‹ Souvenirs intimes du temps de l'empireChapitre 38 sur 52 · TOUR II. W · texte numérisé non relu

TOUR II. W

«Dis donc! loi cria l'Empereur, ne croirait-on pas qu'il fait froid ce matin?

— Il est sûr et certain qu'il faisait un peu plus chaud hier, reprit le grenadier en soufflant dans ses doigts et en voulant par ces paroles faire allusion à la bataille de la veille.

— Bah ! bah ! c'est une idée que tu as !

— C'est plutôt vous qui en avez eu une fameuse hier, quand vous les avez attirés dans le trou pour leur chauffer un bain à grands coups de canon.

— Tu crois donc que cela a bien fait?

— Je crois que ç'a été pour eux un dégel qui leur apprendra à être polis une autre fois.

— Sire, ditSavary, qui avait rejoint l'Empereur pendant ce court dialogue, quoiqu'on plaisantant, ce soldat dit la vérité : jamais Votre Majesté n'a été si bien inspirée; jamais sa brave armée n'a montré plus de valeur.

— Ils ont voulu la guerre, reprit Napoléon en continuant sa promenade devant la chaumière, je la leur ai donnée bonne! Mais jusqu'au bout il nous faut la faire en braves gens. II doit y avoir encore bien du monde sur le terrain?

— Sire, l'armée russe a éprouvé des pertes énormes.

— Nous allons en juger... Mais c'est qu'à les en croire, ajouta Napoléon en se retournant brusquement vers le factionnaire, ces gens-là n'avaient plus qu'à nous avaler!

— Oui! oui!... mais minute! Nous nous sommes mis en travers », dit le vieux grenadier en portant les armes.

Ce bon mot fit beaucoup rire Napoléon, qui déjà avait mis le pied dans l'étrier pour monter à cheval et commencer une longue revue mortuaire. II visita tout le champ de bataille. Il avait recommandé le silence 5 tous ceux qui raccompagnaient, afin d'entendre les plaintes des blessés qu'il ne pouvait apercevoir. Alors il mettait pied à terre et faisait boire lui-même au blessé un verre d'eau-devie de la cantine qui le suivait toujours. L'escadron d'escorte n'était

occupé qu'à ramasser les capotes des Russes morts pour en couvrir ceux qui n'étaient que blessés. Avant de remonter à cheval, Napoléon faisait allumer du feu près de chacun d'eux, envoyait chercher un commissaire des guerres et ne se retirait pas que celui-ci ne fût arrivé. Il laissait avec le blessé deux hommes de son escorte, et leur enjoignait de ne pas le quitter qu'il ne fût transporté à l'ambulanco.

Or, le jour commençait à poiadre, et l'Empereur, regardant attentivement à droite et à gauche, crut distinguer à quelques pas un soldat mutilé qui faisait de vains efforts pour essayer de se lever. Napoléon s'approche de lui :

« Ton nom? lui demanda-t-il avec douceur, en se penchant sur l'arçon de sa selle.

— Jabalot, dit le Parisien, sergent de voltigeurs, prévôt breveté, au 4e de ligne.

— Oui, je te reconnais; seulement je ne me rappelais plus ton nom. Monsieur! s'écrie ensuite Napoléon en se retournant vers un oflîcier de son état-major, je vous charge de veiller à ce que cet homme soit pansé sur-le-champ : vous me répondrez de lui.

— Laissez donc, major, reprend Jabalot soutenu dans les bras de l'officier qui avait mis pied à terre aussitôt, ce n'était pas la peiue de vous déranger, je suis frit.

— J'espère bien que non, dit l'Empereur; un Parisien ne se laisse pas abattre pour une botte qu'il n'a pas su parer a temps.

— Excusez ! s'écrie Jabalot en faisant un effort, touché en ploin par un boulet... Il faudrait être un fameux maître d'armes pour parer un coup de ce calibre-lè.

— A toi la croix et l'épaulette à la première revue, te dis-je.

— Je manquerai à l'appel, mon Empereur, dit encore Jabalot d'une voix presque éteinte; mais il n'y aura pas de déshonneur : un sergent de moins à l'effectif de la compagnie, qu'est-ce que cela fait?... De l'avancement pour les collègues, et voilà tout!... Ça n'empêchera pas le 4e de ligne de continuer à marcher crânement*

la baïonnette au oout du fusil, et d'être toujours dans les invincibles!... »

Napoléon n'ajouta pas un mot et continua tristement son cheraîi en pressant le pas de son cheval.

Quant aux Musses, au lieu de la mort qu'ils attendaient, d'après l'absurde crainte qu'on leur avait inspirée, ils trouvèrent dans leurs ennemis des vainqueurs généreux; leur étonnement était tel, qu'ils se prosternaient devant l'Empereur en lui tendant leurs bras défaillants en signe de reconnaissance.

De retour à ta chaumière où il avait passé la nuit, un des premiers soins de Napoléon avait été de charger un oflicier d'ordonnance d'aller à l'ambulance savoir des nouvelles de Jabalot. Celui-ci était revenu bientôt après.

«Eh bien, monsieur, commenl va-t-il?

— Sire, il ne souffre plus.

— Ah! ah ! » fit l'Empereur en frappant plusieurs fois de sa cravache sur le pied de sa botte. Puis, après un moment de silence, il ajouta : a Monsieur, vous irez cette après-midi vous informer auprès des chefs de corps de ce sous-ofGcier s'il était marié, s'il avait des enfants, de la famille; vous me ferez un rapport écrit sur ses services. Le 4e de ligne sera dans deux heures cantonné à Brunn ; ne l'oubliez pas. »

Pendant que toute l'armée se mettait en mouvement, l'Empereur remonta à cheval, et, se faisant suivre par toute la cavalerie de la garde, il prit le chemin d'Austerlitz. Il allait, comme à son ordinaire, de hauteur en hauteur, et envoyait des officiers en reconnaissance partout où il ne pouvait pas aller lui-même. Arrivé dans ce bourg, il demanda à qui appartenait le château qu'il apercevait sur le coteau.

o Sire, au prince de Kaunitz.

— C'est bien, j'y coucherai cette nuit. Qu'on aille prévenir le concierge*, car, messieurs, ajouta-t-il gaiement en s'adressent à son

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état-major, je veux vous y traiter ce soir aux frais de l'Autriche, et un peu mieux qu'hier vous ne l'avez été aux miens. »

Après s'être arrêté un moment devant le château de cet ancien ambassadeur d'Autriche et en avoir fait le tour, il poussa jusqu'à Bruno, où plusieurs divisions de l'armée se trouvaient déjà réunies; il les passa en revue immédiatement et témoigna à chacune d'elles sa satisfaction de leur brillante conduite. Arrivé devant le front d'un bataillon qui avait fléchi un moment sous l'effort d'une division de cavalerie de la garde impériale russe, son visage se rembrunit, et, faisant reculer son cheval de quelques pas, tout en parcourant la ligne d'un regard irrité, il s'écria brusquement :

t Soldats 1 qu'est devenue l'aigle que je vous avais donnée?... Vous m'aviez fait le serment de la défendre jusqu'à la mort! »

Un léger murmure, suivi bientôt du plus profond silence, répondit seul à cette vive interpellation; le commandant de ce bataillon sortit des rangs et s'avança la pointe de l'épé basse :

«Sire, dit-il avec une sorte d'hésitation, le porte-drapeau a été tué au moment de la première charge, et ce n'est qu'après la seconde que, le régiment ayant pu se former en carré, nous nous sommes aperçus de la disparition de notre aigle.

— Et qu'a vcz-vous fait sans drapeau? reprend Napoléon d'un ton sévère.

— Sire, nous sommes allés chercher ceux-ci au milieu des cuirassiers russes, pour supplier Votre Majesté de nous reudre uue aigle en échange. »

Et deux sous-officiers sortirent des rangs, portant chacun un étendard russe sur lequel brillait l'aigle noire à deux têtes. L'Empereur considéra un instant ces deux trophées encore sanglants; il sembla hésiter, puis il reprit :

a Soldats, me jurez-vous qu'aucun de vous ne s'est aperçu de la perte de son aigle?

— Nous le jurons! répond le régiment tout d'une voix.

— Me jurez-vous que vous seriez tous morts pour la reprendre si vous l'aviez su?

— Oui! oui!

— Et vous garderez bien à l'avenir celle que je vous donnerai, car, vous le savez, un soldat qui a perdu son drapeau a tout perdu! •

Des acclamations frénétiques répondirent cette fois.

« Eh bien donc, dit l'Empereur en étendant la main, je consens à recevoir ces drapeaux et à vous rendre votre aigle. Quant à vous, commandant, ajouta— t— il d'un ton moins sévère que ta première fois, vous viendrez me trouver après la revue : j'ai à vous parler. »

A peine cette longue inspection était-elle terminée, que ce chef de bataillon était en présence de l'Empereur.

a Ah! ah! monsieur, je suis bien aise de vous voir, lui dit-il en lui rendant un salut et en l'attirant un peu à l'écart : c'est votre bataillon qui a faibli hier?

— Sire, les Russes nous serraient de si près, qu'il nous a été impossible d'exécuter nos feux avec ensemble.

— Toujours des prétextes..., des excuses...

— Sire, ce n'est pas de ma faute si je ne suis pas tué! reprit l'ofGcier avec une sorte d'humeur.

— Ah! commandant, que me dites-vous là! vous me comprenez mal. A Dieu ne plaise que je vous fasse le reproche d'être aujourd'hui sain et sauf : au contraire, j'en suis enchanté; seulement je voulais vous rappeler que c'est à vous autres, messieurs les chefs de bataillon, à donner l'exemple, à soutenir le moral de vos soldats. Les vôtres ont eu peur.

— Sire! s'écrie le brave officier en reculant de deux pas, le? lèvres pâles et agitées; Sire !... je crois avoir fait mes preuves hier, et lorsque Votre Majesté me...

— Vos soldats ont eu peur! vous dis— je, répète encore l'Empereur en élevant la voix et en fixant sur le commandant des yeui étincelants. Je m'y connais, ce me semble, et il n'y a que des lâches

ou des menteurs qui puissent se vanter de n'avoir pas eu peur au moins une fois en leur vie. Comprenez-vous» maintenant?»

Puis, se rapprochant doucement de l'officier, il avise au collet de son habit une déchirure qui a noirci la couleur tranchante du drap.

a Qu'est-ce que c'est que cela? lui demande l'Empereur avec un sourire plein d'intérêt, en même temps qu'il fourre un de ses doigts dans cette déchirure; voilà une boutonnière qui n'est plus d'ordonnance aujourd'hui.

— Je ne sais..., répond le commandant d'un ton d'indifférence : c'est peut-être un trou...

— Et cette épaulette? continue Napoléon toujours du même ton; voyez dans quel état elle est!... Il vous en faut une autre, monsieur... »

En effet, la moitié de l'épaulette avait été enlevée par un bis— caïen ; il n'en restait que la torsade, à laquelle pendaient encore quelques graines d'épinard écrasées.

« Sire, peut-être est-ce une balle, répond l'officier sans avoir l'air d'attacher aucune importance à ces preuves irrécusables de son courage.

— Oui, une balle qui a fait un trou : c'est cela... Un moment, monsieur! vous êtes bien pressé, dit l'Empereur avec impatience en frappant la terre du talon de sa botte; j'ai encore quelque chose à vous dire. » Et fourrant de nouveau son doigt dans la déchirure do collet qu'il élargit encore davantage, il continue : « Ce soir, monsieur le major, après avoir assisté à l'appel et avoir fait l'inspection de vos hommes, vous irez trouver Berthier de ma part et vous lui direz de vous donner une rosette pour boucher ce trou-là. » Et Napoléon, voyant que celui-ci s'attendrissait, se hâta d'ajouter : « Allons, soyons calme!... Allez, et faites en sorte de ne pas vous faire tuer comme vous aviez l'air tout à l'heure de m'en faire la menace, à moi votre Empereur, à moi qui vous aime et vous apprécie mieux que personne. Est-ce là de la générosité?... Allez, mauvaise tête!... »

Après lui avoir légèrement tiré la moustache, il lai tourna brusquement le dos, sans doute pour éviter une scène de sentibltrie, comme il le disait, et rejoignit le groupe de ses maréchaux.

La bataille d'Austerlitz avait été un coup de foudre, selon Napoléon, car, non-seulement elle avait terminé la campagne de 1805. mais encore elle avait anéanti la troisième coalition formée contre la France. A Austerlitz, la victoire ne fut pas douteuse; les bulletins russes avouèrent même leur défaite ; mais il n'en fut pas de môme pour la bataille d'Eylau, que Napoléon compara à un tremblement deterre9 et que les Russes prétendirent avoir gagnée, bien que nous ne l'ayons jamais perdue. Cette bataille fut en effet l'une des plus terribles que la grande armée eût encore livrées. La matinée entière se passa en pourparlers de mort, pour nous servir de l'expression de Junot, qui, là comme ailleurs et selon son habitude, Gt des prodiges de valeur. Vers les trois heures de l'après-midi, l'engagement était devenu si sanglant, que les plus déterminés en eurent horreur. Deui batteries de la garde, composées de quatre pièces de douze, sous les ordres du généra) Lariboissière et placées en avant de nos colonnes, tirèrent à mitraille sur les Russes pendant plus de deux heures sans intervalle et les broyèrent. La nuit seule mit (in au carnage, et notre armée bivouaqua sur le champ de bataille, dans les positions où elle avait combattu toute la journée.

Le lendemain, dès le point du jour, Napoléon était à cheval, parcourant les lignes. Les soldats dormaient encore; il défendit qu'on les éveillât pour lui rendre les honneurs d'usage, et passa ensuite sur le champ de bataille des Russes. La terre était couverte d'une couche épaisse de neige que perçaient çà et là les morts, les blessés et les débris de toute espèce. Partout de larges traces de sang sillonnaient la blancheur du sol. Les endroits où avaient eu lieu les charges de cavalerie se faisaient remarquer par une énorme quantité de chevaux tués. Des lignes de cadavres à moitié dépouillés dessinaient le plan de chaque bataillon . Les morts étaient entassés pêle-mêle avec les mourants au milieu des caissons brisés et de*

canons démontés. Napoléon s'arrêtait à chaque pas, faisait questionner les blessés lorsqu'il ne les questionnait pas lui-même, et donnait des consolations et des secours à tous. Le plus horrible à voir, c'était l'intérieur d'un ravin où presque tous les blessés, par un instinct naturel, s'étaient traînés pour s'éviter de nouveaux coups.

Le zèle et les efforts de Larrey, chirurgien en chef de l'armée, et ceux des employés au service d'ambulance qu'il avait organisé avaient suffi à peine aux premiers pansements. Les moyens de transport étaient devenus nuls, car il n'existait plus ni chevaux ni voitures, tous les villages des alentours ayant été brûlés ou saccagés. Napoléon fit appel à cette population errante et sans asile que le malheur avait aigrie contre nous, et promit 20 francs à quiconque emporterait un blessé du champ de bataille. La vue de Napoléon et l'exemple qu'il donnait lui-même, plus encore que la promesse des 20 francs, produisirent l'effet qu'il attendait. Les habitants accoururent de tous les côtés : hommes, femmes, jeunes filles, enfants, vieillards, tous s'empressèrent; chaque famille avait sa brouette, et bientôt chaque blessé eut une famille.

En revenant dans la plaine, Napoléon passa sur le terrain où la vieille garde et le corps du maréchal Davoust avaient tenu tête à toute l'armée ennemie. Là gisaient seize de nos généraux, parmi lesquels les braves d'HaupouIt, Dalhmann et Corbineau, commandants des divisions de la garde. En voyant cette horrible mosaïque de cadavres, il dit d'une voix sourde :

« Oh ! comme la mort a passé par là ! » Au même instant une longue file de chariots, de tombereaux et de brancards chargés de cadavres russes débouchait dans la plaine et venait dans sa direction. Dès que ce funèbre cortège approcha: « Halte! dit l'Empereur à son état-major, en arrêtant court son cheval : Messieurs!... chapeaux bas!... » Et se découvrant lui-même au moment où le premier brancard arriva à sa hauteur : « Honneur au courage malheureux ! » ajouta- t-il en faisant un salut. Lorsque le dernier chariot eut passé devant lui, il tourna bride et s'éloigna au galop. A peine

avait-il fait trois cents pas, qu'il aperçut au loin comme une masse informe qu'un homme portait sur ses épaules. « Allez voir ce qac c'est », dit-il à un officier d'ordonnance.

Celui-ci piqua des deux et revint aussitôt.

« Sire, c'est un jeune tambour que l'en conduit à l'ambulance. Il a les deux jambes emportées.

— Pauvre petit! » dit l'Empereur. Puis, faisant un mouvement brusque sur son cheval et ûxant les yeux au ciel comme si un souvenir pénible fût venu tout à coup traverser sa pensée, il ajouta : « Un jeune tambour, dites-vous?... Coures, monsieur, courez pour savoir son nom, le numéro de son régiment. »

L'officier partit comme un trait. Pendant le peu ae temps qu'il fut absent, Napoléon sembla agité d'une émotion qu'il tâchait vainement de maîtriser. Elle n'échappa à aucun de ceux qui étaient présents. L'officier revint.

«Sire, c'est un petit tambour du 4e régiment d'artillerie... Il se nomme Sibert; il...

— Ah ! mon Dieu! s'écria l'Empereur en interrompant le messager. Assez, monsieur; je n'en veux pas savoir davantage ! » Et, laissant tomber les rênes de son cheval, il se couvrit le visage de ses deux maius, en disant d'une voix entrecoupée : « Malheureuse mère!... pauvre enfant!... Oh! la guerre! la guerre!.., » Puis, piquant des deux, il s'éloigna au galop. Tout le monde le suivit en silence.

La veille de là bataille, c'est-à-dire le 7 février 1807, en passant en revue, dans la vaste plaine qui borde la Passarge, le 4° régiment d artillerie à pied, Napoléon avait, en effet, remarqué le petit Sibert, âgé tout au plus de douze ans, tambour de la 1" compagnie de ce régimeut, où son père, mort à Austerlitz, avait été canonnier. La mère du jeune Sibert était cantinière et veillait avec tendresse sur un autre de ses fils, un peu plus âgé, qui était fifre dans le 20* de ligne. L'Empereur, surpris de la petite taille de Sibert, qui semblait avoir peine à porter sa caisse, s'était approché de lui en sou-

riant ; puis, d'un geste caressant, lui avait pris le menton et lui avait dit en lui relevant la tôte :

« Quel âge as-tu donc, petit tapin?

— Bientôt douze ans, mon Empereur.

— Ceux qui t'ont amené ici ont eu tort; ils auraient dû attendre encore trois ou quatre ans.

— Mon Empereur, c'est ma mère qui l a voulu.

— Tu lui diras de ma part, à ta maman, qu'elle n'a pas le sens commun. Au reste, elles sont toutes de môme. Comment s'appellet-ellc, ta mère?

— Sibert, mon Empereur; elle est cantinière du 20e régiment de ligne. Elle vous connaît bien, allez 1... et mon frère François aussi!

— Ah! tu as un frère... Il est sans doute avec la maman?

— Oui, mon Empereur; mais lui, il est plus grand que moi.

— Tu diras à ta mère que je t'ai trouvé trop jeune pour faire cette campagne. De beaux soldats, ma foi! à opposer aux cuirassiers de Wittgenstein !

— Oh ! que non ! avait répondu Sibert en se haussant sur la pointe des pieds, je connais déjà toutes mes batteries. M. Romeuf, notre tambour-maître, me donne tous les jours des leçons particulières.

— Ah! cest différent! avait repris Napoléon en faisant un geste d'approbation dérisoire. Du moment que M. Romeuf, le tambourmaître, te donne des leçons particulières, il n'y a plus rien à dire : je n'en savais rien. Au surplus, nous serons à môme demain de juger de ses talents et des progrès que tu as pu faire. »

Et l'Empereur s'était éloigné en riant et en imitant les manières du petit tambour.

Mais le lendemain, le digne enfant avait tenu parole, car, en battant la charge avec l'aplomb d'un vieux soldat, au moment où une batterie russe cherchait à démonter celles de son régiment, un

éclat d'affût avait broyé les deux genoux du petit Sibert, qui s'était encore écrié, gisant sur la neige :

«Haut le bras!... feu!... Vive l'Empereur! » Puis il s'était adressé à un vieux sergent de canonniers : «Oh! mon parrain, lui avait-il dit d'une voix lamentable, ne me laisse pas là! ce soir les Kinseriichs me couperont en morceaux pour me manger! emportemoi, je t'en prie, jusqu'aux fourgons du 20e, pour que je puisse embrasser encore une fois maman avant de mourir. »

L'artilleur l'avait déjà mis sous son bras et se disposait effectivement à l'emporter, lorsqu'après avoir remis à un autre servant le refouloir qu'il faisait manœuvrer, un boulet russe, en plein fouet, vint couper en deux le vieux sergent : parrain et filleul restèrent sur la place. Ce ne fut que le lendemain qu'un charretier des ambulances, s'apercevant que le petit tambour respirait encore, lui avait fait boire un demi-verre d'eau-de-vie, qui avait ranimé ses forces, et l'avait déjà chargé sur ses épaules lorsqu'il fit rencontre de l'Empereur.

Le pauvre enfant supporta sa r \ jeter un cri la double amputât i, qui lui fut faite par le chirurgien-major de son régiment, et vécut assez longtemps pour recevoir la croix de la Légion-d'Honneurqoe Napoléon avait envoyée sur-le-champ à son colonel pour qu'il la lui remit, mais non point assez pour voir accomplir le dernier vœu qu'il avait formé : celui d'embrasser sa mère, occupée loin de là à panser son autre fils François, qui, lui aussi, avait été blessé la veille.

Cette lugubre visite du champ de bataille, et surtout la rencontre du petit Sibert, avaient profondément attristé l'Empereur. Le majorgénéral tâchait de le consoler en lui disant que nos pertes avaient été exagérées, et en lui faisant valoir la gloire nouvelle que la journée d'Eylau ajoutait à ses précédents triomphes :

a Berthier, répondit Napoléon, en de telles circonstances le cœur parle plus haut que la politique : c'est alors que la gloire n'a plus d'illusion. »

La rédaction du bulletin de cette bataille offrit les traces des

pénibles pensées qni remplissaient l'âme dn vainqueur. Au bas dt la minute, l'Empereur avait ajouté de sa main : a Le spectacle di « champ de bataille d'Eylau est bien fait pour inspirer aux princes « l'amour de la paix et l'horreur de la guerre. »

EBERSBBRG. — BSSLING. — WAGRAM,

Tout le temps que dura la campagne d'Autriche, Napoléon fut ce que Boileau eût appelé un foudre de guerre. Furieux que les Autrichiens eussent osé le prévenir en portant le premier coup, il fondit sur eux avec l'impétuosité d'une trombe; en moins de trois mois il anéantit leur armée et entra dans Vienne, dont il força les vieux remparts à s'abaisser, pour la seconde fois, devant la grande armée. Davoust, Marmont et Macdonald furent les héros de cette mémorable campagne ; Lannes, Saint-Hilaire, Pouzet, Lasalle, d'Espagne et d'autres généraux non moins fameux en furent les glorieuses victimes; car, il faut l'avouer, dans cette campagne si remplie de prodiges, le deuil accompagna souvent le cortège triomphal du vainqueur. Napoléon disait-il à un de ces héros : a Marche! » il marchait; lui disait-il : « Meurs! » il mourait.

Le 3 mai, le combat d'Ebersberg fut comme (a préface des victoires qui allaient bientôt se succéder. Le lendemain 4, Napoléon entra dans cette ville à laquelle les Autrichiens avaient mis le feu, la veille, en l'abandonnant. Tous les édifices étaient réduits en cendres, et les malheureux blessés qui s'y étaient réfugiés avaient été brûlés. On n'en retrouva qu'un petit nombre de vivants au milieu de la grande place, où les flammes n'avaient pu les atteindre; mais îe reste des rues et des maisons présentait le plus hideux spectacle. Pour achever le tableau, il suffira de dire que l'incendie était à peine éteint, faute d'aliments, que l'on fut obligé de faire passer les cuirassiers et l'artillerie à travers la ville, pour les porter sur la routa

m SOUVENIRS INTIMES.

de Vienne. Que Ton se figure tons ces hommes morts et torréfié* par l'incendie, foulés ensuite aux pieds des chevaux et écrasés sous la roue des canons ! Pour sortir de la ville par la porte devant laquelle le général Cohorn avait perdu tant de monde, il fallait marcher dans un bourbier de chair humaine. Pour tout enterrer, on fut obligé de se servir de pelles, comme pour nettoyer un chemin. En parcourant des yeux cet affreux spectacle, l'Empereur dit à ses aides de camp :

« Il faudrait que tous les agitateurs de guerres vissent de telles monstruosités : ils sauraient ce que leurs projets coûtent à l'humanité! »

Ce général Cohorn, descendant du célèbre ingénieur hollandais de ce nom, commandait dans le corps de Masséna une brigade d'infanterie légère composée de Corses. Cohorn était un homme magnifique, grand dissipateur, aimant le jeu et la bonne chère pardessus tout, et se battant avec un courage vraiment surhumain. îl avait, à la tète de sa brigade, résisté aux attaques successives que les Autrichiens avaient tentées sur le point qu'il occupait, et voulant en finir avec eux et s'emparer de la petite ville d'Ebersberg, il avait passé au pas de course toute la longueur du pont qui la défendait, sous le feu de douze pièces de canon ennemies placées à l'extrémité opposée et sous une grêle de mitraille et de mousqueterie qui lui était tirée des étages supérieurs de la ville. Il y avait là de quoi faire reculer d'effroi les plus intrépides; mais Cohorn, dont la valeur s'exaltait en proportion du danger, ne s'en irrita que davantage, et malgré tout il arriva sur l'autre rive.

Or, le lendemain, l'Empereur, en passant devant le front de cette brigade, dont il ne restait pas la moitié sur pied, adressa la parole en italien h quelques-uns des soldats pour s'assurer s'ils n'étaient pas démoralisés par la perte effrayante qu'ils avaient éprouvée la veille; puis, arrivé devant leur chef :

« Général, lui dit-il d'un ton sévère, vous vous êtes imprudemment engagé hier; je n'aime pas les bravades inutiles.

— Sire, c'est que la gloire est comme le vin de Champagne, elle monte à la tête.

— Mais, monsieur, le sang des soldats n'est pas comme l'argent que vous jetez par les fenêtres : ce sang ne saurait être trop économisé. Voyez ce qui reste de votre brigade! à peine la moitié!

— En ce cas, Sire, il y en a encore pour une fois !

— Quel diable d'homme!...» murmura Napoléon en s'éloignant, plein tout à la fois d'épouvante et d'admiration pour cette réponse d'un cynisme si sublime. 11 fallait les géants de cette époque pour prononcer de telles paroles.

Trois semaines après l'affaire d'Ebersberg, c'est-à-dire le 22, un autre combat non moins opiniâtre, celui d'Essling, s'engageait entre les deux armées. Masséna y échangea son titre de duc contre celui de prince; mais la France et Napoléon y firent une perte irréparable, celle du maréchal Lannes, qui fut blessé mortellement. La bataille dura trente heures : des deux côtés les pertes furent énormes; les Autrichiens comptèrent plus de neuf mille morts. Le 23, les premiers rayons du jour trouvèrent Napoléon parcourant le champ de bataille. La nuit avait été employée à relever les blessés; de tous les côtés on ensevelissait des morts. Quelque horrible que fût ce spectacle, il avait attiré de toutes les campagnes environnantes un grand nombre de curieux. De pauvres habitants s'occupaient à rémasscr les boulets, les cuirasses et les armes qu'on voyait éparses çà et là. Tous les villages voisins avaient plus ou moins souffert par l'incendie et le pillage. Des paysans rôdaient tristement autour des restes de bivouacs pour tâcher de recueillir les débris de quelques portes, de quelques volets, et retirer leurs meubles des tas de bois que les feux du camp n'avaient pas consumés. L'Empereur, qui avait sous les yeux ce désolant tableau, se montra profondément sensible aux calamités qui l'entouraient.

Son premier soin, en arrivant à la maison du village d'Ebersdorff qui lui servait de quartier-général, fut de donner à la hâte ses instructions à tous les chefs de corps, après quoi il s'écria t

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« Maintenant occupons-nous des hôpitaux. »

Il donna l'ordre à ses aides de camp de les visiter tous. Ceux-ci portèrent une gratiOcation de 60 francs en écus à chaque soldat blessé, et de 150 à 1,500 francs aux officiers, selon les différents grades : il en fit donner de plus considérables aux généraux qui étaient dans cet état. Pendant plusieurs jours les aides de camp de l'Empereur n'eurent pas d'autre mission. Napoléon avait recommandé qu'on ajoutât à cette distribution tout ce qui était fait pour consoler ces malheureux blessés. Par exemple on procédait à ces visites en grand uniforme, en compagnie du commissaire des guerres, des officiers de santé, des médecins et des chirurgiens en chef et du directeur. Le secrétaire de l'hôpital marchait en avaot avec le registre des malades. Il les nommait à haute voix, ainsi que le régiment auquel ils appartenaient ; puis on mettait douze pièces de cinq francs à la tète du lit du blessé. Il y avait là quatre valets de pied de l'Empereur en grande livrée, portant des corbeilles pleines d'or et d'argent. Les sommes affectées à ces gratifications n'étaient pas prélevées dans les caisses de l'armée : elles provenaient de la cassette particulière de Napoléon. On pourrait faire un recueil bien précieux pour l'histoire et pour la gloire de l'Empereur de toutes les expressions de la reconnaissance de ces braves gens : de grosses larmes disaient encore qu'ils étaient sensibles à ce souvenir de leur Empereur.

Pendant la bataille d'EssIing, les ponts qui servaient aux communications de l'armée française, placée en quelque sorte à cheval sur le Danube, ayant été rompus, cet événement pouvait compromettre le sort des vainqueurs : le général Bertrand fit des prodiges d'audace en construisant trois ponts sur le fleuve. Ces travaux durèrent plus d'un mois, durant lequel les troupes furent réduites à manger une partie des chevaux de selle. Elles supportèrent gaiement toutes ces privations ; la garde même fut obligée de faire la soupe dans le pectoral des cuirasses avec de la chair de cheval assaisonnée, en guise de sel, avec de la poudre à canon. Heureusement la sollicitude de

LES LENDEMAINS. m Napoléon devait être bientôt couronnée de succès. Le 5 juillet, la bataille d'Enzersdoiï, gagnée par les Français, et celle de Kabb, quinze jours auparavant, par l'armée d'Italie, qui venait d'opérer sa jonction avec la grande armée, furent suivies de la fameuse bataille de Wagram, qui, selon l'Empereur, devait prouver aux Autrichiens qu'tl n'y allait pas de main morte. Le 5 juillet, veille de cette bataille, contre son habitude il ne dormit pas du tout. Ses aides de camp se tenaient debout pour lui garantir les yeux de l'ardeur du feu derrière le pan de leurs manteaux ; mais soit qu'il eût froid 9 soit que son esprit fût trop occupé des événements qui devaient avoir lieu le lendemain, il voulut tout voir par lui-môme, et, revêtu de sa petite redingote grise, il alla inspecter les bivouacs que sa garde avait formés autour de son quartier. 11 partit seul , à une heure du matin, par une nuit sombre et pluvieuse. Arrivé à un des bivouacs où tous les hommes s'étaient endormis auprès d'un feu presque éteint, il vit des pommes de terre qui cuisaient sous la cendre : il lui prit fantaisie d'en manger une, et il se mit en devoir de la tirer du feu en écartant quelques charbons à l'aide de la pointe de son épée. Au même instant l'un des dormeurs ouvrit les yeux, et apercevant un individu en train de lui ravir une part de son souper, il lui cria d'un ton brusque, sans cependant bouger de sa place : «Eh! dis donc, monsieur Sam-Gêne ! si tu voulais bien respecter nos pommes de terre et aller chercher des comestibles ailleurs !

— Mon camarade, répondit l'Empereur en se faisant un cache' nez du collet de sa redingote qu'il releva, j'ai tellement faim que tu me permettras bien d'en prendre seulement une seule.

— Ah ! c'est différent ; passe pour une et même pour deux, puisque tu as de l'appétit; mais dépêche-toi : demi-tour à droite et par file à gauche, pas accéléré... , marche ! »

Comme Napoléon ne se pressait pas d'obéir à l'invitation, le soldat répéta plus vivement encore son commandement, en ajoutant :

a Ne te le fais pas réitérer, car je ne suis pas de bonne humeur pour le moment. ».

ÏOIU II. 67

frSO SOUVENIRS INTIMES.

Napoléon n'en continua pas moins à fouiller dans les cendres; alors le soldat, perdant patience, se leva, s'élança contre le maraudeur, et déjà il l'avait saisi par le collet lorsqu'il reconnut l'Empereur...

Peindre la stupéfaction , la honte et la douleur du grognard serait impossible. Tombant alors aux pieds de Napoléon : « Mon Empereur, lui dit-il en embrassant ses genoux, je suis un brigand! faites-moi fusiller indéfinimeut! j'ai mérité la mort!

— Tais-toi , lui répond l'Empereur à voix basse, en lui mettant la main sur la bouche, tu vas réveiller tes camarades, qui ont besoin de repos.

— Non, mon Empereur, il faut que tout le monde sache que je suis un scélérat, que j'ai osé porter la main sur mon Empereur, et que je mérite d'être fusillé... Je veux être fusillé !

— Relève-toi , te dis— je, je ne t'en veux pas ; c'est moi qui ai eu tort ; j'ai été entêté ; je n'aurais pas dû toucher à vos pommes de terre.

— Ah ! mon Empereur! tenez, tenez, prenez celle-ci , c'est la plus cuite... ; non, celle-là, c'est la plus grosse... Ah! misérable que je suis!... prenez-les toutes. Sire... , je veux être fusillé ! »

Et le soldat lui présentait, les unes après les autres, les pommes de terre qu'il allait chercher avec ses doigts au milieu des charbons ardents.

« Tu vas te brûler les mains, malheureux ! lui disait Napoléon en cherchant à le relever ; garde tes pommes de terre, je n'ai plus faim.

— Oh ! Sire, voyez comme celle-là est bien rissolée. Je suis un brigand ! j'ai mérité la mort! Je veux être fusillé! »

Puis il attirait à lui le pan de la redingote de l'Empereur, qu'il couvrait de baisers. Napoléon, voulant mettre fin à cette scène qui pouvait devenir fatale à ce soldat si elle avait eu des témoins, lui dit d'un ton d'impatience : «Ah cà! veux-tu bien te taire et me laisser partir, ou je me fâche! » Lui ayant enCn fait lâcher prise,

il ajouta à voix basse : « Je te pardonne, je ne t'en veux plus, sois tranquille pour le présent comme pour l'avenir »;et, mettant le doigt sur ses lèvres , il ajouta : a Mais surtout ne parle de ceci à personne. » Cela dit, il s'éloigna et revint à son quartier.

Le 6 juillet, à trois heures du matin, Napoléon était à chevalet parcourait le terrain en avant du centre de son armée : ail s'agit de voir clair dans l'échiquier» , avait-il dit à son état-major, et à quatre heures, par le plus beau temps du monde, une forêt de baïonnettes étincelait au soleil dans l'immense plaine de Wagram : une immense artillerie la précédait. Tel était le prélude de cette fameuse bataille où, durant l'action, au dire du général Dupas, une colonne entière d'Autrichiens disparut du champ de bataille, sans qu'on pût jamais savoir quel avait été son sort. Cette large plaine qui, deux jours auparavant , était couverte de riches moissons, n'était plus, le soir, qu'un horrible charnier, ou des cadavres entassés gisaient dans le sang parmi des habitations à demi consumées. Le carnage fut si grand, que le 10, c'est-à-dire quatre jours après la bataille, on ramassait encore, au milieu des blés, des hommes mutilés que leurs blessures n'empêchaient pas de crier : Vive l'Empereur! Pour sa part, Napoléon s'était exposé avec la témérité d'un soldat; et, au fort de l'action, dans le moment môme où Ton se bat à coups de canon comme on se bat à coups de fusil, quand on fait des feux de peloton , le général Wather, commandant les grenadiers à cheval de la garde, lui avait crié :

a Encore une fois, Sire, ce n'est pas votre place! Retirez-vons , ou je vous fais enlever par mes grenadiers, et coffrer jusqu'à ce soir dans un de mes caissons.

— Il en serait capable » , avait dit Napoléon au prince de Neufchàte] , en s'éloignant au pas de son cheval.

Le soir, en présence de tous les chefs de corps qui s'étaient rassemblés à son bivouac, Napoléon dit en se frottant les mains:

a Ah! ah! messieurs, je savais bien hier que je planterais aud'hui de la graine de maréchaux, lien est parmi vous quelques-uns

dont je veux changer l'épéeen un bâton brodé d'abeilles! qu'en

pensez-vous? » t

Personne ne disait mot, mais le cœur battait fortement à tous.1 Parmi les généraux de division qui étaient présents se trouvait Marmont. Jusqu'alors il n'avait eu aucune part aux faveurs impériales. Tout fier d'avoir pu exécuter le matin un de ces mouvements qui décident du gain d'une bataille, Marmont se mit aussitôt en évidence, croyant ainsi obtenir au moins une louange; mais Napoléon a deviné son intention, et passant brusquement devant lui :

« Vous avez manœuvré comme une huître! » lui dit-il en lui jetant un regard sévère.

Celte apostrophe était cruelle , d'autant plus que Marmont s'était particulièrement distingué et que , plus que tout autre, il avait payé de sa personne. Aussi rentra-t-il a son quartier le désespoir dans l'âme.

« Mon ami , dit-il à un des généraux qui servaient sous ses ordres , je suis un homme déshonoré , je suis perdu , je dois m'attendre à la plus éclatante disgrâce! Quelle ingratitude!...

— Allons donc, mon général, c'est une plaisanterie : l'Empereur a voulu vous éprouver ; vous savez que dans ses moments de gaieté , surtout après une affaire , il est quelquefois un peu caustique ; mais au fond il est bon , il est juste ; il est impossible que tôt ou tard il ne reconnaisse pas les services que vous avez rendus aujourd'hui.

— Non , mon ami , vous vous abusez ; je connais l'Empereur mieux que vous : le coup d'œil qu'il m'a lancé m'en dit assez. »

Au même instant , un aide de camp du prince de Neufchétel entre dans la tente, et s'adressant à Marmont :

« Mon général, l'Empereur vous demande; il vous attend. »

A ces mots Marmont tressaillit et changea de couleur.

« Eh bien ! mon cher, dit-il à son ami en hochant la tête, vous le voyez! Après tant de dévouement!... N'importe ! allons! »

A peine vingt minutes s'étaient-elles écoulées que Marmont était

de retour. Sa physionomie, l'instant d'avant si pâle et si triste, était cette fois fort animée. Il marchait vite, un papier à la main. Du plus loin que son ami l'aperçut il ne douta plus de son malheur,

« Hélas! mon cher général, lui dit-il d'un ton piteux, c'est donc vrai ; l'Empereurveutquevous ayez manœuvré corn m e une huître . . . ?»

— Eh non, mon cher, je suis duc et maréchal!...» répondit Marmont, en agitant au-dessus de sa tête le papier qui n'était autre que sa nomination.

Le lendemain de la bataille de Wagram , à quatre heures du matin, l'Empereur sortit de sa tente, qui avait été dressée sur le champ de bataille même; et, se promenant autour des bivouacs du quartier-général, seul, à pied, et, chose extraordinaire, sans chapeau, il s'entretint familièrement avec les soldats de sa garde. Sa figure exprimait la satisfaction et la confiance. Sur les six heures, étant monté à cheval, il se mit à parcourir le champ de bataille, pour voir si l'administration de l'armée avait fait son devoir. On était au moment de la récolte, les blés étaient très-hauts et l'on ne voyai pas les hommes couchés par terre, de sorte que plusieurs de ces malheureux blessés, qui n'avaient point été aperçus la veille, avaient, en guise de signal, mis leur mouchoir au bout de la crosse de leur fusil fiché en terre du côté de la baïonnette pour qu'on vînt à leur secours. Napoléon alla lui-même à chaque endroit où il aperçut un de ces signaux, parla aux blessés qui s'y trouvaient, et ne voulut pas retourner à sa tente avant que le dernier eût été enlevé. Il n'avait gardé personne autour de lui, et avait ordonné au grand-maréchal de se charger de cette surveillance et de faire actitiver le plus possible le service des ambulances. Tout en continuant de parcourir le champ de bataille, Napoléon s'arrêta un moment sur l'emplacement qu'avaient occupé la veille les deux divisions de Macdonald et de Marmont. La terre y avait été labourée par les boulets, et il put juger de l'énormité des pertes qu'avaient faites les Autrichiens. Sur une étendue d'environ une lieue carrée, il n'y avait pas un endroit qui ne fût couvert de morts ou de blessés. Cela formait

des montagnes de cadavres. Le reste du sol était couvert de biscaïeas aussi nombreux que des grêlons après un violent orage.

L'Empereur reconnut parmi les morts le colonel d'un régiment d'infanterie de bataille, dont il avait eu à se plaindre. Cet officier, qui avait fait la campagne d'Égypte avec lui, avait ensuite fait preuve d'ingratitude envers son général en chef, croyant ainsi gagner les bonnes grâces du général Kléber. Au retour de l'armée d'Égypte en France, Napoléon, qui avait eu beaucoup de bienveillance pour ce chef de corps, durant la campagne d'Austerlitz , ne lui avait témoigné aucun ressentiment ; mais en revanche il ne loi avait accordé aucune des faveurs dont il s'était plu à combler tous ceux qui l'avaient accompagné, soit en Italie, soit en Egypte. En le voyant étendu sur Je champ de bataille , l'Empereur le regarda un moment d'un œil attendri, et dit ensuite :

« Je suis fâché den'avoir pas trouvé l'occasion de lui parler hier: je lui aurais dit que depuis longtemps j'avais tout oublié, excepté ses services. »

A un cri de Vive l'Empereur qui vint alors frapper son oreille. Napoléon se retourne et aperçoit à quelques pas de lui , étendu sur le revers d'un petit fossé, un canonnier du 6* régiment d'artillerie qui n'avait plus de jambes. Il s'approche de ce soldat :

« Est-ce donc là tout ce que tu as à me dire ? » lui demande Napoléon avec bienveillance,

« Pour le moment, oui, mon Empereur; cependant il est bon que vous sachiez que j'ai , à moi seul , démantibulé quatre pièces de canon à ces satanés de Kinzerlichs, et que c'est le plaisir de les avoir enfoncés qui me fait oublier que je vais tortiller de l'œil indéfiniment. »

Napoléon ému serra la main de ce canonnier, et lui dit : « Si tu en reviens, mon brave, a toi l'hôtel des Invalides et la pension.

— Merci , mon Empereur ; mais la saignée a été trop forlc pour que j'aille jusque-là. Quant à ma pension, je crois qu'elle ne vous

LES LENDEMAINS. 455 coûtera pas cher, car je vois bien qu'il faut descendre la garde pour la dernière fois; et voilà pourquoi je jouis de mon reste pour crier : Vive l'Empereur! enfoncés les Kinzerlichs! »

Non loin de ce petit fossé, l'Empereur aperçut un jeune maréchaldes-Iogis de carabiniers qui vivait encore, quoiqu'un biscaïen lui eût fracassé la tête ; mais la chaleur et la poussière ayant coagolé le sang presque aussitôt, le cerveau n'avait reçu aucune impression de l'air extérieur, etee sous-officier pouvait espérer de survivre à cette blessure. Napoléon met pied à terre précipitamment , lui tâte le pouls, et à l'aide de son mouchoir lui ayant débouché les narines qui étaient pleines de terre, il lui versa quelques gouttes d'eau-devie sur les lèvres. Le blessé ouvrit les yeux, parut d'abord insensible à l'acte d'humanité dont il était l'objet, puis il fixa ses regards sur l'Empereur qu'il reconnut; ses yeux se remplirent de larmes : quelques paroles entrecoupées s'échappèrent de sa bouche :

a Oh ! mon Empereur, c'est bon de mourir comme cela » , ditil en faisant un effort pour saisir une des mains de l'Empereur , qui lui soutenait la tête; « mais dépêchez-vous : il y en a d'autres qui attendent; pour moi, c'est fini !» et le brave carabinier mourut entre les mains de l'Empereur.

Napoléon remonta à cheval sans dire mot, et, rebroussant chemin, revint au milieu de ses troupes, qui commençaient leur mouvement pour suivre l'ennemi en pleine retraite. Arrivé non loin du maréchal Macdonald , il s'arrêta, et lui tendant la main :

«Touchez là, Macdonald, et sans rancune. Maintenant , nous rons toujours amis, et, pour gage de ma parole, je vous enverrai ce soir votre bâton de maréchal, que vous avez si glorieusement gagné hier. Au revoir. »

Depuis quelques années, Macdonald était resté dans une sorte de disgrâce dont il nous serait difficile d'expliquer le motif.

A peine Napoléon avait-il quitté Macdonald qu'il aperçut un soldat qui semblait diriger ses pas chancelants vers lui : son costume avait quelque chose d'étrange. La tête empaquetée dans des langes qui

ressemblaient assez aux turbans des Mamelucks de la garde, ce blessé avait sur les épaules un dolman richement brodé qui provenait de U dépouille de quelque ofûcier supérieur autrichien , un large pantalon de toile blanche fermé au-dessus de la cheville, comme les portaient les grenadiers de la garde, en campagne.

« Qu'est-ce que cette mascarade?» dit l'Empereur en fronçant le sourcil, et en arrêtant son cheval au moment où ce singulier personnage était arrivé près de lui.

— Mon Empereur, s'écria le soldat en faisant le salut militaire, me revoilà!

— Ah ! ah 1 fit Napoléon, se doutant bien à ce langage, que cet homme, malgré sa mise hétéroclite, devait être un de ses grognards privilégiés ; comment t'appelles-tu?...

— Est-ce que vous ne vous souvenez plus de moi , mon Empereur?

— Gomment veux-tu que je te reconnaisse ainsi fagoté!

— C'est vrai; je dois avoir l'air d'un turc d'Egypte. Ce sont ces farceurs de carabins qui m'ont déguisé ainsi, hier soir, après m'avoir ficelé la tête pour que je n'en perde pas les morceaux. Malgré les conseils de mes chefs, j'ai mieux aimé vous voir aujourd'hui que de me rendre à l'hôpital, persuadé que cela me ferait plus de bien. Je me sens déjà plus de forces!

— J'en suis enchanté. Mais tout cela ne me dit pas qui tues?...

— Je suis l'homme aux pommes de terre, dit le soldat d un ton presque mystérieux en baissant la voix et en se rapprochant de l'Empereur; vous savez... avant-hier..., c'est moi qui ai eu la scélératesse..., et dire qu'on ne m'a pas fusillé!

— Ah ! c'est toi ! se hâta d'ajouter Napoléon ; tu as donc été blessé grièvement à la tête ?

— Un rien du tout : trois coups de latte sur la coloquinte ! Sans ma queue, le grand Lansmann me décollait la boule ; et j'ai senti le moment où je n'avais plus qu'à courir après pour la ramasser. Mais, c'est égal, j'avais mérité mieux que ça ! j'avais mérité d'être...

— Cela ne sera rien, tranquillise-toi ; avec quelques compresses d'eau-de-vie camphrée...

— C'est ce que les carabins m'ont dit. Aussi, depuis hier, j'en ai déjà bu pas mal.»

Ici, Napoléon ne put s'empêcher de rire de la manière dont ce soldat avait jugé à propos de s'appliquer le remède; puis, reprenant son sérieux, il ajouta d'un ton plein de bienveillance:

« Je sais que tous, vous vous êtes conduits en braves. Que veuxtu? de l'argent?

— De l'argent! fi donc, mon Empereur! j'en ai de trop : ma masse est au grand complet. A votre service...

— C'est donc de l'avancement dans ton régiment?

— Pas si conscrit! je suis trop vieux maintenant. Depuis treize ans, j'ai moisi dans les chevrons. Ce que je voudrais... oh! mon Empereur!... voyez-vous, ce qu'il me faut..., c'est...»

Et comme le vieux grenadier mettait une sorte d'hésitation ou plutôt de modestie à faire l'aveu de l'objet de ses désirs, Napoléon tâcha de l'enhardir en lui disant :

«Voyons, explique-toi, parle : je suis pressé ; on m'attend.

— Eh bien! c'est le bijou en question que je voudrais, reprit le soldat, la poitrine comme soulagée d'un poids énorme.

— Ah! je comprends..., tu n'es pas difficile, toi !... mais l'as-tu mérité?»

A cette demande, le vieux guerrier redressa la tête avec fierté, et fixant sur l'Empereur un regard étincelant, il reprit avec emphase et en traînant chacune de ses paroles :

«Si je l'ai mérité!... Quelle bêtise ! mais mon Empereur, puisque voilà cinq batailles de suite où je fais mon possible pour me faire tuer sans avoir ce bonheur-là : Austerlitz, Iéna, Eyîaud, Friedland, et hier, avec ces grands Lansmanns qui ont des casques en pain de sucre, des sabres de deux aunes!... Si je l'ai mérité!... Biais je l'ai encore plus mérité que d'être fusillé l'autre nuit!

— C'est bon! c'est bon! se hâta d'interrompre Napoléon; et

puisqu'il en est ainsi, je crois que tu Tas bien gagnée; tientt... mais promets-moi de te rendre à l'instant même à l'hôpital pour te faire soigner.»

En disant ces mots, Napoléon avait détaché sa croix et l'avait offerte au soldat. Celui-ci, en la recevant des mains de l'Empereur, était tombé à deux genoux et l'avait portée convulsivement de son cœur à ses lèvres et de ses lèvres à son cœur, sans pouvoir même, dansl'cxcèsde son ravissement, trouver une parole de remerciement Quant à Napoléon, accoutumé à ces sortes de scènes, il avait pro6té de l'extase dans laquelle le vieux brave était plongé pour continuer sa marche vers Znaim où il devait aller coucher. Seulement, lorsqu'il eut fait une trentaine de pas, il tourna la tête) et apercevant le grenadier qui, resté à genoux à la même place, avait les bras tendus vers lui, il lui fit delà main un signe amical, comme s'il eût voulu lui dire : «Adieu, nous nous reverrons. »

Le soldat se releva et couvrit de baisers cette croix qu'il contemplait avec ivresse ; j>uis, il murmura d'une voix sombre et comme sous le poids d'un remords poignant :

« Et quand je pense que c'est à lui que je refusais une pomme de terre!...»

Ml RUMIflL

eux jours seulement avant son départ de Paris pour le quartier-général impérial de l'armée (en juin 1815), un officier supérieur de la vieille garde !, ami d'enfance d'un de mes oncles, lui remit la relation d'un voyage qu'il avait fait, quelques mois auparavant, à Hic d'Elbe, en lui disant :

a Je vous confie mon histoire et celle du 20

1 Cet officier est celui dont il a été question dans la déclaration du 1 5 mars, au prince d'EssIing, alors gouverneur de la 8* division militaire, pur M. P***, débarqué de l'Ile d'EU»e avec Napoléon, et arrêté à Toulon par ordre du préfet du Var.

mars. L'Empereur, lors de son rétablissement sur le trône; n'ayant pas parlé de moi, j'ai du me taire ; mais je suis aussi jaloux que lui de vivre dans la postérité. Je veux qu'elle connaisse la part que j'ai prise au retour de Napoléon eu France. J'ai le pressentiment que je serai tué dans cette campagne. Gardez donc cet écrit, et prole publier un jour. »

Mon oncle le promit à son ami. Le pressentiment dont il lui avait fait part se réalisa : il fut tué à Waterloo. Mais l'Empereur ne l'avait pas oublié, car au retour des désastres du Mont-Saint-Jean, il demanda à mon oncle s'il savait ce qu'était devenu M. P"\

« Sire, il a été tué sur le fameux plateau défendu par la. garde de Votre Majesté, lui répondit-il.

— Il est bien heureux!... fit Napoléon ; puis il ajouta : Vous a-t-il dit qu'il est venu à l'île d'Elbe?

— Oui , Sire : il m'a même remis, il y a quelques jours, la relation de son voyage et des entretiens qu'il a eus, m'a-t-il dit, avec Votre Majesté.

— 11 faudra me donner cette relation, je l'emporterai : elle me servira pour mes Mémoires que je veux écrire un jour.

— - Sire, je ne l'ai plus.

— Qu'en avei-vous donc fait? il faut la ravoir à quelque prix que ce soit et me l'apporter demain.

— Je l'ai déposée dans les mains d'un ami qui n'est pas à Paris en ce moment.

— Ainsi, cette relation va courir le monde?

— Non, Sire; elle est renfermée sous enveloppe, dans une boîte dont j'ai la clef; mais je ne puis la remettre à Votre Majesté avant son départ : etle pourra, dans tous les cas, en avoir connaissance; car je me propose, suivant les volontés de mon malheureux ami, de la faire imprimer, à moins que Votre Majesté ne me le défende.

— Non, je vous le permets; seulement il faut en retrancher ce qui pourrait compromettre ceux qui m'ont montré de l'attachement. Si P*** a rapporté fidèlement tout ce qui s'est passé, les Français

verront que je me suis sacrifié pour eux, et que ce n'est pas l'amour du trône qui m'a ramené en France, mais le désir de rendre a un grand peuple les biens les plus chers : son indépendance et sa gloire. Il faudra prendre garde qu'on ne vous vole votre manuscrit, ils le falsifieraient : faites-le passer en Angleterre à Il le fera imprimer : il m'est dévoué, il pourra vous être utile. Je vous donnerai un mot d'écrit pour lui, entendez-vous?

— Oui, Sire.

— Mais faites tous vos efforts pour retirer ce manuscrit avant mon départ. Je vois bien que vous y tenez ; je vous le laisserai : je veux seulement le parcourir. »

En effet, mon oncle le retira, le donna à l'Empereur, qui le lui rendit après l'avoir lu, en lui disant :

« P*** a dit la vérité et rien que la vérité. Conservez scrupuleusement ce manuscrit pour la postérité; au moins cette fois l'histoire saura à quoi s'en tenir. »

Mon oncle ne publia jamais cette relation. J'ignore pour quel motif, car je lui ai souvent entendu répéter que c'était son intention. Je l'ai retrouvée dans la multitude de paperasses qu'il a laissées après sa mort : je remplis aujourd'hui ses intentions. Toutefois, je me suis permis de faire subir a cette relation quelques suppressions, et à enlever quelques phrases injurieuses aux Bourbons, parce que je me suis fait celte loi de ne jamais dire de mal de personne, et de ne pas accabler, par d'inutiles récriminations, une famille qui a payé assez cher son imprévoyance et son entêtement.

En apprenant qu'on avait mis en question sa translation h Sainte- Hélène (disait M. P*" dans sa relation) et que des vainqueurs d'un jour, envers lesquels il s'était montré si généreux après tant de batailles décisives, avaient peut-être résolu déjà de l'ensevelir vivant dans lçs mers des tropiques, Napoléon hésita d'autant moios à pré-

LE RETOUR. 46l venir le coup qui le menaçait, que les journaux et toutes les nouvelles venues de France lui révélaient un grand mécontentement national. Mais tandis que tout présageait un prochain bouleversement, que faisait Napoléon à l'île d'Elbe?

Privé de toute ambition, il semblait préférer à sa grandeur passée nne vie modeste et paisible ; aux nobles agitations de la guerre, un doux repos; aux méditations de son génie, un désœuvremen agréable. L'étude de la botanique, le soin de sa maison, les plantations qu'il avait faites, celles qu'il projetait encore, occupaient plus particulièrement ses loisirs. On a prétendu, mais à tort, qu'il conservait son goût pour les exercices militaires. Pendant son séjour à Porto-Ferrajo, il oe passa pas une seule revue : il paraissait n'avoir plus d'attrait pour les armes.

Pendant les premiers temps de sa retraite, Napoléon n'éprouvait qu'un besoin vague de régner. Affligé des maux de la France, qu'il aimait passionnément, fatigué des vicissitudes de la fortune, dégoûté des hommes, il appréhendait, en cherchant à ressaisir le sceptre, de précipiter la France et lui-même dans de nouvelles chances, dans de nouveaux malheurs; et, sans abandonner le projet de remonter sur le trône un jour, il laissa à l'avenir le soin de fixer ses irrésolutions.

11 fut bientôt tiré de cet état d'indifférence et d'hésitation par la tournure que prirent en France les affaires publiques. La substitution de la cocarde blanche, portée dans les cours et dans les camps étrangers par l'émigration, à la glorieuse cocarde tricolore, illustrée par tant de victoires ; les imprudents encouragements donnés par le gouvernement royal aux prétentions des émigrés et des prêtres; tout révélait à son œil d'aigle la faiblesse du pouvoir nouveau. Il n'y avait pas un seul personnage attaché au service des alliés et au service de ses ennemis dont il ne connût parfaitement le fort et le faible. Il savait le degré d'influence que chacun d'eux était susceptible d'acquérir et d'exercer, et il calculait d'avance les erreurs dans lesquelles ils entraîneraient nécessairement la Restauration.

Les journaux français et étrangers, les écrite périodiques redevinrent l'objet de ses lectures assidues ; il les étudiait, il les commentait, et les pénétrait avec sagacité.

Il accueillait les étrangers de distinction avec grâce et bonté. Il s'entretenait familièrement avec eux de la situation politique de l'Europe et de la France; il les faisait causer adroitement sur les points qu'il voulait approfondir, et tirait presque toujours de leur conversation d'utiles éclaircissements.

C'était par ces simples moyens que Napoléon savait ce qui se passait sur le continent. Il avait trop l'habitude des crises politiques pour ne pas prévoir que la force des choses lui ouvrirait les portes de la France, et il était trop habile pour vouloir entretenir arvec ses partisans des correspondances qui auraient pu révéler ses vœux secrets, et fournir à ses ennemis l'occasion d'attenter à sa liberté.

Ce fut sur ces entrefaites que le colonel P"* résolut de se rendre à l'île d'Elbe. Au moment de partir, il fut arrêté par cette réflexion: « L'Empereur, se dit-il , abandonné par ceux qu'il avait comblés de bienfaits , ne croira pas à l'attachement que je lui ai gardé ; peut-être mémo me suspecterfl-t-41 d'avoir été envoyé près do lai par ses ennemis, pour épier ses paroles et ses actions. Que faire?* Il avait conservé des relations avec trois personnes investies autrefois de la confiance de l'Empereur; leur conduite depuis la Restauration avait été franche et loyale : fidèles à Napoléon par sentiment, dévouées à sa cause par principes et par patriotisme, elles n'avaient dissimulé ni leur fidélité ni leur dévouement , et étaient restées inaccessibles aux tentatives faites pour les attirer dans le parti contraire. 11 pensa que ces personnes , en le recommandant à l'Empereur, pourraient le préserver de ses -soupçons : il leur confia donc sans détour ses desseins et ses inquiétudes.

La première et la seconde lui témoignèrent le plus vif intérêt, et le chargèrent d'exprimer à l'Empereur leur douleur de lavoir perdu, leur espérance de le revoir; mais Tune et l'autre craignirent

de se compromettre en lui écrivant, et il les quitta sans en avoir rien obtenu.

Il se présenta chez la troisième, le duc de Bassano, et lui eiposa ses projets, se9 appréhensions.

« Vos craintes, lui dit le duc, sont fondées. Ma recommandation vous serait sans doute fort utile, mais je ne pourrais vous la donner sans danger, non pas pour moi , mes sentiments sont connus , mais pour l'Empereur lui-même. Si Ton vous enlevait ma lettre, on pourrait la remettre à un espion. »

Cette raison parut décisive au colonel P"\

a II me vient une inspiration , lui dit-il : il a existé entre l'Empereur et vous des relations si multipliées que vous devez avoir conservé le souvenir de quelques circonstances, de quelques épanchements qui, rappelés par moi à Sa Majesté, pourraient lui prouver que j'ai votre confiance, et que je suis digne de la sienne.

— Votre idée est bonne... Mais, non, ajouta le duc, je ne saurais vous donner que des détails insignifiants , et alors l'Empereur ne s'en ressouviendrait plus, ou vous révéler des choses importantes, et mon devoir s'y oppose... Je réfléchirai, revenez demain matin. »

Le colonel fut exact.

«J'ai scruté ma mémoire, lui dit le duc de Bassano en l'abordant, et cette note, que je vous confie, vous permettra d'aborder sûrement l'Empereur. Je n'avais considéré votre voyage à l'Ile d'Elbe que sous les rapports qui vous concernent ; mais il est d'une importance bien plus grande que vous ne le pensez, et que je ne l'avais pensé moi-même. Napoléon ne peut être indifférent aux événements actuels. S'il vous interrogeait, que lui répondriez-vous? Vousdevez sentir combien il serait dangereux de lui donner, sur notre situation, des renseignements erronés.

— Quoique militaire , je ne suis pas totalement étranger à la politique. J'ai souvent réfléchi sur la position dans laquelle se trouve la France, et je crois la connaître assez pour être en état de satisfaire la curiosité de Sa Majesté.

— Je n'en doute pas; mais, voyons, qu'en pensez- vous? »

Le colonel lui fit une analyse raison née des fautes de la Restauration et de leurs conséquences... Leur conversation s'échauffa graduellement, et, quand après avoir examiné le présent, ils portèrent leur attention sur l'avenir, leurs pensées prirent tout à coup on essor si rapide, elles les transportèrent si loin de leur premier but, qu'ils en furent comme effrayés, et restèrent plongés, l'un et l'autre, pendant quelques moments, dans une sorte de stupéfaction.

a Allons, dit le duc en rompant le premier le silence, vous êtes en état de répondre à toutes les questions de l'Empereur. Adieu. »

Et ils s'embrassèrent à plusieurs reprises avant de se séparer.

A peine le colonel P*'* eut-il quitté le duc, que tout ce qui s'était passé se reproduisit à sa mémoire. Il mesura, dans toute son étendue, l'espèce de mission qu'il était appelé à remplir, et ne put se défendre d'une émotion mêlée de surprise et d'effroi. Tant que son intention n'avait été, en se rendant à l'Ile d'Elbe, que d'offrir ses services à l'Empereur, il lui avait semblé que son voyage était une chose toute naturelle, et il aurait volontiers déclaré au gouvernement qu'il allait rejoindre son ancien bienfaiteur ; mais depuis que le motif de ce voyage s'était agrandi , depuis qu'il pouvait avoir, suivant l'expression du duc de Bassano, d'immenses résultats, il lui semblait que le gouvernement devait avoir les yeux sur loi , qu'il devait faire épier ses pas, et chercher à pénétrer ses desseins et jusqu'à ses moindres pensées. Il parut défiant et inquiet, la note du duc lui devint pressante, il l'apprit par cœur, puis il la brûla. Au lieu de demander son passe-port pour Gênes ou Livourne, comme il en avait eu l'intention, il le demanda pour Milan. Il connaissait dans cette ville un officier-général , et il songea qu'il pourrait déclarer à la police, si elle venait à le questionner, qu'il allait à Milan réclamer de cet officier, son ami , le remboursement de sommes qu'il lai avait prêtées jadis.

Ce plan ainsi arrêté, il se rendit à la préfecture de police ; mais, en franchissant le seuil de la porte, il se sentit tout à coup saisi d'un

tel battement de cœur, qu'il put à peine trouver la force de se tenir. Si , dans ce moment, une voii lui eût crié : Malheureux ! où voulez-vous aller? il serait tombé interdit et aurait tout confessé. Ce trouble n'était cependant pas l'effet d'une lâche terreur : ce n'était chez lui que l'impression qu'éprouve l'homme de bien lorsque, pour la première fois, il commet une action qu'il ne peut avouer. Quelques minutes suffirent pour le rendre à lui-même. On lui fit subir un assez long interrogatoire. Ses réponses furent claires et positives ; son air d'assurance prévint toute espèce de soupçon, du moins il le crut. Cependant il eut le soin, à tout hasard, d'examiner s'il était suivi, et deux jours durant il s'aperçut à son grand étonnement qu'on observait ses pas. Il feignitde l'ignorer, et, pour mieux tromper l'espion, il le conduisit aux Messageries royales, retint et paya sa place pour Lyon; mais, dans la nuit, il fit prendre des chevaux de poste sous un nom supposé et partit en toute hAte. En peu de jours il était arrivé à Milan, non sans avoir couru vingt fois* dans ce voyage, les risques d'être saisi et livré à la police autrichienne ; mais le Ciel , qui sans doute veillait sur lui, favorisa son entreprise, car après des périls sans nombre, il parvint à toucher l'île d'Elbe : alors il fut sauvé ; il put voir l'Empereur, lui parler et accomplir sa mission. Peu de jours après son arrivée, il était attaché à la personne de Napoléon, et faisait partie de sa maison.

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