JUSTICE POUR TOUS
C'était un événement inouï dans les fastes de la vieille garde qu'un acte d'insubordination pareil à celui dont Romeuf allait avoir à répondre devant le Conseil de guerre. La déposition des chasseurs qui se trouvaient de garde au petit poste de la Manufacture avec le tambour était nécessaire, et ils paraissaient disposés, tout en condamnant la conduite de leur camarade, à accuser le sergent Bonneville d'une vivacité blâmable, d'autant plus qu'elle avait été exercée à l'égard d'un décoré, et qu'il régnait entre les légionnaires et les sous-ofGciers de ce corps d'élite une fraternité qui, sans nuire à la discipline, permettait, sinon la familiarité, du moins une camaraderie que l'Empereur lui-môme ne trouvait pas déplacée. Mais le principe était là, et la sévère hiérarchie du grade devait dicter aux membres de la commission une conduite conforme aux rigoureuses prescriptions du Code militaire.
Romeufcomparut.il conserva ce sang-froid, cette assurance qu'il avait constamment montrés sur les champs de bataille ; ce n'était pas cette audace insolente qu'on remarque quelquefois chez de mauvais soldats qui, jusqu'au dernier instant, semblent braver la justice des hommes. Cétte sécurité ne pouvait s'expliquer non plus par l'ignorance du sort qui lui était réservé : il le connaissait, il savait que le tribunal serait d'autant plus sévère à son égard, que ses titres, son ancienneté dans le corps et son expérience le rendaient moins excusable. Mais le tambour semblait las de la vie. Il n'ignorait pas non plus que, condamné, une dégradation humiliante devait suivre le prononcé du jugement, et il avait dit à ceux de ses
camarades qui avaient obtenu la permission de le visiter à la prison de l'Abbaye pendant le court séjour qu'il y avait fait :
a Ce n'est pas sur cette batterie que j'aurais voulu descendre la garde* mais en vrai tambour de la vieille, en battant sur ma caisse une charge bien articulée. Du moins, voilà ma manière de voir. Mais ce qui est fait est fait. C'est par vos mains que je passerai l'arme à gauche; l'enfoncement définitif me paraîtra moins dur. Vous me dites de parler, de me défendre. A quoi bon? Je n'aurai jamais raison ; d'autant moins que j'ai eu tort. Va donc pour le dernier roulement de l'éternité! Voilà ma manière de voir. »
La déposition du sergent Bonneville, qu'on entendit d'abord, fut telle qu'on l'attendait : il s'attribua les premiers torts dans cette déplorable rixe et pria l'accusé de lui pardonner, non-seulement le mouvement de vivacité auquel il s'était laissé aller, mais encore le ton avec lequel il l'avait interpellé, lui, bon soldat, plein d'honneur, décourage, et décoré.
En parlant ainsi, le malheureux sergent était tellement ému, qu'il semblait que l'accusé c'était lui, et non pas le tambour.
a Cela est très-bien, dit le général Michelin, qui remplissait les fonctions de président; mais le point essentiel, pour nous, consiste à savoir si Romeuf a tenté de vous arracher les insignes de votre grade; répondez oui, ou non.
— Non, mon colonel *; je ne crois pas que M. Romeuf eût cette intention.
* Bien que les colonels des régiments de la garde fussent tous brevetés généraux, cette qualification de colonel était communément employée par les soldats. Au surplus, les régiments de la vieille garde avaient une organisation toute particulière et qui ne ressemblait nullement à celle des autres régiments de l'armée. Ainsi, le corps des officiers supérieurs formait un état-major à part, composé de cette façon : un colonel commandant et un colonel en second , qui tous deux avaient rang de généraux de division; quatre adjudants-généraux, brevetés généraux de brigade ; un major commandant, breveté général de brigade, et qui par le fait était le véritable colonel du régiment ; et deux cbefs de bataillon. Les régiments de la garde ne se composaient que de deux bataillons de quatre compagnies chacun. Nous ne donnons ces détails que parce qu'ils seront nécessaires à l'intelligence de la suite de cet article.
— Cependant, j'ai sous les yeux le rapport de l'officier qui, faisant sa ronde, est entré dans le corps-de-garde au moment où la scène avait lieu. La déclaration du lieutenant Labriche est formelle à cet égard.
— Pardon, mon colonel; mais il peut se faire que le lieutenant nit mal vu.
— Tout cela n'est pas clair, dit un membre du Conseil (le capitaine Dureau), qui s'était toujours montré fort sévère pour les fautes d'insubordination, quelque légères qu'elles fussent. Et d'ailleurs, sergent, njouta-t-il, s'adrcssantà Bonneville, en tâchant d'atténuer le crime du tambour, vous ne faites qu'empirer sa position. »
Le capitaine Dureau n'était point pour Romeuf. « Voyons, à un autre, dit le président; qu'on appelle le caporal Marteau.
— Racontez-nous ce que vous avez vu, lui dit le président.
— Mon président, je n'ai rien vu, attendu que j'étais occupé à chercher la clef du violon, égarée depuis huit ans...
— C'est assez, dit Michelin en haussant les épaules; allez vous asseoir; à un autre. »
Cette fois, ce fut au tour du Balafré. Il arriva dans le prétoire en marchant au pas ordinaire, les pointes basses et le jarret tendu : puis, se mettant à la position du soldat sans armes, la poitrine en avant, le regard fixe et le petit doigt sur la couture de sa culotte:
« Présent! dit-il, et il ne bougea pas plus qu'un terme.
— Balafré, lui dit le président d'un ton de bienveillance, vous étiez de garde le 15 de ce mois, en même temps que le sergent Bonneville et le tambour Romeuf?
— Oui, mon colonel.
— En ce cas, dites-nous ce qui s'est passé au petit poste de la Manufacture, et n'omettez rien.
— Oui, mon colonel. D'abord, ce jour-là la chaleur était des plus étouffantes... Il y avait bien un petit vent coulis...
— Passez ces détails et arrivez au fait.
— Oui, mon colonel. La veille, le sergent-major Raboardin, de la 2e, nous avait prévenus que le lendemain...
— Balafré, passez ces détails, vous dis— je, et racontez-nous la scène qui a eu lieu entre quatre et cinq heures dans le corps-degarde.
— Oui, mon colonel. Deux heures sonnaient à l'horloge de la manifacture, juste au moment où VEmpéreur, qui me tenait toujours par la moustache, me dit : « Pourquoi ris-tu, toi, qu'il dit, quand tu es sous les armes, dit-il, et devant moi surtout, qu'il dit? » Mon Empéreur, lui répons-je...
— Ah! lit le président avec un mouvement d'impatience et en s'adressant aux juges, nous n'obtiendrons rien du Balafré, qui sait mieux agir en présence de l'ennemi que parler devant un Conseil de guerre. Et s'adressant au vieux soldat : Cela sufût, Balafré, vous pouvez vous retirer.
— Oui, mon colonel. »
Et le vétéran, exécutant le demi-tour à droite avec toute la précision exigée par l'école de peloton, regagna sa place avec la même allure qu'auparavant.
Le sergent Bonneville fut rappelé
« Voyons, lui dit Michelin avec bonté, comment se fait-il qu'à la suite de la circonstance qui avait eu lieu, comment se fait-il, veux-je dire, qu'un jour où l'Empereur avait daigné se porter de sa personne vers le petit poste de la Manufacture pour l'inspecter lui-même, un pareil scandale se soit passé dans le corps-de-garde? Il y a là-dessous quelque chose que je ne puis comprendre, car enGn l'Empereur vous a parlé, à vous, chef du poste j quel honneur dut être le vôtre !
— C'est vrai, mon colonel, répondit Bonneville en baissant tristement la tête, et l'Empereur m'a rendu bien malheureux, ajoutat-il à voix basse.
— Que dites-vous donc là, sergent? reprit Michelin, qui l'avail entendu.
— Je dis. mon colonel, que j'eusse mieux aimé recevoir un boulet dans la poitrine. »
Et en disant ces mots, deux grosses larmes s'échappèrent des yeux de Bonneville, qui sembla suffoqué. Personne, excepté ceux qui étaient de garde avec lui, ne comprit le sens de ces paroles; mais elles 6rent un effet terrible surRomeuf, qui, déjà très-impressionné, dit d'une voix sombre :
« C'est moi que j'aurais voulu accaparer le boulet.
— Soyez tranquille, répliqua d'un ton sévère le capitaine Dureau, qui avait tourné vivement la tête du côté de l'accusé, vous ne le traînerez pas le boulet; vous aurez mieux que cela. »
Romeuf, avec un flegme imperturbable, répondit à ces terribles paroles :
« Mon capitaine, c'est aussi ma manière de voir.
— Enfin, et malheureusement, les faits sont patents, poursuivit le président; le rapport du lieutenant Labriche est là. C'est à cette pièce que le tribunal doit s'en rapporter.»
Interrogé une dernière fois, Romeuf, non moins généreux que Bonneville, déclara de nouveau qu'entraîné par une coupable susceptibilité, il avait d'abord blagué (qu'on nous passe le mot) son sergent, qu'ensuite il avait porté une main téméraire sur les insignes de son grade, et qu'enfin un tambour modèle tel que lui, un décoré de Boulogne, préférait la mort à une grâce qui le ferait rougir devant le tambour-maître et ses collègues du bataillon. Il termina en disant :
« Mon colonel, mes baguettes d'honneur frémiraient de honte en manœuvrant sur leur caisse; peut-être même me refuseraient-elles le service. Je resterais donc en affront devant notre major à cause de l'insubordination de ces ustensiles inanimés! Plutôt la mort! Telle est ma manière de voir.
— Mais, encore un coup, dit Michelin impatienté, il y a dans cette affaire quelque chose de mystérieux, et que seul vous pouvez expliquer au Conseil ; voyons, dites-nous toute la vérité.
— Toute la vérité est, mon colonel, qu'il n'y a rien au tout ; si ce n'est que j'avais éprouvé ce jour-là trop de satisfaction : voilà le mystère. »
Plus les membres du Conseil cherchaient à ouvrir une porte de salut au malheureux Romeuf, plus celui-ci semblait aggraver ses torts. Enfin, à l'entendre, il souhaitait d'être fusillé séance tenante.
«Cependant, vous le voyez, dit un juge, nous serions heureux de vous conserver à un corps dont vous devez vous honorer de faire partie.
— Vous êtes bien honnêtes, messieurs, répondit Romeuf avec émotion, en passant sa main sur son front en sueur; je vous remercie de vos prédilections à mon égard ; mais, voyez-vous, je ne puis conserver la vie au prix de l'honneur. L'Empéreur m'avait parlé, j'étais trop heureux, il fallait qu'il m'arrivàt malheur. Ç'a été plus fort que moi. Et sur ce, mon colonel, ajouta-t-il d'un ton de voix moins ferme, je demande pardon à mon régiment, aux chasseurs du 1er bataillon, aux tambours, à mon major et à vous tous qui êtes mes chefs immédiats, du boucan que j'ai causé et du mauvais exem pie que j'ai donné au corps-de-garde. Mais quand mes camarades se souviendront de moi, ils diront : « Romeuf était un vieux lapin! » Maintenant, qu'on me frkasse avec mes baguettes et ma décoration, et qu'on inhume le tout ensemble, si l'ordonnance ne s'y oppose pas; je ne demande qu'à être placé dans cette catégorie : c'est ma manière de voir. »
Les juges, honorables officiers s'il en fut, étaient profondément touchés et incertains. Romeuf avait trouvé, dans le sein même du Conseil, de zélés défenseurs; mais l'inflexible voix de la discipline et le texte de la loi l'emportèrent sur ceux-ci. D'après l'ordre du président, le tambour fut sur-le-champ reconduit à l'Abbaye, et, un quart d'heure après, le greffier lut, en présence d'un détachement du 1er bataillon de chasseurs de la garde, stationné dans la cour de l'hôtel, l'arrêt du Conseil de guerre qui condamnait le tambour Romeuf à la peine de mort, comme accusé et convaincu de
s'être porté à des voies do fait sur un supérieur, étant de service dans une résidence impériale. Le greflier ajouta que ce jugement , sauf cassation ou recours eu grâce, recevrait son eiécutiou dans les quarante-huit heures.