‹ Souvenirs intimes du temps de l'empireChapitre 36 sur 52 · TOME II. SI · texte numérisé non relu

TOME II. SI

donc assuré une inviolable sauvegarde à la propriété paternelle qui se trouva, par le fait, mieux défendue contre la rapine des Cosaques, que si elle eût été neutralisée par des protocoles diplomatiques.

Cependant l'entrée des alliés a Paris avait mis lin à cette guerre ^'invasion. Napoléon avait abdiqué, et les officiers français échappés aux hasards des combats purent venir embrasser leurs familles. Edouard accourut comme les autres ; et, la poitrine décorée de l'insigne de la bravoure , il comptait sur le succès del'agréable surprise qu'il allait causer à son père, qui n'était pas prévenu de son retour; mais celui-ci, loin de lui ouvrir les bras comme il s'y attendait, le repoussa avec ces mots cruels qui furent prononcés d'an ton terrible :

« Que me voulez-vous, monsieur? que venez-vous faire ici? fi'ôtes-vous pas satisfait de m'avoir ruiné? Allez! je ne vous connais plusl n

Edouard demeura interdit ; il ne savait à quoi attribuer un semblable accueil :

« Mon père, dit-il au banquier, ne suis-je donc plus votre fils? comment ai-je pu mériter une pareille réception?

— " Rappelez-vous votre conduite à Montmirail, monsieur 1

— Ma conduite à Montmirail ! mon père? mais c'est elle qui m'a valu la décoration, et je croyais au contraire. .*

— Monsieur! interrompit le père exaspéré, je ne vous parle que de vos exploits dans ma propriété ; vous les avez oubliés sans doute? mais, moi, j'ai bonne mémoire... Allez! monsieur, les Cosaques $c sont mieux conduits que vous et les dragons que vous y avez conduits complaisamment. Ceux-là au moins ne m'ont point ruiné. Allons! monsieur, faites-moi le plaisir de retourner à votre régiment, et de ne jamais remettre les pieds chez moi.»

Edouard ouvrait de grands yeux en entendant ces paroles : « Quoi! n'estee que cela, mon père! s'écria— t— il presque joyeusement.

— Qu'est-ce à dire, n'est-ce que cela? s'écria à son. tour le père arrivé à l'apogée de la colère ; prétendriez-vous vous moquer de votre père, et venir impudemment l'insulter dans sa maison ?

— De grâce, mon père, calmez-vous et daignez m'entendre. Vous croyez donc que votre château n'existe plus, qu'il a été saccagé, démoli?

— En vaut-il guère mieux, monsieur, d'après le récit de Lebœuf, de mon honnête concierge, que vous avez essayé de séduire a prix d'argent ; car il m'a tout avoué : il a repoussé avec indignation votre or, et il s'est empressé de me donner des détails de voire expédition de Vandales.

— Eh bien ! mon père, votre honnête M. Lebœuf n'est qu'un misérable et un menteur. Il vous a trompé doublement, en ce qu'il n parfaitement empoché les dix louis que je lui ai donnés, et que votre châtçau est resté intact. II n'y manque pas une porte, pas un volet, pas un meuble, pas une glace, pas même un rideau. En venant à Paris, pour vous voir, je l'ai visité du haut en bas. Il est toujours magnifique. Il n'y a plus de poules dans la basse -cour, c'est vrai; il n'y a plus une seule bouteille de vin dans les caves, c'est encore exact; mais voilà les seuls dommages : sont-ils donc irréparables? Franchement, mon cher père, au lieu de reproches, ce seraient des remerciements que vous me devriez. J'ai sauvé votre propriété, en la livrant au pillage patriotique de nos dragons. Les Cosaques n'y auraient pas laissé pierre sur pierre ; tandis que, grâce h moi, vous en serez quitte pour quelques vieilles poules, quelques canards coriaces, et quelques bouteilles de vin, que les malheurs de la patrie eussent fait tourner a l'aigre, n'en doutez pas, mon père ; et si votre vin a été consommé, du moins ne l'a-t-il pas été par des Cosaques, mais bien par de braves soldats français qui ont bu à votre santé ; n'est-ce pas une compensation ûatteuse ? »

Le banquier ne trouva pas ces raisons assez concluantes; il avait été prévenu contre son fils par des rapports mensongers et n'ad- ( mettait pas de circonstances atténuantes dans sa conduite. Edouard chercha encore à fléchir le courroux paternel; mais n'y pouvant parvenir, il prit alors une détermination dont le résultat devait être une complète justification.

« Adieu, mon père, lui dit-il; je vais chercher une pièce qui, je l'espère, me fera rentrer en grâce près de vous. »

Le banquier voulut le retenir, car, malgré sa colère, il était disposé à pardonner à un fils qu'il aimait tendrement et qui faisait son orgueil. Mais Edouard avait à cœur de prouver son innocence; et, ayant fait seller un de ses chevaux, il partit à franc étrier pour Montmirail.

Arrivé dans cette ville, occupée par une brigade de cavalerie légère russe , il entre dans le principal café, et rencontre trois ou quatre officiers qui, bien qu'étrangers, parlaient le français plus correctement que les naturels du pays. Il les aborde poliment et leur fait part de l'objet de sa mission, en les priant de vouloir bien l'accompagner au château de son père et de venir constater l'état des lieux, pour rédiger le certificat qu'il sollicite de leur complaisance. Ces officiers, gens d'esprit et d'humeur joyeuse, se prêtèrent volontiers à ce que Bremont exigeait d'eux. Ils partirent avec lui et arrivèrent bientôt au château, où ils jugèrent que le délit reproché à Edouard par son père n'était même pas une contravention filiale.

« Eh bien! messieurs, leur dit ce dernier, si je n'avais pas en la précaution de conduire ici mon régiment et de faire main-basse sur les bouteilles et la volaille, qu'auraient fait vos cavaliers en arrivant les premiers?

— Ils eussent certainement fait pis, répondit celui des officiers qui paraissait le plus raisonnable. *>

La réponse des autres ayant été unanime pour approuver la conduite d'Edouard, ils déclarèrent que l'ivresse de leurs soldats aurait produit le même résultat que dans les autres propriétés où ils

avaient trouvé du vin à boire , et que leurs efforts mêmes n'auraient pu empêcher le pillage général et la dévastation complète du château.

Edouard s'empressa de rédiger en forme cette attestation qu'il fit signer et parapher par chacun des officiers russes; puis, après leur avoir offert un dîner que ceux-ci acceptèrent, il reprit le chemin de la capitale où il arriva le lendemain.

M. Bremont allait se mettre à table pour déjeuner avec quelques amis, quand son fils entra dans la salle à manger. Il était haletant et couvert de poussière :

« Tenez, mon père! s'écria-t-il en jetant sur son assiette un papier plié ; lisez, et voyez si je suis si coupable que vous le pensez ! »

Le banquier, un peu surpris de cette apparition soudaine, prit le papier, le lut, puis se levant et sautant au cou de son fils :

«Allons! mon ami, lui dit-il, après l'avoir embrassé tendrement, assieds-toi là, déjeune, et qu'il ne soit plus question de cela entre nous.»

Édouard mangea comme un comédien de province, but comme un chantre d'église, et, au dessert, le banquier, pour égayer les convives, lut à haute voix le certificat des quatre officiers russes. Cette pièce singulière eut un succès d'enthousiasme. Chacun voulut en avoir une copie, et le récit de l'aventure, répété a la bourse du jour, où le banquier était fort connu, parvint aux oreilles de l'empereur Alexandre, qui, lui aussi, voulut voir le fameux certificat délivré à l'officier de dragons par de sofficiers de son armée. Le czar en rit beaucoup; cependant il ordonna que les quatre officiers certificateurs garderaient les arrêts forcés chacun pendant quatre jours, pour mieux consacrer ce principe émis par Paul F', son illustre père : a qu'un Russe, quel qu'il soit, ne peut ni prendre d'engagement, ni signer de déclaration, sans préalablement en avoir obtenu l'agrément de son souverain. » Sans s'en douter Alexandre validait le certificat donné a Édouard, puisqu'il légalisait en quelque sorte la signature desquatre officiers de son armée.

e 30 mars 18U, à cinq heures du matin, beaucoup d'habitants de Paris étaient à leur fenêtre, à demi vêtus et coiffés poar la plupart de pacifiques bonnets de coton. On eût été tenté de rire de quelques figures grotesques qui se faisaient remarquer au milieu des autres, si le grondement du canon, qui retentissait au loin dans la direction du canal de l'Ourcq, et la terreur répandue depuis la veille dans l'intérieur de quelques familles, n'avaient fait songer au grand événement qui se préparait et qui allait infailliblement décider du sort de l'Empire. Mais le bruit des tambours de la garde nationale, qui parcouraient la capitale en battant le rappel, mêlé à celui de la canonnade, qui devenait de plus en plus distinct, firent bientôt fermer toutes les fenêtres, d'autant plus que l'atmosphère était nébuleuse et très-froide.

Pendant ce temps, des groupes nombreux allaient et venaient dans les rues, dont les boutiques étaient fermées. On eût dit que cette foule empressée n'éprouvait encore d'autre sentiment qu'une vague curiosité. Aucune crainte ne se faisait remarquer sur le visage des gens du peuple : les grisettes circulaient ça et là comme à leur ordinaire, parlant haut et souriant à ceux qui les agaçaient. De petits pelotons de milice citoyenne se rendaient avec précipitation aux

lieux de leurs rassemblements habituels. La plupart des gordes nationaux avaient des pains ou de grosses brioches fixés au bout de leurs baïonnettes, et affectaient, devant les grisettes surtout, d'imiter les manières de nos vieux soldats, aux brioches près.

Depuis huit jours la capitale était sans nouvelles officielles de Napoléon ; on savait cependant qu'il était dans les environs de Saint- Dizier; mais son absence et l'éloignement de l'armée avaient fait perdre à beaucoup de Parisiens l'espérance d'être secourus à temps. Le départ de l'Impératrice et du Roi de Rome avait mis le comble au découragement; enfin la fuite des ministres et des principaux chefs du gouvernement avait causé partout le désaccord et la confusion. Aussitôt que les riches eurent la certitude que les alliés marchaient sur Paris, ils ne songèrent qu'à capituler ; mais les pauvres voulaient combattre, car ils avaient à conserver une gloire acquise au prix du sang de leurs enfants, et les ouvriers des faubourgs avaient demandé des armes , qu'on s'était bien gardé de leur donner.

Pendant ce temps, Napoléon livrait encore un combat aux environs de Saint-Ûizier. Ce dernier triomphe devait hâter sa chute. Croyant avoir suffisamment imposé aux coalisés pour les rendre immobiles pendant quelque temps, il forme le projet de laisser à ses lieutenants le soin de couvrir Paris, et d'aller lui-même manœuvrer sur les derrières de l'armée de Schwartzemberg. Une dépêche interceptée dévoile aux généraux ennemis cette tentative audacieuse, et ils se hâtent de marcher sur la capitale, où les appellent les agents qu'ils y entretiennent. Déjà Napoléon n'est plus qu'à quelques marches, lorsqu'il apprend à Doulevant, le 29 mars, le danger dont Paris est menacé. Il ordonne aussitôt au général Dejcan, son aide de camp, de partir à franc étrier pour aller annoncer son arrivée à Joseph Bonaparte. Cet officier est en outre porteur d'une lettre pour le frère de l'Empereur et du bulletin des derniers événements. En donnant ses instructions, Napoléon ajoute :

ti Et surtout recommandez bien à mon frère qu'il fasse tout pour

empêcher que ma femme et mon enfant ne soient pris par les Cosaques 1»

Puis il choisit parmi les chevaux de son écurie le meilleur coureur et se dirigea sur Troycs, où il arriva le 30, ik cinq heures du matio, après avoir fait quinze lieues sans débrider. Ce jour-là, à la même heure, la bataille s'était eogagée sous les murs de Paris.

Les jeunes soldats du duc de Trévise et du maréchal Marmont, avant d'abandonner la capitale aux étrangers, qui la cernaient déjà, avaient voulu tenter un dernier effort. Quelques milliers d'hommes, formant le noyau des dépôts restés à Paris, les élèves de l'École Polytechnique, formés en compagnies d'artillerie, le corps des sapeurs-pompiers, et cinq ou six mille braves Parisiens, fournis par la garde nationale, étaient sortis des barrières le matin avant le jour, pour prendre part au combat. Ils n'étaient pas en tout vingt mille, mais ils n'avaient pas désespéré de faire tête à l'ennemi. L'attaque avait commencé sur le bois de Romainville, par l'avantgarde du corps d'armée du prince Schwartzemberg. Le village de Pantin, pris et repris plusieurs fois, était resté au pouvoir des Français, et les alliés avaient été forcés de faire avancer leurs réserves. La résistance opiniâtre de nos troupes multipliait à tel point les obstacles qu'il était douteux que les ennemis pussent s'emparer dans cette journée des hauteurs qui dominent Paris.

Dès lors tout devenait problématique, car l'approche de Napoléon, et sa présence subite au milieu de ses troupes, toutes faibles qu'elles étaient, pouvaient en un moment changer la face des affaires ; mais à midi le plan d'attaque des coalisés se développa entièrement. Bliicher, arrivé sur la droite, s'avança avec ses Prussiens à travers la plaine Saint-Denis et marcha sur Montmartre; à gauche les colonnes du prince de Wurtemberg se portèrent sur Charonne et Vincennes. Dès ce moment nos braves, enveloppés de toutes parts et resserrés davantage d'heure en heure , perdirent tout espoir et ne combattirent plus que pour mourir. Ce fut alors que le seul bataillon de la vieille garde, qui défendait Pantin, fut

forcé, après d'incroyables prodiges de valeur, d'abandonner cette position aux Russes, qui s'y établirent solidement une dernière fois. Cette poignée d'hommes battait en retraite, lorsqu'un de ces soldats, déjà atteint de deux mortelles blessures, tomba sur la chaussée et répondit à son capitaine, qui essayait de relever son courage, ces paroles sublimes :

« Ah ! cette fois, ils sont trop ! »

Alors le duc de Raguse fit connaître sa situation à Joseph, auquel l'Empereur avait confié le commandement en chef de l'armée parisienne. Celui-ci expédia sur-le-champ le billet suivant :

« Si M. le maréchal duc de Ragusc et M. le maréchal duc de a Trévisc ne peuvent plus tenir, ils sont autorisés à entrer en pour- « parlera avec le prince de Schwartzembcrg et l'empereur de Rus- « sie, qui sont devant eux.

« Joseph Bonaparte.

« Montmartre, le 30 mars 1814, à midi et demi.

a Ils se retireront sur la Loire avec leurs troupes. »

Le frère de l'Empereur ayant vu les flots de l'ennemi s'avancer jusqu'au pied de Montmartre, avait reconnu qu'on ne pouvait différer davantage de capituler. A midi et demi donc, c'est-à-dire immédiatement après avoir adressé à Marroont cette autorisation, il s'était dirigé sur le bois de Boulogne, en suivant l'avenue appelle Chemin de la Révolte, pour gagner la route de Versailles et rejoindre l'Impératrice à Rambouillet. A peine ce prince était-il parvenu à l'extrémité du bois de Boulogne que Je général Dejean arrivait à Paris. Il se dirige sur Montmartre , que Joseph vient d'abandonner, court sur ses traces, le rejoint bientôt et lui remet la lettre de l'Empereur en môme temps qu'il lui rend compte de sa mission. La lettre était ainsi conçue :

« Au roi Joseph.

« Conformément aux instructions verbales que je vous ai données

« avant mon départ, et à l'esprit de tontes mes lettres, dans les- « quelles je vous ai dit que, quoi qu'il arrive, vous ne deviei pas « permettre que l'Impératrice et le Roi de Rome tombassent entre a les mains des coalisés, je vous préviens que j'ai manœuvré de façon « à ce que demain je sois à Paris avec ma garde. D'ici là, tene: « ferme. Mettez à l'abri le trésor et les munitions. Ne quittez pas « mon fils. Rappelez-vous que je préférerais le savoir dans la Seine, « plutôt qu'au pouvoir des ennemis de la France : le sort d'As- « tyanax prisonnier des Grecs m'a toujours paru le sort le plus « malheureui de l'histoire.

« Votre affectionné frère ,

«Napoléon.»

Joseph lut cette lettre sans que son visage trahît la moindre émotion. Puis il dit froidement au général Dejean, en continuant sa marche :

« Il est trop tard ! J'ai donné des ordres à Marraont pour traiter avec l'ennemi...

— Cependant, Sire..., essaya d'objecter le général.

— Il pourrait me vouloir en otage, se hâta d'ajouter Joseph, en pressant le pas de son cheval. Je ne veux pas m'ciposer à cela.»

L'aide de camp de l'Empereur engage l'ex-roi d'Espagne à retourner sur ses pas, il le presso, le supplie...; le frère de Napoléon n'y vent pas consentir.

«Général, lui dit-il, après l'avoir laissé parler, vous avez accompli votre mission auprès de moi, allez au-devant de l'Empereur, et rapportez-lui ce que j'ai dit et ce que vous avez vu. »

Mais le général Dejean est un de ces militaires pour qui l'honneur est plus que la vie. Il ne peut comprendre la fuite de Joseph; son âme généreuse s'indigne de tant de faiblesse.

a Oui, Sire, répond-il avec une respectueuse dignité, je rapporterai fidèlement à l'Empereur les paroles de Votre Majesté; mais il ne voudra pas ajouter foi à ce que j'ai vu. »

Et saluant le prince, il pique des deux, traverse Paris, arrive au camp du duc de Trévise vers les trois heures et demie, et raconte au maréchal ce qui se passe.

Celui-ci écrit aussitôt à M. de Schwartzemberg : «Prince, des négociations viennent d'être entamées. Épargnons « l'effusion du sang. Je me crois suffisamment autorisé à vous pro- « poser une suspension d'armes de vingt-quatre heures, pendant la- « quelle nous pourrons traiter, afin d'épargner à la ville de Paris, « où nous sommes résolus de nous défendre jusqu'à la dernière ex- « Irémité, les horreurs d'un siège. »

Le capitaine Lacourt, aide de camp du maréchal, est chargé de porter sur-le-champ cette dépêche au quartier-général autrichien.

Sur ces entrelaites, Marmont s'était mis en communication avec l'ennemi. Ses parlementpires, d'abord accueillis à coups de fusil sur la route de Bel le vil le, avaient été mieux reçus du côté de La Villelte. Admis enfin en présence des chefs de Formée coalisée, ils avaient annoncé que les deux maréchaux commandant les forces françaises étaient autorisés à traiter ; ils avaient demandé une suspension d'armes, et elle leur avait été accordée. Mais aussi, pendant le temps qui s'était écoulé en pourparlers, l'ennemi s'était emparé des hauteurs du Père-Lachaise ; au centre, il avait pénétré dans Belleville et Menilmontant. il s'était établi ensuite sur la butte Saint-Chaumont qui domine tout Paris; Blùcher était maître de la barrière Saint- Denis; enfin, Montmartre venait d'être occupé. Toutefois, le maréchal Moncey essayait encore d'arrêter l'ennemi aux Batignolles. Il voulait que les gardes nationaux se jetassent dans les maisons et tissent feu par les fenêtres. Quelques-uns d'eux , vieux soldats de la République, s'étaient opposés à cette mesure et voulaient rester en plaine :

a Pourquoi nous cacher? dirent-ils, ces voleurs de Cosaques croiraient que nous avons peur. »

Et ils avaient continué de se battre à découvert. Le vieux maréchal souriait à leur imprudence et les laissait faire.

On se retire sur la barrière Glichy ; bientôt des détachements isolés sont refoulés de ce coté dans le plus grand désordre. L'encombrement sur ce point commence à donner de l'inquiétude, et une grande agitation se fait remarquer dans la foule. Mais le vieux maréchal multiplie les moyens de résistance; jeune d'esprit et de courage, il adresse ces paroles aux gardes nationaux qui l'entoureut et le pressent :

« Puisque nous avons si bien commencé , pourquoi ne finirionsnous pas de même? C'est ici notre dernier retranchement. Faisons encore un effort, l'honneur et la patrie nous le commandent.»

Le maréchal savait bien que de telles paroles iraient droit au cœur des braves citoyens auxquels il s'adressait. Mais les coalisés avaient amené de l'artillerie, et les barricades de la barrière furent emportées par les boulets. Déjà les obus roulaient dans la rue de Clichy, lorsqu'un parlementaire arriva annoncer l'armistice. Il était cinq heures du soir ; le feu avait cessé partout.

Tandis que le sang coulait sous les murs de Paris, et principalement à la barrière de Clichy, le boulevard des Italiens n'avait pas cessé d'être couvert d'une foule de promeneurs qui paraissaient ignorer ce qui se passait si près d'eux, lorsque tout à coup, sur les quatre heures, un cri général de tauve qui peut! se fait entendre depuis la porte Saint-Martin jusqu'à la rue de la Paix. On s'enfuit, on se jette les uns sur les autres, comme au temps plus récent de nos émeutes populaires : les flots des fuyards épouvantés s'étendent jusque par delà le Palais-Royal.

On a cherché longtemps la cause de cette panique, sans qu'on ait jamais pu la découvrir. Suivant les uns, deux Cosaques qui s'étaient précipités dans Paris par la barrière Saint-Martin , et qui avaient galopé jusqu'au boulevard, où ils avaient été tués, avaient occasionné ce désordre. Suivant les autres, il était du à un lancier polonaisqui, ayant bu de façon à justifier complètement le proverbe. avait descendu le faubourg Montmartre à triple galop, encriantà tue-tête; «Vive l'Empereur! voici les Cosaques!»

LE 30 MARS 1814. 413 Le soir, les ducs de Trévise et de Raguse se réunirent à la barrière de La Villette. Ils entrèrent dans un mauvais cabaret tenu par un nommé Touron, où ils avaient été devancés par MM. de Nesselrode et te comte Orlorff. Là, furent rédigés les principaux articles de la capitulation de Paris, qui fut signée par ces deux représentants des empereurs d'Autriche et de Russie, et par les colonels Fabvicr et Saint-Denys, le premier appartenant au corps de l'état-major général; le second, premier aide de camp de Marmont; et, quelques jours après, tout le monde put voir sur la devanture du cabaret où le sort de la France avait été décidé , cette inscription écrite en grosses lettres blanches sur un fond rouge :

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