LES FEUILLES D'OR. 2S
rembrunit tout à coup. De semblables demandes lui arrivaient de toutes parts, et rien ne pouvait l'affecter plus péniblement; l'esprit militaire lui était trop nécessaire, il avait accompli de trop grandes choses à l'aide de ce formidable levier, pour qu'il lui fût possible de consentir à son affaiblissement. Pour la France , telle qu'il l'avait faite , il en avait la conscience, là était la question de vie ou de mort.
« Mademoiselle , dit-il , de cet accent bref et sévère devant lequel s'abaissèrent tant de prétentions justifiées, tant d'héréditaires orgueils; mademoiselle, quand on a l'honneur de devoir la naissance à un brave officier français, on devrait savoir et se souvenir que la patrie a besoin de tous ses enfants... Et puis, qu'y a-t-il au . fond de tout cela ? quelque subite amourette. . . , et c'est moi , l'Empereur, l'ancien compagnon d'armes de votre père, que vous voulez rendre complice de votre légèreté... de votre faiblesse peut-être! »
Ces paroles sévères, si bien faites pour atterrer celle à qui elles étaient adressées , produisirent un effet tout différent sur la jeune ouvrière du batteur d'or. Se redressant de toute la hauteur de son innocence, elle oublia que l'homme qui l'offensait était le maître du monde, et son courage l'éleva a ce point de sublime exaltation, qu'elle n'hésita pas à répondre à l'outrage par la menace :
« Ah ! Sire , s'écria-t-elle, je sens maintenant qu'il y a une puissance capable de braver la vôtre même, c'est celle que donne le désespoir!... Henri sera soldat, puisque vous êtes inflexible, mais vous me répondrez de lui sur votre tête , et s'il éprouve le sort de mon père et de mon frère : malheur à vous! »
Cette véhémente apostrophe de la jeune fille, ces imprécations inattendues, cette bizarre issue d'un entretien accordé avec tant de bienveillance, toute cette scène rapide parut tellement extraordinaire à Napoléon , qu'il n'en put d'abord croire le témoignage de ses sens ; puis, la colère succédant à l'étonnement, il sonna avec violence , et s'écria :
a Que l'on mette dehors cette folle !... »
Le 10 décembre 1812, au point du joort et par an froid de dixhuit degrés, une misérable chaise de poste traversait les mes de Varsovie. Deux hommes, couverts de pelisses et enveloppés de fourrures, étaient dans cette voiture : l'un d'eux était Caulaincourt , l'autre Napoléon.
« Votre Majesté veut-elle descendre au palais de l'ambassade? demanda timidement le duc de Vicence.
— Non , non !... je veux que ma présence ici soit ignorée; nous descendrons au premier hôtel venu, et vous irez sur- le» champ prévenir de Pradt... , vous me l'amènerez. »
La voiture, arrivée dans la cour de l'hôtel d'Angleterre, s'arrêta ; Caulaincourt s'empressa de mettre pied à terre, et se rendit aussitôt au palais de l'ambassadeur. En môme temps, Napoléon, passant pour un simple ofGcier supérieur de l'armée française, était introduit dans une petite salle basse, sans feu, et dont les volets étaient à demi fermés. Sans songer à donner aucun ordre aux domestiques qui l'avaient introduit, et qui , surpris de sa préoccupation, se retiraient, il se mit à se promener d'un pas agité, mais rendu plus pesant par les doubles bottes fourrées qui le chaussaient.
«Quel désastre! disait-il en se frappant le front... On ne manquera pas de m'accuser d'impéritie, d'imprévoyance..., et cependant je ne puis pas empêcher qu'il gèle. Peut-être dira-t-ou que je suis demeuré trop longtemps à Moscou... Cela est possible; mais il faisait beau ;la saison a devancé l'époque ordinaire... Et d'ailleurs, j'y attendais la paix!... On me reprochera d'avoir abandonné mes soldats; mais je pèse plus sur mon trône qu'à la tète de mon armée... Mon nrmée!... où est-elle?... détruite! ensevelie sous la neige!... Eh ! mon Dieu, je ne commande pas aux éléments! »
Comme il venait de prononcer ces derniers mots d'une voix stri-
LES FEUILLES D'OR. 291 dente, la porte de la petite salle où il se trouvait s'ouvrit brusquement, et livra passage à une femme qui s'avança d'un pas assuré. Une pâleur livide couvrait son visage, mais de ses yeux, creusés par la misère et la souffrance, des éclairs semblaient jaillir à travers les ténèbres qui l'environnaient.
« Qu'est-ce? que me veut-on? s'écria Napoléon.
— Te souviens-tu des feuilles d'or et de ma prière, répondit une voix claire et perçante comme la pointe d'un poignard... Bourreau, qu'as-tu fait de Henri Bélinard? II est mort, n'est-ce pas? Cache-toi dans l'ombre pour ne pas voir son sang qui a rejailli sur toi !
— Qu'on arrête cette furie, s'écria l'Empereur, oubliant l'incognito dont il s'était enveloppé.
— Et qui m'arrêterait? répondit'Ia voix. Ici, je suis ton égale; làhaut, je serai ton juge ! »
En ce moment, un grand retentissement se fit dans l'hôtel. C'était l'ambassadeur français, l'évêque-abbé de Pradt, qui arrivait accompagné du comte Stanislas Potocki, et du ministre des finances. Caulaincourt, entrant pour les annoncer, demeura muet et immobile de surprise, en voyant l'Empereur en proie à une exaltation tellement violente, qu'elle approchait du délire.
a Arrêtez cette femme ! emparez-vous d'elle, criait-il en frappant du talon de sa botte sur le parquet. »
Caulaincourt regarda autour de lui : il ne vit personne. M. de Pradt crut un instant que la raison de l'Empereur avait succombé sous le poids de l'effroyable revers qui venait de le frapper ; mais ii fut presque aussitôt rassuré, quand il entendit le grand homme énumérer toutes les ressources à l'aide desquelles il devait reprendre victorieusement l'offensive.
« Je vais chercher trois cent mille hommes, dit-il d'une voîx assurée. Le succès rendra les Russes audacieux, tant mieux! Je leur livrerai deux ou trois batailles sur l'Oder, et dans six mois
je serai encore sur le Niémen... Je quitte mon arméeà regret, mais il faut surveiller la Prusse et l'Autriche.»
Quelques jours plus tard, en remontant dans la voiture qui allait l'emporter d'une extraordinaire vitesse sur Paris, Napoléon disait avec inquiétude à Caulaincourt :
« Vous êtes bien assuré de n'avoir vu personne dans cette étroite et sombre salle basse où vous êtes venu me trouver?
— J'en suis certain, Sire.
— C'est bien !... Et voilà cependant, ajouta-t-il, une singulière apparition ! »
Puis il rompit sur ce sujet, qui semblait l'agiter péniblement, et dont il ne fut plus question durant le voyage. Mais, dès le lendemain de son arrivée à Paris, il donna ordre à Constant de faire les recherches nécessaires pour savoir ce qu'était devenue la jeune ouvrière du batteur d'or. Au bout de quelques jours, le valet de chambre lui rapporta qu'elle avait quitté Paris depuis plusieurs mois, après avoir vendu son modeste mobilier; c'était là toutec qu'il avait pu découvrir.
Le 15 avril 1813, Napoléon, après cette noble et touchante entrevue où il avait placé sa femme et son fils sous la sauvegarde de l'honneur et de la fidélité de la garde nationale de Paris, quittait les Tuileries pour aller se mettre à la tète de la nouvelle et puissante armée qu'il venait de créer comme par enchantement. Les cris enthousiastes de Vive l'Empereur l'avaient accueilli sur son passage, des cours du Louvre à l'extrémité du faubourg Saint-Martin, lorsqu'au moment où il passait la barrière, un cri sinistre se Gt entendre, apportant à son oreille ces mots qui y retentirent comme un sifflement aigu:
«Feuilles d'or!... Henri!... Malheur! malheur!...»
Le 7 mars 1815, Napoléon marchait sur Grenoble à la tête d'un petit nombre de braves qui l'avaient accompagné à Pile d'Elbe.
LES FEUILLES D'Oïl. 293
Le moment décisif était arrivé : le destin de la France dépendait d'un coup de fusil. Superstitieux comme tant de grands hommes, l'Empereur se rappelait avec satisfaction les présages heureux des jours précédents, lorsque tout à coup une jeune femme arriva en courant jusqu'à la colonne impériale, devant laquelle elle tomba à genoux, en élevant ses mains vers le ciel.
« Encore cette femme! s'écria Napoléon, qui reconnut tout d'abord Julie Bélinard; quelle déplorable fatalité!
— Ah! Sire, par pitié, ne me maudissez pas! s'écria la jeune femme. Pardonnez à une malheureuse dont le désespoir troublait la raison... Oui , Votre Majesté disait vrai : la patrie est une mère qui a besoin de tous ses enfants... C'est ainsi que pense mon Henri, que j'ai retrouvé, et qui, avant une heure, sera près de vous avec tout le régiment dont il fait partie.
« Que dites-vous? s'écria Napoléon, en s'empressant de relever la pauvre femme dont les yeux versaient des larmes de joie.
— La vérité, Sire : le V régiment de ligne vient au-devant de vous avec l'aigle glorieuse et la cocarde nationale... Me pardonnezvous, Sire?
— Oh! de grand cœur, dit Napoléon, qui déjà entendait retentir dans le lointain les cris et les vivats du régiment de Lobédoyère.
Le 18 juin suivant, Henri Bélinard tombait mortellement blessé sar le plateau de Mont-Saint- Jean : et huit jours plus tard, des marioiers tiraient de la Seine, près des Tuileries, le cadavre d'une jeune femme. Un étui, trouvé dans ses vêtements, contenait un écrit portant cette suscription :
A V Empereur Napoléon l A l'intérieur étaient écrits ces seuls mots :
« Sire, je meurs pour ne pas vous maudire.
« Julie Bélinard.»
crsonnc n'ignore quelle fut l'issue de la déplorable campagne de Russie ; nous savons tous comment, dans cette fatale retraite, nos cohortes repassèrent sur un terrain dépouillé, ravagé, à travers des villes incendiées. On sait, en un mot, comment nos soldats, les membres raidis par le froid , se traînèrent sur les pas de Napoléon. Bientôt l'armée ne vit plus devant elle qu'un immense tombeau de glace, et dès lors le désespoir amena le chaos. Empereur, généraux, soldats étaient plongés dans la même misère ; mais toutes ces calamités n'étaient rien encore en comparaison de l'inquiétude de Napoléon, qui n'avait aucune nouvelle de Ncy , l'un de ses plus intrépides lieutenants. Le maréchal s'était égaré, disait-on, avec son corps d'armée ; peut-être même avait-il été fait prisonnier. A cette idée, Napoléon serrait les poings convulsivement, ens'écriant: « Un de mes maréchaux prisonnier des Russes ! un maréchal de l'Empire contraint de rendre son épée à un Miloradowich ou à un Platow !... Ney, le brave des braves, le héros de la Moscowa, promené comme un trophée dans les rues de Saint-Pétersbourg, exposé aux insultes de la canaille ! quelle honte, ou plutôt quel malheur !
— Sire, répliqua avec dignité le comte de Lobau, son aide de camp , si les Russes ont l'épée de Ney, ils ne l'auront que brisée, soyez-en sûr ; ou plutôt ils n'auront que son cadavre 1
— Eh ! qu'importe ! il sera toujours perdu pour nous. »
Et Napoléon s'interrompit pour prêter l'oreille au bruit lointain
LE MANTEAU DE L'EMPEREUR. m
qui semblait loi annoncer l'arrivée du maréchal et de son corps d'armée. Puis , quand il vit son espérance encore une fois trompée, il continua d'interroger son aide de camp, qui se tenait debout de* vant lui, en face d'un feu faiblement alimenté par quelques branches de sapin.
Bientôt accoururent des ofGciers d'état-major, envoyés du quartier-général d'Orcha, pour recueillir des renseignements sur la position réelle du maréchal et de ses soldats. Napoléon les pressa de questions , mais leurs rapports ne firent qu'augmenter son incertitude , ses anxiétés.
« C'en est fait! monsieur le général, s'écrie de nouveau Napoléon en fixant un regard découragé sur l'aide de camp , nous ne devons plus revoir le maréchal.
— Sire , Votre Majesté me permettra de ne pas désespérer aussi promptement de M. le prince de laMoscowa; s'il avait succombé, quelques hommes échappés au désastre nous l'auraient annoncé. L'ennemi, lui-même, aurait bien trouvé le moyen de nous en instruire.
— Mais , général, songez donc que le maréchal a dû rencontrer à Krasnoë les vingt-cinq mille hommes de Miloradowich. Comment aurait-il pu franchir cette barrière de fer et de feu? Oh ! le doute est affreux, et jusqu'au silence même qui règne autour de nous, tout justifie mes appréhensions. »
En ce moment, le prince Eugène vint annoncer que le séjour à Orcha devenait de plus en plus périlleux, et compromettait le sort de l'armée. Les colonnes de Kulusow se rapprochaient : elles menaçaient d'envelopper le quartier-général.
— Abandonnerons-nous donc le prince de la Moscowa? s'écria Napoléon ; non , je ne le puis , je ne le veux pas î
— Mais, Sire, répliqua le vice-roi, que pouvons-nous faire maintenant pour sauver le maréchal? La route pour arriver jusqu'à lai nous est fermée.
— Nous l'ouvrirons comme tu l'as ouverte, toi î Allons , messieurs , tout le monde à cheval ! »
Napoléon , entraîné par un élan généreux et par une héroïque inspiration , quitta brusquement la place qu'il occupait depuis deux heures; et, suivi de son état-major, hélas! bien diminué quant au nombre, se dirigea vers les ruines qui marquaient encore l'enceinte du village d'Orcha. Alors les ténèbres de la nuit avaient remplacé la clarté du jour ; elles étaient encore épaissies par des flocons de neige qui couvraient les hommes et les chevaux. L'Empereur, à la vue des feux immobiles de Kutusow, s'arrêta, et se retournant vers le comte de Narbonne :
« Pourquoi donc Kutusow n'avance-t-il pas? lui demanda-t-il. Ah! j'ai maintenant la preuve que le prince de la Moscowa n'a point succombé, il doit encore occuper Mi loradowich. »
Et un rayon d'espoir vint tout à coup éclairer la figure grave de l'Empereur; son coup d'œil si positif avait jugé la situation :
«Non, messieurs, tout n'est pas perdu, ajouta-t-il. Préparonsnous à passer sur le ventre de Kutusow : nous irons nous-mêmes chercher le maréchal Ney ! »
Ces nobles paroles, ce signal d'une nouvelle bataille ranimèrent l'énergie des cœurs abattus. Il y avait dans l'accent de Napoléon un gage de délivrance pour le prince de la Moscowa et'unc promesse de victoire. Le soldat ne songeait plus à Wilna, que tout à l'heure ses souffrances et ses vœux demandaient avec tant d'impatience, parce qu'il espérait y trouver enfin des approvisionnements et quelques jours de repos : «Allons au secours du maréchal Ney ! s'écriait-on au quartier-général d'Orcha. Les blessés, les malades, demandaient des armes; ils voulaient affronter le canon des Russes.
Mais la neige, en tombant, redouble de violence; l'ouragan ou ette les visages et condense l'obscurité qui ne permet plus à ces braves de diriger leur marche. Il faut donc s'arrêter encore, attendre la fin delà tourmente, et peut-être le jour! Napoléon s'indigne de ces nouveaux obstacles que lui suscitent les éléments conjurés.
LE MANTEAU DE L'EMPEREUR. 297 Mais il doit céder; il ne peut tenter l'impossible, etNey est encore abandonné à son courage et à l'héroïsme de la poignée de braves qu'il a ralliés autour de lui.
On ranime la flamme des feux presque éteints ; les faisceaux se reforment, et les soldats silencieux, le regard fixé sur la terre , s'abandonnent à leurs sombres préoccupations. Quelquefois ils relèvent la tête pour chercher des yeux la place où est l'Empereur ; et alors ils ont encore foi en son étoile, à la fortune de la France.
Tout à coup le bruit des pas d'un cheval se fait entendre : un lancier polonais traverse Orcha, et vient annoncer à Napoléon l'arrivée du maréchal Ney et de sa petite troupe.
a Ah ! s'écrie l'Empereur avec l'accent d'une vive satisfaction ; j'ai deux cents millions dans mes caves des Tuileries ; je les aurais donnés de bon cœur pour sauver le prince de la Moscowa ! »
Cependant, et malgré lui, il conservait encore des doutes; il n'osait adopter sans réserve le récit du lancier polonais. Mais des officiers attachés à l'état-major du maréchal viennent bientôt confirmer la nouvelle. Alors Napoléon remonte à cheval ; mais à peine a-t-il fait quelques pas que les tambours retentissent. C'est le prince de la Moscowa qui vient lui-même au-devant de l'Empereur. Le maréchal met aussitôt pied à terre : Napoléon l'embrasse avec effusion, en lui disant :
a Allons, mon cher maréchal, la fortune ne nous en veut pas encore trop, puisque vous nous êtes rendu.»
Après quelques mots échangés entre eux, ils se rendirent dans les cantonnements du prince Eugène, où arrivaient successivement les troupes échappées à Miloradowich. Quand celles-ci aperçurent l'Empereur, elles le saluèrent de leurs acclamations , et leurs cris, répétés sur toute la ligne française, apprirent à l 'avant-garde russe que Napoléon avait encore une armée.
L'Empereur ne voulut pas s'éloigner avant d'avoir fait les honneurs du quartier-général aux intrépides compagnons d'armes du maréchal. Il veillait lui même à la distribution des secours si neecs-
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saires a ces braves qui avaient disputé si longtemps leur existence à la faim, au froid et à la mitraille de l'ennemi. Il faisait placer les blessés sur les voitures, leur adressait des éloges et des consolations; quelques-uns d'eux expirèrent devant lui ; mais avant de fermer les yeux pour toujours, tous criaient : Vive l'Empereur !
Quand il se fut acquitté de cette tâche à la fois noble et douloureuse ; quand il eut rempli ce devoir de général et d'empereur envers les soldats de Ney, Napoléon reprit le chemin de son* bivouac; mais au moment où il saluait le brave colonel du 84* de ligne, Jean Pegot, de Saint-Gaudens, un vieux soldat, dont la capote était en lambeaux, se précipita au-devant de lui, tenant à la main le fragment d'un drapeau russe et le présenta à Napoléon :
«Que veux-tu, mon brave? lui demanda l'Empereur.
— Sire, vous offrir ce que mes mains engourdies ont pu conserver de cet étendard. Les Cosaques n'avaient voulu m'en laisser que ces lambeaux ; veuillez le prendre, mon Empereur, car je crains bien de ne pouvoir le conserver plus longtemps.
— Bien! mon ami, très-bien! je te remercie. »
Napoléon prit le lambeau de soie que lui présentait le soldat, et le regarda avec attention.
«Oui, c'était un drapeau russe, dit-il en l'examinant; j'y vois encore le chiffre qui le fait reconnaître. Il vaut autant pour moi que s'il était entier. As-tu la croix ?
— Oui, Sire, vous me l'avez donnée à Wagram.
— Eh bien ! je te donnerai autre chose.
— Merci, mon Empereur ; je n'ai plus besoin de rien ; car j'ai là une terrible entaille qui ne me rend pas ma tète très-solide sur mes épaules. »
En disant cela, le vieux soldat détournait une bande de chiffons serrée autour de son cou, et qui cachait une plaie profonde. L'Empereur y porta les yeux et dit :
— Moi, je veux que tu vives! et tu vivras. Allons! il faut aller te faire soigner à l'ambulance ; je l'exige : on va t'y conduire.
— Mais, mon Empereur, il y en a qui sont encore plus mal hypothéqués que moi. Mes jambes font encore assez bien leur service, et moi, je ne veux pas abandonner mon régiment, je veux suivre mon drapeau; si je reste en route, c est différent, tant pis.»
Napoléon n'insista plus:
— Eh bien! soit! reprit-il, puisque tu es si entêté, reste donc avec ton régiment, mauvaise tête, je ne t'oublierai pas.
— Mauvaise tête est le mot, dit encore le soldat, en portant la main à son bonnet ; puis il 6t quelques pas pour s'éloigner, mais se ravisant aussitôt :
— A propos! mon Empereur, je vous ai dit que je n'avais besoin de rien : foi de Marc Chaussard, je suis un menteur. Si vous pouviez me faire donner quelque vieille capote pour remplacer l'ancienne, qui ne figure plus que pour mémoire sur mes épaules, je vous en serais infiniment obligé. Je ne vous demande que cela, mon Empereur.»
Napoléon ne put s'empêcher de sourire : «Une capote ! je t'en ferai donner une. Tu n'as pas le temps d'attendre, n'est-ce pas?
— Pas trop, Sire, c'est la pure vérité. »
Napoléon portait alors, par-dessus sa polonaise à fourrures, un manteau bleu, que Constant, son premier valet de chambre, avait prudemment jeté sur ses épaules au moment où la neige avait commencé à tomber. Par un mouvement rapide, il se débarrassa de ce manteau, et le faisant rouler aux pieds du soldat :
«Tiens! lui dit-il, cela vaudra bien une capote. Prends! c'est pour toi.»
Le soldat étonné, confondu, regardait alternativement le manteau et l'Empereur. Il se préparait à adresser de nouvelles observations, lorsque Napoléon lui ferma la bouche, en lui disant d'un
ton sévère :
« Prends! te dis-je, je le veux !
— Alors, je ne dis plus rien ; merci , mon Empereur. »
Et Napoléon s'éloigna, tandis que Marc Chaussard, soulevant le manteau de l'Empereur d'une main affaiblie, priait un de ses camarades de l'aider à le placer sur ses épaules.
«Il a ma foi raison, le petit Caporal, dit le grenadier, cela vaut mieux qu'une capote de soldat. En voilà un fameux Empereur, qui se déshabille pour pomponner un de ses soldats! C'est peut— être mal à moi d'avoir accepté; mais, chut! le général a commandé, et le grenadier doit obéir au commandement, les yeux fermés. »
Et Marc Chaussard rejoignit le peloton de soldats qui représentaient le 84* de ligne. Il ne se souvenait plus de sa blessure, et, malgré les instances des chirurgiens, de son colonel lui-même, il ne voulut jamais abandonner le régiment.
L'armée française continuait sa retraite en livrant chaque jour des combats partiels, où elle soutenait dignement l'honneur de ses aigles. Les Russes avaient d'avance marqué notre tombeau an milieu des neiges; leur poursuite devenait de jour en jour plus vive, plus acharnée, et la route que suivaient les débris de nos régiments était jonchée de cadavres. Dans ce grand désordre, dans cette confusion, conséquence inévitable d'un horrible désastre, plusieurs corps obéissaient cependant aux lois de la discipline ; ils avaient conservé leurs cadres, et marchaient comme s'ils eussent été au grand complet. L'un d'eux, le 84e, se distinguait par sa constance héroïque. Dans ses rangs clair- semés, un soldat se faisait remarquer par son manteau bleu, dont le luxe tranchait avec le misérable accoutrement de ses camarades : il était toujours le premier au feu, quoiqu'il ne portât qu'un sabre. Ses doigts raidis par le froid ne pouvaient plus manier un fusil ; mais il encourageait ses compagnons; il les animait par ses porolcs, dirigeait la fusillade, et plus d'un officier russe, qu'il signala aux balles fronçaises, tomba victime de l'expérience du vieux soldat. Quanta lui, aucune balle ne vint l'atteindre; il paraissait invulnérable ou plutôt croyait l'être soos le manteau de son Empereur.
Mais il ne le gardait pas toujours ce manteau protecteur. Quand
if voyait an de ses camarades près de succomber, il allait à lui, et se dépouillait de son manteau pour l'en couvrir, pour réchauffer ses membres glacés. Il avait dit et déclaré d'une manière positive que le manteau de Napoléon appartenait au 84°; ce soldat désintéressé, c'était toujours Marc Chaussard.
Jusqu'au passage de la Bérézina, les choses allèrent assez bien pour lui. Il traversa cette rivière sous la mitraille de l'amiral Tchischakow et du comte Polslen, et se dirigea, avec une trentaine de soldats échappés à cette dernière catastrophe, sur Wilna. Hais alors l'indiscipline et le désordre achevèrentla désorganisation de presque tous les corps. Chez bon nombre de soldats la générosité fut remplacée par l'égoïsme. Souvent même la propriété ne fut pas respectée même par les Allemands qui faisaient partie des contingents de la confédération du Rhin. Le soldat isolé, qui avait la bonne fortune de quelques pommes de terre ou d'un vêtement passable, échappait difficilement à l'avidité de ces terribles maraudeurs qui dévalisaient indistinctement Français, Russes ou Polonais. Malheur au fantassin qui se trouvait trop éloigné des colonnes ! il était impitoyablement dépouillé , et quelquefois aussi payait de sa vie sa résistance à des attaques aussi déplorables.
Or, il arriva souvent à Marc Chaussard d'être retardé dans sa marche par des accidents imprévus, car le besoin de repos le forçait à s'arrêter. Alors, il était exposé à de fâcheuses rencontres, loin de ses Bdèles du 84e qui échangeaient incessamment des balles avec les Cosaques. Son manteau faillit plus d'une fois lui devenir funeste ; il faisait bien des jaloux et tentait l'avidité des ofGciers qui étaient presque nus pour la plupart. Mais Marc Chaussard était doué d'une singulière croyance: il avait foi dans l'inviolabilité du manteau de l'Empereur, et croyait fermement que qui que ce fût ne pouvait porter sur ce manteau une main sacrilège.
Un jour, entre autres , il fut rencontré par trois cuirassiers saxons, qui, démontés, suivaient la même route que lui. A la vue de ce vêtement splendidc, de cette agrafe d'argent qui le retenait
sur les épaules du vieux grenadier, ces hommes se disposaient à le lui arracher ; déjà leurs mains l'ont saisi :
« Arrêtez, malheureux! s'écrie en allemand Marc Chaussard; ne touchez pas à ce manteau, il a appartenu a l'Empereur ! »
Ces mots , prononcés avec une singulière énergie, suffirent pour imposer aux soldats saxons. Il leur sembla qu'ils commettraient un crime en cherchant à dépouiller de ce vêtement le grenadier blessé. Ces hommes rougirent de leur pensée, et s'offrirent même pour protéger Marc Chaussard qui, du reste, avait bien besoin de leur aide, car sa blessure s'était rouverte; et c'était appuyé sur les bras des trois cuirassiers saxons, qu'il était enfin arrivé à Wilna.
Alors le 8V , ou ce qui restait de ce régiment , n'était plus dans cette vieille capitale de la Lithuanie. La division du général Loison, composée de troupes fraîches, l'occupait. Dès lors, Marc Chaussard crut qu'il pouvait, sans manquer à son devoir, s'arrêter dans un des hôpitaux militaires de la ville. Il se souvint du conseil que Napoléon lui avait donné, et ce souvenir Ht taire les scrupules du blessé. D'ailleurs, il lui eût été impossible d'aller plus loin : les fatigues d'une longue marche, les privations de tout genre qu'il avait endurées, avaient empiré son état; à peine pouvait-il se soutenir. Le vieux soldat vint demander asile dans l'un des hôpitaux de Wilna , et le chirurgien en chef, prévenu en sa faveur par l'histoire bien connue du manteau, s'empressa de lui prodiguer les secours de Son art.
Mais il n'était plus temps ; Marc Chaussard reconnut bientôt qu'il lui fallait se résigner à quitter à la fois la vie et son manteau : le sacrifice de l'une lui coûtait beaucoup moins que le sacrifice de l'autre. Il avait gardé celui-ci avec lui, malgré l'usage reçu; et les règlements avaient été forcés de transiger avec la volonté inébranlable du blessé, qui menaçait d'en appeler à l'Empereur lui-même de l'injure dont son manteau était menacé. Marc Chaussard, mourant à trois cents lieues de son pays, se consolait en regardant avec amour le gage d'estime qu'il avait reçu de son Empereur.
Cependant, une pensée de haute prévoyance le préoccupait vivement; à qui laissera— t-il ce manteau? A qui léguera-t-il ce trésor? Encore, si le 84e était là, il choisirait le plus brave du régiment, le colonel peut-être, pour son légataire ! Et puis il connaissait les terribles chances de la guerre, et les risques que pouvait courir le legs qu'il voulait faire, s'il ne le conGait pas à un dépositaire Gdèle, scrupuleux exécuteur de ses dispositions testamentaires. Il lui fallait aussi les consigner dans un écrit pour qu'elles fussent exécutées. Or, Marc Chaussard ne savait pas écrire, et force lui fut de recourir à l'obligeance d'un secrétaire. Telles étaient les idées qu'il roulait dans sa tête, lorsqu'un soir il appela auprès de lui l'aide-major qui lui avait constamment témoigné de l'intérêt.
a Mon major , lui demanda-t-il , en ai-je pour deux jours ? »
Le chirurgien hocha la tête et ne répondit pas. Marc Chaussard comprit ce silence.
« C'est bon , fit-il , suffit. Maintenant, mon major, voulez-vous me rendre un dernier service?
— Volontiers , de quoi s'agit-il ?
— Ecrire sous ma dictée quelques lignes.
— Tu veux écrire à ta femme?
— Non, mon major; je n'ai jamais voulu me marier, j'ai fait comme ma sœur : je suis resté garçon.
— A ta mère, peut-être? demanda le praticien.
— Encore moins, attendu que je ne l'ai jamais connue.
— A qui donc alors? à ton père, à ton frère, à un de tes parents enfin?
— Pas précisément, mon major, mais à la 3° compagnie du 2e bataillon du 84e régiment de ligne, dont j'ai eu l'honneur de faire partie, car je vois bien que je ne puis plus figurer sur le contrôle de l'effectif.
— Eh bien ! soit. »
Et l'aide-major alla chercher une plume, un encrier et une feuille de papier blanc.
— Voyons, dit-il, en se mettant en mesure d'écouter le moribond, je vais écrire.»
Et Marc Chaussard dicta les dispositions suivantes:
A mes amis les grenadiers de la 3e compagnie, etc.
« Mes chers camarades ,
« Je reste à Wilna, et pour longtemps Impossible à votre an-
« cien d'aller plus loin, llem, je vous lègue, et donne en toute pro- « priété, un superbe et magnifique manteau bleu, première qua- « lité..., lequel manteau est tout ce que je possède... C'est notre a Empereur qui me l'a donné à Orcha.M. Aussandon, aide-major a de l'hôpital , ici présent, est chargé de vous le remettre. »
« Un moment! mon brave, dit l'aide-raajor, en interrompant le testateur; que veux-tu que la compagnie de ton régiment fasse de ce manteau?
— Attendez donc, mon major, je n'ai point 6ni.»
« Item. J'entends et je prétends qu'au reçu -du susdit manteau, a le tailleur du régiment le coupe en portions égales suivant l'effectif « de la compagnie , de manière que chaque homme puisse avoir un « souvenir de son Empereur..., et aussi de Marc Chaussard. »
« Cette relique-là en vaudra bien une autre, dit le chirurgien, en écrivant les derniers mots de cette épître testamentaire.»
Marc Chaussard savait à peu près formuler son nom; il le dessina plutôt qu'il ne l'écrivit au bas de la lettre, opération dans laquelle il fut puissamment aidé par l'aide-major.
«A présent, dit le moribond, il faut que je m'acquitte envers vous. Voici ma croix, ma croix de Wagram ! Gardez-la, c'est pour vous, mon major; elle vous portera bonheur.»
M. Aussandon reçut la croix; et, pressant la main déjà glacée da grenadier, lui dit d'une voix attendrie î
« Sois tranquille, mon brave, le manteau et la lettre iront à leur adresse. »
Deux heures après cette scène qui l'avait tant ému, lorsque le chirurgien revint visiter son malade, celui-ci avait cessé de souffrir : ses traits n'offraient aucune trace des dernières convulsions de la mort; sa physionomie avait conservé une douce sérénité; mais ses mains serraient encore contre sa poitrine le manteau de l'Empereur, qui ne l'avait pas quitté un seul instant.
Le 2 mat 1813, Napoléon, visitant le champ de bataille de Lutzen, s'arrêta quelque temps au village deKaya, qui avait été le théâtre d'une lutte acharnée. Il demanda à quel régiment appartenaient les soldats qui avaient payé de leur vie la conquête des batteries russes et prussiennes; il y avait là cent cinquante grenadiers couchés près des canons ennemis qu'ils semblaient garder.
C'était la 3* compagnie du 2e bataillon du 84e régiment de ligne ; chacun des ofûciers et des soldats qui la composaient portait sur sa poitrine un petit morceau de dtyp bleu : chacun d'eux était légataire de Marc Chaussard, car le testament de Wilna avait été fidèlement exécuté.
a mois de juillet 1813, l'Autriche s'étant déclarée contre nous, les négociations du congrès de Prague furent brusquement ^ rompues, et l'armistice de Dresde dénoncé
^ le 10 août suivant. La bataille de Dresde, livrée les 27 et 28 du même mois, ne fut que la conséquence de ces événements.
Cette bataille est certainement une de celles où le génie de Napoléon brilla du plus vif éclat (nous la raconterons un jour); elle devait avoir les immenses résultats qu'il s'en était promis ; mais la fortune, qui commençait à nous abandonner, en décida autrement. En même temps que Vandamme, en Bohême, se voyait contraint de poser les armes à Kulm pour s'être aventuré imprudemment dans la profonde vallée de Tœplitz, Mgcdonald se faisait battre à Gross- Beern par Bernadotte. Le maréchal Ney, envoyé de ce côté pour rétablir les affaires, n'ayant pas été plus heureux à Dennewitz et à Buterborg, ces désastres avaient détruit toutes les espérances de paix que l'Empereur avait fondées sur sa récente victoire.
Après avoir appris le détail de ces pertes, Napoléon dit froidement à ceux qui étaient présents dans son cabinet :
« Que voulez-vous, messieurs, je ne puis pas être partout!... Mais ce que je ne puis concevoir, c'est que Vandamme se soit laissé entraîner en Bohême. A une armée qui fuit, il faut faire un pont d'or ou opposer une barrière d'acier ; or, Vandamme ne pouvait être cette barrière. »
Puis »' adressant au major général :
« Aurions-nous donc écrit quelque chose qui ait pu lui inspirer cette fatale pensée?... Berthier, allez chercher vos minutes, et vous, Fain, voyez les miennes; vérifions tout ce que nous avons écrit. »
Le major général apporta son livre d'ordre; le secrétaire du cabinet représenta ses minutes, on relut toutes les lettres, et l'on n'y trouva rien qui pût autoriser le malheureux général à quitter sa position de Pcterswald, dans laquelle l'Empereur lui avait recommandé de se tenir cot, selon l'expression textuelle employée dans la dépêche.
a Eh bien ! dit l'Empereur au duc de Bassano, voilà la guerre. »
Puis, devenu tout à coup pensif, il fixa de nouveau les yeux sur sa carte, et mesurant machinalement les distances avec un compas, on l'entendit répéter tout haut ces vers qui lui revenaient à la mémoire :
J'ai servi, commandé, vaincu quarante années! Du monde entre mes mains j'ai vu les destinées, Et j'ai toujours connu qu'en chaque événement Le destin des combats dépendait d'un moment.
a Ah! Talma disait bien cela! ajouta-t-il en paraissant se livrer à d'autres pensées. Pauvre Talma, il y a longtemps que nous nous connaissons. C'est un honnête homme; mais il aime mieux être à Paris qu'à Dresde!... Il a parbleu raison; cela se conçoit, mais moi! Allons! il faut changer mes plans, et cette fois, faisons en sorte de me multiplier.»
En effet, dès le soir même, il indiqua aux principaux officiers de son état-major, Leipzick, comme devant être désormais le point de réunion de tous les corps de l'armée ; puis, le 3 septembre, il quitta Dresde.
A partir de ce jour commença une série de marches et de contre-marches, remarquables autant par la vivacité des manœuvres exécutées par l'Empereur, que par la patience avec laquelle il poursuivait un dénoûment qui devait nous être bien funeste.
Dans ce trajet de Dresde à Lcipzick, trajet qui dura six semaines, il fit plus d'une fois la triste observation qu'une fatale disposition nu découragement dominait les esprits ; les signes de mécontentement n'étaient que trop visibles à ses yeux clairvoyants.
a II semble, dit-il un jour à cette occasion, qu'une lime sourde cherche à rompre tous les liens de confiance et de dévouement qui si longtemps ont rendu l'armée et moi forts l'un par l'autre, et l'un par l'autre invincibles. »
Enfin, le 15 octobre 1813 il arriva à Lcipzick, déjà occupée par les troupes du maréchal Marmontet du duc de Castiglione.
Mais, pour l'intelligence de ce qui va suivre, je crois devoir donner brièvement la description topographique de cette ville de Saxe qui, sans être d'une grande étendue, est cependant devenue importante à cause des événements dont elle fut le théâtre à cette époque.
Lcipzick est renfermée dans une enceinte irrégulière, de forme presque triangulaire, qui consiste en une vieille chemise de maçonnerie ; elle est protégée par un fossé sans contrescarpe et presque comblé par le temps. Autour de ce fossé règne un large boulevard planté de deux rangées d'arbres. Quatre portes servent de communications à la ville avec ses boulevards : au nord se trouve la porte appelée Halle ; c'est la route de Lindenau par le pont de l'Elster.
Au midi est celle de Grimma, qui est en même temps le nom du faubourg le plus considérable de la ville ; à l'ouest est la porte Saint- Pierre, et à l'est, du côté de Lindenau, . les faubourgs de Randstad, qui conduisent à Leutzen par un long défilé renfermé entre les marais de l'Elster et de la Pleisse. Ce faubourg n'a pour débouché que le pont qui est à l'extrémité du boulevard, du côté de la porte de Halle, et pour issue que la rue longue et étroite qui mène à la barrière de Machranstadt. Nos soldats appelèrent cette sortie barrière de la Massacrade, à cause de l'horrible boucherie dont ce lieu fut témoin quelques jours plus tard ; ce fut par là, en effet, que l'armée française tenta d'opérer sa retraite.
Murât, instruit de l'arrivée de l'Empereur, s'empressa de se rendre auprès de lui pour lui donner des détails sur les divers combats qui avaient eu lieu auparavant, et pour lui rendre compte en même temps de la position qu'il avait fait prendre à l'armée pour couvrir Leipzick. Napoléon, voulant s'assurer par lui-même des dispositions prises par son beau-frère, remonta à cheval et se dirigea du côté des campements. Il arriva bientôt au pied d'un coteau qui domine une immense plaine, et sur lequel est une maison isolée appelée la Bergerie de Meusdorff. Après avoir jeté de ce point un premier coup d'oeil sur l'ensemble de nos positions, il voulut les parcourir en détail, et redescendit dans la vallée, où la tête des premières colonnes autrichiennes commençait déjà à se montrer. En avançant un peu, les vedettes des deux armées ne furent plus éloignées les unes des autres que de quelques portées de fusil tout au plus.
De nouveaux régiments étaient arrivés de France ; pour la première fois ils allaient paraître en ligne sous les yeux de l'Empereur. Parmi eux se trouvait le régiment de cuirassiers commandé par d'Avranges, un des plus jeunes colonels de l'armée, et que Napoléon connaissait particulièrement. Ces régiments n'avaient point encore inauguré leurs aigles, et l'Empereur ordonna qu'on procédât sur-le-champ à cette solennité.
Aussitôt les troupes se rangèrent sur les trois côtés d'un grand carré; l'état-major occupa le quatrième. Napoléon s'avance au milieu de l'enceinte; tous les officiers des régiments se groupent devant lui. Le prince de Neufchâtel, exerçant alors la charge de vice-connétable, met pied à terre ; les officiers de son état-major ont tiré les aigles des étuis qui les renfermaient ; les bannières dont elles sont ornées déploient leurs couleurs, tous les tambours battent aux champs ; Berthier, chargé de ce noble faisceau, vient se placer au centre des officiers, en face de l'Empereur qui, tenant d'une main les rênes de son cheval et de l'autre montrant les drapeaux, s'écrie d'une voix vibrante :
a Soldats! que ces aigles soient désormais votre point de ralliement! Jurez-moi de mourir plutôt que de les abandonner!... Me jurez-vous de préférer la mort au déshonneur de nos armes?...
— Oui! oui! Vive l'Empereur ! » s'écrièrent les officiers et les soldats sur lesquels ces paroles semblent produire un effet magique.
Alors Napoléon, élevant la voix et désignant de son bras étendu les Autrichiens, reprend avec plus d'énergie que la première fois : a Soldats! voilà l'ennemi! Souiïrirez-vous jamais un affront?...
— Non, non, jamais! Vive l'Empereur! répètent encore tous les officiers en brandissant leurs épées.
— Alors je confie ces aigles à votre courage et à votre honneur. » A ces mots, chaque régiment reçoit un drapeau des mains de son
colonel, et toutes les troupes, transportées d'enthousiasme, se séparent et défilent en poussant des vivat que les échos portent jusqu'aux Autrichiens.
Lorsque le régiment des cuirassiers commandé par d'Avranges vint à passer devant Napoléon, et quand le colonel lui eut adressé le salut d'usage, l'Empereur se découvrit en disant à voix basse :
« Encore un de mes braves colonels! »
Il continua son inspection. Arrivé au village de Wacbau, occupé par le duc de Bellune, il lui donna de vive voix quelques instructions, puis il revint à la Bergerie de Meusdorff, où il fit une halte. Les fourgons de la cantine n'étant pas encore arrivés, Napoléon dut se contenter pour souper de quelques noix sèches; elles étaient le seul mets qu'on pût se procurer, tant l'habitation était pauvre. Le duc de Bassano ajouta à ce frugal repas une tablette de chocolat; mais, en revanche, l'Empereur s'étendit sur un monceau de foin et prit avec délices quelques heures de repos.
Dans la nuit du 15 au 16, il apprit que l'ennemi débouchait par toutes les routes qui aboutissent à Leipzick; il fit de suite toutes ses dispositions. Le lendemain, à neuf heures du matin, la fusillade qui se fil entendre au sud de Leipzick annonça que Schwartzemberg avait engagé la bataille dans cette direction. Le canon répondit
LE SAMIE DE PAIN D'Él>ICES. 311
bientôt, de tous les points de l'horizon, aux décharges d'artillerie qui tonnaient du côté de Wachau : à midi l'engagement devint général.
Napoléon était descendu de la Bergerie de Meusdorff, et s'était dirigé en toute hâte sur ce point; mais avant d'y arriver, il aperçoit sur la droite des colonnes autrichiennes qui se sont avancées en bon ordre par Mackelberg. L'attaque semble si furieuse de ce côté, elle est accompagnée de cris si terribles, que tout le monde en est frappé. L'Empereur s'arrête, et, ne connaissant au juste ni les desseins ni le nombre des ennemis, fait avancer les grenadiers de la vieille garde, qui ne sont qu'à peu de distance derrière lui; il leur fait former le carré, et, sûr qu'aucune puissance humaine ne pourra ni vaincre ni dépasser cet obstacle, il s'élance dans la plaine; il arrive au moment où notre grosse cavalerie se distinguait par des charges irrésistibles, suivant son expression, et tandis que Macdonald faisait d'héroïques efforts pour enlever la redoute de Gross-Possana, défendue par une artillerie formidable.
Napoléon juge, à la première vue, que de la prise de cette redoute dépend peut-être le succès de la journée ; il s'y porte de toute la vitesse de son cheval, et vient se placer sous le feu de l'ennemi.
a Quel est ce régiment? demande-t-il avec vivacité au général Charpentier, près duquel il s'est arrêté pour lui désigner du doigt un régiment d'infanterie qui restait en position au pied de la hauteur.
« Sire, c'est le 22e léger.
— Ce n'est pas possible, général ; je connais le 22e léger : il ne resterait pas là, l'arme au bras, à se faire mitrailler; finissons-en ! » t sur un signe ce régiment s'élance..., la redoute est emportée.
L'Empereur songe alors à porter le coup décisif en perçant le centre de l'ennemi pour le mieux culbuter. La cavalerie de Latour- Maubourg, de Ke lier nia nn et de Poniatowski se jette aussitôt à droite et à gauche pour le déborder; tout ce qu'elle rencontre est écrasé, tué ou mis en fuite.
Cependant la nuit approche, et l'extrême fatigue des combat-
tants ne permet plus de songer à de nouvelles entreprises. A six heures, la canonnade cesse entièrement, et les feux des bivouacs des deux armées en présence se rallument peu à peu dans les mêmes positions où ils s'étaient éteints le matin. Les tentes de l'Empereur ont été dressées en avant de la Bergerie de Meusdorif, autour de laquelle la vieille garde vient s'établir. Napoléon passe la soirée à recueillir les rapports de la journée.
Tout le monde, généraux et soldats, avait fait son devoir. La cavalerie s'était surtout distinguée. Malheureusement Latour-Maubourg avait eu la cuisse emportée par un boulet.
Pendant l'opération que subissait, avec un courage stoîque, le général sur le champ de bataille même, son domestique se livrait à un désespoir qu'il manifestait par des cris et des pleurs.
« Ah çà! veux-tu te taire, lui disait Latour-Maubourg, que ces clameurs impatientaient; de quoi te plains-tu? Tu es gros et gras, il ne te manque rien.
— Ah! général, c'est votre jambe. Quel malheur pour moi!
— Mais au contraire, nigaud, reprit celui-ci, croyant ainsi consoler le fidèle serviteur, c'est fort heureux pour toi, parce que tu n'auras plus désormais qu'une botte à cirer au lieu de deux. »
A ce combat de Wachau, Poniatowski gagna son bâton de maréchal. Cédant à je ne sais quel pressentiment, Napoléon, comme s'il n'eût pas eu de temps à perdre pour acquitter sa dette envers le Polonais, lui envoya le soir même les insignes de maréchal de l'Empire.
Parmi les colonels qui se sont rendus dignes des faveurs de l'Empereur, Berlhier cite avec orgueil le jeune d'Avranges, qui est son neveu.
« Ah! oui..., d'Avranges! répète Napoléon d'un air pensif; on ne saurait être bon Gis sans être brave soldat* Celui-là a foi en sa mère et en son Empereur ; il ira loin si la fortune ne le trahit pas. Je pense à votre parent, Berlhier, et d'Avranges ne sera pas oublié;
mais il ne faut pas aller trop vite avec les jeunes gens, de crainte de les gâter. »
A cet instant, l'aide de camp de service entra dans la tente impériale pour annoncer l'arrivée du général autrichien Merfeldt , qui avait été fait prisonnier le matin dès le commencement de l'action. Napoléon avait donné l'ordre qu'on le lui amenât.
« Attendez un moment, répondit-il à son aide de camp. Lui avez-vous rendu son épée?
— Sire, on ignorait que Votre Majesté voulût...
— Qu'on remette au général son épée; vous l'introduirez ensuite. » Puis, se tournant vers Berthier, il ajouta : « Merfeldt est une ancienne connaissance, vous devez vous le rappeler. C'est lui qui est venu à Léoben solliciter l'armistice; c'est avec lui que j'ai négocié à Campo-Formio. Vous souvenez-vous de la nuit d'Austerlitz? Ce fut encore lui qui me fit passer le billet écrit au crayon pour obtenir les premières paroles de paix auxquelles le salut de l'empereur d'Autriche et celui d'Alexandre étaient attachés. N'est-ce pas une singulière destinée que la sienne? Elle me le ramène au moment où j'aUrais moi-même besoin d'armistice et de paroles de paix, »
Aussitôt que le général autrichien fut introduit, l'Empereur lui adressa des paroles consolantes sur son malheur, l'invita à partager avec lui et les officiers de son état-major le modeste repas qu'on avait préparé dans la tente voisine, en lui disant avec bienveillance :
« Je vous préviens, général, que vous allez faire un mauvais sooper; mais ensuite, pour vous en dédommager, je vous renverrai sur parole; seulement, vous voudrez bien vous charger de porter à votre maître l'Empereur d'Autriche de nouvelles offres de conciliation. »
Après un repas qui ne dura pas dix minutes, Napoléon quitta la table.
«Notre querelle devient bien sérieuse, n'est-ce pas, général? dit-il à M. de Merfeldt. Vous voyez comme on m'attaque et comme
TOUS II. *o
je me défends. Est-ce que votre cabinet ne prévoit pas les suites d'on tel acharnement!... S'il est sage, s'il est bien conseillé, il peut encore tout arrêter; il le peut dès ce soir , mais demain peut-être il ne le pourra plus, car qui peut prévoir les événements de demain?... »
Comme le général autrichien ne répondait rien, après un moment de silence, Napoléon ajouta, en mettant dans son débit plus de vivacité :
« Notre alliance est rompue, c'est vrai ! mais entre votre maître et moi n'en existe— t-il pas une autre?... et celle-là n'est-elle pas indissoluble?... Eh bien! c'est elle que j'invoque. Je veux avoir toute conGance dans les sentiments de mon beau-père. C'est à lai que je n'ai cessé d'en appeler depuis le commencement de tout ceci. Allez donc le trouver, et répétez-lui ce que je lui ai déjà fait dire par Bubna, il y a quatre mois, lorsque j'étais à Dresde. Je ne saurais trop vous le répéter, général, on se trompe étrangement sur mon compte. Je ne demande pas mieux que de me reposer à l'ombre de la paix et de rôver le bonheur de la France après avoir rêvé sa gloire... Et cependant votre politique sacrifie à (a peur qu'elle a de moi, non-seulement les affections les plus naturelles, mais encore ses plus chers intérêts. Vous craignez jusqu'au sommeil du lion ; vous croyez ne pouvoir être tranquilles qu'après lui avoir arraché les griffes et coupé la crinière... Eh bien! quand vous l'aurez réduit à ce triste état, quelles en seront les suites? Les avezvous prévues?... Tourmentés par le désir ardent de recouvrer d'un seul coup tout ce que vous avez perdu par vingt ans de malheurs, vous n'avez que cette idée, et vous ne remarquez pas que depuis vingt ans tout a changé autour de vous, que vos intérêts ont changé de même, et que, désormais pour l'Autriche, gagner aux dépens de la France, c'est perdre. Vous y réfléchirez, général ; ce n'est pas trop de l'Autriche, de la France et même de la Prusse pour arrêter sur la Vistulc le débordement d'un peuple à demi nomade, essentiellement conquérant, et dont l'immense empire s'étend depuis nous
jusqu'à la Chine..., la Russie» cnGn, dont l'ambition vous aurait dévorés déjà si je n'avais eu le soin de la tenir muselée.
« Au surplus, je dois finir par faire des sacriGces, je le sais; je suis prôt; et pour gage de l'armistice à conclure dans les vingtquatre heures, j'offre d'évacuer sur-le-champ l'Allemagne, et de me retirer derrière le Rhin. Adieu donc, général, ajouta Napoléon en congédiant M. de Merfeldt; lorsque de ma part vous parlerez de paix aux deux empereurs, je ne doute pas que la voix qui frappera leurs oreilles ne soit pour eux bien éloquente en souvenirs; voilà pourquoi je m'attends à vous revoir. »
Le général autrichien fut aussitôt reconduit par son ordre aux avant-postes, et ce fut dans le moment où ses amis déploraient sa captivité qu'ils le virent reparaître au milieu d'eux, honore d'une mission qu'un vainqueur eût ambitionnée... Mais M. de Merfeldt ne devait pas revenir.
La journée du lendemain n'ayant pas été troublée par un seul coup de canon , ce calme absolu sembla de bon augure à Napoléon , qui ne doutait pas que la mission de M. de Merfeldt n'eût trouvé un bon résultat. Il s'abusait.
Presque toute sa vie il se fit illusion sur les sentiments de ces rois qui l'avaient tant flatté dans sa prospérité. Il oubliait qu'à leurs yeux , lui , Empereur de fortune, n'était qu'un intrus, fils de la Révolution et représentant de cette France contre laquelle , depuis vingt ans, ces mêmes rois conspiraient. L'occasion était trop belle pour se venger à la fois d'une nation qu'ils n'avaient pu empêcher de s'affranchir, et de l'homme qui les avait vus tous à ses pieds, après les avoir tous vaincus.
En retardant leur attaque d'un jour, les alliés n'avaient eu d'autre intention que de donner le temps à Bernadotte de se rallier à Benigsen et à Collorédo, dont les corps d'armée réunis formaient
120,000 hommes. Ce que Napoléon ne sut pns deviner, ses généraux en chef le devinèrent, et, après s'être longtemps consultés, ils furent d'avis d'appeler Berthier et Daru à un conseil qu'ils tinrent à ce sujet.
On discuta longtemps , et en résumé les avis se trouvèrent tous d'accord sur ce point : c'était que l'Empereur ne devait pas livrer bataille avec des forces aussi faibles que les siennes , comparées à celles de ses ennemis. Il nous restait à peine 600 pièces de canon , et les alliés en avaient 1,200. Napoléon ne pouvait mettre en ligne que 160,000 hommes au plus, tandis qu'on pouvait lui en opposer 350,000. Tout ce que notre armée avait conservé de bonnes troupes, de vieux soldats, était à Dresde, ou renfermé dans les places de Dantzick, de Magdebourg et de Hambourg. Il fut convenu qu'après la conférence, Berthier et Daru iraient trouver l'Empereur pour déposer à ses pieds de respectueuses mais justes remontrances. Ces messieurs avaient sans doute oublié qu'on n'était plus au temps de Louis XV et des Parlements.
En les voyant entrer dans sa tente, où il était seul, Napoléon remarqua tout d'abord l'agitation de Daru ; mais l'air solennel du major-général le frappa davantage, et, s' asseyant devant sa table, il leur demanda d'un ton froid ce qu'ils lui voulaient. Berthier prit la parole le premier et lui représenta, dans les termes les plus doux et en employant d'excessifs ménagements, le désavantage qu'il y aurait à livrer bataille dans un pareil moment. Il lui exprima une vérité que l'Empereur avait sentie avant lui, à savoir, que les généraux étaient eux-mêmes si découragés qu'ils ne pouvaient ranimer le courage de leurs soldats.
« Et cependant, ajouta le major-général , Votre Majesté sait jusqu'où vont leur amour et leur dévouement à son auguste personne. Tous sont prêts à sacrifier leurs biens, leur vie pour elle; mais si ces sacrifices ne peuvent servir à rien, si Votre Majesté, en s'exposant elle-même comme elle fait chaque jour, avec une témérité qui... »
Ici un regard foudroyant de Napoléon arrêta court l'orateur. Toutefois il se remit et termina son .tableau en balbutiant et en rappelant quelles seraient les terribles suites d'une bataille perdue, qui ouvrirait aux ennemis la route de Paris.
Enhardi par le silence de l'Empereur, qui avait écouté Berthier avec une morne attention , Daru prit la parole à son tour. Il démontra que les munitions seraient insuffisantes pour peu que Faction se prolongeât plus d'un jour ; que l'armée n'avait pas d'ambulances, qu'aucun hôpital n'avait pu être formé sur les derrières de l'armée.
« Ces précautions , Sire, dit Daru en terminant, ont toujours rendu les soldats de Votre Majesté invincibles, parce que, lorsque le soldat sait que des secours, des soins et un lit l'attendent s'il est blessé ou malade, il va au feu avec plus d'assurance. Votre Majesté sait encore que, dans cet état de choses , il n'y a de la faute de personne; l'administration a constamment fait son devoir.»
Lorsque l'intendant-général de l'armée eut fini de parler, Napoléon , qui jusqu'alors n'avait pas dit un mot, regarda tour à tour Daru et Berthier avec une expression extraordinaire ; puis il leur dit avec une tranquillité feinte , mais pleine d'ironie :
«Messieurs, tandis que vous y êtes, avez-vous encore quelque chose à dire? Parlez, je vous écoute. Par ma foi, le moment est bien choisi ! »
Et ses bras, qu'il avait croisés sur sa poitrine, empêchaient qu'on ne vît ses doigts crispés froisser les revers de son habit. Daru et Berthier ayant témoigné par une légère inclinaison de tête qu'ils n'avaient plus rien a dire :
« Eh bien ! c'est à mon tour, n'est-ce pas , messieurs?» s'écriat-il en se dressant de toute sa hauteur.
Puis, fixant des yeux de feu sur l'intendant de l'armée, il lui dit avec ce calme qui était toujours chez lui précurseur de l'orage :
« Comte Daru, vous êtes un homme de plume et non d'épée, en un mot, vous êtes l'intendant de l'armée, et par cela môme inha-
bile à jagcr une pareille affaire. Je ne vous veux aucun mal du zèle inconsidéré qui vous a dicté les paroles que je viens d'entendre; cependant, croyez-moi, vous eussiez mieux fait de vous abstenir. »
Puis se retournant vivement vers Berthier, et le toisant de la tète aux pieds , il dit , en affectant encore plus de calme, quoique son visage fût devenu affreusement pâle :
« Quant h vous, monsieur le major-général, j'ignorais qu'entre nous deux les rôles pussent changer ; mais je sais maintenant que, de même que la fortune, il y a des hommes qui changent du jour au lendemain. Je sais qu'il en est ici quelques-uns qui préféreraient les douceurs d'une vie oisive aux nobles fatigues des camps... d
Puis faisant deux pas vers le major-général, qu'il regarda fixement :
« Il en est, vous dis-je, qui aimeraient mieux chasser dans leurs terres principes que de travailler avec moi à la conservation intégrale du territoire, au maintien de l'honneur national ; n'est-ce pas, prince de Neufchâtel? Et ceux-là, je les connais, vous dis-je encore une fois. Ce sont des hommes que j'ai tirés de la poussière pour les combler d'honneurs et de richesses; des hommes qui me doivent tout, excepté de la reconnaissance. Mais ceux-là ne sont pas mes soldats ! Mes soldats n'ont point changé et ne changeront jamais. Messieurs, avec l'aide de Dieu et de cela ( l'Empereur avait frappé vivement du plat de sa main gauche sur le fourreau de son épée), je saurai bien réduire des princes qui, parce que je les ai trop ménagés, ont conjuré ma perte. Mais malheur aux traîtres ou aux ingrats! »
Au geste sublime que Napoléon avait fait , à ses paroles dites avec feu, Berthier et Daru avaient éprouvé comme un sentiment de terreur, bien qu'à coup sûr ils ne pussent prendre pour eux ces mots si durs de l'Empereur, et que lui-même ne songeât point à les leur appliquer.
« Au surplus , vous le savez depuis longtemps, reprit-il bientôt, toujours en s'adressant à Berthier, votre opinion n'est jamais cn-
LE SABRE DE PAIN DEPICES. 319 trée pour rien dans mes déterminations; vous pouviez donc tous épargner la peine de parler comme vous venez de le faire tout à l'heure ; et quant à ceux qui vous ont envoyé vers moi, s'écriat-il avec un éclat de voix, dites-leur qu'ils n'ont qu'à obéir! »
Enfin, se calmant peu à peu, il s'assit, et après s'être essuyé le front avec son mouchoir, il ajouta froidement ;
o Messieurs, vous avez ma réponse. »
Et d'un signe il les congédia.
II est à remarquer que , lorsque Napoléon avait quelque mauvaise humeur, ou lorsqu'il croyait avoir à se plaindre de quelqu'un , son mécontentement passait comme un orage, parce qu'il l'exhalait aussitôt en paroles dures quelquefois, et en apostrophes toujours vives. Le premier moment de sa colère était comme un coup de massue sous lequel il était difficile de ne pas succomber ; ce u'était qu'à l'aide de beaucoup de sang-froid, de franchise et d'impassibilité qu'on pouvait espérer d'en atténuer l'effet. Mais une fois calmé, non-seulement l'Empereur ne pensait plus à la scène qu'il avait faite, mais môme il ne voulait pas que ceux qui l'avaient provoquée en conservassent le moindre souvenir.
Puis, comme au fond du cœur il était essentiellement bienveillant, comme il avait une extrême sensibilité et (qu'on me pardonne l'expression ) , comme il était bon homme, il lui arrivait toujours de regretter d'avoir poussé les choses un peu trop loin , comme il le disait encore, et il faisait en quelque sorte des avances pour qu'on ne lui gardât pas rancune. L'expression de sa figure s'épanouissait, il devenait enjoué , indulgent ; ses paroles, son regard , son sourire, ses gestes même , avaient un charme auquel il était impossible de résister : on peut dire que l'Empereur avait une physionomie , des manières , un langage pour chacune des émotions qui l'agitaient. Il est vrai que nous ne pourrons jamais convaincre certaines gensde cette vérité, que Napoléon était hommeet homme comme un autre, avec cette différence, toutefois, qu'il valait par le cœur infiniment mieux que la plupart des autres hommes,
de même qu'il leur était éminemment supérieur par l'intelligence. Il le prouva plus que jamais le soir même du jour où il avait lavé la tête à Daru et à Berthier ; il employa toute la nuit du 16 au 17 à faire avec eux ses dispositions pour le lendemain, comme s'il ne se fût rien passé d'extraordinaire entre lui, l'intendant et le majorgénéral de l'armée.
Le 17 au matin le temps était pluvieux et sombre. La Tenue du jour n'avait pas interrompu le calme qui régnait dans le camp. Tandis que les caissons se remplissaient, que les ambulances s'improvisaient, que le soldat disposait ses armes, et que de tous côtés on se préparait au combat, l'Empereur passa la journée dans sa tente et arrêta le nouvel ordre de bataille dans lequel il voulait recevoir l'ennemi. Il retint à dîner Daru et Berthier, comme pour effacer jusqu'au souvenir de la mercuriale de la veille. La nuit arriva ainsi sans qu'on eût aucune nouvelle de M. de Merfeldt.
a Poniatowski pourrait bien avoir raison » , dit plusieurs fois Napoléon en regardant à sa montre.
Pour comprendre ces paroles, il faut savoir que l'Empereur avait fait part au prince Poniatowski de son espoir dans la mission de M. de Merfeldt, vis-à-vis d'Alexandre surtout, et que le Polonais, dans sa franchise toute militaire, lui avait répondu :
o N'y comptez pas, Sire. L'empereur de Russie vous jouera. »
L'événement prouva que le prince avait deviné juste.
Cependant la pluie continuait de tomber'à torrents sur les bivouacs. Un profond silence régna autour des tentes du quartier-général jusqu'au moment où le lever de là lune permit enfin à l'Empereur de monter à cheval et de se porter dans la direction de Lcipzick. Il était une heure du matin. Chemin faisant, un moulin à tabac qui se trouve en arrière du Probstheyda, sur une éminence appelée le Thonberg, lui parut être un emplacement favorable pour son état-major. Eo
LE SABRE DE PAIN ÏVÉPICES 321 effet, après avoir tout visité, il revint à huit heures du matin a ce même moulin de Thonberg. A peine eut-il mis pied à terre que le canon de Schwartzenberg se Gt entendre.
a Ah ! ah ! dit-il en écoutant, il paraît que les autres ne perdent pas de temps! N'est-ce pas aujourd'hui le 18 juin? Eh bien! il y a précisément treize ans, à pareille heure, que j'assistais, dans la cathédrale de Milan, au Te Deum chanté en commémoration de la victoire de Marengo. Messieurs, c'est un glorieux anniversaire que celui-là ! faisons en sorte de nous le rappeler ! »
Et il remonta à cheval aussitôt.
Du moment où l'ennemi avait abordé nos lignes, la bataille était devenue terrible : on s'était heurté avec furie; mais, quels que fussent leurs cflbrs, les assaillants avaient trouvé partout une résistance invincible. Pendant sept heures que dura ce combat de géants, on vit 120,000 Français repousser victorieusement 330,000 ennemis. Pendant sept heures, 450,000 hommes se battirent sur une surface de moins de trois lieues carrées, et, par des miracles de valeur et d'audace, les Français repoussaient les attaques sans cesse renaissantes d'une masse trois fois plus forte qu'eux.
Malheureusement, ce que le nombre n'avait pu contre la valeur, la trahison devait le faire. Tout le monde sait l'immense désastre qu'entraînèrent la défection des Saxons, et cette rupture du pont de Leipzick qui coupa la retraite à Tarrière-garde de notre armée. Nous ne nous arrêterons donc pas sur ces faits, qui sont l'une des pages les plus douloureuses de notre histoire , et nous passerons enGn à l'épisode qui doit seul nous occuper, mais pour l'intelligence duquel ces détails étaient indispensables.
Le 24 octobre, l'Empereur était arrivé de bonne heure à Freybourg, où son logement avait été préparé dans la maison du pasteur protestant. Il s'enferma avec Bcrthier, et, avant de prendre la moindre nourriture, il s'occupa des affaires de la France, dicta le décret de convocation du Corps législatif, distribua de l'avancement, des dotations, des honneurs.
Le major-général lui mit ensuite sous les yeux le rapport plus détaillé de nos pertes. Berthier lui-même avait à regretter celle de son neveu, le jeune d'Avranges, ce colonel d'un nouveau régiment de cuirassiers auquel Napoléon avait fait don d'une aigle quelques jours auparavant. Ce brave officier était mort en combattant près du prince Poniatowski, pour protéger sa retraite dans le faubourg de Leipzick.
A ce nom de d'Avranges, prononcé par Berthier avec une émotion bien naturelle, Napoléon avait éprouvé comme un tressaillement ; puis il avait regardé le prince de Neufchâtel avec une expression extraordinaire, en lui disant d'un ton bref :
« Et après, monsieur le major-général, quelles pertes ai-je encore à déplorer?
— Sire, le général de division Delmas, qui est tombé sous le fende l'artillerie saxonne, et avec lui Vial, Rochambeau...
— Assez ! assez ! » fit Napoléon en couvrant son visage de ses deux mains; puis il répéta tout bas : « Bessières, Du roc, Kirgener, Bruyère, Vial, Rochambeau, Delmas, Poniatowski!... Ah! oui, Poniatowski, voilà quel devait être le vrai roi de Pologne! et aujourd'hui il est mort! tous sont morts! tous!... Ah! c'est affreux ! quand donc cela finira-t-il ! n'est-ce pas déjà assez de sang versé? Encore, si ce n 'était qu'à moi qu'ils en veulent! » Et après un silence il ajouta : o Vous disiez donc que parmi mes braves colonels, d'Avranges...
— Sire, les Prussiens l'ont massacré. Les dernières paroles de mon neveu ont été un remerciement à Votre Majesté de toutes les bontés qu'elle a eues pour lui, et son dernier soupir a été pour sa patrie, pour sa mère. Sire, elle est ma sœur, et lui... »
A ces mots, Berthier se tut et se couvrit les yeux.
Tandis qu'il parlait, un léger tremblement avait agité les mains de l'Empereur, ses lèvres avaient pâli, et chez lui c'était là le signe d'une émotion profonde. Il s'était penché sur la table devant laquelle il était assis, il avait allongé le bras pour chercher la main de Berthier, et il la lui avait serrée à deux reprises, mais sans prononcer une parole.
Cependant le prince de Neufchatel avait continué ainsi :
« Sire, entre antres particularités relatives à la mort de mon
neveu, il en est une qu'on ne saurait expliquer, car, bien qu'elle
m'ait été attestée, j'ai peine à y croire...
— Qu'est-ce donc?... demanda Napoléon.
— Sire, une chose inimaginable, une puérilité : on a trouvé sur lai, entre sa veste et sa cuirasse... Et cependant d'Avranges n'était pas fou...
— Mais qu'est-ce donc? répéta l'Empereur avec la plus vive impatience. ,
— Sire, on a trouvé un petit sabre de pain d'épices, de ceux qu'on donne aux enfants, mais tellement durci par le temps, que d'abord on ne savait pas ce que ce pouvait être. Toutefois, le soin avec lequel il était enveloppé dans un papier de soie et roulé dans le brevet d'officier de la Légion-d'Honneur dont Votre Majesté daigna honorer mon neveu l'année dernière, a donné à penser qu'il tenait beaucoup à cet objet.
— Gela est étrange! avait dit Napoléon à voix basse en regardant fixement devant lui, mais avec distraction et comme une personne qui regarde sans voir.
— Il est présumable qu'il lui aura été donné, lorsqu'il était enfant, par une femme, sa cousine peut-être. Il avait pour elle beaucoup d'attachement.
— Vous vous trompez, Berthier, avait interrompu l'Empereur en passant légèrement sa main sur son front. Oui, ma foi!... Puis il était redevenu pensif.
— Quoi qu'il en soit, ajouta Berthier, ce fait est vraiment bizarre.»
A peine le prince de Neufchâtel eut-il prononcé ce mot, qu'il fut effrayé de l'effet qu'il avait produit. L'Empereur se leva brusquement, et, marchant droit à lui, lui serra le bras avec une violence presque convulsive, et fut quelques secondes sans pouvoir parler. Enfin il sourit, mais ce sourire avait tant d'amertume, que Berthier craignit de l'avoir offensé, surtout lorsqu'il entendit ces parolês :
a Vous vous trompez encore ; ce n'est pas bizarre, c'est sublime ! D'Avranges a été de parole, il a tenu son serment. Maintenant, monsieur le major-général, avez-vous autre chose à médire?
— Non, Sire.
— En ce cas, c'est bien. Occupez-vous sur-le-champ de faire ordonner les gratifications que j'ai accordées. Allez, Berthicr, je désire être seul. »
Et Napoléon posa ses deux coudes sur la table et sa tète dans ses mains, et il se mit à réfléchir. Le major-général le quitta en cherchant vainement quel rapport pouvait exister entre Napoléon, son malheureux neveu et un petit sabre de pain d'épices.
Voici l'explication de cette énigme.
Au temps où la place Vendôme portait le nom de place des Piques , et où les pierres du monument élevé a Louis XIV étaient encore éparses ça et là sur les pavés encadrés d'herbe verte et touffue, en 1794, un homme, vétu d'un uniforme d'officier d'artillerie , dont la propreté minutieuse faisait encore ressortir la vétusté , se promenait circulai renient sur cette place à peu près déserte, l'air pensif et les mains croisées sur le dos. Cet homme paraissait avoir vingt-cinq ans au plus; il était de petite taille, maigre et svelte. Ses longs cheveux noirs, coupés en oreille de chien, selon la mode de l'époque, qui descendaient jusque sur ses épaules, donnaient à sa physionomie naturellement pâle, mais animée par des yeux d'une vivacité extrême, un caractère indéfinissable d'originalité. Cet officier s'arrêtait de temps à autre pour contempler, d'un air mélancolique , cette place veuve de l'espèce de trophée qui naguère encore l'embellissait. Puis il fixait ses regards sur le piédestal de la statue absente , et les élevait ensuite jusqu'au ciel , comme un homme qui bâtit, en imagination, un temple, un arc, une colonne...
L'officier était plongé dans cette espèce d'extase, lorsqu'un jeune enfant s'élança de la porte d'un des hôtels voisins , et s'approcha de lai à ('improviste en lui demandant avec une hardiesse toute martiale :
« N'est-ce pas, citoyen, que vous êtes général?
— Non, mon petit ami.
— Ah !.. . vous n'êtes pas général ! vous n'êtes donc pas dans l'artillerie?
— Pardonnez-moi , j'ai l'honneur d'appartenir à cette arme ; mais je ne suis encore que commandant... C'est bien peu de chose, n'est-ce pas? ajouta-t-il avec simplicité.
— Commandant! commandant! répéta l'enfant, en ayant l'air de réfléchir; puis, relevant la tête et ouvrant de grands yeux : C'est égal, reprit-il en grossissant sa voix, je voudrais être commandant, moi !... J'ai entendu dire à mes oncles que c'était déjà joli. Je voyais bien à votre uniforme que vous étiez dans l'artillerie, quoique Job ne voulût pas le croire ; mais il ne cherche qu'à me taquiner.
— Et quel est donc ce M. Job, qui ose vous contrarier?
— C'est le jockey de maman. Nous étions tous les deux sur le balcon , occupés à vous regarder, là-haut, voyez-vous, où il y a écrit en rouge, à côté de la grande fenêtre : Vivre libre, ou mourir,.. H y a au moins une heure que vous vous promenez autour de ces pierres , n'est-ce pas ? »
A cette brusque demande le militaire rougit. « Il est vrai que depuis longtemps j'attends ici quelqu'un, répondit-il en souriant.
— Alors , puisque votre ami ne vient pas , reprit le petit bonhomme en jetant autour de lui des regards curieux , je puis vous adresser une question sans crainte de vous ennuyer.
— Faites-moi toutes les questions que vous voudrez, se hâta de répondre le militaire , qui , bien qu'il ne connût pas cet enfant, se sentait pris déjà d'un intérêt tout particulier pour lui, je serai enchanté d'y répondre si je le puis.
m SOUVENIRS INTIMES.
— Eh bien ! dites-moi tout de suite si vous roc recevriez dans votre régiment? Je suis grand , je sais très-bien lire, j'écris passablement en fin , et j'apprends la géographie. Mon précepteur m'a assuré que...
— Oh ! oh ! mon jeune camarade , interrompit l'officier , on ne prend pas les soldats à la taille, vous pouvez en juger par moi , mais à l'âge et au patriotisme. Quel âge avez-vous?
— J'aurai bientôt huit ans , citoyen 1 regardez-moi bien. »
Et le petit bonhomme prit la position du soldat sans armes , les talons rapprochés , les coudes au corps ; et se tenant droit, la tète haute , le regard fixe , il ne perdait pas, dans cette posture , une ligne de sa taille élancée et gracieuse. Le commandant le regarda un moment avec tendresse ; un soupire vint de nouveau errer sur ses lèvres minces et colorées.
« Mon petit ami , reprit-il , vous êtes encore beaucoup trop jeune. Il faut avoir, à défaut de la taille exigée par l'oidonnance, la force de supporter les fatigues de la guerre.
— Mais il y a des fifres et des tambours qui ne sont pas plus grands qu emoi. Si Job était là, il vous le dirait ; hier encore nous en avons vu passer sur le boulevard des Dr oits-de-f 'Homme \ à la téte d'un régiment et devant la musique : on disait même qu'ils allaient se battre à l'armée de Sambre-et-Meuse.
— C'est possible , mais ce n'est pas là une raison, fit l'officier en hochant la tête. Il ne s'agit ici que de la force, et il faut avoir celle de manier une épée ; car, voyez-vous, mon jeune ami , en présence des ennemis de la patrie , le cœur et le courage ne suffisent pas.
— Oh ! si ce n'est que cela , je manie très-bien une épée ; demandez plutôt à mes oncles, qui sont militaires comme vous , si je ne sais pas tenir même leur grand sabre d'une seule main : vous allez voir.»
Et montant avec la rapidité d'un chat sur la borne près de laquelle ils causaient tous deux , le petit bonhomme , s'appuyaot
d'une main sur l'épaule du commandant et de l'autre saisissant la poiguée de son épée, allait la tirer de son fourreau.
A ce geste inattendu, Napoléon fit un mouvement brusque, et retenant la main de l'espiègle, il lui dit d'un ton sérieux, et le regard très-animé :
a Un moment ! personne ne touche à cela que moi ! il est de ces choses avec lesquelles un enfant ne doit jamais badiner : descendez à l'instant, monsieur !
— C'était seulement pour vous montrer, bégaya l'enfant d'un air contrit ; êtes-vous fûché contre moi , citoyen ? »
En disant ces mots , il enlaça doucement de ses deux bras le cou du commandant, et, le front appuyé contre la joue du militaire , sur laquelle celui-ci sentait couler une larme brûlante, il répétait d'une voix que le repentir rendait encore plus touchante.
« Pardonnez-moi , citoyen , je ne le ferai plus jamais. »
Ému au dernier point de l'émotion môme de l'enfant , l'officier l'embrassa plusieurs fois :
« Non , non, lui dit-il en le posant à terre; mais je ne pouvais vous permettre l'expérience que vous vouliez tenter. Pour vous prouver que je ne vous en veux pas , et pour satisfaire votre ardeur belliqueuse, je vous offre un beau sabre de pain d'épices : l'acceptezvous? Peut-être un jour vous en donnerai-je un d'une autre espèce ; mais c'est à condition que vous ne pleurerez plus, parce que vous me feriez du chagrin , à moi aussi.
— Ah ! je veux bien , s'écria le petit bonhomme en sautant de joie et en battant des mains ; mais c'est qu'il n'y a pas de marchande de pain d'épices sur cette vilaine place , ajouta— t— il en essuyant ses yeux.
— * Nous en trouverons à quelques pas d'ici , dans \c jardin des Capuctnes , si vous voulez me faire l'amitié d'y venir avec moi... Cependant , interrompit-il après un moment de réflexion, ne craignez-vous pas qu'on ne soit inquiet de votre absence ?.. . Au surplus, je vous ramènerai à cet endroit.
— Bah î on me laisse aller seul sur la terrasse des Feuillants; cependant, pour ne pas faire gronder Job par maman, il faut le prévenir que je vais avec vous et que nous ne serons pas longtemps absents.
— C'est plus convenable.
— Job! cria l'enfant en faisant un signe au jockey qui était reste en sentinelle sur le balcon de l'hôtel, je vais au jardin des Capucines avec le commandant, acheter un beau sabre ; si maman me demande , tu lui diras que je reviendrai bientôt. »
Le jockey s'était empressé d'accourir vers son jeune maître en voyant l'officier disposé à l'emmener; mais le petit bonhomme, ayant deviné les scrupules de Job, reprit d'un ton d'humeur et en frappant du pied avec pétulance :
« Puisque je vais revenir tout de suite. Et se rapprochant encore davantage du commandant qui le tenait par la main , il ajouta avec une sorte d'orgueil et de fierté dans le regard : Je le savais bien , moi, que le citoyen était dans l'artillerie! mais tu ne veux jamais me croire. »
Le militaire et son jeune compagnon eurent bientôt rencontré ce qu'ils cherchaient. Ce fut l'enfant qui lui montra du doigt une vieille femme assise devant une petite boutique de gâteaux. Luimême choisit un sabre de pain d epices , le plus beau qu'il put trouver, après les avoir tous examinés et comparés les uns aux autres.
«Combien?» demanda le commandant à la marchande, en fouillant dans la poche de son uniforme.
« Ceux-là, deux sous, citoyen ; les autres ne coûtent qu'un sou la pièce. »
Le commandant présenta à la marchande un assignat de cinq livres. C'était pour le moment sa seule fortune. « Tenez , rendez-moi, lui dit-il. »
A cette vue, la vieille femme fit un peu la grimace : «Hélas! mon cher citoyen, dit-elle d'un ton piteux , cet assi-
f.e sabre de pain d'épi ce.
Irop. Rr.*4Ri> rr tP,
gnat ne vaut plus, au jour d aujourd'hui, que quinze sous de bon urgent.
— Je le sais, répondit sèchement le militaire.
— J'aimerais mieux, si cela vous était égal, que vous me donnassiez deux sous en numéraire, car je n'aurais pas assez pour vous rendre.
— Je n'ai point de numéraire sur moi, répliqua le commandant avec un léger sourire de honte , mais gardez tout.
— Ah ! Jésus , bon Dieu ! pour qui me prenez-vous? fit la bonne femme en reculant d'un pas ; j'aime mieux vous faire crédit : vous m'avez l'air d'un ci-devant. La patrie n'est pas en danger, comme la semaine passée ; vous me devrez deux sous, en numéraire, ajoutât—elle en appuyant sur le dernier mot. »
Le militaire se trouvait dans un effroyable embarras, lorsqu'au môme instant il se sentit toucher doucement sur l'épaule. Croyant que c'était le petit bonhomme , il ne tourna pas môme la tète ; mais celui-ci, une fois possesseur du sabre de pain d'épices , avait profité
rejoindre Job, qui commençait à se repentir de ne l'avoir pas suivi.
« A ce que je vois, le commandant Bonaparte aime le pain d'épices et en fait provision!... dit le nouveau venu d'une voix grave et sonore.
— Ah! c'est vous, Talma... Parbleu, mon cher, vous arrivez bien à propos! Donnez pour moi, je vous prie, deux sous à cette bonne femme, qui n'a pas grande confiance, à ce que je crois, dans la monnaie de la république. »
L'artiste tira de sa poche une pièce de douze sous, et, cette fois, la marchande se trouva assez riche pour rendre les dix sous qui revenaient sur la pièce.
« Je vous ai attendu plus d'une heure sur la place Vendôme, mon cher Talma, dit ensuite Napoléon d'un ton de reproche amical, car nous supposons qu'on a deviné que c'était lui. Je serais parti depuis longtem«p9 si un charmant petit garçon... Eh ! mais..., par où est-
TOMB II. m
il donc passé, l'espiègle? fit-il en jetant autour de lui des regards inquiets.
— Ne vous en tourmentez pas, je l'ai vu se diriger en courant et en agitant un sabre de pain d'épices qu'il tenait à la main, vers
; l'hôtel que ses parents occupent place Vendôme. Je le connais... ^ Hais, pardonnez-moi, mon cher Bonaparte, si je vous ai fait attendre
si longtemps, interrompit Talma en lui serrant une main dans les
«iennes, je ne fais que sortir de la répétition.
— Le Théâtre de la République va-t-il donc enfin nous donner quelque chose de nouveau et de bon?
— De nouveau, pas précisément; de bon, je l'espère pour mes camarades : c'est le Charles IX de Chénier, et cette fois j'ai recréé le rôle...
— Que vous êtes heureux, Talma ! interrompit à son tour Napoléon avec un mélange de satisfaction et d'amertume. Vous avez obtenu les suffrages du peuple ; vous jouissez chaque jour d'un triomphe nouveau; votre art est le premier de tous ; être applaudi chaque soir par une foule enthousiaste!... Ah! Talma! votre position, comme artiste, est bien supérieure à toutes les positions possibles! ... Il me faudrait des victoires, à moi, pour conquérir le quart de la popularité que vous possédez déjà , et pour les obtenir, ces victoires, ii faut des soldats, des canons, de l'argent...
— Et vous aurez tout cela un jour, soyez-en sûr, mon cher ; votre mérite sera reconnu, apprécié, mis en lumière et récompensé plus que vous ne croyez peut-être : c'est moi qui vous le dis. »
Et, prenant tout à coup une pose théâtrale, Talma, avec un geste plein de dignité, toucha légèrement le bras de Napoléon, eû ajoutant :
« Cet oracle est plus sûr que celui de Calchasî
— Bravo! Talma ! vous dites toujours ce vers d'une manière admirable.
— Mon cher commandant, vous me flattez toujours, vous!...
LE SABRE DE PAIN D'ÉPICES. 331 Maïs ce n'est pas de cela qu'il s'agit à l'heure qu'il est. Nous devions aller dîner ensemble aux Frères-Provençaux; une invitation du général d'Avranges d'Haugeranville, que j'ai trouvée chez moi hier au soir en rentrant, ne me permet pas de dîner aujourd'hui ailleurs que chez lui. Je suis allé le voir ce matin pour tâcher de lui faire agréer mes excuses; impossible, on veut absolument que je me trouve à ce dîner, où Chénier sera et où seront aussi les frères de Mme d'Avranges. César Léopold et Alexandre Berthier, dont vous avez sans doute entendu parler; puis Barras, Perregaux et d'autres encore... Bien plus, j'ai promis au général de vous amener avec moi; or, il n'y a pas moyen de s'en dédire.
— Mais je ne puis aller dîner dans une maison où je n'ai pas encore été présenté.
— Vous n'avez pas besoin d'être présenté, puisque vous êtes attendu. M™* d'Avranges, ses frères, ses sœurs, qui sont fort aimables, toute sa famille, en un mot, brûlent du désir de vous voir.
— Mais, encore un coup, je ne puis y aller vêtu de la sorte! dit Napoléon avec un geste d'impatience, et jetant un regard soucieux sur son habit, dont la vétusté attestait suffisamment l'ancienneté de service : on me prendra pour un émigré, ou tout au moins pour un aristocrate, ajouta-t-il en souriant à demi.
— Mon cher, l'uniforme d'un officier supérieur d'artillerie peut toujours aller de pair avec les clinquants et les panaches de nos sommités républicaines. D'ailleurs, je ne suis pas fâché que vous fassiez connaissance avec tout ce monde-là.
— Ah bien, soit! fit Napoléon; et, tâchant d'imiter le geste et la voix du tragédien, il ajouta :
Ami, je m'abandonne au destin qui m'entraîne;
Seulement, poursuivit-il, vous m'excuserez auprès de ces dames. »
Talma fit un signe affirmatif, et conduisît le commandant vers l'un des plus beaux hôtels de la place Vendôme. Ils entrèrent, et la première personne que Napoléon aperçut, quand son ami l'intro-
duisit dans un somptueux salon déjà rempli de monde, fut le petit garçon- au sabre de pain d'épiccs. En le voyant, l'enfant s'élança de dessus les genoux de son oncle, Alexandre Berthier, et vint se jeter dans ses bras, en s'écriant :
a Ah! maman, c'est mon bon ami de tout à l'heure. » Pais sV dressant à Napoléon : « N'est-ce pas, citoyen, quc vous m'avez promis, lorsque je serai grand, de me changer ce sabre contre un beau sabre de vrat qui coupera bien?
— Certainement, mon jeune ami » , lui dit Napoléon en l'embrassant tendrement.
Le général d'Avranges était allé au-devant de lui et l'avait présenté à sa femme. Cette dame, après lui avoir adressé un compliment avec une grâce parfaite, dit à son fils :
« Oui, mon ange, conserve-le bien, afin qu'un jour le commandant Bonaparte n'ait pas plus a se repentir de t'avoir donné ce sabre de pain d'épiccs qu'un sabre de colonel. »
C'est de ce jour que date la fameuse amitié qui exista, pendant d.x-hu.t ans, entre Napoléon, le jeune d'Avranges et Alexandre Berthier. Peut-être même, et sans que le major-général de l'armée s en fût jamais douté, le souvenir de ce sabre de pain d'épices con tribua-t-il à placer dans ses mains l'épée de vice-connétable, qu'au reste il était si digne de porter.
Quant à Talma, tout le monde sait avec quelle bienveillance et quelle générosité l'Empereur le traita toujours. Plus d'une fois en payant ses dettes, Napoléon acquitta celle que le commandant d'artillene avait contractée jadis envers le grand acteur à l'égard de la pauvre marchande de pain d'épices du jardin des Capucines
Maintenant, reportons-nous à dix-neuf ans plus tard, c'est-à-dire au commencement de l'année 1813.
Un dimanche du mois de mars 1813, six semaines avant le dé-
part de l'Empereur pour cette malheureuse campagne de Saxe, qui devait se terminer par le grand désastre de Leipzick, Napoléon passait en revue, dans la cour des Tuileries, les troupes qui devaient le lendemain même rejoindre la grande armée, et, malgré l'enthousiasme que sa présence faisait toujours éclater parmi les troupes, pour l'augmenter encore et stimuler davantage les sentiments de patriotisme dont elles paraissaient animées, l'Empereur se fit amener le roi de Rome; et, le prenant dans ses bras, il parcourut les lignes des régiments en montrant son fils aux soldats. Ce fut alors comme un délire qui se manifesta par des vivats et dés protestations dont la ^jncérité ne pouvait être suspectée, car il était facile de voir que ces cris partaient du cœur. Napoléon en fut profondément ému, et rentra au palais dans une disposition d'esprit dont plus d'un courtisan sut habilement profiter.
En traversant la grande galerie, encombrée ces jours-là de personnages de toutes sortes dans la hiérarchie civile et militaire, îl caressait son fils, le couvrait de baisers, et faisait remarquer à ceux qui l'entouraient l'intelligence précoce de cet enfant.
a II n'a pas eu peur du tout, dit-il avec bonhomie à quelques officiers-généraux devant lesquels il s'était arrêté ; il semblait deviner que tous les braves que je lui ai fait voir étaient de la connaissance de son papa. »
Puis il parla à ceux qui s'approchaient de lui pour quêter un regard ou une parole, tout en pinçant doucement le bout du nez de l'enfant, qu'il tenait toujours dans ses bras, ou en lui tirant les mèches de cheveux blonds qui s'échappaient de son petit béguin de velours vert parsemé d'étoiles d'or.
Apercevant son premier architecte confondu dans un groupe de membres de l'Institut, il fit quelques pas de ce côté.
a Eh bien, monsieur Fontaine, lui demanda-t-il avec gaieté, songez-vous à notre palais du roi de Rome? Avance-t-il? » L'architecte s'inclina respectueusement en signe d'affirmative, a Mon fils l'habitera un jour » , ajouta— t— il.
Et ses regards s'étant fixés sur l'enfant avec tout l'orgueil de la tendresse paternelle, il l'embrassa une dernière fois avec effusion, et le remit aux mains de sa gouvernante. Mais, en le voyant parcourir cette longue galerie d'un pas encore mal assuré, son front devint tout à coup soucieux, et lorsque l'huissier eut refermé les deux battants sur le jeune prince, Napoléon dit à demi-voix, après un soupir :
a Oui!... nous te bâtissons un beau palais!... Et s'ils nous accablent, cette fois, tu n'auras peut-être pas de chaumière. »
Ces paroles de l'Empereur sont d'autant plus remarquables qu'elles semblaient être prophétiques. Cependant son visage repjit bientôt toute sa sérénité, et il commença de faire ce qu'il appelait sa tournée.
On sait qu'après les grandes parades, les ofGciers-généraux et les colonels de régiments qui avaient passé sous les yeux de l'Empereur se réunissaient dans cette galerie, et que là, Napoléon distribuait lui-même la part d'éloge ou de blâme aux chefs de corps dont les troupes avaient bien ou mal manœuvré. Cette fois, il n'eut que des paroles flatteuses à adresser à chacun d'eux. A celui-ci il dit : « Je vous fais compliment sur le choix des hommes dont vous avez formé vos compagnies d'élite. » A un autre : « Vos officiers et moi nous nous sommes vus sur plus d'un champ de bataille. » A un quatrième : « Vos chevaux semblent avoir la même ardeur que leurs cavaliers; c'est d'un heureux augure. » Puis, avisant tout à coup, à l'extrémité de la galerie, un jeune colonel de cuirassiers, il se dirige vivement de ce côté et s'arrête en face de lui. Sa physionomie semble rayonner de joie.
a Bonjour, monsieur d'Avranges, lui dit-il avec un accent qui dut faire battre le cœur du jeune colonel; je suis bien aise de vous voir ici avant votre départ. Comment se porte Mme votre mère?»
Napoléon avait tenu la promesse qu'il avait faite au jeune d'Avranges dix-neuf ans auparavant. Dès l'âge de dix-sept ans, ce jeune homme était sorti du Prytanée français pour entrer dans une école
militaire , où il était resté deux ans ; et avec l'épaulette de lieutenant, il avait fait, dans un régiment de cavalerie, les campagnes de Prusse et de Pologne. A Wagram, où il s'était particulièrement distingué, d'Avranges avait été décoré et nommé capitaine sur le champ de bataille. Avant l'expédition de Russie, il était déjà chef d'escadron; au retour de cette désastreuse campagne, l'Empereur l'avait nommé colonel, et de plus officier de la Légion-d'Honneur. Il avait à peine vingt-huit ans; mais il est juste de dire que, malgré les services éclatants du jeune d'Avranges, le souvenir que Napoléon en avait conservé, joint à sa parenté avec le prince de Neufchâtel, avait peut-être un peu contribué à ce rapide avancement, qui n'était pas sans exemple à cette époque.
A la question de l'Empereur, le jeune d'Avranges, baissant modestement les yeux, répondit :
a Sire, ma mère est bien âgée; cependant sa santé est assez bonne pour lui permettre d'aller chaque jour adresser au Ciel des vœux sincères pour le bonheur de Votre Majesté et pour la gloire de ses armes.
— Je sais que Mmc d'Avranges est très-pieuse; je sais aussi qu'elle donne journellement à sa famille l'exemple des vertus et de l'obéissance qu'on doit au souverain qui se sacriCe pour le bonheur de tous... A propos, colonel, interrompit Napoléon d'un ton moins solennel et en changeant de manières et d'inflexion de voix, vous rappelez-vous encore notre première entrevue sur la place Vendôme? Il y a longtemps de cela!
— Ah! Sire, le souvenir m'en est toujours présent à la mémoire.
— C'est comme à moi. Je n'étais alors que simple commandant d'artillerie, ajouta-t-il en hochant la tète; tandis que vous, aujourd'hui, vous êtes colonel. Vous commandez, moi j'obéissais; et ce-1 pendant je n'étais guère moins âgé à cette époque que vous ne l'êtes à présent.
— Oui, Sire, répliqua d'Avranges en souriant, mais depuis Votre Majesté a bien su rattraper le temps perdu. »
Cette réponse Gtà son tour sourire l'Empereur, qui reprit aussitôt :
a Ma foi , mon cher , j'espère que vous n'avez pas à vous plaindre non plus. Il est vrai que les temps sont bien changés ; mais on regrette toujours celui de sa jeunesse , celui où l'on croquait des sabres de pain d'épices , n'est-ce pas? avait-il ajouté avec un coup d'œil significatif. Vous rappelez-vous celui que je vous donnai pour faire la paix, car nous nous étions un peu brouillés?
— Ah! Sire, je ne le croquai pas, je le conservai religieusement : je l'ai encore. »
Et comme en disant ces mots le colonel était vivement ému : «Bah! vraiment, dit l'Empereur d'un ton de surprise et de ravissement tout à la fois , au moins n'est-ce pas de ce sabre-là que vous vous êtes si bien servi à la tétede votre escadron, à laHoscowa?
— C'est vrai, et cependant je l'ai emporté avec moi dans toutes mes campagnes.
— Eh bien î colonel , si vous l'emportez encore, dit l'Empereur avec un gracieux sourire, je souhaite bien sincèrement que vous le rapportiez de môme an retour de celle-ci.
— J'ai fait le serment à ma mère de ne le quitter qu'avec la vie, reprit d'Avrangcs avec feu, et croyez-le, Sire, je tiendrai ma promesse. »
A ces paroles prononcées avec effusion , Napoléon regarda fixement d'Avrangcs, puis, lui faisant de la main un petit salut, il passa outre en lui disant encore de cette voix qui allait au cœur :
a Adieu donc, colonel; bientôt, je l'espère, nous nous reverrons. »
On sait le reste.