qu'il s'agit ; cequcj'ai, je prétends le garder : je veux seulement que ce Grand-Canard intraitable nous accorde du temps.

— Impossible! le vieux reître se ferait plutôt couper en quatre comme un salmis, que de nous accorder vingt-qualre heures.

— C'est ce que nous allons voir. D'abord je vous préviens que je me sens excessivement faible; je ne sais si ma seconde blessure est plus grave qu'il n'a semblé d'abord au docteur, mais il est certain que je me sens défaillir.

— Sacrebleu ! s'écria le vieux loustic, il fallait donc le dire plus tôt; je vais réveiller tous les chirurgiens de la ville.

— Inutile, mon ami, je n'ai besoin pour le momeut que d'uo notaire et d'un prêtre.

— Que nous chante-t-il à présent? Le vin que nous avons bu lui a-t-il tourné la cervelle?

— Voulez-vous sortir d'ici sans bourse délier?

— Autant vaudrait dire au diable s'il veut se moquer du bon Dieu.

— Eh bien! alors, sans commentaires, faites-moi donner deux oreillers de plus; attendrissez-vous si bon vous semble, mais que l'on m'amène , sans plus tarder, un prêtre et un notaire. »

L'assurance et le ton goguenard de Varhubert rendirent la con- Gance aux moins rassurés, et tandis que les uns criaient, commandaient , priaient pour que de prompts secours fussent donnés au blessé, d'autres battaient le pavé , cherchant un garde-notes et un abbé , sans trop comprendre comment il serait possible de satisfaire l'hôte du Grand-Canard avec une pareille monnaie.

Cependant Varhubert était entouré des gens de la maison. Le sang qu'il avait perdu en assez grande abondance, sa pâleur , les taches qui souillaient ses vêtements , le désespoir de ses amis, tout

s'accordait à la fois pour persuader qu'effectivement sa blessure était bien plus dangereuse qu'on ne l'avait présumé d'abord.

« Allons, jeune homme , lui disait l'hôte, un peu de courage ; que diable , on ne meurt pas pour un coup d'épée.

— C'est selon, mon ami... Je sens que le poumon a été touché... Ce n'est pas la mort qui m'effraie..., et j'espère le prouver en faisant mon testament... Mes chers amis , c'est maintenant que je me sens heureux d'avoir été comblé des dons de la fortune : je pourrai du moins, grâce à mes vingt mille livres de rente, reconnaître les soins affectueux que vous me prodiguez.

— Vingt mille livres de rentes, et il va faire son testament! se dit l'hôte in petto. Mais, mon officier, dans l'état où vous êtes , un bon lit vous conviendrait mieux qu'un fauteuil.

— J'avoue, mon cher, qu'un bon lit... malheureux lits d'auberge...

— Mon officier , c'est dans le mien , dans mon propre lit que je veux vous faire porter. Allons , François , Bertrand , Thérèse, Catinette... »

Puis, baissant la voix , il ajoutait :

a Vingt mille livres de rente , c'est quelque (ils de fermier général. Allons vite! que l'on m'aide à transporter ce brave gentilhomme dans ma chambre...

— Ah ! mon cher hôte , je ne saurais trop reconnaître tant de zèle , de dévouement ; combien je regretterais sincèrement que le notaire arrivât trop tard !

— Vous verrez , marmottait l'hôte , que le scélérat de gardenotes arrivera quand il n'y aura plus personne!...»

Varhubert fut accompagné par ses camarades jusque dans la chambre de l'hôte : ils ne voyaient pas encore comment tout cela finirait; mais on ne parlait plus de la malencontreuse carte, et c'était le point important. Enfin, le prêtre arriva le premier.

a Ah! mon père, s'écria Varhubert, quel soulagement votre prescuce apporte à mon ûme ! que je me trouverais heureux de vous

pouvoir faire ma confession générale ; mais je le sens, ma dernière heure est proche ; le notaire va arriver, et, vous le savez, un des devoirs les plus impérieux du chrétien en face de la mort , est de faire un louable usage des biens qu'il possède en ce monde... Or, mon père, j'ai à disposer de vingt mille livres de revenu ; et il ne me reste peut-être pas cinq minute^ à vivre. Au nom du ciel, donnezmoi l'absolution !

— Je vous la donnerai de grand cœur, mon cher 61s, mais vous savez combien l'Eglise et ses ministres sont pauvres... Les gens de votre profession ont d'ailleurs d'ordinaire la conscience passablement chargée ; j'espère que vous allez mériter par vos bonnes œuvres envers notre sainte mère l'Eglise l'absolution que vous sollicitez. »

L'abbé prononçait ces dernières paroles comme le notaire entra.

«Eh! vite donc, monsieur, s'écria l'hôte; le malheureux sera peut-être sans connaissance dans un quart d'heure. »

Une table était déjà dressée près du lit; le notaire s'y installa , et Vorhubcrt commença ainsi à lui dicter ses dernières volontés :

aM'étant toujours tenu dans le giron de notre mère la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine, et désirant par mon œuvre pie racheter les fautes de ma jeunesse , je lègue è un de ses respectables ministres... Comment vous nommez-vous, mon père?

— Gervais Rigault , mon ûls.

— A l'un de ses respectables ministres , Gervais Rigault, du diocèse de Lunéville, une rente viagère de cinq mille livres, hypothéquée sur mes meilleures propriétés... »

Diable ! pensa l'hôte, s'il y va de ce train, le testament ne sera pas long , et ce ne sera pas le cas de dire aux derniers les bons...

Ces réflexions judicieuses furent interrompues par Varhubert, qui continua ainsi :

— Item , je lègue à la deuxième compagnie du premier escadron du 2* régiment de cuirassiers, auquel j'ai l'honneur d'appartenir, tous les vins de mes caves et les servantes de mes fermiers...

— Mais voilà qui est épouvantable! s'écria l'abbé.

— Doucement, mon père, laissez-moi achever, je vous prie... Et les servantes de mes fermiers, à la charge par eux d'en faire autant de rosières... »

Malgré la gravité de la cérémonie, un éclat de rire étouffé couvrit un instant la voix du testateur.

a Les mourants ne plaisantent pas, messieurs, dit-il d'une voix faible et pourtant assurée ; l'institution des rosières est fort respectable..., ma dernière maîtresse en était une, et je sais à quoi m'en tenir... Continuons, s'il vous plaît...

— Item , je lègue à mon respectable hôte , homme vénérable, aimable, incomparable, dont je veux reconnaître l'estime pour le corps des enirassiers en général, et en particulier pour ceux de messieurs les militaires appartenant au 2* régiment, qu'il a l'honneur de recevoir chez lui ; je lègue, dis-je, à cet estimable citoyen... »

L'hôte du Grand-Canard avait les larmes aux yeux d'attendrissement et suffoquait de reconnaissance.

a A cet estimable citoyen , la perle des bourgeois de Lunéville , 20,000 livres espèces; plus une somme de 319 livres, montant de la carte de ce jour, le tout quoi lui sera compté dans le délai de trois mois, à partir de mon décès , par mon exécuteur testamentaire , à la charge par lui de me faire enterrer décemment... ce qui sera très-prochain... car je sens que je perds le peu de forces qui me restent.

— Ah! mon officier, mon général, mon prince! s'écria l'hôte, soyez tranquille sur ce qui est de cela ; vous aurez la croix d'or et !a plus riche bannière; les cloches sonneront en volée tant que le service durera; je vous promets le plus magnifique bout de l'an par-dessus le marché, sans compter les messes hautes et basses... Ah! ah! sainte Vierge, vous en aurez de toutes les paroisses, de tous les prix... Faut-il que je voie ainsi périr à la fleur de l'âge un si brave gentilhomme !.. . Jésus! rien que d'y penser je suis capable d'en mourir de chagrin... »

Et l'excellent hôte du Grand-Canard, sentant son éloquence fai-

TOMB II. ai

blir, se mit à gémir de toute sa force, suant sang et eau pour faire sortir de son orbite rebelle quelques, larmes, provoquées par la joie bien plutôt que par la douleur.

« C'est bien, mon brave hôte, reprit Varhubert d'une voix qui semblait devenir plus faible de moment en moment; c'est bien, je suis content, très-content de vous...; si j'en avais le temps, je changerais l'article pour doubler le legs... Que le Ciel m'accorde vingt-quatre heures seulement, et nous reviendrons là-dessus... » Puis, se retournant du côté du notaire : Écrivez, monsieur, lui dit-il.

Item, je lègue à mes braves camarades du 2e régiment, cantonnés à Lunéville, une somme de 30,000 francs, aux charges et conditions par eux d'en dépenser les deux tiers au moins en banquets et festins à ma mémoire. Il est entendu que le respectable hôte du Grand-Canard, dont les soins pieux ont prolongé de quelques moments une douloureuse agonie, sera, dans ces circonstances, exclusivement chargé de la fourniture des comestibles. »

A ce dernier trait, l'aubergiste se prit à pleurer tout de bon, tandis que les camarades de Varhubert faisaient tous leurs efforts pour contenir le fou rire qui menaçait de les étouffer. Le joyeux moribond, qui, de son côté, commençait à craindre que la comédie ne se terminât pas aussi heureusement qu'elle avait commencé, se hftta d'arriver au dénoûment. Il déclara donc que ses legs de conscience étant consignés au testament, il laissait le reste de sa fortune à ses héritiers naturels, et, après avoir nommé le vieux sabreur son exécuteur testamentaire, il lui recommanda à plusieurs reprises de tenir la main à ce que le respectable hôte fût traité selon ses intentions; puis, après avoir de nouveau demandé au prêtre sa bénédiction, il dit d'une voix éteinte :

o Mes bons amis, aucun de vous n'est cause volontairement de ma mort, et ce ne sont pas vos regrets et vos soins qui peuvent en retarder le cruel moment ; je veux donc vous épargner le spectacle affligeant de mon agonie, laites-moi seulement l'amitié ce dire cinq

paler et cinq ave chacun pour le repos de mon âme, et retournez au quartier. »

La bande joyeuse ne se le fit pas dire deux fois, et toutes les lèvres se mirent en mouvement de concert à !a fois, comme les dociles instruments d'un orchestre, au premier signal du maestro. Or, le pater était assurément de l'hébreu pour la plupart de nos étourdis, et Dieu sait ce que leurs bouches impies marmotèrent à la pince. Quoi qu'il en soit, Varhubcrt ayant laissé langoureusement tomber sa tète sur son épaule et paraissant sans connaissance, tous ses camarades se retirèrent, laissant auprès du moribond le prêtre et l'aubergiste, braves gens qui se croyaient en conscience obligés de fermer les yeux de l'honnête homme qui les avait traités si magnifiquement. Une demi-heure après, le prétendu moribond dormait à poings fermés.

« Miséricorde ! monsieur le curé, je crois qu'il ronfle.

— Rassurez-vous, mon ami, c'est le râle.

— Vous croyez, monsieur le curé?

— Vraiment, je voudrais bien voir qu'il en revînt!... Un païen qui s'est fait donner deux fois l'absolution sans se confesser.

— Pourtant s'il en revenait!...

— Impossible, vous dis-je... ; d'ailleurs il y aurait abus de confiance, surprise..., escroquerie à l'aide de promesses fallacieuses... S'il avait le malheur d'en revenir, ce serait un homme ruiné, perdu de réputation... Car, voyez-vous, mon ami, le clergé prend, c'est juste, mais il ne rend jamais, c'est une règle sans exception.

— C'est comme les aubergistes, mon père, ils ont la bonne..., la sainte habitude, voulais-je dire, de ne rendre que ce qu'il leur est impossible de garder... Mais écoutez donc..., avez-vous entendu beaucoup de moribonds râler de cette force-là?

— Il est possible que cela soit causé par un épanchement intérieur...

— Vraiment, les vauriens se sont épanché à l'intérieur une assez

belle quantité de mes meilleurs vins... Mais heureusement le testament est là... »

Tant que dura la nuit, Varhubert continua son vigoureux somme, au grand déplaisir de ses gardiens, qui s'attendaient à chaque instant à lui voir rendre l'âme. Au point du jour, il ouvrit les yeux, et, comme les fumées de la veille l'avaient singulièrement altéré .

« A boire! à boire ! » s'écria-t-il aussitôt qu'il eut aperçu quel qu'un près de lui.

L'hôte s'empressa de lui présenter un verre d'eau, qu'il avala à moitié d'un seul trait; mais, s'arrôtant tout court :

« Quelle diable de drogue me donnez-vous là?... N'y a-t-il donc plus de vin dans voire cave, Grand-Canard, mon ami?

— Pardonnez-moi, mon gentilhomme; mais vous êtes si faible..., un mourant...

— Vous avez parbleu raison , et ma léthargie me faisait perdre la mémoire... Mais enfin, puisque je suis faible, ne pourrait-on me donner quelque tonique qui me rendît un peu de force?

— Ah! cher curé, dit l'hôte à demi-voix, mes pressentiments ne m'ont pas trompé. Il en reviendra.

— Qu'il s'en avise, et je le fais excommunier.

— Ce sera sagement fait, mon père; mais le testament?

— Ne vous occupez donc pas des intérêts de ce monde, et donnezlui ce qu'il demande.

— Quoi! du vin?

— Allez, vous dis-je, le vin est le père de la fièvre, et la fièvre est la plus sûre alliée des légataires. »

L'hôte eût de grand cœur vidé ses caves s'il ne se fût agi que de cela pour avancer l'heure du convoi dont il devait faire les frais; il partit donc comme un trait, et reparut bientôt portant sous chaque bras deux bouteilles du meilleur et du plus généreux de ses vins.

«D'honneur! mon cher hôte, dit Varhubert après en avoir longuement dégusté un verre, je ne crois pas avoir jamais rien bu de meilleur... Versez donc, versez, je vous prie... Encore, car je suis

DEUX CHARGES DE CUIRASSIERS. *77 bien malade, et c'est le coup de l'étrier... Ah çà! voulez-vous donc que j'entreprenne à jeun le grand voyage?... N'avez-vous pas là sous la main quelque débris présentable encore?...

L'hôte sortit en faisant une grimace piteuse, et bientôt Varhubert se trouva dans son lit en face d'un vaste pâté qu'il attaqua bravement en l'arrosant de telle sorte, que le dernier verre de la provision du bonhomme ne tarda pas à saluer la dernière bouchée du restaurant déjeuner; puis, sans dire merci ni bonsoir à la compagnie, il remit la tête sur l'oreiller et recommença à ronfler de plus belle.

o Hélas! fit l'aubergiste d'un ton dolent, je l'avais bien dit que le scélérat en reviendrait.

— Ne nous défions pas de la Providence, répondit le prêtre d'un air contrit, il nous reste la chance d'une indigestion. »

Mais deux heures s'écoulèrent, et Varhubert continua de dormir du sommeil de l'innocence et de la digestion ; le prêtre se retira pâle de colère, et l'aubergiste commença à se promener piteusement de long en large, en s'arrachant les cheveux.

« Ne vous désolez pas ainsi, mon ami, dit Varhubert qui se réveilla tout à coupfje me sens mieux, je vous le jure; rassurez-vous, je suis sauvé, sauvé à tel point que je veux à l'instant même me rendre au quartier pour consoler mes bons amis... Faites-moi donner mes vêtements, je vous prie. »

A ces mots, l'hôte ébahi ne pouvait répondre du geste ni de la voix; il demeurait immobile, médusé.

«Mais, monsieur, le testament?... dit-il enfin d'une voix suppliante.

— Eh bien ! n'est-il pas en sûreté chez le notaire?... Soyez tranquille, si j'en réchappe cette fois, je vous promets de me faire tuer à la première occasion, et vous ne perdrez rien pour attendre.

— Tout cela est bel et bon, répondit l'hôte, qui commençait à flairer la mystification ; mais quand on compte sur les souliers d'un mort on est exposé à marcher longtemps nu-pieds; il me faut mes 319 livres, ou...

— Tout beau! tout beau! bonhomme, vous avez perdu l'esprit, je pense! oubliez-vous que le montant de votre cause est porté au testament? Ce qui est écrit est écrit... II y a contrat bilatéral dont vous avez accepté toutes les clauses avec joie, et le notaire pourrait le certifier au besoin... Diable, mon camarade du Grand-Canard, vous avez la mémoire courte !...

Le pauvre aubergiste semblait anéanti, et Varhubert, qui s'était habillé à la hâte, tout en établissant d'une manière si lumineuse cette belle question de droit, avait enfilé l'escalier et se trouvait déjà plus près de la ville que de l'hospitalière maison, avant qu'il eût pu se reconnaître et revenir du stupéfiant désappointement que lui causait cet étrange événement.

Deux mois après, Varhubert rejoignait son régiment, et prouvait à ses camarades du 2° régiment qu'il n'était pas moins bon compagnon devant l'ennemi qu'à table et que sur le terrain.

Cependant l'armée française se rassemblait; elle ne pouvait tarder à entrer en campagne ; les régiments arrivaient de toutes parts, bien équipés, bien armés et tous pleins d'ardeur. Varhubert retrouva deux anciens amis, Bernier et Albert, qui, comme lui, venaient d'être faits officiers, mais dont la bourse n'était guère mieux garnie qu'autrefois : cela n'empêcha pas les trois amis de faire bombance pendant quelques jours; mais les fonds de Varhubert furent bientôt épuisés, et il fallut avoir recours aux expédients. Ils réfléchissaient tous trois à l'issue d'un bon dîner dont la carte devait emporter leur dernier écu; tout à coup Bernier s'écria :

« Parbleu! mes amis, nous ne sommes qu'à sept lieues de Valenciennes!

— Cela nous avance beaucoup, répondit Varhubcrtj si c'est là tout ce que tu as à nous offrir...

— Laisse-moi donc développer ma proposition : nous ne sommes qu'à sept lieues de Valenciennes, et j'ai dans cette ville un respectable oncle, curé de son métier et assez bon diable de son naturel, mais passablement dur à la desserre. Il y a bien quelques années que le brave nomme n'a eu de mes nouvelles. Je pense donc qu'il ne serait pas impossible d'obtenir de lui un léger subside capable de nous faire prendre patience... Mais il ne faut pas se montrer là en uniforme; mon respectable oncle a horreur de l'uniforme depuis que je lui en ai fait payer trois en un an, alors que j'étais à l'école militaire. Je me rappelle que la dernière fois que je le vis, il me dit :

« Mon ami, tu as choisi là un mauvais métier; je ne conçois pas que Ton se fasse casser les bras et les jambes pour le seul plaisir de se faire mettre à l'hôpital et d'aller mourir aux Invalides.

« — Mon cher oncle, répondis-je, il faut bien faire quelque chose, et j'aime à voir du pays.

a — Eh bien ! est-ce qu'on a besoin d'avoir un sabre au côté pour cela? Voyage, mon garçon ; fais un pèlerinage en Terre-Sainte, par exemple, et tu gagneras des indulgences plénières pour toute la famille. »

«Je lui promis bien d'y penser, continua Bernier. Voici donc ce que j'imagine : nous obtenons une permission de trois jours, et nous partons. Arrivés à Valenciennes, nous louons des habits de pèlerins ; ça ne doit pas être rare, et nous allons chez le curé. Nous arrivons de la Terre-Sainte, et nous avons naturellement une soif d'enfer et une faim de tous les diables... D'ailleurs, nous avons tant de choses admirables à raconter, que l'on se hôte de nous faire mettre à table. Mais voici le beau de l'affaire. Nous apportons une foule de reliques du plus grand prix, des reliques qui valent un royaume, mais dont nous donnons les deux tiers pour 25 louis, attendu que nous n'en faisons pas un objet de spéculation... Eh bien! comment le trouvez-vous celui là? »

Plus la proposition était extravagante, mieux elle devait être accueillie. Dès le soir même la permission fut obtenue, et Ielende-

main les amis étaient à Valenciennes. Ce ne fut pas sans peine que l'on se procura les costumes nécessaires; maisenlinooen vint à bout, et, vers la fin du jour, les trois amis, bourdon en main, se présentèrent chez le pasteur.

« Mon respectable oncle, s'écria Bernier en se jetant dans les bras du bonhomme, recevez mes remerciements pour le saint conseil que vous m'avez donné dans le temps ! . . .

— Grand Dieu!... serait-il possible!... c'est toi, Bernierîet tu reviens...

— De la Terre-Sainte, mon très-cher oncle. Dieu merci, la famille ne manquera pas d'indulgences.

— Ah! mon ami, elles ne pouvaient arriver plus à propos, car nous sommes au temps de l'abomination et de la désolation. Depuis qu'on a vendu les biens du clergé ! . . . Conçois-tu cela, Bernier ? avoir vendu les biens du clergé! c'est une rage, une frénésie.

— Nous en avons de toutes les façons : des petites, des grandes, des plénières, des archi-plénières... ; ce qui, pour le moment, mon cher oncle, ne nous empêche pas de mourir de faim.

— Allons donc, Thérèse, dépéchez-vous, ma fille; ces pauvres ^ens ont dû tant souffrir! »

Malgré l'abomination de la désolation dont se plaignait le curé, <on garde-manger était toujours bien garni; aussi la table se trouval-elle promptement couverte.

« Apportez de la bière, dit le pasteur, de ma bonne bière que vous savez.

— Non, mon oncle, s'écria Bernier, non, cela est inutile; il ne nous est pas permis de boire des liqueurs fortes.

— C'est donc un vœu que vous avez fait, mes enfants?

— Oui, monsieur, répondit Varhubert avec le plus grand sangfroid, nous avons fait vœu de ne boire que du vin.

— C'est un singulier vœu pour des pèlerins, mes chers fils...

— C'est que nous avons voulu que les biens périssables de ce monde nous rappelassent en toutes circonstances les biens qui sont

promis an juste dans le ciel... Prenez et buvez, a dit Jésus, prenez <ït buvez, ceci est mon sang... Or, ce sang, monsieur le curé, c'était d'excellent vin de lacrvma-christi ; certains auteurs disent du tokai... Il est vrai que saint Augustin nous apprend que ce pouvait bien être du vin de Chypre... Il y a des auteurs qui penchent pour le Champagne, d'autres pour le bourgogne; mais, dans tous les cas, il est certain que ce n'était pas de la bière... Vous comprenez, monsieur le curé... »

Le saint homme ne comprenait pas du tout ; il ne se rappelait pas que saint Augustin eût rien dit de pareil; mais, craignant de passer pour un ignorant, il fit signe en soupirant à Thérèse, qui disparut et rapporta bientôt un panier de douze bouteilles. Les trois pèlerins mangèrent comme des écoliers et burent comme des Anglais, malgré les questions multipliées du pasteur, qui faisait tous

ses efforts pour amener des temps d'arrêt dans ces rapides évolutions machelières.

« Vous disiez donc, mes enfants, que vous apportiez des reliques

précieuses?

— Des reliques impayables, mon oncle. Tenez, voici trois dents du chien qui mordit saint Pierre quand il renonça son maître... »

A ces mots, il fouilla dans sa* poche; mais comme les douze bouteilles étaient vides, et que les amis avaient le cerveau tant soit peu chargé des vapeurs de ce vieux bourgogne, au lieu des dents qu'il annonça, Bernier présenta à son oncle une pipe élégamment culottée.

« Qu'est-ce que cela, mon ami?

— C'est, répondit Bernier en s'apercevant de sa méprise, c'est la pipe de Malchus..., qui perdit une oreille au jardin des Oliviers.

— Malchus... Cet homme-là fumait?

— Comme un Hollandais, mon cher oncle, et il avait de quoi.

— Et n'avez-vous point quelque morceau delà vraie croix?

— Quelque... Dis donc, Varhubert, n'avons-nous pas quelque

morceau de la vraie croix?

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— Certainement ; ta sais que pour éviter la convoitise des gens à qui nous étions obligés de demander l'hospitalité, je pris le parti d'en faire faire un manche au couteau de la sainte Vierge. »

Et il exhiba un mauvais couteau dont il s'était muni à tout événement.

«Voici, dit Albert, un morceau du saint suaire.

— Mais, mon cher frère, je croyais que le saint suaire tout entier était à Besançon?

— Certainement il y est, monsieur le curé; personne n'en doute ; mais le saint suaire est une de ces reliques qui ont le privilège de se trouver en môme temps dans plusieurs lieux différents. »

Il n'y avait rien à répliquer à cela : le curé était dans l'admiration; la vieille Thérèse était tentée de se prosterner devant de si saintes choses. Les amis achevèrent de vider leurs poches-, celui-ci en tira un fragment de la robe de saint Joseph ; celui-là les boutons de la culotte de Chrysostôme, Varhubert la guimpe de la sainte Vierge. Le brave pasteur était dans l'admiration et se béatisait d'autant plus qu'il comprenait moins; aussi les trois écervelés eurent-ils un succès admirable.

— J'espère, mon cher neveu, dit enfin le curé, après un soigneux inventaire, qdfe vous ne metefuserez pas quelqu'une de ces saintes reliques.

— Nous rougirions, mon cher oncle, d'en faire un objet de spéculation , et nous vous les céderons avec d'autant plus de plaisir , au prix coûtant, que c'est à votre intention que nous les avons acquises... pour vingt-cinq louis; c'est un marché d'or... et les indulgences par-dessus le marché... Remarquez, je vous prie, que nous ne vous comptons pas le port. »

Le visage du curé se rembrunissait à chaque parole ; vingt-cinq louis ! dans ces temps de désolation où l'on vendait les biens du clergé !

« Hélas! mes frères, dît-il en soupirant, je ne suis pas riche.

— Raison de plus, mon oncle ; c'est une pacotille que vous pia.

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