TOURON, MARCHAND DE VINS TRAITEUR
Elle ne fut effacée qu'un an après, lors du retour de Napoléon, au 20 mars 1815 ; mais la maison existe encore, seulement elle a changé de maître et de destination : c'est aujourd'hui un hôpital pour les animaux, malades.
Napoléon, arrivé à Troyes, ne prit que deui heures de repos et se mit en route aussitôt. Selon son habitude , il n'avait mis aucun de ceux qui voyageaient si rapidement dans la confidence du lieu sur lequel il se dirigeait. A Sens, il ne s arrêta que le temps nécessaire pour avaler un bouillon. A chaque relais , il demandait avec empressement des nouvelles de l'Impératrice et du Roi de Rome, et
apprenait successivement en changeant de chevaux, que sa femme et son fils avaient quitté Paris, que l'ennemi était aux portes de la capitale et qu'on se battait. Alors il pressait lui-même les postillons , leur distribuait de l'or ; les roues brûlaient le pavé. Jamais Napoléon n'avait calculé plus impatiemment les distances. Enfin , vers minuit , il n'est plus qu'à quelques lieues de Paris. En relayant à Fromentoau, non loin des fontaines de Juvisy, l'anxiété qu'il éprouve est arrivée au dernier degré.
« Avant une heure, dit-il en frappant sur le genou dcBerthicr, qui n'a cessé de ronger ses ongles pendant la route , nous serons à la tète des défenseurs de la capitale. »
Au même instant arrive une estafette, qui demande à grands cris si on sait où est l'Empereur? Sur un signe, cet homme s'approche de sa voiture.
« Qui étes-vous , et qui vous envoie vers moi? lui demande Napoléon avec vivacité.
— Sire , je suis un des courriers particuliers de M. le comte de Lavalelte , qui m'a chargé de remettre cette lettre à Votre Majesté , n'importe le lieu et l'heure où je la rencontrerais.
— Donnez donc.
Le courrier cherche dans ses poches et ne retrouve pas sa lettre; il se tâte, se trouble, balbutie quelques mots. Cependant l'Empereur tient toujours le bras tendu vers lui. Ne pouvant maîtriser un mouvement de colère et d'impatience , il laisse échapper ces mots :
a Le misérable l'a perdue î »
Et ses lèvres crispées devinrent blanches.
Enfin , le pauvre courrier retrouve sa missive dans l'une de ses bottes; elle avait glissé de sa ceinture où il l'avait placée en partant. Napoléon la lui arrache des moins, l'ouvre avec précipitation... M. de Lavallette lui annonce que la capitulation de Paris a été signée ce môme jour à onze heures du soir, que les alliés doi-
vent faire leur entrée dans la capitale le lendemain à midi , et termine en disant que tout était consommé.
« Faute d'une heure ! s'écrie l'Empereur avec un accent indéfinissable. Allons, messieurs, il nous faut mettre pied à terre ici. Oh! oh! tout n'est pas encore consommé, comme on veut bien le dire ! » répète-t-il en descendant de voiture.
Il entre, suivi de ses officiers, dans la maison de poste , se fait apporter la carte sur laquelle il a coutume de marquer les différentes positions de ses troupes et celles occupées par les ennemis , au moyen de petites épingles dont les têtes sont enduites de cire de diverses couleurs; mais bientôt il est forcé de renoncer à cette froide occupation de stratégie , dévoré qu'il est par l'inqniétude et l'impatience de savoir ce qui se passe en ce moment à Paris. Il sort de la maison de poste pour prendre l'air, car il répète à chaque instant que sa tête est brûlante, et il se promène à pas lents sur le bas côté de la grande route qui mène à Paris ; les bras croisés sur sa poitrine et la tête baissée , il semble se livrer aux plus sombres réflexions. Ses officiers le suivent silencieusement. A peine y a-fe-il dix minutes qu'il marche ainsi , que le général Bclliard paratt à la téte d'une des colonnes d'artillerie qui viennent de quitter la capitale. Napoléon le reconnaît et l'appelle par son nom. A sa vue, le général saute à bas de son cheval, et bientôt la conversation la plu9 animée s'engage entre eux. Bclliard raconte à l'Empereur les détails de la bataille. Dès que Bertrand , Caulincourt et Berthier avaient vu Napoléon s'entretenir avec le général, ils s'étaient tenus à l'écart ; l'Empereur les rappelle bientôt.
a Eh bien ! messieurs, leur dit-il, d'après ce que j'apprends , il nous faut aller à Paris tout de suite : partons. »
Et prenant le bras de Bclliard , il hâte le pas pour rejoindre les voitnres qui sont restées attelées devant la maison de poste.
«Sire, lui disait ce général chemin faisant, je puis certifier à Votre Majesté qu'à l'heure qu'il est il ne doit plus y avoir de troupes dans la capitale.
— N'importe! j'y trouverai la garde nationale; ma garde m'y rejoindra demain, et avec elle j'aurai bientôt rétabli les affaires; voua allez me suivre avec votre artillerie.
— Mais, Sire, il y a autour de Paris plus de cent trente mille hommes.
— Monsieur le général, reprit Napoléon avec un geste sublime et un regard superbe, ma garde saura bien se faire jour à travers ces gens-là. Ne la connaissez- vous pas comme moi?
— Sire , Votre Majesté s'expose à se faire prendre... »
A ces mots l'Empereur s'arrête , et saisissant le bras de Belliard qu'il presse avec énergie :
a Moi?... prisonnier d'un Russe ou d'un Prussien? Moil s'écriat-il d'un ton de dédain, jamais I entendez-vous, Belliard! Puis il ajouta avec douceur : Vous ne songez pas à ce que vous dites. Je sais le moyen d'échapper à une telle infamie, croyez-le bien. Vous allez venir avec moi , n'est-ce pas?
— Sire , je ne le puis ; je suis sorti de Paris avec mes troupes ; il y a une convention signée ; je n'y puis rentrer, ni moi ni mes troupes. »
Après de nouvelles instances de Napoléon pour marcher en avant et de nouvelles représentations de Belliard, auquel s'étaient joints Berthier et Cauliocourt pour le dissuader de son projet, l'Empereur dit d'un ton de résolution et de mépris tout à la fois :
« Allons, je vois bien que tout le monde a perdu la tète. Joseph est... un imbécile et Clarck un traître; car je commence à croire ce que médisait Savary l'année dernière, à pareille époque, en me parlant de M. le ministre de la guerre. »
En ce moment , l'avant-garde de la colonne d'infanterie du maréchal Mortier parut sur la route; Napoléon demanda impérieusement au duc de Vicence de faire avancer sa voiture, et il continua de marcher la tète appuyée dans ses deux mains, en laissant échapper de temps en temps quelques exclamations sur ce qu'il appelait la bêtise de son frère et la trahison de son ministre de ta guerre.
LE 30 MARS 1814. 417 Le prince de Neufchâtel voyant que l'Empereur ne prenait aucun parti et que le temps s'écoulait, car le jour commençait à poindre, le pressa d'envoyer à Paris M. de Caul incourt pour traiter avec les coalisés.
a Sire, lui dit-il, rien n'est désespéré. Il n'y a encore de signé qu'une convention ; M. le duc de Vicence... »
Ici le major-général fut interrompu par le duc de Vicence luimême , qui se hâta de s'adressera l'Empereur en lui disant :
a Sire , je pense que l'envoi de M. le prince de Neufchâtel serait préférable; lié comme il l'est avec M. de Schwartzemberg, il sera plus à même de servir Votre Majesté auprès des souverains alliés, et imposera plus que moi aux habitants de la capitale, qui savent la haute position qu'il occupe auprès de votre auguste personne. »
Napoléon resta quelque temps sans répondre; puis en6n, paraissant faire un effort sur lui-même, il dit à M. de Gaulincourt:
a Monsieur le duc, Berthiera raison. Partez à l'instant, et voyez l'empereur Alexandre; peut-être m'est-il encore possible d'intervenir. Je vous donne carte blanche. Allez, Gaulincourt, et songez cette fois que l'honneur et la dignité de la France sont entre vos mains. »
Napoléon remonta dans sa voiture, et tous ceux qui l'avaient rejoint prirent la route de Fontainebleau. A six heures du matin il entrait dans la cour du Cheval-Blanc. Il ne voulut pas qu'on lui ouvrit les grands appartements du château, et campa plutôt qu'il ne logea dans un petit appartement qu'il affectionnait particulièrement; c'est celui qui est situé au premier étage et qui longe la galerie dite de François 1er, le même où la reine Christine de Suède avait fait assassiner Monaldeschi. Il traversa cette galerie à pas précipités en disant à la cantonade d'un ton de brusquerie qu'on n'avait jamais remarqué en lui :
c Je n'ai besoin de personne. Qu'on me laisse. »
Gomme l'huissier qui l'avait précédé éprouvait quelques difficultés a ouvrir la porte du cabinet :
« Dépêchez-vous donc, monsieur» , dit-il encore avec un geste d'humeur et en frappant du pied.
Puis, appuyant ses deux poings fermés sur son front, il ajouta plus bas et d'une voix concentrée :
a Après tant de sang répandu, après tant de grandes actions, tant de triomphes, de travaux et de persévérance, voilà donc où viennent aboutir les choses humaines ! »
C'était au commencement du mois d'avril 1814.
Dans une des rues sombres et étroites du faubourg de Fontainebleau, au premier étage d'une petite maison dont la façade était peinte en rouge et conservait encore quelques lettres mal effacées de sa vieille enseigne : A la Bonne-Foi, qui devait être celle d'un cabaret, un homme de quarante à quarante-cinq ans environ, au visage basané, et sur lequel une blessure avait tracé un profond sillon, était debout devant une table, occupé à nettoyer un fusil de munition. De temps en temps cet homme interrompait son travail pour entr'ouvrir la fenêtre, qui ne laissait parvenir qu'une clarté douteuse dans l'intérieur de la chambre dont les murs étaient nus, et regarder ce qui se passait au dehors; puis il se mettait à l'ouvrage en murmurant des paroles qui semblaient témoigner d'une vive impatience et d'une extrême anxiété. Mais quand le bruit lointain du tambour venait à retentir à ses oreilles, quand le vent lui apportait les sons affaiblis d'une fanfare de cavalerie, alors il s'élançait hors de la chambre, se précipitant dans la rue, et courait aux grilles du château examiner les scènes dont il était chaque jour le théâtre ; on bien il interrogeait les soldats qu'il rencontrait, pour tâcher d'apprendre ce qu'il lui importait de connaître; puis, enfin, quand sa curiosité était satisfaite, il s'éloignait en disant à part lui, avec un
gros soupir : «Il est encore là !» et reprenait lentement le chemin de sa demeure.
Quel était cet homme? Personne ne le connaissait. Il habitait Fontainebleau depuis quelques jours seulement ; arrivé dans cette résidence impériale presque en même temps que l'Empereur y était venu lui-même , il avait pris un logement dans un des endroits les plus retirés de la ville, et ne sortait guère que le soir, à moins que quelque mouvement extraordinaire ne se manifestât du côté du château : habitant seul cette maison presque isolée, il savait échapper ainsi aux investigations d'une curiosité qu'il semblait craindre.
Et cependant le logis de cet homme mystérieux recevait de nombreux visiteurs, qui, eux aussi, n'y pénétraient que de façon à ne pas éveiller l'attention sur leurs démarches. C'était à la nuit close que ces visites avaient lieu : à un signal convenu, la porte s'ouvrait et se refermait aussitôt sur le nouveau venu, qui, quelques instants après, s'en allait de même pour faire place à un autre. Toute la nuit, la lueur douteuse d'une lampe qui brûlait se faisait remarquer à travers les vitres du logis, et annonçait suffisamment aux passants que là on veillait toojours.
Cependant, vers le 15 avril, une nouvelle extraordinaire avait ému toute la population guerrière de Fontainebleau , qui chaque jour se pressait autour de son Empereur, et semblait implorer le bonheur de mourir pour le défendre. De vieux grenadiers erraient dans les rues avec tous les signes du découragement , et s'ils venaient à rompre le silence, ce n'était que pour échanger entre eux quelques paroles , expression de leurs sympathies et de leurs regrets. Il était facile de présumer que le dénoûment d'un drame solennel approchait , et que le sacrifice annoncé à l'Europe par la sublime résignation de Napoléon allait s'accomplir.
Les commissaires des puissances coalisées choisis pour escorter l'Empereur jusqu'à l'île d'Elbe étaient arrivés à Fontainebleau; ils venaient le sommer d'exécuter le traité du 11 avril, et de quitter la France où son nom régnait encore. Les souverains vainqueurs , quoique commandant à un million de soldats, tremblaient en pensant que Napoléon n'était séparé d'eux que par un espace qu'il pouvait franchir en quelques heures, et cependant Napoléon n'avait plus d'armée !
Le 18 avril, les commissaires ayant sollicité l'honneur d'être présentés à l'Empereur, ceux-ci se montrèrent pour la première fois dans la cour du château. En reconnaissant les uniformes étrangers, les sentinelles détournèrent les yeux.
« Voilà les gendarmes! » s'écrièrent-elles.
Et un frémissement accompagna cette exclamation de mépris.
Napoléon parcourait les pages du Moniteur, lorsque le grandmaréchal Bertrand vint le prévenir de la demande des commissaires j
« Que me veulent ces messieurs? demanda-t-il à son tour , en rejetant loin de lui la feuille officielle ; qu'ont-ils à me dire? »
Bertrand s'attendait à ce premier mouvement de l'Empereur ; aussi n'en parut-il pas étonné.
«Sire, répondit-il, Votre Majesté ne saurait voir dans leur démarche qu'un acte de simple étiquette; en manquant à ce devoir...
— Ils ne me doivent rien , général ; je les remercie de leur intention ; je ne veux pas les recevoir.
— Mais, Sire, Votre Majesté me permeltra-t-elle de lui faire observer...
— N'insistez plus , je vous prie, interrompit Napoléon ; n'est-ce pas assez d'avoir ces messieurs pour compagnons de route à travers la France? »
Le grand-maréchal se préparait à aller transmettre la réponse de l'Empereur aux commissaires, lorsque ce dernier le rappela.
LE 30 MARS 1814. 421 « Un moment , loi dit-il , est-ce qu'il y a parmi eux on Prussien?
— Oui , Sire.
— Un Prussien ! Je ne pourrai jamais supporter la tue d'un uniforme de cette nation. Et c'est peut-être un Yorck 1 ou quelque autre de cette espèce qu'ils ont envoyé ici.
— Sire , le général Yorck est cantonné avec ses troupes dans les environs de Paris : le commissaire prussien est M. de Waldbourg- Truchsen. Je crois que cet officier appartient à l'état-major de Blùcher.
— Un de ses aides de camp?» -
Pour toute réponse le grand-maréchal fit un geste de doute.
«Au surplus, que m'importe? reprit Napoléon, qui semblait réfléchir sur la demande des commissaires ; puis, se levant avec vivacité :
«Eh bien ! soit, général, ajouta-t-il, je recevrai ces messieurs , puisque cette démarche n'est de leur part, ainsi que vous me l'asaurez, qu'un acte de convenance. »
En effet, quelques moments après, les commissaires étrangers furent admis en audience particulière ; mais Napoléon ne leur adressa que des paroles insignifiantes. Le commissaire anglais seul n'eut point à se plaindre del'accneil de l'Empereur qui, lorsqu'il sut qu'il était Écossais, lui parla d'Ossian et de ses poésies. Napoléon avait conservé la prédilection de son jeune âge pour les beautés sauvages de ces chants belliqueux qui ne respirent que l'enthousiasme de la gloire de la patrie. Quant au comte de Waldbourg, le Prussien, à peine daigna-t-il répondre à son salut ; et comme s'il ne se fût souvenu ni de son nom, ni de l'énonciation de sa qualité, faite par le grand-maréchal au fur et à mesure qu'il lui avait présenté les visiteurs, il lui demanda brusquement :
« Qui êtes-vous, monsieur? »
* Le même qui vendit sod corps d'armée à la Russie et provoqua U défection de la Prusse en I8i2.
Lo commissaire, troublé par cette brusque question, hésita à répondre.
« Gomment vous appelez-vous? répéta l'Empereur.
— Je suis Je représentant de la Prusse, Sire, l'une des puissances qui...
— Qui n'existe encore que par moi, interrompit Napoléon» car je ne pense pas que son roi, Frédéric-Guillaume, puisse jamais oublier ce que j'ai fuit pour lui et son peuple.
— Sire, les Prussiens ont été malheureux... mais...
— Monsieur le commissaire, interrompit encore une fois Napoléon, y a»t-il des troupes prussiennes échelonnées sur la route que je dois parcourir ?
— Non, Sire.
— Alors, pourquoi venez-vous ici? je n'ai que faire de vous.
— Mais, Sire, Votre Majesté me permettra de lui faire respectueusement observer que d'après les traités, la Prusse doit avoir, elle aussi, un commissaire pour accompagner votre auguste personne.
— Alors, pourquoi Bade, Oarmstadt, la Bavière, le Wurtemberg et les autres puissances de la confédération germanique, qui ont fourni leurs contingents contre moi, no m'ont-elles pas envoyé des commissaires? Répondez, monsieur? »
Le comte de Truchsen garda le silence : il était immobile, et comme fasciné par le regard et la parole brève de l'Empereur. Napoléon lui tourna le dos et rentra dans son cabinet.
Le commissaire prussien s'empressa d'eipédier à son maître un courrier, pour l'instruire de la réception faite à son représentant. M<iis Frédéric-Guillaume fit répondre au comte de Truchsen, qu'il aurait dû prévoir un pareil accueil.
C'était, en effet, une leçon de résignation et de philosophie que Napoléon lui donnait. Il dut se soumettre aux éventualités de la mission délicate dont il était chargé; mais plus tard, les dédommagements et les récompenses l'attendaient à Berlin, car son nom, qui
LE 30 MARS 1814. 423 , devint historique , grâce h cette cir-
Il est neuf heures du soir, le plus profond silence règne dans le. chftteau de Fontainebleau ; au dehore seulement, le calme est interrompu par les pas des patrouilles qui circulent en échangeant le mot d'ordre : c'est la dernière nuit que Napoléon doit passer dans cette résidence témoin de toutes les grandeurs de l'Empire. Il est seul et semble impatient d'être au lendemain; tantôt il parcourt à grands pas la longueur de son cabinet, tantôt il s'assied pour se livrer aux réflexions qui l'absorbent; enfin, voulant faire diversion aux pensées qui l'assiègent, et jetant machinalement les yeux sur un amas de journaux épars devant lui, il en prend un au hasard : c'est encore le Moniteur, cette feuille naguère la confidente de ses projets, l'interprète de ses volontés; le Moniteur, où quelques mots dictés par lui exerçaient sur le monde la puissance d'un arrêt suprême! Aussi ne le rejette-t-il pas, parce qu'il va lui apprendre sans doute de nouvelles défections ; mais à peine y a-t-il jeté les yeux, qu'il voit une proclamation qui commence ainsi : « La France a tout entière s'est prononcée contre le despote Bonaparte : il n'a « pas trouvé un seul homme pour le défendre, Paris Ta repoussé <t avec horreur... » Napoléon s'arrête après avoir lu ces mots, la feuille lui échappe des mains.
a Les misérables! s'écrie-t-il; ils osent parler ainsi de la France, attester son opinion qu'elle n'a pas fait connaître! Mais a-t-elle été consultée, cette France! Et Paris?... Est-il vrai que Paris me repousse? Non : c'est un mensonge odieux ! Ma bonne ville de Paris recèle une population généreuse ; il s'y trouve encore de mes vétérans d'Italie et d'Egypte, et il n'est pas un d'eux qui ne soit prêt à se ranger sous le drapeau de son ancien général. Cette proclamation est une insulte faite à l'honneur national..., et les gens qui écrivent
serait demeuré t constance.
de pareilles infamies espèrent imposer à la France ! Ce ne sont pas les Parisiens qni ont ouvert leurs portes aux étrangers, je le sais...»
Et Napoléon, la tête appuyée sur ses deux mains, cherche à résoudre le problème qui lui cause une anxiété si douloureuse, lorsque tout à coup un léger bruit se fait entendre à la porte de son cabinet; il écoute, il croit s'être trompé ; mais plus de doute, un colloque s'est engagé, il y a quelqu'un qui demande avec instance à le voir; il se lève et court vers la porte :
« Qui est là? demanda-t-il à haute voix ; que me veut-on? »
Tout se tait. Napoléon renouvelle sa question avec impatience.
« Mon Empereur, répond enfin une voix émue, c'est un enfant de Paris, c'est un de vos anciens soldats. »
A ces mots. Napoléon hésite; non pas qu'il craigne un piège on une surprise; il sait que sa personne est bien gardée, mais parce qu'il entend une voix qui lui est inconnue. Cependant, posant la main sur le bouton de la porte, il répète une troisième fois :
« Qui est là?
— Un enfant de Paris, mon Empereur, répond de nouveau la même voix; un de vos anciens. »
Napoléon entrouvre doucement la porte : un soldat, vêtu de la capote des grenadiers de la garde, s'offre à sa vue.
« Que me veux-tu? lui demande aussitôt l'Empereur, sans loi permettre d'avancer. Comment as-tu pu pénétrer jusqu'ici, malgré la consigne? »
Et ces paroles sont dites avec l'accent de la mauvaise humeur, o Mon Empereur, il n'y a pas de consigne qui tienne... quand il s'agit de vous.
— Qu'y a-t-il donc? Voudrait-on attenter à ma vie?
— Il n'est pas question de cela.
— Alors de quoi s'agit-il? Parle...
— Vous allez le savoir, mon Empereur..., et quand vous m'aurei entendu, vous me pardonnerez d'être venu vous déranger. »
Cette assurance singulière, ce ton de franchise décidèrent Napoléon à laisser pénétrer le soldat dans son cabinet.
a Voyons, lai dit-il, explique-toi maintenant.
— Mon Empereur, vous ne partirez pas!»
Napoléon regarda le grenadier avec surprise.
« Comment! je ne partirai pas! Et qui m'en empêchera ? Serait-ce toi, par hasard? reprit-il en souriant avec amertume.
— Mon Empereur, ce ne sera pas moi; mais vous ne partirez pas..., vous resterez au milieu de nous.
— Parbleu! fit Napoléon en joignant à cette exclamation un geste qui lui était familier, je le voudrais bien ; mais je m'y suis engagé, j'ai signé..., tu le sais bien, ou du moins tu dois le savoir, ainsi que tes camarades.
— Je sais tout, mon Empereur, et les camarades aussi ; si vous avez signé, c'est parce que vous vous êtes cru abandonné, trahi par tout le monde..., excepté par nous autres, cependant; mais la France n'a pas signé, elle!... et sa signature était indispensable à la chose... ; aussi est-ce pour ça qu'on vous attend à Paris.
— A Paris! on m'y attend? cria l'Empereur avec un geste d'étonnement; mais, dis-moi, mon brave, d'où sais-tu cela? Comment, toi qui ne m'as pas quitté, peux-tu connaître ce qui se passe à Paris? »
Jusqu'alors Napoléon avait cru, d'après le costume et le langage de cet homme, qu'il faisait partie des grenadiers de sa garde qui, depuis 4e commencement de cette funeste campagno de 1814, ne l'avaient quitté que le 28 mars, à Saint-Dizier, et étaient venus le rejoindre, à marches forcées, à Fontainebleau, où ils n'étaient arrivés qu'après l'entrée des alliés à Paris, c'est-à-dire dans les premiers jours d'avril; mais Napoléon se trompait, car le grognard lui répondit en hochant la tête :
« Pas quitté, pas quitté!... c'est-à-dire, mon Empereur, que... ; mais n'importe : pardon, excuse, ce n'est pas de cela qu'il s'agit
pour le quart d'heure. Seulement il faut que vous sachiez que vingt mille ouvriers, la plupart vieux troubadours comme moi et habitués aux coups de fusil, sont prêts à se lever en masse. Ils ont des armes et des cartouches; dites un mot, et nous tombons sur les Cosaques, sur les Prussiens, sur les Russes, sur les Anglais, voire même sur les Autrichiens, qui sont de votre famille, et sur tous ceux qui se jont imaginé qu'ils pouvaient se promener tranquillement dans votre capitale la canne à la main. Nous les chasserons de Paris; les Bourgeois, en nous voyant manœuvrer, se rappelleront, faut croire, que ce n'est plus du jus de navet qui coule dans leurs veines, et le tremblement sera complet. Voilà, mon Empereur ; tout sera arrangé, disposé, et l'organisation est emmanchée soigneusement. Nous avons des chefs; il ne nous manque que votre permission pour commencer le bousculement général. Maintenant, mon Empereur, voulez-vous encore partir, oui ou non? »
Napoléon avait écouté le vieux soldat sans l'interrompre ; quand celui-ci eut fini de parler :
« Dis-tu vrai? lui demanda-t-il d'un ton affectueux; ne t'auraiton pas trompé toi-même? car, je te le répète, tu n'as pu voir par tes yeux...
— J'ai tout vu de mes propres yeux.
— Mais cela me parait bien difGcile à croire, pour ne pas dire impossible; ton service ici, à Fontainebleau...
— Eh bien ! mon Empereur, puisqu'il faut tout vous dire, je n'ai plus celui d'appartenir à votre garde. »
A ces mots, Napoléon fit un geste d'étonnement et recula de deux pas. Alors le soldat ouvrit sa capote et fit voir à l'Empereur la veste d'ouvrier qu'elle recouvrait, et sur laquelle brillait l'étoile de la Légion-d'Honneur.
« Mon Empereur, reprit-il, j'ai été forcé d'emprunter la casaqae d'un de mes anciens camarades pour m'inGltrer jusque chez vous, car j'ai reçu mon congé définitif en revenant de Moscou; mais pendant cinq ans j'ai fait partie de la 4° du 2° du 1er des tirailleurs b
votre vieille, le même régiment qui, à Smolensk, résista aux charges successives des dragons russes..., et cependant nous n'étions pas beaucoup...
— Oh! oui, une centaine de braves au plus... Je vous croyais perdus!
— Et nous nous sommes retrouvés... une vingtaine, un peu endommagés, c'est vrai : aussi est-ce pour cela que vous nous avez fait donner notre congé; mais aujourd'hui nous vous le rendons en vous demandant la permission de reprendre notre ancien métier, et, comme j'ai de l'expérience, moi, et que vous m'avez décoré dans les temps, je me suis laissé nommer capitaine dans le bataillon en question, sauf votre approbation, mon Empereur. Biais, minute, je ne suis pas seul ici... Il y a près du château une douzaine de camarades qui n'attendent que mon retour et votre réponse pour aller la porter à Paris et commencer la manœuvre. Cependant, mon Empereur, comme il se pourrait que vous n'eussiez pas grande confiance dans mes discours, je vais vous fournir un certificat soigné et irrévocable. Tenez, lisez! »
Et en disant ces mots, l'ex-grognard présenta à Napoléon une lettre que celui-ci lut aussitôt. Elle était écrite par le caissier d'une des principales manufactures de papiers peints du faubourg Saint- Antoine, qu'en tout temps l'Empereur avait protégée. Ce caissier, homme d'énergie et de résolution, donnait à Napoléon tous les détails sur l'organisation militaire des ouvriers parisiens, sur les ressources et les moyens que leurs chefs avaient à leur disposition. L'Empereur lut ce rapport avec beaucoup d'attention.
« Il est trop tard! dit-il d'une voix concentrée, en remettant le papier aux mains du vieux soldat.
— Mille bombes ! il n'est pas trop tard..., s'écria celui-ci ; non, mon Empereur, c'est au contraire le moment, c'est l'instant de commencer, comme disent a la porte des petits spectacles de Paris les donneurs de représentations. »
Napoléon ne remarqua pas l'espèce de démenti énergique échappé
à la franchise militaire du vieux soldat, et il commença de se promener à grands pas en répétant : «Trop tard!... »
Pendant quelques instants, le messager regarda Napoléon se promener ainsi. Enfin, profitant du moment où il repassait devant lui :
t Mon Empereur, lui dit-il un peu brusquement, est-ce votre dernier mot?
— Mais alors, pourquoi le 30 mars n'étiez-vous pas là?... lui demanda tout à coup Napoléon.
— Parce que nous attendions les armes et les munitions qu'on nous avait promises... Mais nous avions été trahis d'avance. Aujourd'hui c'est différent; nous ne nous adressons ni aux généraux ni aux gros bonnets : nous saurons bien nous battre sans eux, et peut-être malgré eux. »
Napoléon s'approcha de l'ouvrier, et, lui serrant la main : « Mon brave, reprit-il, dis à tes camarades, à tes amis, aux enfants de Paris, en un mot, que leur Empereur les remercie... Disleur de me conserver leur affection et leur courage pour un autre temps, pour une meilleure occasion...; elle se présentera peut-être.
— Donc, mon Empereur, c'est adjugé, vous voulez partir?
— Il le faut, mon ami.
— Et... c'est demain? demanda le vieux soldat avec hésitation.
— Oui, demain... , reprit Napoléon tristement. Cependant, se hâla-t-il d'ajouter, je pourrais différer mon départ... Tu dois connaître le général Lefebvre-Desnouettes?
— Un peu, mon Empereur. Mais, chut !... fit le soldat en posant l'index sur ses lèvres et en jetant autour de lui des regards inquiets.
— Je comprends, dit encore Napoléon, c'est lui qui t'a mis à même d'arriver jusqu'à moi.
— Tout juste, mon Empereur... Et c'est avec loi que je chuchotais quand vous m'avez ouvert la porte. »
Napoléon se doutait déjà que l'intrépide général devait être pour quelque chose dans le mouvement que les ouvriers des faubourgs de
Paris» projetaient, et qu'une tentative de ce genre, dirigée par un tel chef, offrait quelques chances de succès. Aussi se hata-t-il d Rajouter :
« Eh bien ! reviens ici demain : Lefebvre-Desnouettes te fera connaître ma détermination .
— Mais demain , mon Empereur, il sera trop tard. »
A ces mots, Napoléon frappa familièrement sur l'épaule du vieux soldat, en lui disant avec un demi-sourire :
« A demain, te dis-je; nous nous reverrons; mais pas d'imprudence, surtout! Allons, va-t'en maintenant. »
Le soldat hocha la tète sans répliquer, puis il sortit du cabinet impérial en murmurant tout bas :
« Demain ! demain, ce sera trop tard ! »
Le 20 avril 1814, vers les onze heures du matin, plusieurs voitures de voyage stationnaient dans la cour d'honneur du château de Fontainebleau ; elles n'attendaient plus pour partir que l'ordre de Napoléon, quand tout à coup il parut avoir changé de résolution. Les commissaires des puissances alliées tremblèrent; aucun d'eux n'osait interroger le grand-maréchal ou ceux même des serviteurs de la maison impériale qui étaient demeurés fidèles à leur maître proscrit et malheureux. Une agitation extraordinaire régnait dans les rangs de la garde impériale rassemblée et sous les armes, pour assister à la triste scène des adieux devenue désormais historique. Un rayon d'espérance avait passé sur le front de tous ces braves, qui croyaient leur Empereur échappé à l'humiliation de l'étape étrangère et de l'escorte anglo-russe.
Napoléon avait veillé toute la nuit; il avait médité sur l'offre de l'héroïque population parisienne qui lui promettait une armée. On
avait observé que le générât Lefebvre-Desnouettes, qu'il avait (ait appeler de grand matin, était resté dans son cabinet plus de deux heures. Quel avait été le sujet de cette longue conférence? Personne ne pouvait le dire, excepté un homme qui portait sur sa veste d'ouvrier la décoration de la Légion-d'Honneur. Il était là, lui, causant avec quelques soldats dont il était connu, et plusieurs fois on l'avait entendu crier d'un ton décidé :
a II ne partira pas ! »
Bientôt on vit le général Koller, l'un des commissaires, traverser la cour du château et monter à l'appartement de l'Empereur, qui l'avait fait appeler, lui aussi; puis les tambours battirent ani champs, et Napoléon parut : sa physionomie, quoique calme, trahissait les fatigues d'une nuit passée sans sommeil. Comme Napoléon allait monter en voiture, un homme traversa le groupe des officiers-généraux qui se pressaient autour de l'Empereur, et se présenta tout à coup devant lui. Napoléon le vit et lui tendit la main, que l'inconnu saisit et couvrit à la fois de baisers et de larmes.
« Oui, tu as eu raison hier, lui dit-il ; à présent il est trop tard; mais rappelle-toi ce que je t'ai dit : toi et tes camarades, vous n'aurez pas longtemps à attendre. »
Ët il se précipita plutôt qu'il ne monta dans une voiture dont le grand-maréchal tenait la portière ouverte. Aussitôt l'ouvrier disparut dans les rangs des soldats qui pleuraient, comme lui, leur général. Il avait rempli sa tâche ; il avait justifié les ouvriers de Paris aux yeux de Napoléon.
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AISTERLITZ. EYLÀU.
'une des facultés les plus précieuses et les plus extraordinaires de Napoléon, c'était de pouvoir concentrer toute son attention sur un point donné. A Marcngo, à Austerlitx, à Iéna, à Eylau, à Friedland, à Wagram, etc., il n'avait qu'une seule idée : la victoire. Cette victoire obtenue, sa pensée ressaisissait immédiatement tous les intérêts dont elle s'était séparée pour un seul ; son caractère reprenait le dessus, et h la gravité silencieuse succédaient chez lui l'entrain de propos et l'originalité qui lui étaient ordinaires. Il en était de même dans les affaires d'administration et de gouvernement.
Habituellement, la veille d'une bataille, avant de prendre un moment de repos, il passait dans la petite tente qui lui servait de cabinet, et faisait appeler le major-général :
a Allons, Berthier, lui disait-il d'un air affairé, c'est demain le grand jour; nous avons beau jeu; expédions les ordres : il faut mettre le feu au pétard en attendant l'explosion de la bombe : écrivez. »
Et le prince de Neufchâtel, assis a l'un des coins de la grande table des cartes, éclairée par vingt bougies transparentes, écrivait sous sa dictée les ordres nombreux à transmettre à chacun des chefs de corps de la grande armée. Le lendemain, pendant l'action, l'Empereur, constamment à cheval, se montrait partout, prévoyait tout, continuait d'ordonner tout, et ne quittait le champ de bataille que
lorsque tous les résultats de la journée étaient connus. Le soir, un grand nombre de dépêches se trouvaient entassées dans sa tente, parce qu'il n'avait pu, ce jour-là, donner une attention suivie à l'immense correspondance qu il entretenait lorsqu'il était en campagne. 11 chargeait ses secrétaires de la lire, d'y répondre et de lui faire le rapport de tout ce qu'elle contenait ; puis il dictait ces sublimes bulletins qui apprenaient à la France qu'elle pouvait enregistrer dans ses annales un triomphe de plus. Aidé du duc de Bassano, il expédiait le travail journalier de chacun de ses ministres, sans perdre de vue, avec ses premiers lieutenants, la poursuite de l'ennemi et les avantages de la victoire. Enfin, le lendemain matin, il visitait le champ de bataille, accordait les éloges et les récompenses sur le terrain même, et ne regagnait son quartier-général qu'après avoir encouragé et consolé les soldats blessés. Ceux qu'il n'était pas possible de sauver, au moins les aidait-il à mourir, comme à Austerlitz, comme i Wagram.
Cette bataille d'Austerliti est l'un des plus beaux monuments de gloire de Napoléon. Là, comme en Italie, il battit l'ennemi avec
l'infériorité du nombre et par la seule force de son génie. Le matin même, lorsqu'il vit la direction que prenaient les colonnes russes :
« Bon! dit-il à Lannes en se frottant les mains, je les tiens : ils font justement ce que je voulais. »
Ce fut à AusterliU qui Ton vit pour la première fois des cuirassiers français charger sur des batteries ennemies. Le soir de la bataille, Napoléon vint passer la nuit dans une chaumière abandonnée, située sur la route de Brunn, au point d'embranchement avec la route d'Austerlitz. Malgré son extrême fatigue, il était en même temps si satisfait de la manière dont tout le monde avait fait son devoir, qu'il fut d'une humeur singulièrement enjouée. Il ne refusait rien de ce qu'on lui demandait. II invita à souper tous ceux qui se trouvaient là. Quand je dis souper, je veux dire qu'on s'assit a sa table où l'on ne servit, pour tout menu, que des pommes de terre bouillies, des fruits secs et des noix. En revanche, on vit figurer sur cette
table, recouverte du plus beau linge damassé, pour plus de cent mille francs d'argenterie, de vermeil et de cristaux. L'assiette de porcelaine de Sèvres que chaque convive avait devant lui ne valait pas moins de soixante francs. La réussite de ses plans avait inspiré tant de joie à Napoléon, qu'il débitait mille folies. Comme il avait demandé du pain et du vin de Chambertin, on lui Ot observer que le pain du pays, le seul qu'on eût, était de mauvaise farine de seigle* remplie de longs morceaux de paille.
o Et les soldats, que mangent-ils donc! » s'écria-t-il.
Je vous laisse à penser, lorsque les soldats apprirent que leur Empereur avait mangé de leur pain, si aucun d'entre eux eût osé se plaindre. Ce frugal repas achevé. Napoléon fit partir son aide de camp Lebrun pour porter à Paris la nouvelle du succès de la bataille ; puis, après avoir congédié tout son monde de la manière la plus ai** mnble, et avoir donné de nouveaux ordres à ses maréchaux, il s'enveloppa de son manteau bleu, s'étendit sur un banc, la tête appuyée sur son chapeau en guise d'oreiller, s'endormit et ne se réveilla que le lendemain à cinq heures du matin avec une légère courbature. Il appela lui-même l'aide de camp de service qui dormait sur une botte de paille placée en travers de la porte, et après lui avoir secoué légèrement l'épaule, il lui dit :
« Allons, Savary, tout le monde debout! nous allons faire notre tournée. »
Et tandis que celui-ci allait éveiller les officiers d'état-major qui devaient accompagner l'Empereur, Napoléon sortit de la chaumière pour consulter l'état du temps. 11 faisait encore plus froid que la la veille, le clair de lune était magnifique. Il aperçut à quelques pas un grenadier en faction, vieux soldat qui. sachant que les honneurs militaires ne sont dus à personne entre la retraite battue et la diane, s'était mis à l'aise, le fusil entre les jambes, et continuait en présence de l'Empereur de charger tranquillement une pipe qui n'avait jamais eu de tuyau.