‹ Souvenirs intimes du temps de l'empireChapitre 35 sur 52 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

canon de Lauriston à Lindenau, elles crurent qu'elles allaient prendre à revers une partie de l'armée française, engagée sous Leipsick, et que le reste ne pourrait lui échapper.

Ce fut alors que Blûcher, qui était en première ligne, soutenu par une division russe, aidée elle-même du corps d'York et d'une réserve commandée par Wittgenstein, engagea la bataille sur les villages occupés par le corps du maréchal Ney; mais les conscrits du prince de la Moskowa débutèrent par mériter que cent mille hommes s'ébranlassent contre eux, et ils opposèrent à cette masse énorme la plus belle résistance qu'on eût jamais vue. Cependant le grand effort de l'artillerie et de l'infanterie ennemie portait sur le centre. Des cinq divisions de Ney, quatre étaient déjà fortement entamées : le combat était devenu terrible. Kaya surtout était le théâtre de la mêlée la plus sanglante.

Le carnage durait depuis trois quarts d'heure; l'ennemi était parvenu à enlever les quatre villages et se disposait à déboucher sur Lutzcn, lorsque tout à coup, au milieu d'un nuage de poussière et de fumée , parut l'Empereur... La garde était derrière lui. Sa présence pouvait seule arrêter l'élan des Prussiens!... Elle produisit sur nos troupes reflet accoutumé.

« Conscrits , s'écria Napoléon d'une voix retentissante , votre Empereur est avec vous ; il attend tout de votre courage ! »

A ces mots, l'enthousiasme reparaît sur les figures ensanglantées de ces braves jeunes gens ; ils ne veulent pas faiblir sous les coups meurtriers qui les dispersent ; ils retournent dans les champs de Kaya, se rallient en se pelotonnant, et, sans cesser de crier Vive l'Empereur î ils* reforment leurs rangs , épaississent leurs colonnes d'attaque et recommencent le combat avec plus de fureur que jamais.

Au milieu du désordre , Napoléon rallia lui-même un bataillon de conscrits, et tandis que cette petite troupe s'avance Parme au bras, il reconnaît dans les rangs un chef de bataillon qu'il avait suspendu de son emploi quelques jours auparavant pour une faute

CAMPAGNE DE SAXE. 355 de discipline. Il fait arrêter le bataillon, court à cet officier et lui rend son commandement.

Des vivats et des cris de joie éclatent aussitôt dans le bataillon , qui forme au môme instant la téte d'une colonne d'attaque aux acclamations des vieux grognards, témoins de cette scène. En passant devant eux au pas de charge, ces soldats, électrisés par leur présence , crièrent :

« Vive la vieille garde !

— Vive l'Empereur! conscrits...» reprirent en masse les vieilles moustaches. Et quand ces jeunes gens furent près d'eux , quelques grenadiers leur dirent en faisant de gros yeux :

a Allons , les Parisiens ! allez chauffer les Prussiens un peu ferme , nous sommes là , nous autres ; après vous, s'il en reste. »

Les premières dispositions de Napoléon eurent pour objet de reprendre le village de Raya. Il chargea un de ses aides de camp de diriger l'attaque avec les conscrits de la division Ricard. Ceux-ci s'élancèrent ; le bruit le plus épouvantable de mousqueterie se fit entendre : bientôt, aux cris des combattants succéda un moment de silence...

Sur ces entrefaites , le corps du duc de Raguse étant entré en ligne sur la droite , la cavalerie , que l'ennemi croyait pouvoir jeter dans la plaine de Lutzen, fut tout à coup arrêtée, au village de Starsiedel, par la division de marine de Compas, général de bataille de premier mérite , selon la belle expression de Napoléon. Elle forma ses carrés qui devinrent autant de redoutes , et ce fut contre ces murs d'hommes que vinrent successivement se briser sept charges de vingt-cinq mille cavaliers qui ne purent jamais les entamer. Pendant ce temps, toutes les forces dont les alliés pouvaient disposer ne cessaient de s'accumuler au centre. C'était principalement sur Kaya que ces grands efforts étaient dirigés. Ce village allait devenir incessamment le théâtre d'un gigantesque combat. Toutefois , le maréchal Ney continuait de faire face à tout : son chef d'étatmajor, le général Gouré , est tué près de lui ; l'un de ses plus braves

lieutenants, le général Girard, déjà blessé de deux coups de feu, tombe atteint par une troisième balle ; on veut le porter à l'ambulance :

«Non! dil-il en cherchant à se relever, je veux rester sur le champ de bataille, puisque le moment est arrivé, pour tout Français qui a du cœur , de vaincre ou de mourir ; laissez-moi ! »

Les généraux Cheminau et Guillot sont amputés ; le général Gruner tombe mort; les ofGciers d'ordonnance Prétet et Béranger sont blessés en portant des ordres ; mais Souham, Ricard et Marchand restent debout au milieu du feu. Pendant quatre heures oo se battit avec une animosité toujours croissante. Gross-Gorschen , Klein-Gorschcn et Rahna furent pris et repris sans qu'aucun des deux partis voulût céder du terrain. Les conscrits de France et les jeunes gens de Prusse , la fleur des universités du Nord, les enfants des meilleures familles de Paris, étaient là, pêle-mêle, luttanteorps à corps dans les décombres fumants de ces malheureux villages. Des deux côtés on faisait ses premières armes, des deux côtés une brillante jeunesse avait répondu à l'appel de son souverain.

Quant à Napoléon , il était toujours resté devant Kaya , à demiportée du canon de l'ennemi , soutenant le combat malgré l'infériorité du nombre, allant et venant pour veiller à ce que l'on relevât les troupes fatiguées par des troupes plus fraîches , revenant ensuite se placer en avant du groupe de son état-major afin d'avoir constamment sous la main des officiers auxquels il pût confier un ordre à porter ou un commandement à prendre.

Dans cette terrible position, les batteries prussiennes établies près de Gorschen et de Rahna tiraient à chaque instant sur la garde, rangée en bataille à peu de distance derrière l'Empereur; lesboulets ronflaient au-dessus de sa tête , les balles et la mitraille sifflaient à ses oreilles. Nous ne craignons pas de dire que dans aucune bataille Napoléon ne parut plus visiblement protégé par sa destinée, car tout le temps qu'il demeura près de Kaya en avant de Lutzen, il s'exposa au feu de l'ennemi plus peut-être que dans aucun

des nombreux combats auxquels il avait assisté jusqu'alors. Cependant une balle ayant emporté en passant quelques-unes des torsades d'or qui ornaient le dessus des fontes de sa selle de velours cramoisi, il fit un mouvement involontaire; mais son cheval qui , peut-être, avait mieux que lui l'instinct du danger , baissa les oreilles, agita convulsivement ses naseaux et indiqua assez par le tremblement continuel de ses membres qu'il ne voulait plus rester à cette place. L'Empereur, tenant la bride courte, se pencha sur l'arçon de la selle et allongeant la main jusque sur le cou de l'animal, le flatta doucement comme pour le rassurer ; puis reprenant son aplomb, il redevint impassible et continua de braquer sa lunette sur les mouvement qui s'exécutaient devant lui.

Les guides de l'escorte se tenaient en arrière de l'état-major et on peu à l'écart. Ils avaient remarqué l'effet de la balle et le geste de l'Empereur ne leur avait point échappé. L'un d'eux, vieux grognard , qui datait de la création des guides et dont la bravoure allait jusqu'à la témérité , dit alors à demi-voix, à un de ses camarades nouvellement admis dans les chasseurs de la garde :

« Moustachon, as-tu vu le petit Caporal? ce n'est pas lui qui a eu peur; c'est le poulet d'Inde.

— C'est ma foi vrai ! répondit avec admiration le jeune chasseur. Il est toujours solide au poste et tranquille comme Baptiste : les lanciers du deuxième me l'avaient bien dit.

— Cette bêtise ! dit une autre vieille moustache en se mêlant à voix basse à la conversation ; je le crois bien qu'il peut être solide et tranquille, puisque les balles viennent tout exprès s'aplatir sur son habit; et c'est si vrai, que le soir de la Moskowa , M. Constant a trouvé dans la poche de sa veste deux chevrotines qui étaient comme des poires tapées.

— Chasseur de la garde, mon collègue, reprit le vieux guide en se donnant un air d'importance, vous répétez là une incohérence. Encore si vous disiez que c'est sur son grand cordon de la Légion-d' Honneur, qui est sous son habit, qu'elles se r aplatissent,

à la bonne heure ; ça arrive, parce que je l'ai vu; et si on n'avaitpoint envoyé ce brave lieutenant Krettly garder les lapins dans les eaux et forêts de Montélimart, pays de l'adjudant-major, où il n'y a que des loups, il vous le dirait comme moi ; mais ce n'est pas là le motif. Tiens, Moustachon, regarde là-haut; vois-tu?... » Et d'un mouvement de téle le vieux guide indiquait le ciel, a Eh bien ! continua-t-il, c'est à cause de son étoile, qui a une queue que nous ne pouvons pas voir parce qu'il y a trop de fumée ; mais quand cette étoile n'aura plus de queue, alors, rrrrouf ! ! ! le premier boulet d'enfant qui viendra sera pour le petit Caporal. C'est un appelé le grand Gustave-Adolphe, monarque des environs, qui est mort et enterré dans une pierre, et avec lequel il a été causer un instant cette nuit pour lui tirer les vers du nez , qui lui a rapporté cela; au surplus , le cardinal Flech avait déjà dit la même chose au petit Caporal le jour de sa naissance. »

Le jeune chasseur était comme tous les enfants de Paris , incrédule, moqueur et taquin. Il n'avait pas pour les croyances et la personne du vieux guide beaucoup de respect. Aussi lui répondit-il d'un ton goguenard, tout en regardant en l'air :

a C'est possible, mon ancien ; mais en attendant, ce ne sera ni le roi de Prusse ni le papa beau-père qui feront la queue à cette étoile-là : ils n'ont pas les bras assez longs. Je crois même qu'ils ne nous la feront pas à nous, aujourd'hui , quoique nous ne logions pas aussi haut que la comète dont vous nous parlez et dont j'ai bu du vin l'année dernière chez mon oncle qui est curé.

— Ce n'est pas une raison , petit Moustachon , reprit le vieni soldat en fronçant le sourcil de ce qu'on osait mettre ses paroles en doute , parce que tu ne sais pas encore que les rois en général , et les empereurs en particulier, ont le bras très-long, quand ils le veulent. C'est ce que disait hier encore le lieutenant Piquemal, pendant le pansement ; mais assez causé , Moustachon , les chapeaux brodés ont l'œil sur nous. »

Et le vieux huward se tut en lançant un regard de mépris au

jeune guide, qui n'y fît pas attention, tant il était occupé de ce qui se passait autour de lui.

Des obus et des grenades venaient rouler, bondir et éclater aux pieds de l'Empereur ; la mitraille continuait à passer au-dessus de sa tête avec son affreux sifflement, sans qu'il en fût atteint. Malheureusement, il n'en était pas de même pour son état-major. Déjà quelques hussards de l'escorte avaient grommelé entre leurs dents :

«Voilà que ça recommence à chauffer un peu dur.»

Le vieux guide, de son côté, avait l'habitude, depuis vingt ans, de parler aux obus, et de dire des sottises aux boulets qu'il voyait passer près de lui.

«Au moins, dit-il au jeune hussard, en parlant des obus, celleslà s'annoncent quand elles viennent vous donner une tape, au lieu que ces scélérats de boulets passent sans dire gare! et ne vous avertissent que quand on est mort, ce qui est très-malsain, Moustachon.»

Au même instant, un boulet de neuf vint friser les jambes de son cheval en labourant la terre.

a Oh! le brigand, dit le vieux guide en serrant les dents et en suivant des yeux le projectile pour juger de son effet ; passe donc ton chemin, brutal, je ne te connais pas. »

Un instant après, un obus vint s'enterrer à quelques pas de lui : aGarc dessous!» dit-il encore en détournant un peu son cheval.

L'obus éclata, blessa un officier d'état-major et deux guides. Bientôt un autre boulet arriva en plein fouet et tua raide l'officier de santé Goulet et un pharmacien appelé Desrosoires. Deux autres individus furent blessés grièvement du même coup.

« Ceci devient trop long, dit une voix dans le groupe de l'état— major.

— La position n'est pas tenable, reprit une autre.

— Nous y passerons tous» , ajouta d'une voix sourde un troisième. M

L'Empereur feignait de ne pas entendre ces conversations particu-

Itères ; mais il était facile de lire sur son visage tout le mécontentement et toute l'impatience que lui faisaient éprouver ces chuchoteriez continuelles. EnGn, un officier général, ayant dit de manière à être distinctement entendu de ses voisins, qu'un régiment de ligne venait de périr tout entier devant Gorschen, Napoléon, poussé à bout, se retourna vivement sur sa selle en disant d'un ton d'humeur: «Messieurs, un régiment ne périt pas devant l'ennemi, il s'immortalise.»

Tout à coup, on aperçut dans le lointain, un peu sur la gauche, derrière un bouquet de peupliers qui bordait le ruisseau de Floss- Graben, une grande poussière. Bientôt des feux signalèrent l'arrivée d'un nouveau corps d'armée...

«C'est Eugène!» s'écrie l'Empereur d'un ton de satisfaction; puis s'adressa nt de nouveau à son état-major : «Ah! ah, messieurs les tremb leurs, reprit-il avec un sourire sardonique , le moment est arrivé où nous serons obligés de payer de nos personnes!... Suivez-moi ! »

En même temps, il se dirige précipitamment vers le centre de son armée dont il fait prolonger les deux ailes comme les cornes d'un vaste croissant pour mieux envelopper les forces que les alliés n'ont cessé d'accumuler sur le même point. Le général en chef ennemi voit le danger qui le menace, mais il s'obstine à frapper un coup décisif sur Kaya, que l'Empereur paraît abandonner. Les dernières lignes russes et prussiennes s'ébranlent; Bliicher et York se jettent à corps perdu dans le village: le général prussien Scharnost et le prince de Mecklembourg-Strelitz sont blessés mortellement ; le prince Léopold de Hesse-Hombourg est tué sur les ruines; notre centre fléchit ; quelques-uns de nos bataillons sont repoussés et se débandent.

Napoléon, qui n'a pas perdu Kaya de vue un seul moment, quitte son état-major, accourt au galop de son cheval, et, presque seul, se jetant à la traverse :

«Conscrits, s'écrie-t-il, quelle honte !.. . C'était sur vous que

CAMPAGNE DE SAXE. 361 j'avais fondé tontes mes espérances, et vous fuyez!... Ne me voyezvous donc pas? N'avez-vous donc plus de confiance en votre Empereur? » i A ces paroles prestigieuses, ces braves jeunes soldats se rallient aux cris de Vive ï Empereur! et, le cœur plein d'enthousiasme, ils retournent au combat.

« Le moment de crise qui décide du gain on de la perte d'une bataille est arrivé, dit Napoléon aux officiers de son état-major, qui s'étaient hâtés de le rejoindre. Messieurs, ojouta-t-il, il n'y a pas un moment à perdre si nous voulons en finir. »

Sur un signe de l'Empereur, les seize bataillons de la jeune garde, commandés par Dumoustier, arrivent en bon ordre. Le duc de Trévise est chargé de les conduire au feu, de marcher sur Kaya tête baissée et de faire main-basse sur tout ce qui s'y trouvera. Cette attaque est soutenue par les six bataillons de la vieille garde, « vieux « guerriers endurcis aux périls, et qui ne craignent ni le feu ni « la glace », dit plus tard Napoléon dans son bulletin. Le général Roguet les commande ; et, pour rendre ces forces irrésistibles :

« Drouot ! s'écrie l'Empereur, réunissez une batterie de quatrevingts pièces; placez-la en écharpe pour déborder le village par la droite, et balayez tout ce que vous verrez devant vous. »

Un mouvement de cette importance n'est que l'affaire d'une parole. Drouot, secondé des généraux Dulauloy et Devaux, l'exécute rapidement. L'Empereur vient lui-même se placer au milieu des pièces que l'ennemi couvre de mitraille. En même temps la jeune garde se précipite sur Kaya comme un torrent. Le duc de Trévise, qui est à la tête, disparaît dans la mêlée : son cheval est tué sous lui ; le général Dumoustier tombe aussi : tous les deux se relèvent et se dégagent. Cette fois, nos jeunes soldats luttent contre les vétérans de

l'armée rosse et prussienne ; ils combattent corps à corps et à l'arme blanche. Ils emportent une dernière fois le village, et l'effet terrible de la grande batterie achève d'écraser l'ennemi. En6n, cette masse de feux, de poussière et de fumée, restée si longtemps immobile sur le môme point de la plaine, prend son cours et repasse à travers le malheureux village qui n'est qu'un amas de décombres embrasés et fumants. Napoléon juge que tout est 6ni.

« Rien n'est impossible avec cette jeunesse » , dit-il ; puis, il demanda à un de ses aides de camp : Quelle heure est-il?

— Trois heures, Sire.

— J'avais donc raison ce matin; la bataille est gagnée. » Napoléon défendit qu'on poursuivît l'ennemi. Il connaissait la

nombreuse cavalerie dont les alliés pouvaient disposer ; et d'ailleurs il avait remarqué que la plus grande partie n'avait pas donné. Des courriers s'élancèrent alors du champ de bataille même pour aller porter à Paris, dans toute l'Europe et jusqu'à Constantinople, la nouvelle que Napoléon avait ressaisi la victoire.

Il faisait presque nuit lorsque le vice-roi expédia à Napoléon le comte Cornaro, pour lui mander de vive voix, en attendant le rapport qui devait lui être envoyé plus tard, le détail circonstancié de ce qui s'était passé de son côté, et enfin pour recevoir ses ordres. En présence de l'Empereur entouré de son état-major, l'aide de camp s'acquitta de sa mission. Lorqu'il eut fini de parler, Napoléon lui dit d'un air satisfait :

« Eh bien ! avez-vous entenau ma canonnade de Kaya?

— Sire, aussi bien que Votre Majesté a dû entendre la nôtre de Gross-Gorschen, lui répondit Cornaro.

— Il a fait chaud chez vous aussi, n'est-ce pas?

— Sire, le village de Gross-Gorschen a été pris et repris par trois fois, et toujours à la baïonnette, et la quatrième fois nous l'avons bien tenu. »

Alors Napoléon, s'adressant aux officiers généraux qui l'entouraient, leur dit avec exaltation :

CAMPAGNE DE SAXE. 363 « Messieurs, depuis vingt ans que j'ai l'honneur de commander des armées françaises, je n'avais pas encore vu autant de bravoure et de dévouement. » Puis, se retournant vers l'aide de camp du prince : « Commandant, allez vous reposer; vous direz à Eugène qu'il en fasse autant. En fait de valeur, rien ne peut désormais m'étonner de lui. Messieurs, reprit-il en élevant la voix, je suis content de tout le monde ; mais il nous reste encore beaucoup à faire... N'importe, avec une armée comme celle de Lutzen, je suis sûr du succès. »

L'Empereur voulut que l'armée restât en colonnes serrées, tant il craignait que la cavalerie des alliés ne vînt à profiter de l'obscurité pour renouveler ses attaques. La nuit était si noire, qu'on ne distinguait rien à dix pas devant soi ; et nous avions si peu de cavalerie, que l'Empereur prescrivit à l'infanterie de faire feu sur toute celle qui paraîtrait, tant il était persuadé que ce ne pourrait être que des ennemis.

Ce qu'il avait prévu arriva : vers les neuf heures du soir, comme il revenait à Lutzen à travers le champ de bataille, au moment où il côtoyait avec son escorte une haie basse, il fut tout à coup salué par un feu de mousqueterîe. Au même instant l'alerte devint générale» « Ah! ah! dit l'Empereur d'un ton presque gai, il y a des gens qui ne sont jamais contents; ceux-ci, à ce qu'il me paraît, n'en ont pas encore assez. »

L'ennemi avait voulu profiter du premier désordre d'un campement de nuit pour essayer de jeter sa cavalerie au milieu des bivouacs; mais les premiers sur lesquels elle tomba étaient de la jeune garde, commandée par Dumoustier. On la reçut avec une fusillade à bout portant, de telle sorte que les assaillants furent culbutés les uns sur les autres, et que la plupart périrent étouffés sous leurs chevaux- Quelques heures après, rien n'était magnifique et horrible à la fois comme l'illumination du champ de bataille couvert de morts et de mourants. Les blessés faisaient entendre des plaintes et des gé-

missements, et on les voyait s'agiter de tous côtés à la lueur sinistre de l'incendie des trois villages où les divers combats avaient été livrés et où le feu de l'artillerie avait fait de si épouvantables ravages. Il y avait eu quarante mille coups de canon tirés par l'armée française.

Napoléon arriva à Lutzen à dix heures. Il travailla toute la nuit, dicta le bulletin de la bataille, et cet ordre du jour, si remarquable par son laconisme, qui devait être lu le lendemain à chacun des corps de la grande armée.

a Soldats! je suis content de vous! vous avez rempli mon attente. « Vous avez suppléé à tout par votre dévouement et votre bravoure. <v Vous avez, dans la célèbre journée d'hier, vaincu et rais en dé- « route les armées russes et prussiennes, commandées par l'Empc- « reur Alexandre et le roi de Prusse en personne. Vous avez ajouté « un nouveau lustre à la gloire de mes aigles. Vous avez prouvé « tout ce dont vous étiez capables. La bataille de Lutzeri sera mise « au-dessus des batailles d'Austerlitz, d'Iéna et de la Moskowa. Soia dats! vous avez bien mérité de l'Europe civilisée : l'Allemagne a vous rend des actions de grâce, la France s'enorgueillit d'avoir « des enfants tels que vous; votre Empereur vous contemple! »

Nos jeunes soldats accueillirent cette proclamation par des trépignements de joie et des cris frénétiques de Vive V Empereur!

Le lendemain 3 mai, à la pointe du jour, les troupes ayant déjà pris les armes, Napoléon remonta à cheval et commença l'inspection du champ de bataille, qui s'étendait sur une surface de deux lieues carrées. Plus des trois quarts de la perte de la journée avaient été supportés par l'armée prussienne. Jamais l'acharnement de la guerre n'avait été si loin; jamais aussi grande lutte n'avait soulevé d'aussi grands peuples. La Russie, la Prusse, et la France avaient été là plutôt comme nations que comme armées, et jamais les haines nationales n'avaient débordé avec tant de fureur. Ecrasés et tombant en masse, les Prussiens étaient morts dans leurs lignes, sans céder leur position ; et quand, sur la Gn de la journée, le feu de la

CAMPAGNE DE SAXE. 365 terrible batterie commandée par Drouot eut mis leurs bataillons on lambeaux, et quand ils ne purent plus que mourir sans résultat, ils se retirèrent, ainsi que les Russes, en poussant un immense hourra! dernier soupir du colosse expirant.

Ed s'approchant de Kaya, l'Empereur remarqua que beaucoup de nos conscrits morts avaient encore leurs baïonnettes engagées dans le corps d'un ennemi. Il détourna la tête en disant :

« Je m'explique maintenant pourquoi il s'est fait si peu de prisonniers. »

Il ne passa devant aucun de ses soldats blessés sans en être salué du cri de Vive l'Empereur! Ceux mêmes qui avaient perdu un membre ou qui allaient mourir quelques moments après lui rendaient ce dernier hommage, et il répondait à leurs acclamations en se découvrant devant eux. Ayant aperçu un officier de la garde impériale russe qui respirait encore :

« Y van, dit-il à son premier chirurgien, descendez de cheval et voyez si vous pouvez sauver cet homme : ce sera toujours une victime de moins. »

Plus loin il vit le cadavre d'un jeune Prussien, de la division des volontaires de Berlin, qui semblait encore tenir quelque chose serré contre son sein. Il s'approcha : c'était un lambeau de drapeau de sa nation. Ce jeune homme, en mourant, n'avait pas voulu l'abandonner* A cette vue, l'Empereur ne chercha pas à dissimuler ce qu'il éprouvait. On l'entendit murmurer : a Brave enfant! tu étais digne de naître Français. » Puis, s'adressant à ses officiers, il leur dit d'une voix pleine d'émotion :

« Vous le voyez, un soldat a pour son drapeau un sentiment qui tient de la tendresse : il est l'objet de son culte, comme un présent reçu des mains d'une maîtresse... Qu'un de vous, messieurs, fasse rendre sur-le-champ les honneurs funèbres à ce brave jeune homme; je regrette de ne pas connaître son nom, j'écrirais à sa famille. Ne le séparez pas de son drapeau. Ce morceau de soie sera pour lui le plus glorieux linceul. »

A peine achevait-il ces mots, qu'une détonation se Tft entendre ngt pas en arrière. On se précipite à l'endroit indiqué par on petit tourbillon de fumée qui se dissipe en l'air... C'était un conscrit qu'on venait d'amputer et qui avait voulu se faire sauter la cervelle. Le malheureux ne s'était pas tué sur le coup, mais il était horriblement déGguré. Napoléon s'approcha et lui dit doucement :

« Que signifie cet acte de désespoir? On allait Remporter d'ici, te secourir; pourquoi as-tu voulu te tuer?

— Mon Empereur, répondit le jeune soldat d'une voix mourante, vous avez passé tout à l'heure près de moi sans me regarder ; vous êtes allé parler là-bas à des Prussiens qui ne pouvaient vous comprendre. Je n'ai pas pu vous voir hier, parce que nous n'avons pas même eu le temps de nous retourner; aujourd'hui je ne voulais pas mourir sans que vous prissiez garde à moi. J'ai réussi, je suis content. Pardon, mon Empereur, de vous avoir dérangé.

Et le conscrit retomba.

Napoléon se jeta à bas de son cheval, se précipita sur le corps ruisselant de sang de cet infortuné, et chercha à le ranimer; mais cette fois il était mort tout à fait. Alors il entrouvrit ses vêtements, chercha dans ses poches avec l'espoir de découvrir un livret, un papier qui put lui faire connaître son nom; il ne trouva rien. Seulement, le numéro des boutons de son habit lui apprit qu'il appartenait au 18e d'infanterie légère. C'était un régiment presque entièrement composé d'enfants des faubourgs Saint-Antoine et Saint- Marceau, et qui s'était couvert de gloire la veille. L'Empereur remonta à cheval en essuyant ses yeux, donna des ordres pour faire achever l'enlèvement des blessés, et se dirigea vers les bivouacs du prince Eugène.

Tout en avançant, la tristesse que lui avait causée cette visite au champ de bataille se dissipa peu à peu, et lorsqu'il aperçut le viceroi qui venait au-devant de lui, elle disparut entièrement. Il mit pied à terre, l'embrassa avec effusion, et, passant son bras sous le sien, ils se promenèrent tous deux devant les feux éteints qu'on

voyait encore jalonnés ça et là. Un brouillard si épais s'était abaissé sur la plaine qu'on ne distinguait rien à vingt pas de soi. Napoléon attendait que le temps se fut un peu éclairci pour examiner ce qui se passait autour de lui .avant d'ordonner de nouvelles dispositions.

Dans cet intervalle, le général Charpentier se présente : l'Empereur l'accueille avec gracieuseté, fait l'éloge de la division qu'il commande, et le complimente en termes expressifs sur sa belle conduite de la veille.

« Sire, lui répond modestement le brave général, je n'ai fait que mon devoir.

— Oui, oui, je sais, général, reprend Napoléon en reculant d'un pas et en portant la main à son chapeau comme pour saluer; vous l'avez toujours fait ainsi. »

Charpentier, voyant les bonnes dispositions de l'Empereur à son égard, profita du moment pour lui demander le grade de général de brigade pour l'adjudant-commandant Bourmont, son chef d'étatmajor, qui s'était particulièrement distingué à la dernière attaque de Gorschein.

« Sire, ajouta Eugène, M. de Bourmont a fait partie de mon étatmajor pendant toute la campngne de Russie. J'ose vous affirmer qu'il s'est constamment bien conduit... Il n'a encore reçu aucune faveur de Votre Majesté. »

À ces mots, le front de l'Empereur se rembrunit; il y eut un moment de silence, après lequel il dit :

«Bourmont! votre Bourmont! Je ne sais..., maison verra. » Puis il sembla réOéchir, et il reprit bientôt après : « Au fait, s'il s'est bien comporté, il doit être récompensé. Général Charpentier, faites-lui dire de venir me parler. »

On alla chercher M. de Bourmont, qui ne se fit pas attendre. Dès que Napoléon l'aperçut, il fit quelques pas au-devant de lui :

« Monsieur de Bourmont, lui dit-il, je. vous fais général de brigade; désormais nescrez-vous pas de mes amis?

— Sire, depuis que j'ai l'honneur de servir Votre Majesté, je me

flatte qu'elle n'a rien eu à me reprocher : elle peut compter sur mon dévouement absolu.

— Maintenant, général, je ne saurais en douter : touchez là. » Et l'Empereur lui tendit la main. M. de Bourmont se précipita dessus et y posa ses lèvres. Alors Napoléon se retournant du cote de Labédoyère, premier aide de camp d'Eugène, qui était survenu pendant cet entretien : « Charles, lui dit-il en souriant, je te nomme colonel du 113e de ligne, est-tu content? » Comme Labédoyère faisait éclater sa joie : « C'est bon, c'est bon, lui dit Napoléon avec un geste amical, ce sera plus tard que tu me remercieras. »

Pour prouver sa reconnaissance à l'Empereur, Labédoyère se fit blesser trois jours après en emportant Kolditz à la téte de son nouveau régiment, et scella de son sang, deux ans après, la foi qu'il avait promise à Napoléon. Quant à M. de Bourmont... Mais nous allions oublier que nous ne devons parler que des événements du lendemain de Lutzen, et non de la veille de Waterloo.

Une semblable victoire, au début d'une campagne, devait avoir un effet moral prodigieux. Elle arrêta pour un temps la défection de nos alliés, et exalta le courage de nos jeunes bataillons, qui gagnèrent dès lors la fermeté et l'aplomb des plus vieilles troupes. En France, on chanta le Te Deum partout. Marie-Louise en fit chanter un à Notre-Dame, où elle se rendit en grand cortège, accompagnée de toute la cour impériale et des troupes de la garde que Napoléon avait laissées auprès d'elle.

Dans la matinée du 3 mai, l'armée française passa l'Elster sur tous les ponts qu'elle avait devant Leipsick, et le général Lauriston prit possession de cette ville. Le soir, l'Empereur établit son quartiergénéral à Pegau. Il se hâta d'envoyer deux habitants de ce bourg porter; par différentes routes, à la garnison de Torgau, la nouvelle de la bataille, et donna de sa cassette mille francs en or à chacun de ces messagers. Le 4, il marcha en avant avec les corps de Macdonald, de Marmontet sa garde. Le vice-roi ouvrait la marche.

Pendant ce temps, l'Empereur de Russie et le roi de Prusse

étaient à Dresde; mais» par une marche et des dispositions aussi promptes que savantes, Eugène, ayant battu trois jours de suite le général Miloradowitch à Seffersdorff, à Ertzdorffctà Limbach, ouvrit les portes de Dresde à Napoléon, qui marchait derrière lui, et le 8 mai au matin, à l'approche de notre avant-garde, les souverains alliés se décidèrent à abandonner cette capitale de la Saxe. A midi, le général Grundler, chef d'état-major du 11* corps, prit possession de la ville au nom de l'Empereur.

A cette nouvelle, Napoléon descendit dans la vallée de l'Elbe. Les riches coteaux de Dresde s'offrirent à ses regards, le printemps y avait déjà développé toute sa magnificence; mais sur le vaste amphithéâtre qui s'offrait devant lui, les baïonnettes Russes brillaient encore de toutes parts. De noires colonnes de fumée signalaient, à droite et à gauche, l'incendie des ponts de l'Elbe, et dans le lointain on entendait encore le canon qui grondait, tandis que dans la ville toutes les cloches des églises célébraient l'arrivée du nouveau vainqueur.

A quelque distance des barrières , Napoléon trouva une députation composée des notables de la ville ; il ne voulut ni les voir ni les écouter, et passa outre. Il avait appris que quatre jours auparavant les habitants étaient allés en foule à la rencontre des souverains alliés, qoe des jeunes tilles formant une double haie et portant des corbeilles remplies de Oeurs les avaient semées sur le passage des monarques étrangers, enfin que le soir la ville avait été illuminée, et que sur de nombreux transparents cette devise : Délivrez-nous de lui, avait été tracée en caractères allégoriques. D'ailleurs, le départ du roi de Saxe pour la Bohème avait à ses yeux une gravité toute particulière; on lui avait persuadé qu'il existait entre ce prince et les souverains alliés des arrangements secrets. Accoutumé qu'il était depuis quelque temps à trouver partout la trahison, Napoléon crut trop facilement qu'il avait à venger des injures personnelles, à punir des griefs et à prévenir de nouveaux périls. Aussi, lorsque arrivé près du pont de l'Elbe, qui sépare la

TOMB h. n

ville vieille de la ville, neuve, et quand il eut aperçu les membres du corps municipal de Dresde qui l'attendaient avec la harangue d'usage sur les lèvres et dans les mains le plat d'argent sur lequel étaient les clefs d'or de la ville, ses regards s'allumèrent, il poussa son cheval droit à eux, et il épargna à ces magistrats la honte de lui exprimer des vœux qu'ils avaient encore, depuis la journée de Lutzen, offerts à ses ennemis. Il leur dit d'une voix retentissante :

« Je ne vous connais plus!... 11 n'y a plus de municipalité!... Votre souverain s'est vendu à mes ennemis!... Je le déclare félon et hors de ma protection. Il a cessé de régner. »

Et, s'emparant avec vivacité des clefs qu'on lui avait présentées ù genoux, il les lança avec force dans l'Elbe, en s'écriant dans l'excès de son exaspération :

« Vous n'avez plus qu'un mattre... Et c'est moi... »

C'en était trop pour le cœur d'un peuple accoutumé à l'adversité, mais non pas au mépris. Un murmure s'échappa de toute cette foule pressée qui l'entourait. Sans s'inquiéter de cette courageuse protestation, l'Empereur reprit d'une voix plus élevée :

« Vous mériteriez que je vous traitasse en pays conquis. Je sais ce que vous avez fait pendant que des rois coalisés contre la France occupaient votre ville. Je sais quelles insultes vous m'avez prodiguées. Vos maisons portent encore les débris de vos guirlandes. Je vois sur le pavé le reste des fleurs que vos jeunes filles ont semées sous les pas de mes ennemis. »

Ici Napoléon se tut, comme pour juger de l'effet de ses paroles foudroyantes. Voyant qu'elles avaient plongé ceux à qui elles s'adressaient dans la stupeur et l'abattement, il se calma; et, promenant ses regards plus doux sur la foule attentive et muette, il reprit avec une sorte de sensibilité et une inflexion de voix rassurante :

«Je devrais vous punir tous, et cependant je veux tout pardonner. Bénissez votre roi, car c'est lui qui sera votre sauveur; malgré ses torts envers la France et envers moi, je ne puis oublier l'ancienne amitié qui me lie à lui. Je veux croire qu'on Ta abusé, qu'on a sur*

CAMPAGNE DE SAXE. 371 pris sa religion et qu'il s'en justifiera. En attendant, je permets que vous nommiez une députation pour qu'elle aille le prier de vous rendre sa présence, et j'oublierai tout. Aussi bien, vous avez été assez punis, puisque vous venez d'être administres par un Prussien obéissant à un Russe, et vous devez savoir à quoi vous en tenir sur les beaux sentiments des alliés. Je veillerai moi-même à ce que la guerre vous cause le moins de maux possible, et, pour vous donner un gage de ma clémence, c'est le général Durosncl, mon aide de camp, qui sera votre gouverneur. Votre roi lui-môme le choisirait pour vous... Allez. »

A peine l'Empereur eut-il fini de parler, que la multitude Gt éclater sa joie par des vivats et des bénédictions ; et si quelque chose avait pu encore exalter la reconnaissance de ce peuple, c'était la certitude que son roi allait lui être rendu. On sait que ce vénérable prince était adoré de ses sujets; aussi, lorsque Napoléon eut été entièrement désabusé sur son compte, employa-t-il tous les moyens pour prouver à son fidèle allié toute l'estime et toute l'amitié qu'il avait pour lui. Le retour du roi de Saxe à Dresde (le 12 mai suivant) fut un triomphe. L'Empereur envoya au-devant de lui son aide de camp, M. de Flahaut, et lui-même alla à sa rencontre. Toute la garde impériale, en haie, lui présenta les armes, depuis Pirna jusqu'à son palais. En l'abordant, l'Empereur se jeta dans ses bras et l'embrassa presque les larmes aux yeux, en lui disant avec effusion :

« Sire, mon frère, c'est aujourd'hui que je cueille le laurier de Lutzen. »

Tout le temps qu'il séjourna à Dresde, Napoléon s'étudia à témoigner au roi les attentions les plus délicates. Or, on sait que lorsqu'il le voulait, il avait les manières les plus séduisantes, jointes à l'adresse et à l'esprit qu'il savait mettre à ce qu'il fallait bien faire, pour nous servir d'une de ses locutions ; mais revenons au jour de son entrée à Dresde.

Ce ne fut pas sans peine que l'Empereur put se dérober aux actions

de grâce et aux démonstrations d'une foule ivre de joie. I) se disposait à entrer dans la ville neuve, lorsqu'il apprit que l'arrièregarde de Miloradowilch paraissait vouloir se maintenir à Neustadt, faubourg de la ville en deçà de l'Elbe. Il voulut reconnaître luimôme le fleuve, sortit par la porte de Prcitznitz, mit pied à terre, et seul, avec le grand-écuyer et un page, se dirigea du cAté où les Russes avaient établi leur pont de bateaux. Eugène vint rejoindre son beau-père, et ils descendirent ensemble sur le bord de la rivière, d'où Ton apercevait les postes ennemis sur la rive opposée. Une batterie lança quelques boulets, mais elle cessa bientôt après. C'eût été en effet une folie que de continuer de tirer sur deux hommes isolés; si cependant les Russes avaient pu deviner qu'un de ces deux hommes était Napoléon et l'autre le prince Eugène !...

Il était sept heures du soir quand Napoléon revint à Dresde. En traversant la ville, des milliers de têtes se montrèrent partout, depuis les soupiraux des caves jusqu'aux mansardes les plus élevées, et des milliers de bouches firent retentir les airs du cri sans Gn de Vive Napoléon! Quant à lui, accablé de gloire et de fatigue, il arriva au logement qui lui avait été préparé dans le palais du roi. Là, tout en marchant à grands pas, ses yeux s'arrêtèrent machinalement sur un double cadre appendu au-dessus d'un meuble, et qui renfermait les portraits de l'empereur de Russie et du roi de Prusse mis en regard. Aucun doute que ces peintures n'eussent été oubliées à cette place par suite de la précipitation avec laquelle l'appartement avait changé de maîtres. Quoi qu'il en soit, Napoléon les regarda un moment d'un œil de feu ; puis, reprenant sa promenade, il se croisa les bras sur la poitrine en disant avec une étrange inflexiou de voix :

« Qu'ils viennent me proposer des traités!... Ce n'est plus avec la plume que je les ratifierai maintenant, c'est avec l'épée !... »

c fut pendant son séjour à Passezino, au mois de septembre 1797, où fut convenu le traité signé plus tard à Campo-Formio, que le vainqueur de l'Italie, voyant approcher le terme de ses travaux en Europe, porta pour la première fois ses regards vers l'Orient. Pendant ses longues promenades du soir dans le parc magniGque de ce château, il se plaisait à parler des empires fameux qui ont couvert ce vieux sol de leurs débris, et dont le souvenir, après tant de siècles, vit encore dans la mémoire des hommes.

« Bah ! s'écria-t-il un jour, l'Europe n'est qu'une taupinière! Il n'y a jamais eu de grands empires et de grandes révolutions qu'en Orient, où vivent six cents millions d'hommes. C'est là seulement qu'on peut faire de grandes choses! »

Nommé général en chef de l'expédition d'Orient le 12 avril 1798, Bonaparte mit une activité sans exemple à préparer ce qui devait assurer le succès de sa périlleuse entreprise. Plus il demandait, plus on lui accordait, tant les directeurs désiraient l'éloignement d'un rival si dangereux pour eux. En peu de temps, la flotte qui devait concourir à cette grande expédition réunit 72 bâtiments de guerre, 40O bâtiments de transport, montés par 10,000 gens de mer, et ayant à bord 36,000 hommes de troupes réglées. Cette escadre était commandée par l'amiral Brueys. Tout étant prêt, Bonaparte, accompagné de sa femme et de son secrétaire particulier, Bourrienne, partit de Paris le 4 mai 1798 pour Toulon, où il arriva le 9. Dix jours après, à la pointe du jour, V Orient mettait à la voile.

Ce ne fut pas sans difficulté que l'escadre sortit de la rade. Plusieurs vaisseaux labourèrent le fond sans pourtant s'arrêter; mais Y Orient, qui portait cent vingt canons et tirait plus d'eau, pencha assez sensiblement pour donner de l'inquiétude aux nombreux spectateurs qui couvraient le rivage, et surtout à Mme Bonaparte, qui, du balcon de l'Intendance, suivait les mouvements du vaisseau amiral. Elle fut bientôt rassurée en voyant ce bâtiment entrer majestueusement en pleine mer aux acclamations de la foule, au bruit des fanfares et de l'artillerie des forts.

L'escadre longea les côtes de Provence jusque vers Gênes et rallia le convoi parti de cette ville; elle tourna ensuite vers le cap Corse et y fut rejointe par le convoi d'Ajaccio. Là, elle attendit inutilement plusieurs jours celui de Civita-Vecchia. Bonaparte attachait d'autant plus d'importance à l'arrivée de ce convoi, qu'il devait amener Desaix. L'amiral Brueys expédia à sa recherche la frégate YArtémisey commandée par le capitaine Stangnelet, auquel il donna pour instructions précises de se borner à reconnaître ce convoi et de revenir en rendre compte immédiatement. Enfin, lassé d'attendre le retour de cette frégate, et craignant de rencontrer la flotte de Nelson, l'amiral se dirigea sur l'île de Malte.

L'ennui fut le plus grand mal dont la majeure partie des passagers eut à se défendre. Pendant les premiers jours on eut recours au jeu; mais comme ce jeu n'était rien moins que modéré, et que les ressources des joueurs n'étaient pas inépuisables, l'argent de tous se trouva bientôt réuni dans quelques poches pour n'en plus sortir; alors on se rejeta sur la lecture, et la bibliothèque que Bonaparte avait lui-même choisie fut d'une grande ressource. Arnault, qui en avait la clef, devint un homme fort important. En la lui confiant, Bonaparte lui avait donné pour instructions qu'il ne devait prêter des livres qu'aux personnes auxquelles il était permis d'entrer dans la chambre du Conseil, qui tenait lieu de salon de réunion aux individus qui faisaient partie du gros état-major , encore ne devaientils les lire que là, sans autrement se déplacer.

« Arnault, avait ajouté le général en chef, ne prêtez que des romans ; gardons pour nous les livres d'histoire. »

Les premiers jours, le bibliothécaire eut peu de demandes à satisfaire ; mais elles se multiplièrent dès que les joueurs malheureux, à l'exemple de celui de Regnard, s'avisèrent de chercher des consolations dans la philosophie. La collection des romans sufGt à peine. Le temps du déjeuner au dîner était celui que ces messieurs consacraient à la lecture, couchés sur le divan qui régnait autour de la pièce. De temps à autre Bonaparte sortait de sa chambre et faisait le tour du salon, tirant gaiement l'oreille à l'un, ébouriffant les cheveux de l'autre, ce qu'il pouvait se permettre sans inconvénient, chacun ayant supprimé les crêpes et les toupets pour adopter la coiffure à la Titus ou les Caracalla.

Dans une de ces tournées, la fantaisie prit à Bonaparte de savoir ce que chacun lisait :

« Que tenez-vous là, Bessières?

— Un roman, général.

— Et toi, Eugène?

— Un roman, général.

— Et vous, Lavalette?

— Un roman, général.

— » Un roman ! un roman ! répétait Bonaparte en levant les épaules. Et toi, Lanncs, qu'est-ce que tu lis?

— Ma foi, général, quelque chose de fort ennuyeux, un petit bouquin intitulé Émile, par Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, auquel par parenthèse je ne comprends rien du tout ; mais c'est pour tâcher de m'endormir. »

Duroc lisait aussi un roman, ainsi que Berthier, qui avait demandé à Arnault quelque chose de bien sentimental, et s'était endormi sur les Passions du jeune Werther.

« Lectures de portières et de femmes de chambre que tout cela, reprit Bonaparte avec un ton d'humeur; Arnault, ne donnez plus

que des livres d'histoire a ces messieurs; des hommes ne doivent pus lire autre chose.

— Alors, général, dit en souriant le bibliothécaire, pour qui garderai-je les romans? car il n'y a ici ni portières, ni femmes de chambre. »

Tant que Napoléon fut en mer, il se leva rarement avant dii heures du matin. V Orient présentait presque l'image d'une colonie de deux mille habitants. C'était un admirable spectacle que cette innombrable réunion de bâtiments de toute grandeur, ville flottant, au-dessus de laquelle les vaisseaux de haut-bord s'élevaient comme les églises de la capitale au-dessus de ses plus hautes maisons, et que {'Orient, comme une cathédrale, dominait de toute sa hauteur.

Chaque jour, Bonaparte invitait quelques personnes à dîner avec lui, sans compter l'amiral, l'état-major, les colonels et ceux qui formaient sa maison et qui mangeaient habituellement à sa table. Après le dîner, lorsque le temps le permettait, il montait sur la galerie, qui par son étendue formait une véritable promenade.

Une après-midi, le général en chef, qui s'était jeté tout habillé sur son lit, dit à Berthier :

« Faites-moi l'amitié d'aller chercher Arnault. » Celui-ci arriva. En le voyant entrer : « N'avez-vous rien à faire, monsieur le bibliothécaire? lui demanda-t-il.

— Non, général.

— Eh bien ! ni moi non plus, ajouta Napoléon en cherchant à retenir un long bâillement. Si nous lisions quelque chose? cela nous occuperait.

— Que voulez-vous lire, général? de l'histoire, de la philosophie, de la littérature, de la politique, des voyages, de la poésie?

— Lisons de la poésie, aujourd'hui.

— Quel poëte, général? Homère vous conviendrait-il? c'est le père à tous.

— Je connais peu l'Odyssée : lisons l'Odyssée. »

Arnault va chercher l'Odyssée; et, comme il rentrait, Duroc, qui,

averti par la sonnette, était venu prendre les ordres de son général, reçut injonction de ne laisser entrer qui que ce fût et de ne revenir lui-même que quand il serait appelé.

« Par où commencerons-nous, général? dit Arnault lorsqu'ils furent seuls.

— Parbleu, par le commencement. Allez, je vous écoute. »

Voilà donc le bibliothécaire de l'armée d'Egypte lisant tout haut comme quoi les poursuivants de Pénélope mangeaient, en] lui faisant leur cour, l'héritage du prudent Ulysse, le patrimoine du jeune Télémaque et son douaire à elle, égorgeant leurs bœufs, les écorchant, les dépeçant, les faisant rôtir ou bouillir, et s'en régalant, ainsi que de leur vin. Il serait difficile de dire jusqu'à quel point cette naïve peinture des mœurs antiques égaya Bonaparte; mais tout à coup, interrompant son lecteur en se levant brusquement de son lit :

, « Et vous me donnez cela pour du beau! lui dit-il. Eh bien! mon cher, sachez que ces héros-là ne sont que des maraudeurs, des polissons, des fricoleurs!... Si nos cuisiniers se conduisaient comme eux, en campagne, je les ferais fusiller tous, les uns après les autres! Voilà de singuliers rois, ma foi!... »

Arnault eut beau répéter qu'il ne fallait pas juger cette naïve peinture de mœurs d'après nos goûts modernes. Bonaparte l'interrompait toujours en répétant d'un ton goguenard :

a Et vous appelez cela du sublime, vous autres poètes !... Quelle distance de votre Homère à mon Ossian! Tenez, ajouta-t-il après avoir donné un peu de calme à sa gaieté, moi, je vais vous lire un peu d'Ossian : vous jugerez de la différence. »

Et, prenant un petit exemplaire de ce poète, coquettement relié en maroquin rouge et doré sur tranche, lequel était toujours sur une petite table près de son lit, de môme qu Homère sous le chevet d'Alexandre, le général en chef se mit à déclamer Témora, son poème favori.

Il faut le dire : quoique Napoléon racontât très-bien de mémoire,

lorsqu'il lisait, il était loin de faire valoir son sujet. Par suite de son peu d'habitude à lire haut, la langue lui tournait souvent; quelquefois même, remplaçant un l par un s, et quelquefois aussi un s par un f, il faisait ce qu'on est convenu d'appeler des (taisons dangereuses. Estropiant ainsi les mots, ou mettant un mot à la place d'un autre, par l'effet naturel de sa précipitation et de l'emphase avec laquelle il débitait son texte, il prétait un caractère moins épique que burlesque à son enthousiasme ; et cependant il s'arrêtait après avoir lu deux ou trois strophes, en s'écriant :

« Hein! quelles pensées!... quels sentiments! voilà qui est bien autrement noble que les rabâchages de votre Odyssée! Voilà da véritable sublime, du grand et du sentimental tout à la fois. Moo Ossian est un poëtc, tandis que votre Homère n'est qu'un radoteur.

— Homère, il est vrai, général, répondait froidement Arnault, radote quelquefois; Horace le lui reproche : cependant, si Horace ressuscitait, et jugeait Ossian, je doute fort qu'il partageât votre opinion sur ce barde.

— Horace, votre Horace n'était qu'un pamphlétaire, un abbé Geoffroy de son temps, jaloux, caustique, envieux, qui faisait de la critique à tel prix que ce fût!... Ne pas aimer Ossian!...

— Général, j'admire ses beautés ; mais cela n'empêche pas qu'Homère soit le plus sublime de tous. »

Bonaparte, qui ne se tenait jamais pour battu, allait répliquer quand on ouvrit le porte : c'était Duroc.

« Qu'est-ce? dit Bonaparte en fronçant le sourcil; que voulezvous? Je n'ai point appelé, je n'ai pas sonné.

— Général, comme l'escadre a mis en panne, le général Kléber a profité de la circonstance pour venir vous voir : il est là, dans la chambre du Conseil.

— Ne vous ai-je pas dit d'attendre, pour entrer, que je sonnasse? Ai-je sonné? Pourquoi vous permettre de déroger à mes ordres?

— J'ai cru, général...

— Vous avez mal cru, monsieur, rien ne vous autorisait à désobéir. Retirez-vous et ne revenez pas que je vous appelle. »

Du roc se retira tout déconcerté. Arnaull ne l'était guère moins que lui. Quelques secondes de silence succédèrent à cette explosion. Enfin tout signe d'humeur ayant disparu :

« Général, se hasarda de dire doucement Arnault, il me semble que vous avez été bien sévère pour ce pauvre Duroc, il vous est si attaché!...

— N'est-il pas militaire? Ne sait-il pas ce que c'est qu'un ordre?

— La circonstance, comme il l'a dit, pouvait faire passer là-dessus ; le général Kléber peut avoir des choses importantes à vous apprendre, plus importantes sans doute que celles que j'avais l'honneur de vous dire il n'y a qu'un moment. Il ne peut pas revenir à volonté...

— Il n'appartient à personne déjuger de l'importance des objets dont nous nous occupons. Eût-elle porté sur des matières très-graves, notre conversation n'en eût pas moins été interrompue.

— Mais, général, ne va-t-on pas, d'après votre sévérité, lui prêter une tout autre importance que celle qu'elle a? Le général Kléber peut s'imaginer que nous décidons ici du sort du monde, tandis que nous ne nous occupons que de questions assez innocentes, puisque je plaide pour Homère et vous pour Ossian. »

Cette réflexion ayant fait sourire Bonaparte, il se jeta à bas du lit et reçut Kléber.

Cependant, on approchait de Malte. La frégate qui éclairait la marche signala tout à coup des voiles au sud.

« Ce sont les Anglais! s'écria-t-on de toutes parts; ils se sont placés entre nous et Malte : il y aura bataille! »

Il y eut branle-bas. Toutes les cloisons qui partageaient le vaisseau furent enlevées, tous les bagages portés à fond de cale, et les postes distribués. Personne ne devait être inutile. Les militaires devaient se battre, les savants porter les gargousses.

Une bataille navale dirigée par Bonaparte eût dû avoir un carao

tère tout particulier. Autant qu'on en pouvait juger par les propos qui volaient de bouche en bouche, abrégeant la canonnade, qui ne pouvait être que désavantageuse, on devait serrer l'ennemi le plus promptement et le plus près possible, et l'aborder. Les préparatifs étaient faits dans ce but.

Tout était prêt quand les signaux de l'escadre légère annoncèrent que la flotte en vue était celle que Ton attendait depuis si longtemps, ce convoi de Civita-Vecchia à la recherche duquel YArthémise avait été envoyée et par laquelle il était escorté. Cette nouvelle fut bientôt confirmée par le capitaine Stangnclct lui-même.

Ce capitaine, quelques jours après avoir quitté la flotte, ayant rencontré le convoi à peu de distance des bouches du Tibre, avait fait route avec lui ; et, présumant avec raison que l'escadre s'était ennuyée de l'attendre, au lieu de se rendre à Maretimo il était allé droit à Malte, où, après avoir attendu Y Orient, il revenait à sa rencontre. Tel fut le résumé du rapport qu'il fit à l'amiral en présence du général en chef.

« Capitaine, cette marche n'est pas celle que je vous avais tracée, dit l'amiral : vous deviez nous rejoindre à la station de Maretimo, ou nous y attendre. Si vous l'aviez fait, la jonction serait opérée depuis quatre jours.

— Il est dur, monsieur l'amiral, quand on a fait pour le mieux, de s'entendre blâmer. Il me semble que le résultat de ma mission me donne droit à autre chose qu'à des reproches, et qu'il y a pea de justice dans la manière dont vous me traitez. J'en appelle aa général en chef, au général Bonaparte lui-même. »

Confidents des inquiétudes que l'absence prolongée de YArthémùe avait causées à Bonaparte, ceux qui étaient présents n'entendirent pas sans crainte le capitaine lui adresser cette interpellation. La figure de Bonaparte, jusqu'alors impassible, prit une expression formidable : de bleus qu'ils étaient dans le calme, ses yeux, devenus noirs, semblèrent lancer des étincelles :

« N'en appelez pas ù moi, jeune homme, répondit-il à Stangnelet

UNE TRAVERSÉE. 381 avec un accent terrible : ne me demandez pas mon avis, je ne veux pas le donner! Quand je songe à la responsabilité que vous avez assumée en manquant à vos instructions ; quand je songe à toutes les conséquences que pouvait entraîner le retard que vous avez apporté à la marche de la flotte, je ne puis que m'étonner de l'indulgence de M. l'amiral à votre égard. N'en appelez pas à l'avis du général en chef, vous dis— je, il ne pourrait s'empêcher de vous faire traîner devant un conseil de guerre pour cause de désobéissance ! oui, jeune homme, de désobéissance formelle ! et vous savez qu'il y va de la tête... Encore une fois, n'en appelez pas à moi! »

Foudroyé par ces mots, Stangnclct ne répliqua rien. L'amiral Brueys, un des meilleurs hommes qui fussent au monde, était atterré lui-même. Il fit sortir le capitaine, et, se réunissant à Berthier, à Juno't, à Lavalette et à d'autres pour apaiser le général en chef, il parvint à assoupir l'affaire.

« Je ne voulais pas me mêler de cela, répétait Bonaparte; pourquoi m'a-t-il forcé à sortir de ma neutralité ? »

Le même soir, et longtemps après son dîner, comme il prenait le frais sur la galerie en s'entrenant de la panique du matin , on entendit tout à coup un bruit sourd.

« Un homme à la mer ! > s'écria-t-on.

Aussitôt on jette à l'eau les cages à poulet, les bouées de sauvetage, les chaloupes. Le temps était calme, mais la nuit était tellement obscure, qu'il était impossible de rien distinguer. Au bruit de la chute, un matelot provençal s'était élancé dans la mer. L'intérêt excité par le péril du premier s'accrut naturellement de tout celui qu'excita le péril du second. Penché, comme tous les assistants, sur le balcon de la galerie, le général en chef attendait avec anxiété le dénoûment de cette scène, lorsqu'une voix s'écria :

« Les voilà ! ils sont sauvés ! »

Et aussitôt on entrevit dans l'ombre le nageur qui poussait devant lui un corps d'une grosseur énorme; on applaudit en masse au courage, au dévouement et à l'adresse du Provençal. Or, qu'avait-

i! sauvé?... La carcasse d'une vache que le cuisinier du vaisseau n'avait pas cru devoir faire manger à l'équipage» parce qu'elle était décédée le matin même de mort naturelle. Un rire général et inextinguible accueillit la découverte de cette méprise. Quand sa propre hilarité fut un peu calmée :

« Hé bien ! messieurs, dit Bonaparte, le trait n'en est pas moins digne de récompense; c'est pour sauver la vie à un homme que ce brave matelot a eiposé la sienne ; il ne faut juger que de l'intention.» Et il lui remit quelques louis qui s'augmentèrent aussitôt des libéralités de tous les assistants. ((Tu es bien heureux, lui dit le général en chef, que la flotte n'ait pas marché; s'il avait venté bon frais, comment te serais-tu tiré d'affaire?

— Bagasse ! j'aurais nagé jusqu'à Malte.

— Soit; mais la flotte marchant toujours, aurais-tu pu la rejoindre?

— Hé donc! j'aurais nagé jusqu'en Egypte. *>

Le lendemain 10 juin, à la pointe du jour, l'île de Halte fut signalée. Le général en chef flt demander au grand-maître de l'ordre la faculté de s'approvisionner d'eau dans les différents mouillages de son ile : celui-ci refusa. Le soir même, la ville était cernée de toutes parts et le reste de l'île occupé. Le 13, à minuit, des chargés de pouvoirs du grand-maître vinrent à bord du vaisseau amiral demander une capitulation définitive, et le 15, l'armée française entrait dans une place la mieux fortifiée de l'Europe et qui avait résisté pendant deux ans à toutes les forces de l'Orient, commandées par l'invincible Dragut. Cinq jours avaient suffi à Bonaparte pour détruire la puissance des chevaliers de Malte.

Treize jours après, le soleil, qu'on appela depuis tant de fois le Soleil de Bonaparte y éclairait les minarets d'Alexandrie. La Tour des Arabes, sur laquelle fut arboré le premier drapeau tricolore, montra à l'armée le but de son voyage, l'Égypte, cette vieille terre des merveilles, où de si grandes choses allaient s'accomplir!

La bataille de Leipsick était perdue :

une défection sans exemple dans l'histoire des nations avait, après trois jours d'un combat de géants, enlevé la victoire à l'armée française. Le général Poret de Morvan , qui avait vu tomber autour de lui ses meilleurs et ses plus braves officiers, soutenait la retraite à la tête des troisième et quatrième régiments de tirailleurs-grenadiers de la garde impériale. Placé à l'arrière-garde, il défendait pied à pied le terrain, afin de protéger les convois des blesssés, dont la marche était lente, et que menaçait l'ennemi. Cependant la situation devenait à chaque instant plus difficile et plus périlleuse; une fusillade, engagée presque à bout portant, faisait d'affreux ravages dans les rangs des deux régiments de la garde, déjà si éclaircis par les combats précédents, et l'ennemi, sans qu'on pût l'empêcher, faisait filer des troupes sur les flancs de notre arrière-garde, qui bientôt se trouva enveloppée de tous côtés. Le général fit alors une charge désespérée ; armé d'un fusil arraché des mains d'un grenadier blessé mortellement, il s'élança à la tète de ses braves. La fusillade cessa alors sur ce point; les baïonnettes se croisèrent, on se battit corps à corps, et, après des efforts inouïs, l'ennemi fut culbuté.

Au bout de quelques instants, Tordre se rétablit, le» carrés se reformèrent, et les convois furent en sûreté.

Les deux régiments allaient se remettre en marche, lorsque tont à coup un grenadier sortant des rangs s'approcha du général Poret de Morvan :

a Mon général, lui dit-il, tous les convois ne sont pas sauvés; regardez, je vous en supplie, regardez à droite, sur la lisière du bois, à deux portées de fusil de nous environ. »

Les regards du général se dirigèrent vers le point indiqué par le grenadier.

« Je vois, dit-il, une petite charrette dont le cheval abattu a probablement été tué pendant l'action; mais il n'y a pas de blessés sur celte voiture.

— Non sans doute, répondit le grenadier ; mais à côté il y a une femme, et cette femme c'est Périnette, la vivandière du 3e. Elle compte sur nous, bien sûr, général , et si vous vouliez permettre seulement à quatre hommes de bonne volonté d'aller la débarrasser d'une escouade de Saxons qui l'empêche de rejoindre le régiment. . . »

Le général hésita, car le moindre retard pouvait compromettre le salut du corps qu'il commandait; mais, d'un autre côté, l'abandon de la vivandière pouvait produire un mauvais effet sur le moral da soldat. M. de Morvan prit un terme moyen.

a Eh bien ! soit, dit-il, au lieu de quatfe hommes de bonne volonté, partez douze; mais ne perdez pas plus de dix minutes pour consommer votre expédition, dix minutes, pas davantage! »

Le grenadier et onze de ses camarades s'élancèrent aussitôt au pas de course ; dédaignant de répondre aux coups de fusil envoyés à leur adresse par les tirailleurs ennemis, ils arrivèrent en un clin d'œil auprès de la vivandière en culbutant à la baïonnette tout ce qui s'opposait à leur passage. Les limons de la voiture furent promptement débarrassés du cheval mort ; Périnette fut placée au milieu de ses provisions ; deux des grenadiers s'attelèrent aux brancards, deux autres poussèrent par derrière, et, le feu bien nourri des antres

aidant, l'équipage ainsi manœuvré arriva, à travers une grêle do balles, sur le front de l'arrière-garde.

Le grenadier alors qui avait provoqué cette petite expédition s'ap* prochant de M. Poret de Mon an, la main au bonnet :

i Mon général, dit-il, quand on vient de contracter une dette que la reconnaissance de toute une vie ne peut acquitter, il faut au moins dire à son créancier qni l'on est. Je me nomme Louis Boudier, simple grenadier, lre compagnie, 2* bataillon, 3e régiment; Périnette est ma femme, ou à peu près, et à moins qu'un boulet ne nous coupe la respiration à l'un ou à l'autre, ou à tous les deux, nous tâcherons de vous prouver que nous sommes bons à autre chose qu'à ébrécher les coupe-choux de ces gredins de Saxons, qui font plus de bruit que de besogne. »

Cela dit, le grenadier alla reprendre son rang.

Périnette obtint aisément un cheval des convois pour suivre la retraite qui continuait. Bientôt l'armée rentra en France, et commença cette immortelle campagne dont les prodiges ne purent préserver Paris de l'invasion ; puis, après une année de deuil, arriva le 20 mars 1815, qui calma tant d'amers regrets, fit naître tant d'éphémères espérances.

Le général Poret de Morvan avait, an des premiers, repris son commandement dans l'armée impériale, et, le 18 juin, à la bataille de Waterloo, il était à la tète d'une brigade de vieux grenadiers.

Vers dix heures et demie, les chasseurs arrivèrent sur le plateau de Waterloo. Le général Friant est h leur tête; le général de division Michel et le général de brigade Heniion le suivent. Le premier régiment est commandé par Cambronne; le deuxième, aux ordres du général Poret de Morvan, reste en position sous le feu de l'ennemi. Cambronne se trouve assailli par le feu le plus meurtrier;

le maréchal Ney, commandant cette vaillante colonne, est partout, mais bientôt les généraux Michel et Priant sont grièvement blessés; Cambronne tombe presque en même temps et est fait prisonnier; le désordre commence à se mettre dans les rangs, lorsque les grenadiers commandés par le général Poret de Morvan arrivent au pas de charge sous des feux croisés de boulets, de mitraille et de moasqueterie.

Le calme de ce général, l'attitude impassible de ses grenadiers, inspirent l'espoir et la conGance ; l'ordre se rétablit ; on se déploie.

Le combat devient plus terrible; la ligne anglaise est enfoncée, et le plateau auquel paraissait attaché le sort de la journée va rester aux braves commandés par le général Morvan, lorsqu'une seconde colonne anglaise et une masse formidable de cavalerie fondent sur eux et leur arrachent la victoire.

Cependant le général Poret de Morvan combat toujours; couvert de blessures, harassé, cerné de toutes parts, il parvient a faire une trouée avec les grenadiers qui lui restent; mais ses forces sont épuisées avec son sang; il ne peut aller plus loin, et tombe sur an monceau de cadavres.

« Retirez-vous, mes amis, dît-il à ses soldats d'une voix défaillante; pour moi j'ai rempli ma tache.

— Halte à la tète ! s'écrie en ce moment avec énergie un des grenadiers; comment, mille noms d'un nom, nous abandonnerions le général, qui n'a jamais abandonné personne, lui? »

Cette voix était celle de Louis Doudicr, qui, le bras cassé par une balle et ne pouvant plus manœuvrer son fusil, s'en servait, depuis un quart d'heure, tour ù tour comme d'une lance ou d'une massue.

Les paroles du grenadier furent néanmoins impuissantes à faire cesser le mouvement rétrograde ; la retraite continuait, rapide et sans ordre.

Alors Boudier, mettant entre ses lèvres deux doigts de sa main droite, fit entendre un coup de sifflet tellement aigu et prolongé,

Per tinette la Vivandière.

PERINETTE. 387

qu'il résonna au loin, traversant en quelque sorte le bruit du canon et de la fusillade.

A ce coup de sifflet il en fit succéder un second, puis un troisième, et il se disposait à redoubler, lorsqu'à la faveur d'une éclaircic qui se Ct au milieu de l'épais nuage de fumée dont le champ de bataille était couvert , il aperçut une femme qui , un drapeau d'une main, un pistolet de l'autre, un léger petit baril en sautoir, s'avançait leste et fringante, sans s'occuper des balles qui sifflaient à ses oreilles.

« Ici ! ici, Périnette ! cria le grenadier.

— C'est un peu tard, le baril est vide, répondit la vivandière.

— H s'agit bien de ton baril et de ta cantine ! où est la carriole? réponds vivement !

— Ne le fâche pas, vieux, la carriole est ici près, aux Qualre- Bras; mais on la mettrait sens dessus dessous qu'on ne trouverait pas de quoi rafraîchir une poule... Et j'aurais eu dix fois davantage, qu'il n'en resterait plus. Jour de Dieu, quelle frottée! j'ai cru qu'il neigeait des boulets.

— Silence, Périnette! Ne vois-tu donc pas là notre brave général? Aide-moi à le charger sur ma bonne épaule, et marche toi-même en éclaireur. »

En un instant il fut fait ainsi qu'avait dit Boudier. Le lieu où ils se trouvaient était tellement encombré de cadavres d'hommes et de chevaux, de canons démontés, de caissons brisés, qu'ils purent marcher d'abord à couvert derrière cette espèce de rempart. Ils parvinrent ainsi à gagner le lieu où se trouvait la carriole de la vivandière, dans laquelle le général fut placé le plus commodément possible. Le grenadier s'assit sur le brancard, et Périnette enfourcha le cheval qui, stimulé par les coups de plat de sabre que la vivandière ne lui épargnait pas, arriva vers minuit à six lieues du champ de bataille.

« Quel désastre! disait le général ; j'ai bien peur, mon pauvre

Bouclier, de ne pouvoir jamais reconnaître le service que je viens de recevoir de toi.

— Ne vous inquiétez pas de ça, général; la chose est faite, et je me suis donné ma récompense à soi-même.

— Comment cela, mon brave?

— Suffît; je m'entends! Vous êtes faible, la conversation n'est pas dans la consigne du moment, au contraire ; ainsi donc, je ne vous répondrai plus un seul mot. »

Il fallut bien que M. Poret de Morvan se contentât de ces eicellenles raisons, car il ne put en obtenir d'autres.

Cependant l'armée commençait à se rallier; les ambulances s'organisaient; le général put être pansé, et Boudicr parvint à se procurer un fourgon avec lequel il put être transporté jusqu'à Paris.

Plusieurs mois s'étaient écoulés ; la capitale de la France avait une seconde fois ouvert ses portes à l'étranger. Triste, mais résigoé, le général Poret de Morvan vivait paisiblement à Paris, au milieu de sa famille, lorsqu'un matin il vit entrer chez lui l'ex-grenadier Boudicr, qui, licencié avec l'armée de l'autre côté de la Loire, avait repris le costume civil.

«Eh bien! mon brave, lui dit M. de Morvan, n'avais-je pas raison de dire que je ne pourrais malheureusement pas te récompenser comme ton dévouement le méritait?

— Pardon, excuse, général, mais vous aviez tort ce jour-là, et aujourd'hui vous avez encore un tort plus grand.

— Très-bien! (il le général en souriant, et tu viens sans doute ici pour me mettre a la raison?

— Bien touché! Cette fois vous avez deviné d'emblée... C'est bon ; je sais bien que vous pouvez avoir votre idée; mais ça ne peut pas m empêcher d'avoir la mienne, et avec un corps de rechange encore.

— Que diable viens-tu donc me conter, mon brave garçon?

— Oh! une bagatelle; tenez, général, voici la chose en deux temps. Voyant que vous restiez tranquillement à Paris, je me suis dit : Faut croire que le général est contrarié de n'avoir pas passé l'arme à gauche, et qu'il veut se rattraper avec les messieurs qui ont déjà fait passer le goût du pain à Ney, à Brune, à Ramel, à Labédoyère. »

Le général Gt un mouvement de douleur et d'impatience.

« Ah damel c'est comme ça , continua Boudier : ils feraient fusiller le Père éternel , s'ils pouvaient le pincer avec une cocarde tricolore à son serre-tête. Voilà l'idée qui me vint et que je communiquai à des camarades qui en parlèrent probablement à d'autres, si bien qu'hier je fus demandé chez le gouverneur de Paris, le comte Despinois, qui m'a fait sur votre compte des questions à n'en plus finir, et qui m'a renvoyé en me prévenant qu'on avait les yeux sur moi, et que je n'avais qu'à bien me tenir, si je ne voulais pas qu'on me mtt quelques onces de plomb dans la tête : merci ! Pour lors, je me retirai en grognant dans mes moustaches, ça soulage toujours; mais voilà qu'en ce moment j'entendis qu'il disait à une sorte de secrétaire qui venait de prononcer votre nom :

— C'estbon ! nous l'enverrons à Strasbourg, cela fera moinsd'éclat!

— En conséquence, général, je viens vous prévenir que si vous n'êtes pas las de respirer le grand air sous la calotte des cieux, vous ferez bien de gagner au large immédiatement et vivement. »

Le général Poretde Mo r van remercia le vieux soldat, mais fit peu de cas de l'avis qu'il venait d'en recevoir.

« Je ne suis porté sur aucune des listes de proscription, se disait-il, et il n'est pas probable que l'on s'occupe beaucoup de moi, qui ne m'occupe de personne.»

Son illusion fut de courte durée ; vingt-quatre heures s'étaientà peine écoulées depuis la visite de Boudier, lorsqu'un colonel de l'état-major se présenta chez le général de la vieille garde, accompagné d'un maréchal-des-logis de gendarmerie et d'un commissaire

de police, et lui déclara qu'il était chargé de l'arrêter et de le conduire à l'Abbaye.

La famille du général, vivement alarmée, fit de nombreuses et inutiles démarches pour obtenir sa liberté : sa femme, avec des peines infinies, parvint enfin jusqu'au duc de Feltre, alors ministre du département de la guerre.

« Madame, lui dit cet homme, qui avait été le compagnon d'armes du général Poret de Morvan, et sans laisser à la malheureûse femme le temps d'articuler un seul mot, je ne sais ce qui vous amène, et je vous engage à mieux employer votre temps désormais. Votre mari est un conspirateur ; il faut que justice se fasse. Le général Foret de Morvan sera conduit à Strasbourg, et il aura le sort de Ney et de Labédoyère. »

L'infortunée, en proie au désespoir, retourna à son hôtel ; à peine y était-elle de retour, qu'un homme se présentant demanda à lui parler.

a Ne vous chagrinez pas, madame, lui dit-il; puisque ces brigands-là, comme disait l'adjudant-général Au gros , veulent nous avaler tout crus, c'est le cas de nous mettre en travers.

— Que voulez-vous dire?

«— Ah ! c'est juste, vous ne méconnaissez pas; c'est égal. Je me nomme Boudier, un grognard, un grenadier de la vieille : oh! le général me connaît, lui... Laissez bouillir le mouton, ma bonne chère dame, et faites en sorte que l'on vous permette d'accompagoer votre mari. Vous passerez nécessairement, en allant à Strasbourg, à Sainte-Maric-aux-Mines; tâchez d'obtenir que le général et son escorte y restent la nuit. Il n'y a qu'une auberge un peu sortable, le Lion-d'Or; j'y serai, car je pars aujourd'hui môme avec Périnette, pour vous préparer des logements; Périnette c'est ma femme, dévouée comme moi, corps et Ame, au général. Je connais le pays; le général est bon nageur , et il y a longtemps que nous avons fait connaissance tous les deux avec le Rhin.

— Et vous le sauveriez...

— C'est bien comme cela que je l'entends, nom de nom d'un nom!

— Mais jamais il ne consentira à fuir.

— Eh bien! s'il est assez obstiné pour ne pas vouloir marcher, je remporterai... Ah! c'est comme si le notaire y avait passé. Surtout, madame, n'oubliez pas Sainte-Marie-aux-Mines, l'auberge du Lion-d'Or, et l'ex-grenadier Louis Boudier. »

Et, sans s'expliquer davantage, le vieux soldat disparut.

Mmede Morvan n'était que bien médiocrement rassurée. A force de sollicitations, cependant, elle obtint la permission d'accompagner son mari dans son funeste voyage. Bientôt le général se mit en route sous la garde de quatre gendarmes commandés par un brigadier, ayant l'ordre de requérir au besoin la force armée et même la garde nationale sur leur passage.

Dès ce moment, Mme Poret de Morvan fit plusieurs tentatives près de son mari pour l'engager à profiter des moyens d'évasion que pourraient faire naître les incidents du voyage; mais, ainsi qu'elle l'avait prévu, le général, repoussant avec indignation ces ouvertures, ne voulut pas entendre parler de fuite.

Enfin on arriva à Sainte-Marie-aux-Mines. Mme de Morvan , en proie à la plus vive anxiété, obtint, sans beaucoup de peine, que Ton descendit a l'auberge du Lion-d'Or.

C'était un premier, mais bien faible succès, car le brigadier poussait d'ordinaire la précaution jusqu'à faire dresser son lit dans la chambre même du prisonnier.

Deux heures s'écoulent ; les gendarmes, et le brigadier surtout, sont accablés de prévenances par une servante vive, accorte, enjouée. Stimulé par quelques verres d'un vieux vin du Rhin, le brigadier risque des compliments d'abord, puis des propos lestes, égrillards; la servante sourit et permet même quelques libertés. La nuit vient; l'intrigue marche au gré des désirs du brigadier : un rendez-vous est demandé; on le refuse de manière à laisser deviner que l'on consent. Le brigadier se dit à lui-même que cette aventure

ne peut avoir aucun résultat fâcheux, car la chambre de la gentille servante est porte à porte avec celle du général : une simple cloison les sépare l'une de l'autre.

A onze heures, le général dormait profondément; a minuit, le brigadier entrait dans la chambre voisine.

Hais le gendarme est gendarme partout et dans toutes les situations de la vie. Au moment où le brigadier venait de saisir la main que lui tendait la gentille chambrière pour le guider dans l'obscurité, il lui sembla entendre un bruit singulier dans la pièce qu'il venait de quitter.

La consigne avant tout, même avant l'amour, pensa le gendarme; et il se mit en devoir de retourner sur ses pas.

Mais il n'était plus temps : l'intrépide Permette, car c'était elle, venait de fermer la porte à double tour, et elle en avait jeté la clef par la fenêtre.

« Ouvrez, je vous l'ordonne! dit le brigadier effrayé, je veux sortir à l'instant.

— Impossible, mon ancien, répondit Périnette; vous êtes ici chez moi, et j'ouvre la porte quand il me plaît...

— - Ouvrez, vous dis-je, ou je brise la porte.

— Tu ne briseras rien, pékin, reprit avec fermeté la vivandière; si tu fais du bruit, tout le monde sera bientôt sur pied ; on te trouvera ici, et nous verrons à qui ta feras accroire que je t'y ai fait venir de force. »

Le brigadier voulut s'élancer contre la porte : alors une lutte s'engagea; lutte terrible : forte, leste, hardie, Périnette, qui avait de plus l'avantage de connaître les êtres et de pouvoir profiter de l'obscurité, parvint à renverser son adversaire sur le Ht où, k l'aide d'un oreiller, elle étouffa ses cris.

Pendant ce temps, une autre scène se passait dans la chambre voisine, où le général, réveillé en sursaut, s'était trouvé tête à tête avec Boudier.

« Hâtez- vous, général, disait ce dernier; allons, vivement, il faut partir.

— Impossible, mon ami ; ma conscience ne me reproche rien ; je ne veux pas fuir mes juges.

— Mais ils vous assassineront I

— Tant pis pour eux.

— Mais nom de mille noms de nom I je ne veux pas qu'ils vous assassinent, moi 1 »

En disant ces mots, Boudier étend ses bras nerveux sur le lit, saisit draps et couvertures, roule le général dans le tout, le charge ainsi, en quelque sorte emmaillotté, sur ses épaules, et descend rapidement les escaliers en lui disant :

« Maintenant, si vous vous débattez, si vous criez et qu'on vous arrête, du moins vous ne serez pas fusillé tout seul. »

Ces paroles arrêtèrent un cri près d'échapper au général Poret de Morvan ; il comprit qu'en effet ce n'était plus de sa vie seulement qu'il s'agissait, mais aussi de celle de ce vieux brave qui se dévouait encore une fois pour le sauver.

En moins d'un quart d'heure, Boudier arriva au milieu de la campagne. Alors seulement il s'arrêta, déposa le général sur le gazon, et le pressa de se couvrir des habits dont il avait eu soin de se munir. M. de Morvan ne se sentit plus la force de résister : il s'habilla, et le lendemain, lui et son guide intrépide arrivèrent sur les bords du Rhin, qu'ils passèrent à la nage un peu au-dessus de Rbente.

Deux ans après, le général Poret de Morvan rentra en France. Les premières ardeurs réactionnaires n'avaient pas tardé à se calmer, et il n'avait plus désormais rien à redouter : il voulut donc, en revenant d'Allemagne, passer à Saintc-Marie-aux-Mines, et visiter cette auberge du Lion-d'Or, où il avait été sauvé d'une roa-

TOHB II. so

nière si bizarre et si audacieuse. Quelle fut sa surprise, en y arrivant, d'y être reçu par Boudier et Périnette, qui en étaient devenus propriétaires!

«Général, lui dit l'ancien grenadier, permettez que je vous présente ma femme : nous sommes ici chez nous, et c'est à vous que nous devons tout cela ; car si vous n'aviez pas eu pitié de la vivandière à Leipsick, il y a longtemps qu'elle, sa carriole et le petit magot qu'elle contenait seraient bien loin.

— Mes bons amis, répondit le général attendri, n'est-ce pas moi qui vous dois la vie, le bonheur et le repos de ma famille ? Pourrai-je jamais reconnaître tant d'abnégation, tant de dévouement?... Pauvre Périnette ! quand je pense que ce brigadier pouvait vous tuer!

— Ah bah! général, j'en avais vu bien d'autres 1 » répondit en souriant l'ex-vivandière du 3T régiment de grenadiers.

douard de Bremont avait été un des plus brillants élèves de l'école de cavalerie de Saint-Germain. Fils unique du riche ban- ■V quier Bremont et Ce de Paris, il avait ob- £ t$b< tenu son brevet de sous-lieutenant au mois de décembre 1813; mais avec ses lettres de service, le ministre de la guerre lui avait expédié l'ordre de rejoindre, dans les viqgt-quatre heures, le 10e de dragons dans lequel il avait été incorporé. Ce fut à peine si

notre jeune homme, tout fier de son épaulette, eut le temps de venir embrasser son père et de se faire habiller au Palais-Royal, chez le fameux Walther, ce tailleur breveté des dragons de l'Impératrice, qui avait la rare qualité de confectionner les plus élégants uniformes en une journée ; mais ce qui avait été le plus pénible pour Bremont, c'était de s'être vu forcé de prendre des bottes toutes faites chez Sakoski, ce bottier fashion de tous les beaux officiers de l'état-major. Enfin, quarante-huit heures après sa sortie de l'Ecole militaire, il avait quitté la capitale pour aller rejoindre son régiment, cantonné dans les environs de Langres. Or, il n'avait pas attendu longtemps l'occasion de prouver à ses dragons qu'il était digne de les commander. Quelques jours après son arrivée, il s'était trouvé en face de l'ennemi, et le duc de Trévise, qui l'avait vu à la tête de son peloton charger un escadron de hulans autrichiens, lui avait promis de demander pour lui la croix dans le premier rapport qu'il adresserait à l'Empereur.

Toutefois, Bremont n'était pas encore quitte envers son régiment; il avait payé sa bienvenue à l'ennemi, en lui sabrant quelques hommes avec vigueur; mais il n'avait pas payé sa bienvenue aux officiers ses camarades; les circonstances ne lui avaient pas permis de s'acquitter de ce tribut établi par l'usage. Toujours à cheval et le sabre à la main, Bremont ne pouvait que promettre, et se justifiait par la nécessité impérieuse d'un ajournement. Cependant ses jeunes camarades, qui comptaient peu sur l'avenir dans une lutte contre tant d'ennemis, commençaient à désespérer de voir se réaliser la promesse de Bremont, car il avait été question d'un déjeuner fabuleux, où le vin de Champagne devait être à discrétion; enfin d'un déjeuner digne de l'opulence proverbiale du père de l'amphitryon.

De son côté, Bremont ne se faisait pas faute de magnifiques assurances, pour calmer un peu l'impatience de MM. les officiers; il avait réglé d'avance la carte du repas qui, d'après le programme, devait être historique. Mais Napoléon, maisBlucher, mais Schwart-

zenberg, mais Platow et ses Gosaqnes ne laissaient pas nn moment de trêve à nos troupes ; le moyen de formuler le menu d'an tel déjeuner au milieu d'un bivouac ou d'un village incendié! On digère mal au bruit du canon ou de la fusillade.

Bremont crut un instant que le congrès de Châtillon lui permettrait enfin de tenir sa parole et d'offrir cette bienvenue dont l'ajournement forcé l'exposait incessamment aux plaisanteries de quel* ques lieutenants, et surtout aux sermons de son capitaine, vieux troupier qui tenait rigoureusement aux anciennes traditions, et qui ne plaisantait jamais sur le chapitre des bienséances de rigueur. Le capitaine adressait à Bremont de graves remontrances touchant l'observation des usages reçus dans le régiment, et se montrait même assez disposé à accepter un déjeuner sans façon, rien que pour ne pas déroger au principe. Mais Edouard avait promis beaucoup mieux que cela; son amour-propre de jeune homme repoussait la transaction offerte par son capitaine, il ne voulait point entendre parler d'un accommodement qui semblait laisser à ses camarades l'honneur d'un généreux sacrifice, et à lui le rôle d'un vantard.

Mon régiment faisait partie, comme vous savez, de la division de cavalerie du général Vernier, et combattit vaillamment à Champ- * Aubert, puis à Montmirail. A cette dernière affaire, la cavalerie se couvrit de gloire. Bremont et ses dragons en eurent leur bonne part; mais les chevaux fatigués avaient besoin de repos, et on fut obligé de bivouaquer près du champ de bataille, malgré l'impatience de l'Empereur, qui brûlait d'atteindre Blûcher en personne, dont il avait battu successivement l 'arrière-garde et l'avant-garde. La correspondance de Paris pour le quartier-général le trouva donc à Montmirail, et là furent distribuées les lettres. Il y en avait une pour Bremont : elle était de son père, qui se plaignait d'abord du silence de son fils, comme si le jeune homme avait eu le temps de lui écrire, et qui ensuite le priait de l'informer de l'état dans lequel il trouverait sa propriété de Bremont située à un quart de

lieue de Montmirail, si par hasard le mouvement de l'armée le conduisait près de cette mogniGque propriété. En outre, le banquier manifestait à son 61s les plus vives inquiétudes pour son cher château, dont les embellissements et l'ameublement lui avaient coûté o les yeux de la tète » , lui disait-il textuellement. Il plaignait surtout le sort de ses caves « où il y avait un assortiment complet des meilleurs vignobles de la Bourgogne et de la Champagne. « J'ai manqué de prévoyance, ajoutait le banquier, ou plutôt j'ai eu trop de confiance dans le génie de l'Empereur; il est maintenant trop tard pour essayer de faire transporter à Paris tous ces vins. Hélas! ces 4,000 bouteilles, que vont-elles devenir ! »

Edouard (c'était le nom de baptême du jeune homme) sourit en lisant la lettre de son père :

«Je le reconnais bien la, dit-il en mettant la lettre dans sa poche : il tremble depuis les pieds jusqu'à la tète pour son vin et pour son château, qui pourrait bien trembler, lui, depuis la cave jusqu'au grenier. »

Déjà il avait oublié la missive paternelle, lorsqu'il fut abordé par son capitaine, qui, cette fois, ne lui parla plus du déjeuner futur, mais du détestable bivouac actuel où ils avaient à peine on peu de bois pour réchauffer leurs membres engourdis et sécher leurs manteaux mouillés par une pluie glaciale. Le capitaine était de fort mauvaise humeur, et sa philosophie semblait l'avoir abandonné, quand Édouard, qui avait semblé réfléchir un moment, l'interrompit tout à coup par cette brusque question :

« Mon capitaine, aimez-vous le vin de Champagne? »

Celui-ci regarda Edouard d'un air étonné.

o Belle demande! répondit-il; allons, mon cher Bremont, pas de mauvaises plaisanteries. Ne parlons pas de vin de Champagne quand nous n'avons seulement pas d'eau à boire.

— Mais je ne plaisante pas du tout, mon capitaine. Tenez, voyezvous là-bas, à droite de la route, ce grand bâtiment dont les blanches murailles se dessinent même à travers le brouillard?

— Certainement, je les vois ! c'est un château qui semble de fort belle apparence...; et après?

— Eh bien ! c'est le château de mon père ! »

Le capitaine porta le revers de la main droite à son casque, comme pour faire le salut militaire, en disant :

a Mes sincères compliments è vous, mon cher, ainsi qu'à votre respectable père; mais j'ai bien peur qu'il n'ait été déjà visité par les Cosaques de Sacken ou les hussards prussiens de Blûcher. Ce serait fâcheux pour lui.

— Pour qui, mon capitaine, pour Blûcker, ou pour le château ?

— Pour le château et plus encore pour vous, répliqua le capitaine.

— Alors consolez-vous, mon capitaine, il ne l'a pas été..., et ce qui me le prouve, c'est que j'aperçois encore les volets et lespersiennes des fenêtres ; tandis que si les Cosaques on les Prussiens avaient passé par là...

— C'est juste, mon cher ; votre observation est celle d'un militaire expérimenté... Mais enfin, où voulez-vous en venir?

— Vous ne devinez pas qu'il faut que nous visitions nous-mêmes le château paternel de préférence aux autres?

— Admirable idée! s'écria le capitaine; d'ailleurs, il n'est qu'à deux portées de fusil d'ici; la visite sera bientôt faite.

— Mon père lui-même vient de m'écrire pour me demander des renseignements sur l'état de sa propriété et... de ses caves.

— Nous lui en donnerons, mon cher Bremont, nous lui en donnerons; allons! à cheval!...

— Un moment, mon capitaine! fit Edouard en se frappant le front comme inspiré d'une idée sublime, si nous demandions au colonel la permission d'y mener le régiment, il y serait un peu mieux qu'ici; il y a des écuries fort vastes, des greniers remplis de fourrages, et des caves... Oh! ce sont les caves!... Quand même, ce serait un déplacement sans importance, surtout si nous ne devons pas suivre l'Empereur.

— Diable! mon cher, vous avez là une idée véritablement ornée de pierres précieuses; mais je redoute les objections du colonel, et puis le général Vernier a quelquefois des scrupules.

— Le général 1 des scrupules ! mais c'est le château de mon père; et s'il avait été compris dans nos cantonnements , mon père aurait-ft le droit de se plaindre? Écoutez, capitaine, ce que je vous propose est tout à fait dans l'intérêt du château : placé sur une route militaire, où il est exposé à toutes les alternatives de la guerre, heureux si la première visite qu'il reçoit est celle des Français! Et combien mon père ne de?ra-t-il pas se féliciter, quand il saura que c'est moi, que c'est son 61s adoré, car il m'adore, mon père, depuis la mort de ma pauvre mère surtout, qui ai fait les honneurs de Bremont à nos soldats, à mon régiment!... Grâce à moi et aux circonstances particulières de cette visite , toute de convenance , le château ne souffrira tout juste que ce qu'il aurait souffert pour éloigner d'autres visiteurs qui seraient peut-être moins scrupuleux, car enfin je serai là, moi ! nous serons là, mon capitaine, pour régulariser les distributions à nos dragons, et pour que tout se passe dans l'ordre. Comprenez-vous maintenant? »

Le capitaine , enchanté des ouvertures qui lui étaient faites, et rassuré, d'ailleurs, par le langage et les raisonnements du lieutenant, serra la main à Édouard, en s'écrtant :

« Oui, certes, je comprends!... c'est une manière économique de payer votre bienvenue...

— C'est mon père qui payera pour moi. Mon père ou moi, n'estce pas absolument la même chose? la politesse ne sortira pas de la famille.

— C'est ma foi vrai! » fit encore le capitaine.

Et voilà celui-ci qui court au bivouac du colonel , et le colonel qui court chez le général pour obtenir le changement de cantonnement de ses dragons, tandis qu'Édouard attend avec impatience la réponse de ces chefs, souvent trop capricieux.

Elle arrive enfin, cette réponse si désirée»

c La victoire est à nous, mon cher B remont! s'écria le capitaine ; voici la permission du général par écrit ; nous allons aller au château de votre respectable père, pour y préparer les logements. »

Une heure après, le 10* de dragons, hommes et chevaux, s'installait dans le château de M. Bremont, et, chose extraordinaire! pas un ennemi ne s'y était encore présenté ; quelques éclaireurs prussiens avaient bien rôdé autour de ses murailles, attirés par les chants du coq, qui dénonçait une basse-conr complète; mais la rapidité des mouvements de l'Empereur l'avait pour ainsi dire assuré contre les Cosaques. Le château était resté intact pour les Français, qui y furent bien reçus, car ils y étaient conduits par le fils du propriétaire.

Édouard fit les honneurs de la propriété paternelle ainsi qu'il I avait annoncé, avec une grâce et une générosité qui lui valurent d'unanimes éloges. Il ouvrit lui-même les caves, doona le premier, dans la basse-cour, le signal du massacre, et mit à la disposition des dragons toutes les cheminées du rez-de-chaussée et tout le bois nécessaire pour entretenir les broches. Seulement, il eut soin de faire mettre à l'ordre' du jour ces mots essentiels, que le colonel approuva :

« Respect aux meubles, aux portes et aux fenêtres. »

Les dragons observèrent rigoureusement cette consigne, et pendant les deux jours que le régiment passa dans le château, il n'y eut pas une seule infraction à punir, pas un reproche à adresser. Ce fut chose vraiment miraculeuse que cet ordre dans le pillage , que cette retenue des dragons dans un château qu'on avait obligeamment livré à leur merci. Et, chose plus incroyable, quand le moment du départ fut venu , il restait encore beaucoup de bouteilles qui n'avaient point été vidées; ce qui parut chagriner Edouard, qui se plaignit gaiement à ses camarades que les choses n'avaient point

été aussi bien faites qu'elles auraient pu l'être. Aussi, uu instant avant de monter à cheval, dit-il aux dragons :

« Mes amis, il ne faut rien laisser aux Cosaques, car ils peuvent revenir par ici malgré nous. Or, il est du devoir d'un bon Français d'anéantir tout ce qui pourrait leur être utile, à commencer par les vivres et les liquides. »

Et, en disant ces mots, il donna lui-même le signal de la destruction, en brisant une bouteille de vin de Champagne sur le pavé de la cour du château. Alors , dès qu'on eut fait sortir tous les chevaux, douze cents bouteilles, qui restaient encore, furent brisées de cette façon, et en un instant le pavé de la cour fut inondé de flots devin et jonché de tessons de bouteilles cassées. Edouard sortit le dernier du château de son père, après avoir donné dix napoléons au concierge pour calmer un peu sa mauvaise humeur, et s'en alla rejoindre son escadron.

Edouard était heureux; il avait enfin payé sa bienvenue d'une façon tout à la fois princière et originale. Cela, joint à sa réputation de bravoure, le mit en grand crédit auprès des officiers supérieurs de son régiment; et même, pendant huit jours , il ne fut question , à l'état-major général du prince Berthier, que du savoir-vivre du sous-lieutenant du 10* de dragons.

Mais les événements se pressaient, les plaines de la Bourgogne et de la Champagne étaient sillonnées par les hordes étrangères et par les troupes françaises. Le château de H. Bremont père ne pouvait manquer d'attirer l'attention des Cosaques qui, tour à tour, accouraient frapper à ses portes, dans l'espoir d'y trouver une abondante curée; car rien, quant à l'apparence, n'annonçait la dévastation. Chaque détachement croyait avoir découvert une propriété vierge de pillage ; mais quand le concierge ouvrait la grande porte de (a cour, les débris de bouteilles dont elle était jonchée, débris au milieu desquels il n'eût point été prudent de s'aventurer, faisaient reculer les maraudeurs, qui allaient chercher ailleurs quelque habitation où ils n'eussent pas été prévenus. Le génie d'Edouard avait

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