TOME
Toutefois» avant de rien entreprendre de décisif, l'Empereur assembla aux Tuileries un conseil privé auquel assistèrent les ministres, l'archichancclicr, Talleyrand, le président du Sénat et quelques grands dignitaires de l'Empire. Après leur avoir exposé lui-même ce qu'il appelait son élat de situation, il termina en disant :
o Je pose la question suivante : « Dans les circonstances où nous « nous trouvons, me conseillez-vous de négocier pour la paix ou de o faire de nouveaux efforts pour continuer la guerre?»
Comme personne ne se hâtait de répondre, il demanda avec vivacité à l'archichancelier, assis près de lui :
« Voyons, Cambacérès, quelle est votre opinion?
— La paix , Sire, la paix, parce que je crois...
— La paix! la paix!... » interrompit l'Empereur, accoutumé à plaisanter avec l'archichancelier toutes [les fois qu'il n'était question ni de législation ni de jurisprudence ; et, sans lui donner le temps d'achever sa phrase, il reprit avec un sourire ironique : a A vous entendre, il semblerait que vous avez peur que je vous donne à commander le seul escadron de cuirassiers qui me reste encore. N'ayez pas cette crainte, monsieur l'archichancelier, je sais que vous n'êtes pas fort sur vos étriers. » Puis, s' adressant à Talleyrand, placé à l'extrémité de la table, il lui demanda son opinion. Mais, soit que le prudent diplomate ne voulût pas la faire connaître à tout le monde, soit qu'il eût un autre motif, il fit une réponse évasive.
« Je ne comprends pas, dit l'Empereur.
— Eh bien ! Sire, répliqua Talleyrand, il faut négocier.
— Voilà bien comme vous êtes! reprit Napoléon. Vous allez dire partout qu'il faut faire la paix !... Certes, je ne demande pas mieux; mais comment, et par quels moyens?
— Sire, c'est la chose du monde la plus simple, dit Talleyrand; Votre Majesté a encore dans les mains des effets négociables ; si elle attend davantage, elle ne pourra plus négocier. »
L'Empereur répliqua, en s'impatientant un peu : «Toujours des amphibologies! expliquez- vous?»
Talleyrand semblait hésiter , Napoléon fit un geste d'impatience bien manifeste :
a Vous n'avez pas changé, lai dit-il; vous serez toujours le même.»
Et, passant au duc de Feltre, il lui demanda son opinion. Le ministre de la guerre parut réfléchir un moment, puis répondit d'une voix ferme :
« Sire, je regarderais Votre Majesté comme déshonorée si elle consentait à l'abandon d'un seul village réuni à l'Empire français par un sénatus-consulte.
— - Voilà qui est clair! » dit l'Empereur en lançant un coup d'œil sardonique à Talleyrand.
Le diplomate se pinça les lèvres et dit à demi-voix :
« C'est précisément ce qui n'est pas clair du tout. »
Soit que Napoléon n'eût pas entendu ces paroles, soit qu'il ne voulût pas avoir l'air d'en comprendre le véritable sens, il reprit aussitôt, en s'adressant toujours à Clarck :
« Alors que faut-il faire?
— Sire, armer toute la France.
— A la bonne heure, s'écria encore l'Empereur en faisant un bond sur sa chaise, voilà ce qui s'appelle parler! »
Cependant un membre du Conseil se hasarda à pronoucer le mot de traité..»
a Point de traité! reprit Napoléon d'une voix tonnante; de la mitraille! »
Après de telles paroles, on pense bien qu'aucun des assistants ne s'avisa d'être d'un sentiment opposé à celui qui paraissait le plus flatter le maître.
La volonté forte d'effacer les revers de Russie par de nouvelles victoires fit employer à l'Empereur ce qu'il appelait les grands moyens, en donnant à l'opinion publique une impression et un élan aussi rapides qu'incroyables. Tout marcha de front : il fit rentrer sous les drapeaux 180,000 hommes, créa une artillerie et un matériel immenses, forma les gardes d'honneur, termina toutes les
grandes affaires qu'il avait commencées, entre autres celles du concordat, qui lui tenait le plus au cœur. Il avait appelé à Paris quelques-uns de ses maréchaux pour leur procurer un peu de distraction, et, comme il le disait en plaisantant, pour leur faire changer d'air. En les envoyant prendre le commandement de leur corps d'armée, il fut envers eux généreux jusqu'à la munificence. II donna à Ney cent mille écuset au maréchal Oudinot cinq cent mille francs, parce que sa maison de Bar-sur-Ornain avait été brûlée.
Avant de quitter la capitale, Napoléon, effrayé par le souvenir de la tentative de Mallet, voulut s'assurer que de pareilles entreprises n'auraient plus lieu. Il nomma l'Impératrice régente; et afin de la faciliter dans les grands travaux que sa nouvelle dignité lui imposait, il plaça près d'elle l'homme dans la probité duquel il avait le plus de confiance, son secrétaire intime, M. de Menneval, auquel il recommanda de lui écrire directement tous les jours. Enfin l'avantveille de son départ pour l'armée, il organisa définitivement la nouvelle garde soldée, sous la qualification de Garde de Paris, et il la mit sous les ordres immédiats du ministre de la police. Après avoir soumis son plan au conseil des ministres, qui l'approuva , il dit au duc de Feltre au sortir de la séance :
« Eh bien ! monsieur le ministre de la guerre , que dites-vous démon organisation? »
Celui-ci avait déjà proposé à l'Empereur un projet de garde urbaine, qui n'avait pas été accueilli, et il était l'ennemi déclaré du ministre de la police depuis l'échauffourée de Mallet ; aussi réponditil avec un dépit qu'il ne chercha même pas à dissimuler :
a Sire, Votre Majesté est la maîtresse défaire ce qu'elle veut; mais, avec une semblable organisation , il ne me reste plus aucun moyen d'empêcher M. le duc de Rovigo de se faire maire du palais, de vous détrôner , Sire t et de ge mettre à la place de Votre Majesté.
— Oh ! oh ! fit l'Empereur en riant de la colère de Clarck, ceci me parait un peu fort. Il me semble, monsieur le ministre de la guerre, que vous dites là une... sottise... Ce n'est pas lui qui son-
gérait jamais à faire pareille chose. N'est-ce pas, Savary, demanda* t— il au ministre de la police , que vous n'avez pas envie de prendre ma place? La vôtre vous occupe déjà assez ; s'il vous fallait encore y joindre la mienne , ce serait aussi par trop de besogne à la fois.
— Sire, répondit Savary avec un calme apparent, mais en lançant un regard terrible à son collègue, si jamais un de nous deux , ou de M. le duc de Feltrc ou de moi, vient à abandonner Votre Majesté, certes ce ne sera pas moi le premier.
— Mais, ni moi, monsieur! du moins je l'espère», répliqua Clarck avec emportement.
Savary allait répondre, mais l'Empereur, qui n'aimait pas ces sortes de luttes , lui imposa silence en disant à ses deux ministres d'un ton moitié plaisant moitié sérieux :
« Allons , du calme ; ce n est ni vous ni lui qui me quitterez : ce sera moi qui vous planterai là tous les deux si vous ne marchez pas droit ou si je viens à être mécontent de vos gestions. » Puis changeant tout à coup de discours et s'adressant au duc de Rovigo : a A propos, lui dit-il, vous qui connaissez l'affaire, croiriez-vous que le pape m'a écrit avant-hier pour me dire qu'il était bien fâché d'avoir signé le concordat, que sa conscience lui en faisait un reproche , et qu'il me priait avec instance de le regarder comme non avenu?
— Eh bien ! Sire , dit tranquillement Savary , qu'est-ce que Votre Majesté répondra au Saint-Père?
— Je lui ai répondu ce matin qu'il avait signé le concordat librement et de son plein gré, et que, puisqu'il m'avait dit qu'il était infaillible et que je l'.avais cru sur parole, il n'avait pu se tromper. »
Les deux ministres ne purent s'empècher de sourire. Après un moment de silence le duc de Rovigo ajouta :
« Ma foi , Sire , quand il n'y aurait pas de pape , je ne vois pas où serait le mal.
— Ni moi » , continua Napoléon sans trop songer à l'effet que devaient produire de telles paroles et paraissant céder à une con-
viction intime. « Un pape n'arrive au souverain pouvoir qu'avec un esprit rétréci par un long usage de l'intrigue et avec la crainte de se faire des ennemis puissants qui pourraient dans la suite se venger sur sa famille. Son successeur est toujours inconnu, ce qui est un vice dans la hiérarchie... Mais, interrompit Napoléon, ceci nous mènerait trop loin. »
Alors le ministre de la guerre, qui s'était tout à fait calmé , dit qu'il serait à désirer que le plus vieux des cardinaux fût de droit installé sur le trône pontifical ; il voulait, en un mot, qu'un cardinal fût élu pape par droit d'ancienneté.
a Comme on passe capitaine dans l'armée, reprit Napoléon en souriant; vous raisonnez toujours par analogie. »
Puis il congédia ses deux ministres en leur disant d'un ton un peu goguenard :
« Allons , que la paix soit avec vous ! L'union fait la force, et plus que jamais nous avons besoin d'être forts. Adieu, messieurs, je ne vous reverrai plus , car je compte partir cette nuit ou demain. »
Maintenant, un mot sur la situation de l'armée qui avait fait la campagne de Russie.
Après la désastreuse retraite de Moscou le prince Eugène avait pris, à Posen, des mains de Murât qui l'avait abandonné, le commandement en chef des débris de la grande armée. Par une constance, une activité, une valeur sans exemple, il était parvenu à arrêter l'ennemi , à lui disputer le terrain pas à pas. Forcé de quitter les rives de l'Oder, il avait manœuvré pendant le reste de l'hiver aux environs de Magdebourg sur la Saale. Mais au printemps, lorsque le plus redoutable allié des Russes, l'hiver eut disparu, et que Napoléon, après avoir créé comme par enchantement une nouvelle armée, l'eut dirigée sur la Saxe, Eugène, de son cêté, avait conduit à l'Empereur celle qu'il lui avait conservée. Le momentdécisif approchait : le sort de l'Europe pouvait se décider dans une seule bataille. L'Empereur allait avoir affaire à deux armées formidables: l'une russe, l'autre prussienne, qui toutes deux se croyaient sûres
CAMPAGNE DE SAXE. 343 de la victoire parce qu'elles avaient chacune leur souverain à leur tête. Cet ennemi, qui venait au-devant de nous, était de moitié plus fort en nombre ; il avait beaucoup d'anciens soldats et plus de six cents escadrons de cavalerie. Napoléon ne pouvait lui opposer que des bataillons de conscrits , tous Gers à la vérité de remplacer de vieux braves, et bien décidés à se faire tuer pour sa cause et celle de la patrie. Notre cavalerie ne comptait pas dix escadrons; mais en revanche nous avions une artillerie formidable.
L'Empereur partitde Saint-Cloud le 15 avril 1813, à deux heures du matin; le 16, à minuit, il était à Mayence, et le 24 à Erfurth, qu'il quitta le 25 pour aller à Weymar saluer la duchesse régnante: c'était la seconde fois que, suivi de la grande armée, il allait visiter cette princesse. La première, en 1806, il descendait du champ de bataille d'iéna, et cette fois il y remontait. Après dix minutes d'entretien, il s'élança à cheval et fit sa première marche militaire à la tête de l'escadron de service de la garde. Quoiqu'il s'avançât au pas, il avait peine à se faire jour au milieu des colonnes qui encombraient la route. De toutes les directions les conscrits accouraient sur son passage et le contemplaient avec admiration, car la plupart de ces jeunes gens ne l'avaient jamais vu. L'Empereur avait à ses côtés le prince de Neufchâtel, major- général ; le duc de Frioul, grand-maréchal du palais ; le duc de Viccnce, grand-écuyer, et le comte Daru, intendant-général de l'armée ; venaient ensuite ses aides de camp, tous généraux, les douze officiers d'ordonnance, dont le nouvel uniforme bleu d'azur, relevé de broderie d'argent, était des plus élégants ; puis enûn les quatre pages de service et quelques officiers de santé. Le cortège était fermé par une foule de piqueurs et de gens de livrée qui conduisaient de nombreux chevaux de main. Cette première journée fut employée à se reconnaître; chacun avait pris sa place et son rang, l'ordre le plus parfait s'était établi, personne ne doutait du succès de la campagne ; on savait la victoire fidèle à nos aigles.
< Le 29 avril, on arriva, le soir, à Eckarlsberg; l'Empereur se
logea militairement dans une des maisons situées sur la grande place de ce bourg. Cette habitation n'avait qu'une chambre à chaque étage ; après les avoir parcourues, il dit en souriant au prince de Neufchâtel :
o Major-général, voilà notre bâton de perroquet pour cette nuit.»
La suite de l'Empereur occupa les degrés de l'escalier, le rez-dechaussée et les paliers. Le bataillon de la garde établit ses bivouacs et alluma ses feux sur la place même. Le lendemain 30, Napoléon s'avançait sur la route de Weissenfeld, à la tète de ses colonnes, lorsqu'un aide de camp d'Eugène, le comte Cornaro, arriva à toute bride, mit pied à terre, et lui dit :
« Sire, l'armée du vice-roi passe en ce moment la Saalc, sur le pont de Mersebourg ; Son Altesse Impériale m'envoie auprès de Votre Majesté pour l'en prévenir et recevoir ses ordres.
— Où avez- vous laissé Eugène?
— A Schraplan.
— C'est bien; dites-lui que je vais me diriger sur Leipzick; qu'il pousse droit aux Russes... S'il exécute ce mouvement avec vivacité, demain nous les tenons. »
Arrivé devant Weissenfeld, à deux heures de l'après-midi, la division Souhara, qui formait l'avant-garde de l'armée, se trouva tout à coup en présence de deux divisions de cavalerie russe. Souham n'avait pas un cavalier; mais, sans attendre les ordres de l'Empereur, il marcha a l'ennemi. Aussitôt les Russes démasquèrent douze pièces de canon ; les Français en mirent un nombre égal en batterie; de part et d'autre la canonnade s'engagea et devint très-vive. Les Russes, voulant en finir, essayèrent plusieurs charges sur nos jeunes soldats; mais ils furent vivement repoussés par les feux de file de leurs carrés. Forcés bientôt de battre en retraite, ils abandonnèrent deux de leurs canons, et cette division de conscrits entra dans Weissenfeld en poussant des cris de victoire et en traînant à sa suite les deux pièces de canon qu'elle avait prises aux Russes. Napoléon, qui s'était arrêté pour les voir défiler, leur dit :
« Jeunes gens, vous avez bien débuté. Vous venez de prouver que je pouvais compter sur vous.
— Vive l'Empereur!... » Et sur toute la ligne les shakos s'agitèrent au bout des fusils.
Le quartier-général passa la nuit à Weissenfeld. Le lendemain 1er mai, à la pointe du jour, les avant-postes signalèrent une forte arrière-garde ennemie qui s'était établie sur les hauteurs de Pozerna. Napoléon monte à cheval et va lui-même reconnaître la position : c'est le défilé de Rippach qu'il faut traverser pour déboucher dans les plaines de Lutzen. Ces hauteurs sont occupées par Wintzingerode, avec du canon et de la cavalerie. Aussitôt l'Empereur ordonne aux troupes d'enlever la position ; c'est encore la division Souham qui est d'avant-garde. Cette belliqueuse jeunesse s'avance, et l'attention des vétérans se porte aussitôt sur ses manœuvres. L'action s'engage; de chaque côté on se bat avec un acharnement égal; mais, dès le début, l'armée fait une perte cruelle.
En ouvrant la campagne, Napoléon avait voulu donner au maréchal Bessières une preuve éclatante de la confiance qu'il avait en lui en le nommant commandant-général de toute la cavalerie de l'armée, comme l'était ordinairement Murât. Biais nous avions bien peu de cavalerie; les quelques escadrons de la garde que nous possédions étaient encore en arrière de plusieurs marches. En voyant ce défilé si terriblement défendu, et comprenant de quelle importance il était pour l'armée qu'elle s'en rendît maîtresse, Bessières n'avait pu borner son rôle à celui de simple spectateur : il avait mis pied à terre avec ses aides de camp et quelques grenadiers de son escorte, et, l'épée à la main, il avait entraîné les tirailleurs en les encourageant de la voix et de l'exemple. Ces jeunes soldats, qui n'avaient encore pour souvenir que l'escarmouche de la veille, mais dont les pères avaient souvent prononcé le nom de Bessières dans leurs chaumières, suivirent le héros dont ils connaissaient l'histoire. L'ennemi pointe sur ce groupe : un premier boulet coupe en deux le brigadier
de l'escorte, et, tandis que le maréchal ordonne de préparer la sétomb u. u
pulturede ce brave dans un champ voisin, un second boulet rient le frapper au milieu de la poitrine et le renverse mort, saus même qu'il ait eu le temps de souffrir. Ses aides de camp couvrirent aussitôt le corps d'un manteau et cachèrent cette mort à l'armée; Napoléon seul apprit ce malheur : il en fut accablé comme souverain et comme ami ; baissant la tête et passant la main sur ses yeux, il dit en étouffant un soupir :
a Mais enfin il est mort de la mort de Turenne ; c'est une mort que j'envie. »
Cependant de puissants renforts arrivaient à l'ennemi, toute sa cavalerie se déployait dans la plaine , son artillerie s'était augmentée de plus de vingt pièces de canon. Napoléon, qui voit tout, dit alors à demi-voix : a 11 est temps d'en finir. » Et s'adressant aussitôt à l'un de ses aides de camp : « Drouot, faites mettre en ligne douze pièces ; vous dirigerez vous-même les coups. » Dix minutes après , l'ennemi commençait à reculer sous la mitraille de l'artillerie de fa garde. Bientôt les jeunes soldats de la division Souham s'emparent des hauteurs; la division Girard, qui vient par derrière, franchit le défilé au pas de charge et aux cris de Vive l'Empereur ! La division Marchand poursuit l'ennemi sur la route de Lutzen, tandis que Brenier et Ricard passent le défilé à la tête de ces valeureuses recrues qui se déploient et entrent en ligne de l'autre côté. Mais déjà l'ennemi était en pleine déroute et l'affaire décidée. Le gros de l'armée française suivit la route de Lutzen.
Au bruit du canon de Pozerna le prince Eugène s'était vivement porté sur la droite. La division que le général Roguet ramenait à l'Empereur se composait de troupes de la vieille garde qui avaient fait la campagne d'hiver : c'était l'élite de la grande armée. La jonction s'opéra, et les vétérans de Moscou tendirent la main anx conscrits de Paris. Dès le même soir les grognards prirent les postes d'honneur autour d'une maison déserte où Napoléon établit son quartier-général. La jeune garde dressa ses bivouacs en avant de la pyramide de Gustave-Adolphe, près de laquelle Napoléon fitpb-
CAMPAGNE DE SAXE. 347 ccr des sentinelles pour préserver de la hache des sapeurs les peu* pliers qui ombrageaient le monument funèbre , et à peine fut-il établi dans cette maison qu'il fit appeler le baron Fain, et lui dicta la lettre suivante à la maréchale Bessières :
« Ma cousine , votre mari est mort au champ d'honneur. La « perte que vous faites est grande sans doute , mais la mienne Test « davantage encore. Le duc d'Istrie est mort sans souffrir , et de la « plus belle mort qu'un soldat puisse envier. Il laisse une réputaa tion sans tache; c'est le plus bel héritage qu'on puisse léguer à « ses enfants. Ma protection leur est acquise ; ils hériteront de l'af- « fection que je portais à leur père. Ne doutez jamais de mes senti- « ments pour vous. Cette lettre n'étant à d'autre fin, je prie Dieu, « ma cousine, qu'il vous ait toujours en sa sainte et digne garde.
a De mon quartier-général de Lutzen , 2 mai , une heure du « matin. Napoléon. »
Après avoir signé , l'Empereur dit à son secrétaire : « Vous connaissiez Bessières depuis longtemps?
— Oui , Sire ; sa perte sera un deuil pour l'armée , qui le chérissait.
— Il me faut une victoire pour compenser un tel malheur , reprit Napoléon Comme à part lui.
— C'était pour Votre Majesté un ami fidèle, un sujet dévoué , ajouta Fain.
— Dites aussi, monsieur le baron, que c'était un honnête homme, reprit l'Empereur , car ce mot comprend tous les éloges. »
Puis il donna des ordres pour que le corps du maréchal fût embaumé sur-le-champ et envoyé à Paris pour être exposé aux Invalides. La France paya les funérailles de Bessières. Plus tard, le roi de Saxe lui fit élever un monument à l'endroit môme où il avait été frappé, et, par un glorieux rapprochement, A voulut qu'il fût semblable à celui de Gustave-Adolphe, non loin duquel il se trouve placé.
Sur les deux heures de la nuit, l'aide de camp de service prévint l'Empereur qu'un aide de camp du vice -roi venait d'arriver au quartier-général.
« Il ne pouvait venir plus à propos , dit Napoléon , je l'attendais : amenez-le-moi. »
C'était le comte Gornaro , ce même aide de camp que le vice-roi avait déjà envoyé la veille à l'Empereur. II le trouva cette fois occupé à signer le travail que chacun des ministres lui avait expédié de Paris. Le baron Fain avait devant lui plusieurs portefeuilles ouverts dans lesquels il remettait chaque pièce aussitôt que Napoléon en avait pris rapidement connaissance, car il ne signait jamais aucun papier avant de l'avoir lu. Le comte Cornaro resta debout et attendit. Lorsque Napoléon eut congédié son secrétaire, il dit à l'aide de camp du prince :
a A nous deux , maintenant , et faites bien attention à ce que je vais vous dire, afin de le rapporter fidèlement à Eugène... Approchez-vous donc... »
L'aide de camp, qui par respect s'était tenu à distance, fit quelques pas, et Napoléon lui exposa le plan de la grande bataille qui devait avoir lieu quelques jours après.
Il fit répéter au comte Cornaro tout ce qu'il venait de lui dire, en lui montrant, sur une carte qu'il déplia devant lui, les localités qu'il avait indiquées , et quand il fut assuré que l'aide de camp l'avaitbien compris, il lui dit de repartir sur-le-champ, et envoya chercher le prince de la Moscowa.
a Mon cher maréchal , lui dit-il en allant au-devant de lui , si toutes mes prévisions se réalisent, après-demain il y aura une bataille. Il nous faudra donner un terrible coup de collier. Je compte sur vous.
— Sire, répondit l'intrépide Ncy, que Votre Majesté me donne de ses jeunes soldats, je les mènerai où elle voudra. Nos vieilles moustaches en savent autant que nous; elles jugent les difficultés et le terrain, tandis que ces conscrits ne regardent ni à droite ni è
gauche, mais toujours devant eux ; c'est de la gloire qu'ils veulent.
— Eh bien! mon cher, personne mieux que vous n'est à même de les satisfaire. Vous les aurez tous. Je vous donne le commandement du troisième corps , avec les divisions Souham, Girard, Brenier, Ricard et Marchand. Moi, je ne les quitterai pas, nous combattrons ensemble ; vos dernières instructions vous seront expédiées demain ; allez prendre un peu de repos. »
Le maréchal s'éloigna. Il était trois heures. L'Empereur, vêtu de sa petite redingote grise , accompagné seulement de son aide de camp Drouot", sortit du quartier-général et se dirigea, à pied, vers le monument de Gustave-Adolphe.
Il était profondément triste ; la mort de Bessières, qu'il voulait encore cacher, le forçait, pour ainsi dire, à refouler en lui-même des sentiments et des regrets qu'il eût sans doute voulu épancher dans le sein d'un ami ; mais pendant ce trajet il garda le silence. Arrivé près des peupliers qui entouraient la tombe du héros mort jadis à Lutzen , il dit à Drouot :
«Général, laissez-moi, j'ai besoin d'être seul.o Et se faisant reconnaître des factionnaires qui déjà avaient crié Qui vive ! il pénétra sous les arbres. Le calme de la nuit, le monument funèbre dont la lune éclairait la croix de pierre qui le surmontait, l'ombre des sentinelles qui se projetait autour de lui comme de gigantesques fantômes, la gravité de sa position à la veille d'une bataille peut-être décisive, tout dans ce lieu donnait à ses pensées déjà si grandes une teinte majestueuse et solennelle. Napoléon ne se laissait pas facilement dominer par les choses extérieures ; mais ici l'effet moral eut sa réaction, et il avoua plus tard que, durant cette espèce de pèlerinage , il avait éprouvé d'étranges impressions et comme une sorte de révélation de l'avenir. Le jour commençait à poindre; il rejoignit Drouot, auquel il dit seulement:
« Il est bon quelquefois de chercher à entr'ouvrir les tombes pour s'entretenir un peu avec les morts.»
Puis ils regagnèrent silencieusement le quartier-général. En tra-
versant le bivouac des grenadiers de la vieille garde, qui l'avaient suivi des yeux dans son excursion , un d'eux voulut s'approcher pour lui remettre une pétition ; mais un caporal l'en empêcha, en lui disant d'un ton de reproche :
a Laisse-le donc tranquille , tu vois bien qu'il revient de faire sa prière.
— Sa prière ! s'écria le grognard avec une sorte d'incrédulité dérisoire : plus souvent! il vient de voir les postes avancés, d
A ces mots, le caporal reprit d'un ton qui n'admettait ni doute ni réflexions :
«Je te dis, moi, que le petit Caporal vient d'exécuter sa prière à l'intention du maréchal Bessières, qui est mort.
— Pas possible, caporal !» s'écria le grognard. Et se redressant d'un air d'importance : «C'est que je le connais, moi, et que je l'ai vu hier, ajouta-t-il.
— Possible le matin ; mais le soir, impossible , parce qu'un boulet de trente-six mille l'a entortillé et ficelé dans son manteau pour l'emporter avec lui; je l'ai vu, moi qui te parle, mais toi, ni vu ni connu, tu n'étais pas présent.
— Suffit, reprit le grognard avec résignation, je garderai ma pétition indéfiniment.
— Et tu auras raison, ajouta le caporal. Et lui montrant l'Empereur qui traversait le rang des soldats, de l'air le plus abattu, les mains croisées sur le dos et la téte penchée sur la poitrine, il dit d'un ton attendri : «Regarde comme il a l'air triste... Pauvre petit Caporal, va, il a perdu un ancien camarade de chambrée... Je suis sûr qu'il vient d'aller demander pour lui, à ce bon Dieu de pierre qui est là-bas sous les arbres, son admission définitive dans le paradis des braves.
— Il en a le droit» , reprit le grognard en faisant un geste d'assentiment.
En arrivant à son quartier-général, Napoléon se jeta tout ha-
CAMPAGNE DE SAXE. 351 billé sur son lit et dormit trois heures. A huit heures du matin, il était sur pied et prêt à monter à cheval.
Le 2 mai, dès que le jour parut, les troupes qui avaient passé la nuit à Lutzen se mirent en route pour Leipsick ; la garde marchait après elles. Le général Lauriston, qui avait pris les devants, se trouvait à neuf heures du malin vis-à-vis de Lindenau, faubourg de Leipsick, et préludait par des coups de canon aux passages de l'Elster et de laPleisse qu'on semblait vouloir lui disputer. En entendant cette canonnade, Napoléon monta à cheval en recommandant à ses secrétaires et à ses interprètes de se trouver en même temps que lui à Leipsick, point signalé d'avance comme un des plus importants et des plus difficiles à tenir, à cause de la bataille qu'il s'attendait à livrer le lendemain. L'Empereur avait à ses côtés le prince Eugène qui l'avait rejoint le matin, et le maréchal Ncy qui était venu prendre ses instructions de la bouche même de Napoléon. Déjà on apercevait les feux de l'avant-garde de Lauriston autour des premières maisons de Leipsick, et Napoléon avançait toujours. Mais impatient de savoir si cet engagement était sérieux, il mit pied à terre sur une petite hauteur, et, pointant sa lunette sur la ville, il vit à sa grande surprise que les toits des maisons étaient chargés d'habitants qui s'étaient postés là pour être spectateurs du combat.
« Où diable la curiosité va-t-elle se nicher ! » dit-il à Eugène en haussant les épaules; et lui donnant sa lunette : «Tiens, ajoutat — il, regarde devant toi : je parie qu'avant que nous soyons arrivés, la plupart de ces bonnes gens vont dégringoler les uns sur les autres, et se tuer en tombant, pour éviter de se faire blesser en restant où ils sont.» Et reprenant sa lunette des mains du vice-roi pour regarder en deçà de la ville, il dit encore : «Cependant je ne vois pas qu'aucune masse ennemie se présente.»
A peine avait-il achevé de parler qu'une épouvantable canonnade se fit entendre sur la droite, un peu en arrière, dans la direction du point où les troupes du prince de la Moskowa avaient passé la nuit, c'est-à-dire autour des villages de Gross-Gorschen,^de Kaya et de Klein-Gorschen. Napoléon s'adressant aussitôt au maréchal:
«Est-ce qu'ils auraient eu l'envie de nous surprendre! lui demanda-t-il. Gela serait possible : écoutons donc. »
Le prince de la Moskowa prêta l'oreille avec attention.
«Sirct l'attaque est vive.
— Eh bien! allez voir : vous m'enverrez quelqu'un pour me dire ce que c'est.»
A l'instant même le maréchal partit pour rejoindre son corps d'armée. Dès ce moment, toute l'attention de l'Empereur se porta sur ce point :
« Oh ! oh ! dit-il à Eugène, en braquant de nouveau sa lunette; je ne me suis pas trompé; j'aperçois là-bas plusieurs colonnes bien profondes et bien noires... Je parie que ce sont les Russes...»
Il ordonne de faire arrêter les bataillons de la garde qui marchent en avant, ainsi que ceux qui suivent ; le bruit de la canonnade redouble, des tourbillons de fumée s'élèvent des villages qui sont dans la plaine.
Un aide de camp du prince de la Moskowa arrive à bride abattue.
« Eh bien! monsieur, lui demande Napoléon avec impatience, que se passe- t-il de votre côté?
« Sire , l'armée ennemie débouche tout entière de Pégau et tombe sur le corps de M. le maréchal.»
L'Empereur fit un mouvement involontaire et se mordit les lèvres.
«A qui a-t-il affaire en ce moment? demanda-t-il encore. Estaui Prussiens ou aux Russes?
— Sire, ce sont les Prussiens qui ont commencé l'attaque; mais y les Russes sont arrivés, c'est-à-dire les landwers noirs...
— C'est-à-dire, interrompit 1 Empereur, toute l'armée ennemie;
CAMPAGNE DE SAXE. 353 je ne m'étais pas trompé tout à l'heure. C'est bien, monsieur; retournez dire au prince de la Moskowa que je vais hêtcr mes dispositions en conséquence , et qu'avant une demi-heure nous nous re verrons. »
Quoique Napoléon ne s'attendît à être attaqué ni ce jour-là, ni dans cette position, il prit aussitôt son parti, et s'adressant aux officiers généraux qui l'entouraient :
a Nous n'avons pas de cavalerie, leur dit-il, n'importe!... ce sera une bataille d'Égypte. Partout, l'infanterie française doit suffire ; je ne crains pas de m'en fier à la valeur de mes jeunes conscrits.»
Des officiers d'ordonnance sont aussitôt dépêchés au duc de Raguse et au général Bertrand pour leur donner l'ordre de presser le pas et de se diriger à travers champs, sur l'ennemi. Le vice-roi quitte l'Empereur et va se mettre à la tête des troupes du duc deTarente. Quant aux colonnes qui sont échelonnées sur la route de Leipsick, Napoléon leur ordonne de serrer les rangs, de faire demi-tour à droite et de développer leurs lignes dans la plaine, en s'avançant au pas de course au secours du maréchal Ney. Cette manœuvre s'exécute sous ses yeux. En voyant cette fière jeunesse défiler devant lui aux cris de Vive l 'Empereur! Napoléon les salue, et dit plusieurs fois en se frottant les mains :
« Si mes petits Parisiens ne se démentent pas, à trois heures la bataille sera gagnée. Ney a eu raison de mes les demander : il me faut aller les voir. »
Et il part au grand galop pour rejoindre le corps d'armée du maréchal, en se portant du côté où la canonnade lui semble la plus vive.
Napoléon, de son propre aveu, avait été pris en flagrant délit. Attaqué sur son flanc pendant qu'on exécutait un mouvement qui devait tourner l'ennemi, éloigné de ses réserves, il s'était trompé aussi bien que les armées alliées elles-mêmes. Celles-ci avaient marché, depuis Dresde, sous une inspiration prussienne, pour reprendre, à Iéna même, la revanche d'Auerstadt; mais quand elles entendirent le