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LES FEUILLES D'OR

vous prendrez un cabriolet bien simple que nous conduirons nousmêmes. »

Cet ordre fat ponctuellement exécuté; et, vers trois heures, l'Empereuret le grand-maréchal parcouraienten cabriolet le quartier Saint-Martin. Bientôt le véhicule s'arrêta à la porte d'un des batteurs d'or les plus en réputation ; on mit pied à terre, et Napoléon, suivi de Duroc, entra dans l'atelier. L'Empereur se fit passer pour un Italien que le désir de connaître toutes les merveilles de notre industrie avait amené à Paris.

«Ce que l'on m'a dit de l'immense étendue que vous pouvez donner à un grain d'or m'a semblé tellement prodigieux, ajouta»t-iI en s'adressant au maître de la maison, que je suis venu tout exprès ici, afin de vous prier de m'expliquer les divers procédés au moyen desquels vous obtenez ce résultat.»

Le batteur dor donna, avec autant de simplicité que de précision, les détails techniques que son interlocuteur lui demandait.

«Mais est-il vrai, demanda Napoléon, que vous puissiez faire que mille feuilles d'or battu, superposées les unes aux autres, ne forment que l'épaisseur d'une feuille de papier ordinaire?

— Rien n'est plus vrai, monsieur, répondit le fabricant.

— Je le crois, puisque vous l'affirmez; cependant le fait me semble tellement extraordinaire, que je voudrais le voir de mes yeux pour en demeurer bien convaincu.»

Le batteur d'or assura qu'il était facile de donner cette satisfaction à l'étranger. En effet, faisant réunir mille feuilles d'or, il les pressa dans les feuillets d'un livret. Napoléon, forcé, lorsque l'opération fut terminée, de convenir que Duroc lui avait dit vrai, jeta un regard de satisfaction sur l'atelier dont sa présence n'avait en rien interrompu les travaux, et dit, comme en se parlant à lui-même et à demi-voix :

« Que de merveilles dans les petites choses 1 » En ce moment, une jeune ouvrière quitta la place qu'elle occupait près d'un établi, pour prendre le livre que lui présentait le

maître, «fin que les feuilles d'or fussent, par elle, remises dans Tordre habituel; mais à peine eut-elle fait quelques pas, que se trouvant face à face avec l'Empereur :

«Ah ! mon Dieu! » fit-elle, en accompagnant cette exclamation d'un mouvement de surprise.

Napoléon, voyant qu'il était reconnu, fit à la jeune fille an signe d'intelligence imperceptible pour l'engager à ne pas trahir son incognito. La gentille ouvrière comprit à merveille; mais son acclamation avait attiré l'attention de tout l'atelier, et il fallait la justifier.

— Qu'avez-vous donc? lui demanda sévèrement le maître.

— Rien, monsieur, répondit-elle; ou plutôt, pardonnez-moi..., c'est que monsieur, que je n'avais pas vu d'abord, ressemble d'une manière tellement frappante à mon frère, mort glorieusement à Marengo, que je n'ai pu retenir un cri de surprise.»

Tandis que la jeune fille donnait cette explication, Duroc s'empressait de distribuer quelques pièces d'or aux ouvriers et ouvrières; puis, il se hata de rejoindre l'Empereur, qui déjà avait regagné le cabriolet.

— Toutes les femmes, dit alors Napoléon au grand-maréchal, possèdent l'esprit du moment à un degré incroyable. N'avez-vous pas été, comme moi, surpris et charmé de la présence d'esprit de cette jeune fille, ainsi que de l'adresse avec laquelle elle a fait prendre le change à son maître, en même temps qu'elle tirait le plus grand parti possible de sa situation... Je veux lui tenir compte de tout cela... Vous vous ferez informer de son adresse, et demain, avant l'heure qui l'appelle à son travail, vous lui ferez porter vingt-cinq louis par Constant. »

Le lendemain, dès six heures du matin, le valet de chambre de l'Empereur arrivait tout essoufflé au sixième étage d'une maison de la rue Saint-Méry, et pénétrait dans une petite mansarde proprette et rangée avec une coquette symétrie. Une jeune fille, qui arrosait des fleurs sur l'unique fenêtre du modeste logement, interrompit cette occupation pour venir au-devant du visiteur.

• LES FEUILLES D'OR. 287 — - C'est à mademoiselle Julie Bélinard, sans doute , que j'ai l'honneur de parler? dit celui-ci.

— Oui, monsieur, c est moi-même, répondit la jeune fille.

— L'Empereur a été charmé, mademoiselle, continua le valet de chambre, de l'esprit d'à-propos dont vous avez fait preuve, hier, à votre atelier. Grâce à vous, il a pu échapper à une de ces petites ovations qu'il évite autant que possible. Je suis chargé par Sa Majesté de vous remettre, à titre de souvenir et de témoignage de satisfaction, ce petit présent.»

En disant ces mots, Constant présentait à la jeune ouvrière une jolie bourse verte, brodée d'abeilles et contenant 500 fr. en napoléons. *

a De l'argent! c'est de l'argent! s'écria Julie; mais je n'ai pas besoin d'argent, monsieur, j'en gagne assez, plus môme qu'il ne m'en faut.

— Eh bien, mademoiselle, ces quelques pièces d'or à l'efGgiede l'Empereur, qui vous les offre, grossiront vos petites économies : ne faut-il donc pas songer à votre dot?....»

A peine ces paroles étaient prononcées, que le visage de la jeune fille, vive, enjouée, rieuse tout à l'heure, se couvrit d'un voile de sombre inquiétude et de tristesse.

«Monsieur, dit-elle, après quelques instants de silence, puisque l'Empereur a bien voulu faire attention à moi, pauvre fille presque abandonnée, cela m'encourage à lui demander une grâce ; mais il faudrait que Sa Majesté daignât m'accorder une audience de quelques minutes; serez-vous assez bon pour me présenter?»

Constant était si loin de s'attendre à cette demande, qu'il demeura d'abord interdit, et ne sachant comment y répondre :

«Mais, mademoiselle, dit-il enfin, ignorez-vous donc qu'une audience de l'Empereur est une chose de la plus haute importance?

— C'est parce que je le sais, répondit sans se troubler la jeune ouvrière, c'est parce que je sais cela, que je songe à profiter d'une circonstance qui ne se présentera jamais. Peut-être aussi anjequel-

que droit à cette faveur, ajouta-t-elle : mon père, brave officier, tué à la bataille de Fleurus , a servi dans le même régiment que l'Empereur, alors qu'il n'était lui-même que lieutenant.»

Le valet de chambre de Napoléon hésita, puis il se décida à emmener la jeune fille, sauf à la faire reconduire, si l'Empereur ne paraissait pas d'humeur à accueillir la demande tant soit peu indiscrète qu'elle le chargeait de lui adresser. Moins d'un quart d'heure après, tous deux arrivèrent aux Tuileries, et, contre toute attente, Napoléon, souriant au récit que Constant lui faisait du résultat de son ambassade, accordait sans difficulté et sur-le-champ l'audience sollicitée.

«Que me voulez-vous, mademoiselle? demandé de son ton séduisant l'Empereur à la jolie ouvrière, dont le corsage trahissait l'émotion ; quel est ce secret qui ne peut avoir que moi pour confident?»

Julie, d'abord interdite, et dont un rouge de pourpre avait coloré les joues, se remit bientôt, et d'une voix assurée :

a Sire, dit-elle, mon père, sans doute on vous l'aura rappelé déjà , était un vieil et brave officier que le feu de l'ennemi a enlevé sur le glorieux champ de bataille de Fleurus ; mon frère unique, mortellement atteint à Marengo auprès de Desaix, n'a pas survécu à ses blessures. . . Ma famille a donc payé sa dette à la patrie !

— Sans doute, mon enfant, et la patrie a un devoir à remplir vis-à-vis de la fille et de la sœur de si braves gens ; c'est à moi désormais qu'il appartient d'acquitter cette dette.

— Ah! Sire, combien cela vous serait facile! d'un mot, Votre Majesté peut assurer pour toujours mon bonheur.

— Parlez , que désirez-vous que je puisse vous accorder? interrompit l'Empereur.

— Henri Bélinard, mon cousin, est de la conscription de cette année , dit la jeune fille en rougissant, mais d'une voix ferme et assurée; Sire, dispensez-le de servir, c'est la seule grâce que je veuille jamais vous demander. »

La physionomie de Napoléon, jusque-là calme et sereine, se

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